Codex Calixtinus - Guide : rhétorique (M. Guéret-L.)

 

                                                  LE GUIDE DU PELERIN DE SAINT-JACQUES-DE-COMPOSTELLE :

                                                        ORDRE DU DISCOURS ET PROCÉDÉS RHÉTORIQUES

                                                              par Michèle GUÉRET-LAFERTÉ (Italie)

 

  in : Les traces du pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle dans la culture européenne

Colloque organisé par le Centre italien d'études compostellanes et par l'université de la Tuscia, Viterbe

en collaboration avec le Conseil de l'Europe. Viterbe (Italie), 28 septembre-1er octobre 1989

                                                           -------------------------------------------------------------------

 

  Avant même de considérer l'ordre suivi par l'auteur dans le Guide du Pèlerin de Saint-Jacques-de-Compostelle (1), il est essentiel de déterminer la place qu'il occupe dans le Liber Sancti Jacobi. Cinquième et dernier livre de cet ensemble, il en constitue en quelque sorte l'aboutissement. Après le livre I qui est une anthologie de pièces liturgiques, hymnes et sermons en l'honneur de Saint Jacques, le livre II qui rassemble les miracles obtenus par l'intercession de l'apôtre, le livre III qui raconte son voyage en Espagne et son martyre, le livre IV qui évoque la geste que Charlemagne et Roland accomplissent sur les pas de Saint Jacques, le Guide présente en effet le pèlerinage à Compostelle comme une actualisation du sentiment de dévotion et de vénération à l'apôtre.

 

  En outre, on peut déjà souligner que le Guide, loin d'être une simple pièce ajoutée à ce qui précède, entretient avec le reste du Codex de puissants liens de solidarité: en effet, le IIe et le IIIe livres vont trouver très précisément leur écho dans un des chapitres les plus longs du Guide, à savoir le chapitre VIII qui énumère les sanctuaires à visiter sur la route de Compostelle puisque, pour chacun des saints mentionnés, l'auteur évoquera à la fois leur vie et les miracles obtenus par leur intercession. Quant au IVe livre, celui du Pseudo-Turpin, dont le contenu est à première vue incongru au sein d'une telle compilation, notre Guide s'en fera aussi l'écho par de nombreuses références à Charlemagne et à ses pairs: nous verrons plus loin comment elles s'y trouvent très solidement intégrées.

 

  Le Guide se présente d'abord comme un ouvrage destiné à aider le pèlerin dans son voyage, à lui donner un certain nombre de conseils et d'informations pratiques. Cette fonction marque sa différence avec les autres pièces du Codex. On comprend donc qu'il soit nécessaire d'avertir le lecteur en certifiant la vérité de ce qui suit, pour entraîner sa confiance dans la validité des conseils qui vont lui être prodigués. Lisons cet avertissement, qui suit directement l'Incipit:

  "Si le lecteur instruit recherche la vérité dans nos ouvrages, qu'il aborde ce livre sans hésitation ni scrupule, il est assuré de l'y trouver, car le témoignage de bien des gens encore vivants atteste que ce qui y est écrit est vrai" (page 1).

 

  Intéressante formule d'attestation de la vérité, car elle nous montre que le texte écrit a besoin de la parole vive de témoins pour que sa vérité soit garantie. Sans doute, comme nous allons le voir, le témoignage direct de l'auteur du guide interviendra à plusieurs reprises pour confirmer l'authenticité de ce qui est dit, mais c'est sa concordance avec le témoignage de "bien des gens encore vivants" qui en dernière instance fonde sa vérité. C'est là un procédé que nous retrouvons dans certains récits de voyage. Ainsi, l'un des premiers voyageurs occidentaux en Mongolie, Jean de Plan Carpin, à la fin de son Historia Mongalorum (1247), énumère les témoins qui ont pu le rencontrer et qu'il serait possible d'interroger, afin de garantir la validité de son témoignage. L'oral doit donc confirmer l'écrit; mais en outre: "Témoin unique, témoin nul" dit un proverbe juridique. Il semble, comme le montrent des études récentes sur les prologues des Chroniques, que l'attestation de la vérité ne peut se faire à cette époque qu'en emprutant son modèle et plus tard ses formules à l'institution juridique (2).

