A. Moisan - Codex Calixtinus livres I et V : Guide  

 

                                              Guide de Saint Jacques dans les livres I et V du Codex Calixtinus

 

                                                     in ANDRÉ MOISAN - LE LIVRE DE SAINT JACQUES

                                                           ou CODEX CALIXTINUS DE COMPOSTELLE

                                                                          Etude critique et littéraire

                                                Librairie Honoré Champion, Editeur. 7, quai Malaquais - PARIS. 1992

 

  

                                             L'esprit du Pèlerinage et la condition du Pèlerin dans les livres I et V

 

  Le livre V du Liber sancti Jacobi ou Guide du Pèlerin de Saint-Jacques est le plus étudié après la Chronique de Turpin; il est aussi le plus connu du grand public, parce que son contenu exaltant, varié et pittoresque, emmène le lecteur dans un voyage dont l'aboutissement est merveilleux. On y a vu volontiers "le premier des guides touristiques de l'histoire", et mainte revue relève tel ou tel trait qui évoque un siècle de rêve et d'aventures.

 

  Paradoxalement, parmi nombre d'études consacrées à ce livre, comme à l'ensemble du Liber, un certain aspect technique, celui de la pure information, prédomine, qui laisse dans l'ombre la valeur de témoignage humain et spirituel qui me paraît l'essentiel. P. David, en conclusion des pages qu'il consacre au livre V, y voit d'une manière assez plate, "simplement un itinéraire qui témoigne de l'état des lieux en 1130". Sa longue fréquentation du Codex Calixtinus aurait dû lui apprendre que le Guide est inséparable de toute l'oeuvre, et que l'étude des contextes littéraire et humain ne peut être passée sous silence. En plus du livre V, les sermons du livre I sont ceux d'un pèlerin-prêtre qui s'adresse en de longues pages enflammées, essentiellement celles des sermons Vigilie noctis et Veneranda dies, à ses frères chrétiens enfin parvenus à Compostelle, après qu'il a lui-même vécu les joies et les peines de la via peregrinalis.

 

  Cette étude globale n'a pas été faite; elle est à sa place à la suite des pages précédentes. Le meilleur accompagnement pourrait en être l'ouvrage que R. Oursel a rédigé après avoir fait en pèlerin (avec tout ce que ce mot comporte d'expérience mystique) la route tracée par Aimeri Picaud. L'attention se portera donc ici sur les caractéristiques et les aléas de la route au XIIe, puis sur l'aspect de "carnet de route" de l'auteur. Chemin contrasté d'ombres et de lumières, qui fait dire au pèlerin devenu prédicateur: Via peregrinalis res est optima sed angusta (f. 80r).

 

  A) Les joies multiples de la route

 

  Des joies diverses et entremêlées attendent le pèlerin qui a pris la .route de l'Espagne par l'un des quatre grands itinéraires français, la Via turonensis, la Via egidiana, la Via podensis, la Vuz viziliacensis (f. 192), qui se. rejoignent, après les passages du port de Cize et du Somport, à Puente la Reina, pour ne plus former qu'un seul chemin: una via exinde usque ad Sanctum Jacobum efficitur.

 

  La sensibilité vive de l'homme du XIIe siècle, essentiellement voyageur, apparaît ici dans l'expérience de Picaud. P. Rousset a mis en relief la familiarité de l'homme du Moyen Age avec la nature, ainsi que son besoin de voir et de toucher. "La disposition à s'émouvoir, la faculté de changer brusquement d'attitude constitue un des traits caractéristiques de la mentalité commune à l'époque féodale ou romane". Une telle émotivité faite d'exaltation et de répulsion se traduit notamment par de brusques sautes d'humeur, des exaltations et des répulsions. Averti, le lecteur moderne doit dès lors se mettre en condition... .

