Guide: introduction (M.Record)  

 

                      du livre : Michel Record - Le guide du pèlerin à Saint-Jacques. éditions Sud-Ouest. 2006

                                                                                  Introduction

 

  Dans les archives de la cathédrale de Compostelle se trouve un précieux manuscrit à la gloire du saint

apôtre, le Livre de saint Jacques ou Codex Calixtinus, qui se termine par un guide à l'usage des pèlerins. Depuis une trentaine d'années, avec la reprise du pèlerinage, ce texte assez court a fait couler beaucoup d'encre, et cela continue ...

 

  Aymeri Picaud, clerc poitevin, en est l'auteur supposé, mais c'est Joseph Bédier, érudit du début du XXe siècle, qui le premier lui assura son succès en lui donnant pour titre Le guide des pèlerins, repris et modifié par Jeanne Vielliard dans sa traduction parue en 1938: Le guide du pèlerin, bien que ce titre n'ait jamais figuré dans l'original.

 

  Il s'agit en réalité d'une partie (le livre V) d'un recueil plus vaste redécouvert au XIXe siècle. Les érudits lui donnèrent plusieurs titres: Liber Jacobus, puis Codex Calixtinus, du nom du signataire de la préface apocryphe, le pape Calixte (mort en 1124). Le livre V fut sans doute rédigé entre 1139, date de la mort de Louis le Gros (requiescat in pace, ch.V), et 1172, date de sa copie par le moine de Ripoll. Il subsiste une dizaine de copies dont les plus connues sont le manuscrit de Ripoll et le manuscrit d'Alcobaça.

 

  Le texte par lequel tout a commencé, le futur Guide du pèlerin, parut en 1882, à Paris, chez Maisonneuve et Cie. Son découvreur, le père Fidel Fita, lui avait donné pour titre le Codex de Saint-Jacques-de-Compostelle et pour sous-titre Liber de Miraculis S.Jacobi.

 

  C'est cette édition latine, aujourd'hui introuvable et injustement délaissée, que nous rééditons ici. Toutefois, les fautes de protes et les lapsus calami de la première édition sont corrigés. Nous avons conservé toutes les corrections grammaticales que le père Fita avait jugées bon de faire pour rendre le texte latin plus lisible à des latinistes non experts en latin médiéval. Elles correspondent d'ailleurs le plus souvent aux corrections du

manuscrit de Madrid, recopié par le moine (bénédictin?) Fra Juan de Azcona en 1538, et certainement consulté par le père Fita qui, dans les années 1880, vivait dans cette ville.

 

  En 1938, Jeanne Vielliard traduisit et publia ce texte dans son intégralité, à partir de photographies du manuscrit de Compostelle, en ajoutant les variantes du manuscrit de Ripoll. Cette traduction connut plusieurs éditions, dont la meilleure reste celle de 1963, des erreurs entachant les autres éditions.

 

  Reprenant, légèrement modifié, le titre de Joseph Bédier, la traductrice justifiait son choix par cette note: "Dans un article sur les voies romaines en Gaule, A. Grenier écrit: certains monastères étaient devenus comme des agences de voyages Il aurait pu ajouter que si les pèlerins avaient des agences et des hôtelleries qui étaient des hospices, ils avaient aussi des livres pour leur donner tous les renseignements que nous cherchons aujourd'hui dans les guides".

 

  C'est à peu près l'argument utilisé par Joseph Bédier: "C'est, dit-il, un guide des pèlerins, qui donne, à la façon d'un guide Joanne, des indications utiles aux pieux voyageurs: le tracé des routes, le compte des étapes, des conseils pratiques pour parer aux dangers du voyage, des détails pittoresques sur les régions traversées (par exemple un petit vocabulaire basque), la liste des rivières dont l'eau est saine, etc".

 

  Il faut toutefois rappeler que ce titre est une métaphore et remettre l'oeuvre dans son contexte. Le livre tel que nous le concevons date tout au plus de l'invention de l'imprimerie, quelques siècles plus tard. Quant au guide touristique, il date de l'invention du tourisme, par les Anglais, au XIXe siècle.

 

  La traductrice avoue d'ailleurs ne connaître que deux manuscrits du texte qu'elle traduit. On en recense aujourd'hui à peine une vingtaine, dont huit ou neuf sont perdus. Les bestsellers de l'époque étaient recopiés tout au plus à deux cents exemplaires. Le Guide du pèlerin était donc à l'usage exclusif de quelques grands monastères. Comme l'échiquier de Charlemagne de l'abbaye de Saint-Denis "était un jeu pour ne pas jouer" (Michel Pastoureau), le Guide du pèlerin de Saint-Jacques  était un guide pour ne pas voyager: la transmission du savoir, essentiellement orale, se faisait seulement par l'intermédiaire des moines ayant eu accès au texte. On peut imaginer qu'il était lu, psalmodié par le lecteur lors des repas pris en commun avec les moines. Cela était-il suffisant au pèlerin pour se diriger? Cela et la direction indiquée par laVoie lactée ... menant à Compostelle, le "champ semé d'étoiles" ?

 

  Malgré ces anachronismes, le terme de Guide du pèlerin est passé dans l'usage, et utilisé comme référence dans les milieux universitaires, chez les spécialistes et dans le grand public. Aussi, pour ne pas semer la confusion, c'est le titre que nous avons retenu, avec le sous-titre de Codex de Saint-Jacques-de-Compostelle, donné par le père Fita lors de la première édition.