 

  Cependant, ici, ce qui va d'abord instaurer le lien entre l'auteur et son lecteur, c'est la communauté d'une expérience, celle du pèlerinage à Compostelle, expérience déjà faite pour l'auteur, expérience à faire pour le lecteur. L'auteur intervient ainsi à trois reprises, qui sont autant de moments-clés, comme nous allons le voir:

- Au chapitre VI, au moment de l'évocation des Navarrais, véritable fléau pour le pèlerin: "Sur ces bords, tandis que nous allions à Saint-Jacques, nous trouvâmes deux Navarrais assis, aiguisant leurs couteaux" (page 13). La scène est rapidement brossée mais suffit pourtant à communiquer tout l'effroi suscité par cette vision. Ce n'est qu'ensuite que l'auteur rassure quelque peu son lecteur en révélant l'usage de ces couteaux bien aiguisés: "enlever la peau des chevaux des pèlerins qui boivent cette eau et en meurent";

- Au chapitre VIII, consacré aux sanctuaires à visiter, il s'emploie sur plusieurs lignes à faire l'éloge de saint Gilles et à vanter l'efficacité de son aide, puis il dit: "J'ai fait moi-même l'expérience de ce que j'avance" (page 39). II nous raconte alors le miracle auquel il a assisté dans la ville même de ce saint;

- Enfin, au chapitre IX, consacré à la description de la Basilique de Saint-Jacques, 1'auteur apporte tout son soin à nous donner les mesures précises de l'édifice tout entier, puis de l'autel consacré à l'apôtre: "un autel grand et admirable qui mesure en hauteur 5

palmes, en longueur 12, en largeur 7- Telles sont du moins les mesures prises de MES propres mains" (page 109).

 

  Ainsi, ces trois interventions directes disséminées sur le parcours viennent renforcer la crédibilité des informations données dans le Guide, en même temps qu'elles animent le texte, au sens propre du terme, c'est-à-dire lui donnent une âme, rompant avec la neutralité monotone d'un texte qui exclurait le discours en première personne.

 

  En outre, nous avons dit que le Guide était d'abord un recueil de conseils pratiques pour le pèlerin. Cet aspect est clairement illustré par les adresses directes au lecteur qui émaillent le texte:

- ainsi, chapitre VI (page 13), à propos des eaux bonnes et mauvaises: "là, garde-toi bien d'en approcher ta bouche et d'y abreuver ton cheval, car ce fleuve donne la mort";

- un peu plus loin (page 15), à propos des poissons des cours d'eau espagnols: "Tu n'en dois manger, car sans aucun doute ou bien tu mourrais peu après, ou tu tomberais malade";

- avant d'aborder la périlleuse traversée des Landes (page 19): "Prends soin de préserver ton visage des mouches énormes qui foisonnent surtout là-bas et qu'on appelle guêpes ou taons; et si tu ne regardes pas tes pieds avec précaution, tu t'enfonceras rapidement jusqu'au genou dans le sable marin qui là-bas est envahissant"; de même (page 21): l'auteur donne une série de conseils pour la traversée des gaves qui séparent la Gascogne du Pays basque.

 

  Ce sont donc avant tout les dangers de la route qui sont ici clairement indiqués, dangers mortels pour la plupart; et les adresses directes au lecteur jouant le rôle de nos modernes panneaux indicateurs constituent autant de mises en garde contre les risques insoupçonnés du chemin.