 

  Les joies qui s'offrent au chemineau sont d'abord celles de la découverte de régions, de paysages et de populations variés. La curiosité du voyageur français se trouve excitée, dès qu'il sort de sa province. Monts et plaines, paysages de verdure (toujours notée), de bois et de landes, plaines sans arbres brûlantes de soleil (la Castille) alternent dans leur variété. Pour l'homme qui a suivi la Via turonensis jusque-là sans obstacle, la route est longue et pénible, qui franchit le port de Cize, "une montagne si haute qu'elle paraît toucher le ciel". La Galice, avec ses prés, ses arbres, ses vergers et ses sources, sera, près du terme, une sorte de récompense offerte au Français qui retrouve là des horizons familiers et la douceur du climat (f. 194v-197r). Chemin faisant, le guide Picaud a balisé les itinéraires, noté fleuves et ponts. Des villes comme Estella, Carrión de los Condes, Sahagún, León, la ville royale, et surtout Compostelle, la ville sainte, "la plus heureuse et la plus noble de toutes les villes d'Espagne", frappent le voyageur par leur prospérité ou leur prestige. Mais l'excellence du pays poitevin, qui en fait pour le chauvin rédacteur une sorte de pays de cocagne, ne sera égalée que par celle de la campagne galicienne.

 

  Plus encore que ces notions de géographie et d'économie, celles d'ethnographie frappent par la précision du détail pris sur le vif; elles font même du Guide un petit ouvrage de référence qui n'a pas son semblable. Les populations diverses dans leur langage qui peut irriter l'oreille, dans leur habillement et leurs moeurs, stupéfient et intriguent le voyageur-pèlenn. Il y a dans les relevés un certain côte "Comment peut on être Persan ?" Les appréciations en blanc et noir sont sans nuance: on passe des Poitevins qui ont toutes les qualités, depuis la beauté des traits jusqu'à la bravoure des armes, alliées à la finesse de l'esprit, aux Gascons, tout en contraste, et surtout aux Navarrais sauvages et de moeurs dépravées. En peu de lignes, les indications qui vont du parler rude de ces gens incultes à leurs agissements brutaux sont tranchantes, mais intéressent le lecteur qui, en souriant ou en s'irritant, sait faire la part des choses. Au bout de la longue route, les Galiciens, malgré quelques défauts, apparaissent comme un peuple heureux et fréquentable, pour la simple raison qu'ils sont, de tous les gens d'Espagne, ceux qui sont les plus proches des Français. Décidément, notre guide est bien de son temps et bien de chez lui !

 

  Aux joies de la découverte se mêlent celles toutes simples de la condition du voyageur. L'eau convoitée par le marcheur harassé est "bonne, douce et saine à boire" en de nombreuses rivières, si l'on veut bien se garder de celles qui sont funestes, sans doute parce qu'elles sont souillées ou croupissantes. Il vaut mieux être averti, avant de prendre la route. Le Guide est très explicite sur ce point, ajoutant que les pèlerins de France pourront, juste avant l'arrivée à Compostelle, faire une toilette complète au lieu boisé de Lava-Mentula. Un bon gîte est tout aussi essentiel pour le jacquet épuisé ou malade. En plus des étapes principales que signale Picaud, tant d'autres secondaires jalonnent le réseau des chemins qu'on en a dressé, en maintes études, des listes étonnantes par leur distribution et leur organisation. L'hospice de Sainte-Catherine au Somport, celui de Roland au port de Cize, celui du mont Cebrero, tous situés en des points de passage difficiles, sont de ces "lieux sacrés, maisons de Dieu", où l'accueil est assuré au passant reconnaissable à sa coquille et à son bourdon. La nourriture réparatrice, après les montées et les descentes du chemin caillouteux, est accueillie avec avidité par nombre de ventres creux: pain blanc, vin rouge, pommes et cidre, lait, miel, viande et poissons divers. Depuis le vin de Bordeaux jusqu'au cidre de Galice, rien ne manque sur la table, dont la plus riche est celle qu'offrent les tavernes d'Estella, "où le pain est bon, le vin excellent, la viande et le poisson abondants et qui regorge de toutes délices". Le pèlerin est prévenu: certaines régions inhospitalières devront être traversées à la hâte, avant de trouver l'accueil de bons hôteliers et le réconfort pour son corps exténué et blessé. On imagine l'ambiance haute en couleurs entre ces gens venus de partout et qui ne donnent pas dans la nuance ...