 

  Ce n'est qu'en 1970 qu'un prêtre, l'abbé Bernès, depuis son Gers natal, eut l'idée de prendre le Guide du pèlerin sous le bras et de partir à l'aventure en suivant les indications du texte. C'est peut-être la première fois que le Guide servit vraiment de guide à un pèlerin ... En 1972, il édite à compte d'auteur son Chemin de Saint-Jacques en Espagne (Guide du pèlerin). La diffusion est confidentielle. C'est alors qu'un éditeur, André Lévy, charge Georges Véron, auteur de guides, de le revoir et de le réécrire à l'usage des randonneurs, Louis Laborde Balen, érudit béarnais, se chargeant de la partie historique.

 

  Cet avatar du Guide connaît un franc succès, car il recouvre l'esprit de l'homme en quête, du pèlerin de Compostelle, sous une forme nouvelle.

 

  Cet esprit pèlerin, il fallait aussi le retrouver tel qu'il est présent dans l'original. Car Aymeri Picaud est le frère d'armes des marcheurs d'aujourd'hui, il écrit dans une langue directe, crue, sans euphémismes ni sous-entendus: il s'emporte contre les profiteurs, les mauvais passeurs, les empoisonneurs ... Oeuvre "grossière et puissante", écrivait Joseph Bédier. De la trempe de Villon et Rabelais, Aymeri Picaud appelle un chat un chat, et le rio Lavacolla, le rio Lavamentula ("lave-génitoire", inventant une étymologie fantaisiste et triviale qui fera la joie des potaches. Ses excès de langage nous rappellent que, s'il connaît le latin, il n'est quand même pas un enfant de choeur. Et ses imprécations sont à la mesure des épreuves qu'il a traversées.

 

  Un autre intérêt du guide - et non des moindres - est qu'il contient un des plus anciens textes connus de la langue basque: un petit vocabulaire d'une vingtaine de mots. Texte essentiel pour les ethnologues et les linguistes, puisqu'il révèle le nom par lequel le basque ancien désignait l'entité divine: Orcia, en réalité Ortzia qui veut dire "Tonnerre", évocation des anciennes croyances animistes des Basques, le basque moderne désignant Dieu par les mots Jainkoa, Jauna, "le Seigneur".

 

  Ce centre d'intérêt, signalé par le père Fita, et Julien Vinson, bascologue réputé, auteur d'une Histoire des Basques, est donné par le fac-similé de la fameuse page.

  cf guide folio 167v

 

  Les pages concernant le peuple basque pourront surprendre par leur agressivité. Ce n'est pas le moindre paradoxe de ce texte qui, en présentant les Basques de façon si négative, sauve en même temps de l'oubli un des aspects essentiels de leur culture.

 

  Oeuvre de commande des autorités religieuses et politiques hispano-bourguignonnes (Calixte II, Diego Gelmirez, Alphonse VI), elle est également oeuvre de propagande, hostile à l'ennemi navarrais. On peut l'expliquer aussi d'un point de vue humain, car on se défie surtout de ce que l'on ne comprend pas. Et le Basque, même s'il est dans son pays, est souvent regardé comme un être différent, voire un barbare ... D'autre part, on se méfie de celui qui partage avec d'autres nations le privilège d'appartenir à cette gens perfida, coupable de nombreux maux, dont celui d'avoir tué le preux Roland.

 

  Il faut aussi se rappeler que le Guide s'intègre dans le grand mouvement de réforme et dans la politique expansionniste des chrétiens de l'Europe du Nord par rapport aux chrétiens mozarabes qui suivaient encore le rite wisigothique.

 

  Comme l'écrivait récemment S. Immel, éditeur américain d'un fac-similé, le Codex est un joyau de bibliographie médiévale, une des sources les plus riches d'informations pour les historiens, les géographes, les musicologues, les sociologues, les ethnologues, les historiens de l'art et les linguistes.

 

  Fac-similés

- GARCIA PINERO (M.) Araceli et ORO TRIGO (Pilar deI). Texto Facsimil del Calixtino et Transcripción in Guia del peregrino del Calixtino de Salamanca, Compostela, 1994.

- ROMERO DE LECEA (G), GUERA CAMPOS O.) et FILGUEIRA VALVERDE O.), Libro de la  Peregrinación del Códice Calixtino, Madrid, 1971.

- IMMEL (Steven et Olga), Codex Calixtinus, OMI, New York, 2004.

 

  Les manuscrits

- Santiago de Compostela, Archivo de la Catedral, copié entre 1139 et 1173 à Compostelle.

- Barcelona, Arxiu de la Corona de Arago, Ripoll 99, copié par Arnault de Munt, moine de Ripoll, en 1173, à Compostelle.

- Lisbon, Biblioteca Nacional, Codices Alcobaçences CCCIl / (334), fin XIIe début XIIIe, à Alcobaça.

- London, British Library, Add. 12213, copié vers 1325 à Compostelle.

- Vatican, Biblioteca Apostolica Vaticana, Archivio de San Pietro, G 128, copié vers 1325 à Compostelle.

- Salamanca, B.U, 2631, copié vers 1325 à Compostelle.

- Vatican, Bibl. Apost. Vat., Borghese 202, copié au XIVe siècle à Saragosse.

- London, B.L., Cotton Titus A. XIX, copié au XVe siècle à Kirkstall, Angleterre.

- Pistoia, Archivo di Stato, Documenti vari 27, copié au XVIe siècle à Pistoia, Italie.

- Madrid, B.N., 4305, copié en 1538 par Fra Juan de Azcona à Compostelle.

- Madrid, B.N., 7381, copié en 1657 à Estepa, près de Séville.

- Madrid, B.N., 13118, copié v. 1750 à Tolède, d'après un modèle venant de Saragosse

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delhommeb at wanadoo.fr - 01/01/2013