 

  L'autre procédé employé par l'auteur pour souligner la fonction pratique de son guide, ce sont les clausules qui ferment certains chapitres :

- ainsi, chapitre III: "Si j'ai énuméré rapidement les dites villes et étapes, c'est afin que les pèlerins qui partent pour Saint-Jacques puissent, étant ainsi informés, prévoir les dépenses auxquelles leur voyage les entraînera" (page 9);

- et fin du chapitre VI : "Si j'ai décrit ces fleuves, c'est pour que les pèlerins allant à Saint-Jacques se gardent soigneusement de boire les eaux malsaines et puissent choisir celles qui sont bonnes pour eux et pour leur montures" (page 17).

 

  Le "JE" qui intervient ici n'est plus celui de l'auteur / pèlerin que nous avons vu précédemment, c'est celui du narrateur qui justifie son discours, mais surtout qui l'organise: la phrase intervient en effet pour délimiter clairement dans le manuscrit la fin d'un chapitre. Ainsi, nous avons dit que le Guide se définissait d'abord par son utilité, nous devons maintenant ajouter qu'il se définit aussi et essentiellement par son ORDRE. C'est cet ordre que nous allons maintenant étudier.

 

  Sans doute un Guide doit-il être nécessairement ordonné. Sans doute aussi l'ordre rigoureux est une caractéristique essentielle des ouvrages de cette époque, qui mettent en application, comme l'a montré Curtius, les principes de la Rhétorique antique (3). Pensons par exemple au genre assez voisin de la "laus civitatis" et à l'illustration qu'en donne Bonvesin da la Riva dans son éloge de Milan (4). Cependant, nous allons voir que l'ordre ici dépasse ces deux objectifs et révèle une volonté supérieure de mise en ordre; l'ordre du discours tente en fait de répondre, de correspondre à un ordre du monde.

 

  Mais considérons dans un premier temps l'ordre suivi par le Guide au fil des chapitres. Nous suivons semble-t-il d'abord l'ordre de l'itinéraire, partant de points différents de France pour rejoindre les Pyrénées et traverser l'Espagne jusqu'à Saint-Jacques-de-Compostelle. Ainsi, le chapitre I énumère les quatre routes (celle de Provence, celle de l'Est, celle du Centre, celle de l'Ouest) qui convergent à Puente-La-Reina, d'où un seul chemin mène à Saint-Jacques, terme du pèlerinage qui sera abondamment décrit au chapitre IX, à la fin du Guide. Une remarque à faire toutefois: si le but est clair, il n'y a pas vraiment de point de départ indiqué, seulement les endroits par où passent les routes, "l'une passe par Saint-Gilles", "une autre traverse Sainte-Marie-Madeleine-de-Vézelay", "une autre encore passe par Saint-Martin-de-Tours" (page 3). Cette absence de point de départ permet de ménager les origines les plus diverses des pèlerins. Le pèlerinage a pour fonction de rassembler des foules venues de partout vers un point unique. Alphonse Dupront souligne avec force l'importance de ce terme: "La fécondité de délivrance de l'acte pèlerin, c'est qu'il a un terme, un "lieu" qu'il faut atteindre (...). Cette fixation spatiale est capitale. Pas de pèlerinage sans "lieu". Aller à .... c'est force affirmée de la maîtrise de l'espace" (5)- Or, ce mouvement du divers à l'unique est bien mis en évidence par le Guide: au fur et à mesure, les chemins se réunissent pour converger sur Compostelle.