 

  D'autres joies s'offrent au chemineau, qui enchantent la vue et l'oreille. En premier lieu, les innombrables églises et chapelles qui jalonnent le chemin romieu, havres de paix et de fraîcheur, avec leur architecture, leur orfèvrerie et leurs peintures dont le vingtième siècle a redécouvert la richesse inégalée, le sens et la ferveur mystique, les curiosités comme la nécropole des Alyscamps d'Arles. Le sommet en sera la cité sainte aux splendeurs multiples qui est le but tant attendu du voyage, et dont le Guide étale les richesses. Les ors qui brillent, les scènes ciselées, les émaux aux teintes bleutées, les lumières des cierges font béer d'admiration. Tout autant, les chants qui remplissent abbayes et prieurés, les légendes des chevaliers pourfendeurs des Sarrasins, pour le service de Dieu et de la chrétienté. Aux étapes et sur le parvis, chacun peut les entendre de la bouche même des lieux chargés de souvenirs, celui où les lances des Francs fleurirent miraculeusement, celui ou Charlemagne planta la croix, celui surtout où le martyr Roland fendit le rocher avant de mourir saintement. Le XIIe siècle, on le sait, est par excellence le temps des pèlerinages, comme de la Croisade; on ne peut l'oublier, en particulier lorsque l'on feuillette le livre V, où se lit en filigrane l'exaltation qui soulève les pieds du "marcheur de Dieu",

 

  Averti par l'expérience d'Aimeri Picaud, il peut donc prendre la route, sachant ce qui l'attend de bon sur un parcours dont la longueur pourrait le décourager. Son départ, en toute hypothèse, se fera dans l'enthousiasme, d'autant qu'une protection juridique en vigueur dans tous les royaumes, comtés et duchés qu'il aura à traverser, doit le mettre à l'abri des mauvaises surprises et des dangers de toute sorte. Les études ne manquent pas sur les droits reconnus et les protections assurées à ceux qui s'engagent sur le caminum peregrinorum. Le Guide rappelle incidemment, mais avec sa vigueur habituelle, que les pèlerins, pauvres par nature, n ont pas à payer, comme les commerçants, de taxe de péage, ni de tribut quelconque: ils sont des "serviteurs de Dieu" qu'on doit héberger avec égards. Tout un arsenal de canons de conciles, de lois et de capitulaires royaux en divers pays d'Europe, et d'abord en Espagne, depuis les temps carolingiens, vise à assurer la protection lointaine et rapprochée du pèlerin, au sein de rapports humains empreints de justice et de respect. F. Garrisson note que, parallèlement aux peines ecclésiastiques, "lois et coutumes médiévales reprirent à leur tour, en l'accompagnant des sanctions appropriées, cette prohibition de porter la main ou d'exercer des représailles sur un pèlerin... La répétition et l'insistance des textes sont une preuve du long effort nécessaire pour inscrire dans les faits cet aspect de la pax peregrinorum.

 

  Ainsi théoriquement protégé, le jacquet s'avance, porté par une sainte allégresse vers le but tant désiré. A aucun moment en effet, surtout lorsque la fatigue rend ses pas plus pesants sur la route difficile, il ne doit oublier que sa marche est sainte et sanctifiante. Pour ne pas laisser retomber ou distraire sa ferveur première, il a le devoir - le terme est répété avec insistance - d'accomplir maintes dévotions, en visitant les églises et les lieux de pèlerinage qui jalonnent la route. C'est l'objet du chapitre VIII qui occupe dix folios du Guide sur vingt-deux (f. 197--207r). Si le pèlerin s'édifie en entendant le récit de pieuses légendes, et en regardant ciselé sur les châsses saintes tel miracle qui a fait la réputation du saint vénéré ici et là, c'est en entrant dans la terre sainte d'Espagne, le "pays de saint Jacques", au port de Cize, que son émotion grandit.