 

  Mais en même temps, le terme est magnifié par un procédé de suspension, de mise en attente qui fait miroiter le but du chemin, tout en réservant à la fin du Guide sa description précise. Regardons en effet comment se terminent la plupart des chapitres:

- chapitre I : "de là un seul chemin conduit vers Saint-Jacques" (page 5)5

- chapitre II : "Quant à la 13e étape, qui va de Palaz-de-Rey jusqu'à Saint-Jacques, elle est courte" (page 5);

- chapitre III : après les diverses villes: "enfin Compostelle, la très excellente ville de l'apôtre, pleine de toutes délices, qui a la garde du précieux corps de Saint Jacques et qui est reconnue pour cela comme étant la plus heureuse et la plus noble de toutes les villes d'Espagne" (page 9);

- chapitre IV : "le fleuve du Sar qui coule entre le mont de la Joie et la ville de Saint-Jacques est tenu pour sain, de même le Sarela qui coule de l'autre côté de la ville vers l'Occident..." (page 17);

- de même, au chapitre VII, on termine l'évocation des peuples par celui de Galice (page 33);

- et au chapitre VIII, 1 ' énumération des sanctuaires se clôt sur ces mots: "Enfin, c'est au très saint corps du bienheureux apôtre Jacques, dans la ville de Compostelle, qu'on doit surtout et avec le plus de dévotion rendre visite" (page 83).

 

  C'est sans doute en fonction de cette logique, propre au pèlerinage comme au Guide, qui montre sans cesse Compostelle comme le but à atteindre, que l'on peut rendre compte d'une curieuse inversion qu'Emile Mâle a relevée: le Guide dit que la basilique de Saint-Martin-de-Tours a été faite "à l'image de l'église de saint Jacques" (page 61). Or, c'est l'inverse qui est vrai selon E. Mâle... (6).

 

  On voit donc que l'ordre suivi par le Guide n'est pas l'ordre de l'itinéraire: il s'agit en revanche avec chaque chapitre de reparcourir la route qui aboutit à Saint-Jacques, en l'abordant chaque fois sous un angle différent. Ordre thématique donc: on considère les villes le long de la route (chapitre III), les eaux que l'on peut boire et celles qui sont dangereuses (chapitre VI), les peuples que l'on rencontre en chemin et leur manières de se comporter (chapitre VII), les sanctuaires à visiter selon la route de France qu'on emprunte (chapitre VIII). Quelle est donc la fonction d'un tel ordre ?

 

  Sans doute peut-on y voir un intérêt pratique: le pèlerin peut se reporter facilement à telle ou telle matière et consulter le guide en fonction de la préoccupation du moment: découvrir un point d'eau, trouver la ville la plus proche pour y passer la nuit, etc...

 

  Toutefois, la justification d'un tel ordre nous paraît résider ailleurs. En effet, examinons attentivement le contenu des chapitres. La progression n'est pas vraiment celle de l'itinéraire qui peu à peu se déroule. Mais il y a d'abord une progression dans le sens d'une précision toujours plus grande, d'un enrichissement de l'information. Ainsi, chapitre I: les chemins sont indiqués par les quatre ou cinq noms de villes ou de sanctuaires les plus importants disséminés sur le parcours. Puis chapitre II: les étapes, c'est-à-dire les villes où le pèlerin pourra s'arrêter au bout de sa journée de voyage pour passer la nuit. Chapitre III: toutes les principales villes qu'il traverse et où il peut donc se ravitailler.

 

  Mais plus important encore nous semble le fait que la progression suivie s'opère peu à peu du matériel vers le spirituel. Le Guide fournit d'abord les informations essentielles: comment s'orienter, quelle route suivre, où manger, où boire, où dormir. On a ensuite les épreuves dont doit triompher le pèlerin: essentiellement

chapitres VI et VII : savoir résister à la soif lorsque l'eau qui se présente est mauvaise, à la nourriture qui risque d'être fatale (cf. page 15 "Tous les poissons et les viandes de boeuf et de porc de toute l'Espagne et de la Galice donnent des maladies aux étrangers"). Conséquence évidente: le pèlerin doit se soumettre aux privations et aux jeûnes, s'il veut survivre.

 

  Mais surtout, le pèlerin rencontre un certain nombre de gens "diaboliques": les bateliers gascons ou les péagers basques, dévorés par la cupidité et l'appât du gain. Et pis encore les Navarrais, livrés à la débauche et s'adonnant même à la zoophilie. Les tentations d'un côté, les hommes mauvais de l'autre, constituent autant d'épreuves à surmonter pour le pèlerin. Le Guide est ici, comme l'a très justement défini A. Dupront, "la chronique de la passion des chemins" (7).