 

  En ce lieu qui est "la première station de prière sur le chemin de Saint-Jacques", il refait les gestes de Charlemagne qui ploya le genou et planta la croix. Qu'il accomplisse la route par dévotion personnelle, par esprit de pénitence ou pour obtenir une guérison, il ne saurait oublier que "la pérégrination se rattache à la vocation monastique et surtout érémitique: c'est une rupture avec le monde, pouvant aller pour certains jusqu'au martyre. Chemin faisant, il côtoie chevaliers, marchands, étrangers, inconnus, gens de tout acabit; lui, il poursuit sa route à pied ou à cheval, insensible aux mille distractions et tentations qui le guettent. La compagnie des autres pèlerins est la seule qui vaille attention et mérite fréquentation. Avant le départ, il a dû se munir de la besace et du bâton dont la bénédiction lui a rappelé le sens spirituel et les vertus qu'ils exigent de ceux qui les arborent comme insignes (f. 80). Reconnaissable aussi à la coquille cousue sur son manteau (f. 81), il n'a eu le droit de prendre avec lui, après avoir rédigé son testament, que le minimum d'argent, juste ce qu'il faut pour aider ses compagnons dans le besoin. La protection des saints lui suffit;  le profit spirituel est le seul enviable, ainsi que le répète le sermon Veneranda dies. Ainsi purifié par la prière et la pénitence tout au long du chemin romieu, le pèlerin venu de France ira se mêler à la foule bariolée et chantante de ceux qui, dans la lueur des cierges, se pressent autour du tombeau de l'apôtre Jacques aux grands jours de fête, et sont harangués avec un verbe puissant, pour que la conversion et le progrès spirituel, but essentiel du pèlerinage, soient atteints.

 

  Mais tout ce tableau, avec ses exigences, n'était-il qu'idéal, rêve et bonheur sans mélange ? La réalité a ses ombres, car l'homo viator reste un homme pécheur, et tant de dangers le guettent, même si l'exagération est manifeste dans la bouche du prédicateur Calixte- Picaud, lorsqu'il clame: Omnis iniquitas et omnis fraus abundat in sanctorum itineribus, comme sous la plume du chroniqueur qui affirme tout de go des pèlerins: Vix aliquos vidi, immo numquam, qui redirent meliores.

 

  B) Les dangers divers de la route

 

  En s'engageant sur la route, le plus souvent à la suite d'un voeu, le paulmier français se doute qu'il n'entreprend pas une promenade. Au fil des lieues parcourues sur le grand chemin ferré ou par des sentiers, il va rencontrer les difficultés les plus diverses, parfois graves au point de mettre sa vie en péril. Au départ, il s'est préparé à vivre dans ce que R. Oursel appelle "la solitude du pèlerin roman... sur des chemins de pénitence". Aimeri Picaud, avec le poids de son expérience, le laisse voir dans son itinéraire contrasté; c'est surtout lorsqu'il compose le sermon Veneranda dies qu'il a la possibilité de détailler tous les malheurs de la route et d'en faire le bilan.

 

  Les étapes en terre espagnole oscillent entre 50 et 70 km par jour, et paraissent impossibles pour un marcheur, mais, repères théoriques, elles doivent pouvoir être divisées et sans doute - le Guide en cite nommément deux - parcourues à monture. C'est l'état des routes et la "traversée du désert" des Landes bordelaises qui choquent bientôt le pèlerin parti avec joie. Avant d'être endurci pour affronter les terres arides et la chaleur de la Castille (dont il ne parle pas), il a la mauvaise surprise - on le sent à la lecture - d'avancer durant trois jours, alors qu'il est déjà fatigué, par une terre désolée et sans sources, aux rares villages, infestée de mouches en été, et dépourvue de nourriture reconstituante. La Gascogne sera plus riante, mais une fois passés le port de Cize et le Somport, de nouvelles déconvenues attendent celui qui aborde une terre inconnue: les eaux malsaines entre Estella et Logroño, tous les poissons et les viandes d'Espagne, même de Galice, impropres à la consommation. Sans doute faut-il plus justement chercher dans la maladie ou l'épuisement la cause de bien des ennuis.

 

  C'est sur les gens que se porte l'oeil critique de l'auteur du Guide, dès qu'il est sorti de son monde familier. Presque personne ne trouve grâce à ses yeux, essentiellement dans le chapitre VII (f. 165--168-), où il faut aussi faire la part des choses. Il dénonce les défauts qui rendent les uns déplaisants, les autres franchement hostiles, voire dignes de malédiction, même s'ils ne sont pas dépourvus de qualités. Les voisins Saintongeais et Bordelais ont un parler rude (qui n'est plus celui des Pays de Loire), les Gascons, pourtant hospitaliers, sont "hâbleurs, bavards, moqueurs, débauchés, ivrognes, gourmands, mal vêtus de haillons et dépourvus d'argent"; leurs moeurs vont de pair. La langue (on le comprend) et la férocité même des visages rendent les Basques hostiles. Le pire est pour les Navarrais - autre surprise en passant les montagnes - sales comme des animaux, accablés de tous les maux, à la langue barbare, puisque sans rapport avec la langue française. Toutes sortes de racontars circulent sur leurs moeurs dépravées. Plus encore que le Basque, le Navarrais est "ennemi de notre peuple de France"; d'ailleurs, il n'est pas issu "d'une race pure ou d'une souche légitime". Les Castillans sont aussi "gens méchants et vicieux". Il faut attendre la rencontre des Galiciens pour se retrouver entre gens de bonne compagnie, en dépit de leur esprit coléreux et chicanier. A part eux, toutes les autres peuplades de l'Espagne sont dites "incultes".

 

  Les dangers de la route dépassent de tels désagréments, puisqu'il y va de la perte d'argent jusqu'au danger de mort. Le jacquet s'est lancé sur la route un peu naïvement, pourrait-on dire, muni du seul nécessaire, absorbé dans son rêve de voyageur, sa belle âme nourrie de pensées saintes et de prières. Il devient une proie facile pour ceux qui le voient venir et qui connaissent d'expérience les procédés subtils pour abuser la crédulité des pèlerins sans défense, ou brutaux lorsqu'il le faut, pour arriver à leurs fins. C'est essentiellement à l'argent qu'on en veut. Le vieux dicton des détrousseurs: "La bourse ou la vie", est illustré en plusieurs passages du sermon Veneranda dies. Le Guide, qui ne dit mot des haltes, s'en prend aux péagers qui assurent le passage obligatoire des gaves de Pau et d'Oloron. Le droit qu'ils perçoivent est en fait exagéré, et il faut se méfier d'eux, car ils savent faire chavirer un bateau pour mieux voler. La perception d'une taxe à l'entrée du port de Cize est irrégulière et injuste, puisque tout pèlerin est exempt des droits de passage. Bien démuni, le pauvre pèlerin qui n'a que son bâton pour se défendre contre les brigands qui le guettent au pays basque, au port de Cize, en Navarre. Les faux mendiants sont à l'affût, les femmes de mauvaise vie attendent à l'étape ou dans les bois, des gens même de Compostelle sont venus à la rencontre des romieux pour les détourner vers les lieux où ils seront grugés ou maltraités. Pis encore, de faux confesseurs venus de France imposent de lourdes pénitences à racheter par le paiement de messes qui ne seront jamais acquittées. Les évêques se doivent d'être vigilants contre de telles pratiques. Dans le sermon Vigilie noctis (f. 16r), quatre strophes versifiées déplorent ce sinistre trafic sub pretio, en des vers goliardesques qui manient l'habituelle satire contre les clercs, puisque tout le mal vient de sacerdotum vicio. Les mauvais confesseurs sont eux-mêmes relayés par des laïcs déguisés; des clercs et des moines vendent des biens d'église, achètent des fonctions, vendent des dons spirituels et des bénédictions, des terrains de sépulture, ou prélèvent de l'argent sur des trêves rompues (f. 16--17r)36. Même dans les lieux saints de Compostelle, il faudra se méfier des sacristains peu délicats qui prennent dans les offrandes, et des vendeurs de cierges qui fraudent sur la qualité et les prix.