 

  Enfin, on pourrait regrouper les quatre derniers chapitres comme appartenant à la sphère proprement spirituelle: le chemin est ici parcouru pour visiter un certain nombre de sanctuaires et honorer divers saints, autant de visites et de louanges qui viennent culminer dans les chapitres IX et X avec la visite de la Basilique conservant les reliques de Saint Jacques. Le dernier chapitre "De l'accueil à faire aux pèlerins de Saint-Jacques" illustre par un certain nombre d' "exempla" la protection et l'attention toute particulière que Dieu accorde aux pèlerins de saint Jacques. On peut d'ailleurs remarquer que, tandis que précédemment il s'agissait de conseils, à partir du chapitre VIII, on trouve de nombreuses formules d'obligation: "on doit aller vénérer...", "il faut aussi rendre visite... ".

 

  Ainsi, le Guide comprend trois paliers: le premier résout les problèmes matériels du pèlerin, le second l'aide à affronter les diverses épreuves physiques et morales, le troisième l'amène à rejoindre le plan proprement spirituel. On peut noter que les chapitres deviennent très sensiblement plus longs au fur et à mesure qu'on passe d'un palier à l'autre. En outre, la progression transparaît clairement à certains moments du texte. Ainsi, à la fin du chapitre III: on en est encore à indiquer au pèlerin comment satisfaire ses besoins vitaux en donnant les ressources de chaque ville. Mais déjà se trouve annoncé le plan spirituel quand on parle de Compostelle, elle aussi "pleine de toutes délices": or il ne s'agit plus ici de pain, de vin, de viande ou de poisson, comme dans les villes précédentes, mais du "précieux corps de saint Jacques" qui fait de cette ville "la plus heureuse et la plus noble de toutes les villes d'Espagne" (page 9). De même, dans le chapitre consacré aux fleuves, l'un des derniers fleuves indiqués, juste avant d'arriver à Saint-Jacques, est mentionné, non pour que les pèlerins y étanchent leur soif, mais pour qu'ils y "purifient leur corps tout entier de ses souillures" (page 17). L'eau vitale est devenue eau rituelle, eau lustrale.

 

  Si maintenant on étudie la progression du texte, non plus dans son contenu thématique, mais en considérant les procédés formels auxquels il a recours, on peut faire quelques intéressantes observations. En effet, l'auteur utilise trois formes principales de discours: l'énumération, le récit et la description.

 

  Considérons d'abord l'énumération. Elle constitue le procédé dominant dans les premiers chapitres: certes, on la retrouve dans les chapitres que nous avons rattachés au troisième palier, plus proprement spirituel, mais elle est alors enchâssée dans l'un des deux autres procédés formels, le récit ou la description. Ainsi, on énumère les miracles accomplis par tel ou tel saint dont on raconte la vie. Ou bien on énumère les portails de la cathédrale de Saint-Jacques dans les pages consacrées à sa description.

 

  En outre, on peut distinguer deux sortes d'énumération:

- la première est exhaustive: ainsi l'auteur du Guide peut énumérer toutes les grandes villes espagnoles sur la route de Compostelle, ou toutes les portes (au nombre de 7) qui permettent d'entrer dans la ville de l'apôtre (début du chapitre IX).