 

  C'est surtout aux étapes que les dangers se multiplient sur la tête du pèlerin fourbu, et disposé à s'acheter ce qu'il lui faut, ou à s'offrir quelque fantaisie. Ici, le prédicateur est au sommet de ses invectives: Quid de malis hospitibus dicam, qui tot fraudibus peregrinos decipiunt ? Après les montées et les descentes des passages pyrénéens, la peur des malandrins, les multiples difficultés de la marche, voici les "fourberies innombrables" des hôteliers qui mettent à mal les règles de leur profession. Leur auberge, véritable caravansérail où ne manquent ni soûleries ni disputes entre pèlerins, est un repaire de voleurs - au nombre desquels ils peuvent être - qui s'illustrent dans la fausse monnaie, la fraude sur les marchandises en quantité ou en qualité (vin coupé, tonneaux à double fond, avoine des chevaux), le vol d'argent, par retenues, pressions et meurtres; on vole même les pèlerins morts. L'aubaine est bonne pour les marchands sans scrupule: apothicaires qui trichent sur la qualité, vendeurs qui haussent les prix, changeurs qui fraudent sur les taux, la pureté de l'or, les pierres précieuses. La loi du genre est d'acheter au plus bas prix pour revendre au plus élevé; care vendit, vile emit. Le prédicateur tonne contre l'avarice et la cupidité. Le conseil est bien avisé pour le pauvre pèlerin de se mettre en route avec le minimum d'argent, et après avoir pris ses dispositions testamentaires.

 

  Ayant en mémoire ces pages accusatrices où tout s'oppose dans le jeu du pur et de l'impur, l'auteur du Guide rejoint le prédicateur, pour rappeler, exemples à l'appui, que les mauvais hôtes sont passibles de l'enfer, et que ceux qui reçoivent les pèlerins riches ou pauvres reçoivent saint Jacques et Notre Seigneur. Les chanoines de Compostelle, pour leur part, se doivent d'employer une part déterminée des offrandes du sanctuaire à l'hébergement et aux soins des pèlerins pauvres reçus à l'hospice (f. 212v-213r). Le Guide, et par conséquent le Liber sancti Jacobi, se conclut par une phrase significative: "Chacun doit savoir que, riches ou pauvres, les pèlerins de Saint-Jacques ont droit à l'hospitalité et à un accueil plein d'égards" (f. 213v). On ne peut mieux exalter la dignité du "marcheur de Dieu", ni dénoncer le sacrilège de ceux qui y attentent.

 

  C) L'expérience du pèlerin Aimeri Picaud

 

  Le lecteur occasionnel du livre V a vite perçu, au travers d'une réalité vécue, ce qu'il y a de subjectif et d'outrancier dans les jugements de l'auteur. Le familier du Codex n'est pas surpris d'y retrouver la marque d'un tempérament hors du commun. R. Oursel parle du "vieux Guide, exclusif et irremplaçable dans sa subjectivité", de "l'incohérence maintes fois relevée et de la bizarrerie de ce texte". Mais "à condition de bien lire entre les lignes, tout pèlerin se retrouve dans sa subjectivité, Tout a été vécu, en effet, avec force, au grand air de la Via turonensis et sans doute de la Via egidiana, les autres itinéraires n'étant présentés que pour les pèlerinages à y accomplir. Ils sont en effet dépourvus de tout ce que la route par Poitiers, Bordeaux et les Landes a montré de précis dans ses divers aspects.

 

  Celle-ci est présentée par un Français pour des Français. Le prêtre-pèlerin poitevin est de ce fait un témoin privilégié de la mentalité de l'homme du Moyen Age définie par P. Rousset. Son appétit intellectuel qui s'étale dans les autres livres du Codex, tout particulièrement son imagination sans frein qui a élaboré la Chronique de Turpin, se doublent ici d'une curiosité toujours en éveil. Curiosité au ras du sol, curiosité de l'ouïe, de la vue, de l'oreille, et même du palais, qui s'est déjà exercée lors d'un premier voyage en Galice. Expérience d'avoir vu la fraude, et peut-être d'en avoir été victime, qui, mise à part la redondance propre au style du prédicateur populaire, surprend par la précision et la multiplicité de ses dénonciations. Curiosité artistique qui fait noter par le menu les richesses de la châsse d'or de saint Gilles, et surtout se frayer un chemin dans la foule qui a envahi le parvis de la basilique de Compostelle. On le voit faisant le relevé de l'architecture des lieux, prendre telle et telle mesure: Sic propriis manibus ego mensuravi, s'arrêter à contempler les portails pour en relever les scènes. Le chapitre IX, De qualitate urbis et basilicae Sancti Jacobi Apostoli Galliciae est, de ce point de vue, un document d'époque irremplaçable, dont M. Durliat a tiré d'intéressantes conclusions. Bref, le guide, Français et fier de l'être, est un pèlerin hors classe, à la fois semblable aux autres et unique en son genre.

 

  Haut en couleurs, il reste un humain qui ne fait rien pour taire ses humeurs et cacher les défauts qu'il partage avec ses contemporains. P. Rousset remarque que chez eux "les larmes succédaient souvent et sans transition à la violence". Ici, l'admiration côtoie la vindicte, la révérence succède à l'anathème, la sympathie prend la place de la méfiance, tandis que les jugements demeurent catégoriques. La plus surprenante diatribe du Guide est celle qui vise les moines de Corbigny, coupables de faire croire aux pèlerins qu'ils possèdent le corps de saint Léonard, alors que celui-ci repose à Noblat en Limousin: Erubescant igitur Corbiniacenses monachi (f. 201)46. Cette virulence, pas plus que celle qui s'étale dans les sermons du livre l, n'étonnera le lecteur préalablement instruit du contexte médiéval. "Le propre du pèlerin est le transfert et l'exagération des réactions affectives", qui demeurent vivaces dans la mémoire, plusieurs années après. Chacun, au retour d'un voyage lointain, n'en a-t-il pas fait l'expérience à son niveau?

 

  C'est en pieux pèlerin que l'auteur de ces pages a fait la route, et il entend bien que celui qu'il invite au voyage fasse de même. Pas de flânerie ni d'écart: le balisage est net pour éviter de se perdre et de perdre du temps. La route terrestre est en effet l'image de la pérégrination du chrétien vers le Ciel. Le chemin vers Saint-Jacques, qui est devenu le même pour tous à partir de Puente la Reina, n'est que "l'aboutissement, le couronnement d'une chaîne de pèlerinages qui alimentent, tout au long de la route, la ferveur des pèlerins". En clerc qui a parfaitement conscience de sa mission d'exhortation, aussi bien dans le livre V que partout ailleurs, le poitevin témoigne de sa propre piété. Son pèlerinage antérieur fut sérieux, même si son esprit et sa vue se sont nourris des éléments les plus divers, et c'est à la suite de cette expérience qu'il s'est senti autorisé à prendre la plume. Les observations pittoresques recueillies au fil de la route, les réactions très humaines de Picaud, ne doivent pas occulter le but et l'esprit du pèlerinage: voir et toucher le tombeau d'un apôtre proche du Christ, et donc approcher le Christ lui-même. C'est ainsi que le sermon Veneranda dies, si sévère en de longues pages, se termine sur un hommage vibrant, sorte d'hymne à saint Jacques, et l'invitation à une sainte allégresse: Vive gens Ispanie, felix tellus Gal/ecie, Sancte Jacobe, cunctorum amantissime (f. 91r-93-).

 

  Evidemment, le carnet de route du pèlerin poitevin ne s'attarde pas aux considérations pieuses qui constituent la trame du livre I. Mais on peut croire que les désagréments et les difficultés de la route, consignés après avoir été durement ressentis, ont dû être vécus en esprit de pénitence et de pauvreté. Autrement, celui qui s'emploie à guider ses frères sur le chemin romieu n'aurait pas eu la force de conviction qu'il déploie, encore moins le droit de les exhorter sur la route de la conversion, durant la nuit de veille par laquelle s'ouvrent les solennités du 25 juillet. La joie d'une conscience purifiée est le fruit de la pénitence, la récompense d'une route exigeante. Spiritali iocunditate letemur in Domino (f. 24v), peut s'écrier l'orateur, en ce même jour de fête, devant des pèlerins fourbus. La joie du but atteint compense les misères et les embûches de la route, car il n'y a de vrai bonheur que celui qui fut conquis, même de haute lutte. Picaud-Calixte veut faire partager à ses auditeurs et à ses éventuels lecteurs sa conviction, celle d'une "spiritualité routière véritable, faite à la fois de dénuement et de résignation, d'indifférence aux aléas du chemin, de solidarité aussi, qui associe au même fardeau et aux mêmes besoins tous les routiers des horizons sans mesure". L'argumentum beati Calixti pape qui ouvre le livre V (f. 192r) est des plus explicites sur sa véracité d'expérience humaine, et donc en tous points crédible: "Si le lecteur instruit recherche la vérité dans nos ouvrages, qu'il aborde ce livre sans hésitation ni scrupule, il est assuré de l'y trouver, car le témoignage de bien des gens encore vivants atteste que ce qui est écrit est vrai".

 

Aimeri Picaud fut-il le premier "guide" sur la route de Compostelle? Il le semble. En tout cas, sa manière reste unique, celle d'un carnet de voyage rédigé pour le service des pèlerins. De ce fait, le refus que P. David, contre R. Louis et J. Vielliard, oppose à l'attribution du Guide au clerc de Parthenay-le-Vieux, ne tient pas: les liens évidents entre les grands sermons du livre I et le livre V imposent d'y voir la même main, celle de l'expérience, celle d'un clerc soucieux, ici et là, de la pleine vérité dans la démarche du pèlerin. Sur une route qui pouvait durer environ six mois pour un marcheur moyen, y compris le séjour d'un mois à Compostelle, les émotions étaient multiples, les joies et les peurs mêlées aux fatigues et aux temps de repos, pour celui qui, dès son départ, reconnaissable à ses insignes et muni de la bénédiction de l'Eglise, se situait comme un "marginal", selon le mot de P. Sigale. En tout cas, il faut reconnaître au rédacteur du livre V le mérite de ne pas tromper celui qui part, en idéalisant la route. "Personne ne pourrait accuser le Guide du Pèlerin de Saint-Jacques d'enjoliver le tableau des routes qu'il propose et celui des sites et paysages traversés", estime R. Oursel, après avoir mis ses pas dans ceux du pèlerin de Parthenay. L'époque actuelle, en quête d'authenticité et d'émotions fortes, de ressourcement spirituel et humain, serait bien avisée de relire le vieux Guide entre les lignes. Elle y trouverait un complément étonnant d'actualité et de vérité aux informations que chacun peut recevoir des multiples Itinéraires et des Associations qui invitent au voyage en Galice.

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                                                           delhommeb at wanadoo.fr -  15/11/2016