- la deuxième est l'énumération inachevée. Lisons par exemple 1'énumération destinée à caractériser le Navarrais (page 29): il est "barbare, différent de tous les peuples et par ses coutumes et par sa race, plein de méchanceté, noir de couleur, laid de visage, débauché, pervers, perfide, déloyal, corrompu, voluptueux, ivrogne, expert en toutes violences, féroce et sauvage, malhonnête et faux, impie et rude, cruel et querelleur, inapte à tout bon sentiment, dressé à tous les vices et iniquités". Bien que pas moins de vingt-trois adjectifs soient ici employés, on voit très bien que l'auteur aurait pu en ajouter d'autres! De même pour les énumérations de miracles obtenus par l'intercession de tel ou tel saint. Ainsi pour saint Gilles, l'auteur clôt la liste en disant: "Je regrette de devoir mourir avant d'avoir pu raconter tous ses hauts faits mémorables; il y en a tant et de si grands" (page 4l). Comme Curtius le met bien en évidence dans son étude des "topoi", c'est là un "topos" de l'hagiographie que l'on trouve déjà chez Strabon (8) !

 

  Mais en fait, l'énumération, qu'elle soit complète ou incomplète, est un procédé, fréquemment utilisé au Moyen Age, qui implique toujours la possibilité de décrire la totalité en indiquant successivement les éléments. Et c'est bien là l'ambition du Guide: non seulement aider le pèlerin, mais donner à voir un monde, une totalité, que ce soit ce Tout que constitue la route de Saint-Jacques, ou ce Tout plus parfait encore que constitue la Basilique dédiée à saint Jacques, le second d'ailleurs résumant, récapitulant le premier, puisqu'on trouve autour de l'autel consacré à saint Jacques plusieurs chapelles dédiées aux saints que nous avions justement rencontrés sur la route: sainte Foy, sainte Marie-Madeleine, saint Martin, saint Jean-Baptiste.

 

  Le deuxième procédé rhétorique utilisé par l'auteur du Guide est le récit. Cependant, le récit n'occupe que très peu de place dans les chapitres I à VII: on n'y trouve que deux courts récits, celui de Charlemagne traversant les Pyrénées (page 25), et celui destiné à expliquer l'origine des Basques (pages 31 à 33). Charlemagne étant considéré comme un saint, de même que Roland et ses compagnons, par le Guide, comme du reste par la Légende Dorée (9), on peut donc l'associer à tous les autres récits du Guide: ce sont tous en effet des récits hagiographiques, figurant au chapitre VIII. Ces récits sont plus ou moins longs selon l'importance accordée au saint: 16 lignes pour sainte Marie-Madeleine, 14 lignes pour saint Front, 11 lignes pour saint Gilles. Le chapitre VIII en tout cas couvre à lui tout seul vingt-cinq pages, soit près de la moitié du Guide. On voit donc la place fondamentale accordée à l'hagiographie dans le Guide. Quelle est donc la fonction assumée ici par le récit hagiographique ? C'est en fait celle de déterminer un certain nombre de lieux sacrés. Empruntons à A. Dupront la belle définition qu'il donne des lieux sacrés: "Ce sont des lieux où se transmue l'espace dans une échappée d'au-delà" (10).

 

  Sacraliser un lieu consistera à y faire venir un saint, qui va subir le martyre puis mourir dans ce même endroit. Parmi les saints énumérés dans le Guide, il y a certes des saints récents, remontant à l'époque de Charlemagne, mais les plus importants restent ceux qui ont été témoins de la vie du Christ, qui ont été consacrés par saint Pierre à Rom, et envoyés en Europe pour évangéliser les divers peuples. On mesure ici toute la différence entre les trois grands pèlerinages médiévaux et les Guides qui leur correspondent: alors que le pèlerinage à Jérusalem se rattache directement aux lieux bibliques, ce n'est pas le cas de Rome, ni de Compostelle. Pour Rome, les guides de pèlerinage s'attacheront essentiellement à convertir le lieu de culte païen en lieu de culte chrétien, à "en changer la dédicace" selon l'expression employée par Huguette Taviani (11). Pour Compostelle, l'imaginaire déployé par la production hagiographique aura recours aux voyages les plus invraisemblables de compagnons ou témoins du Christ, afin de sacraliser un certain nombre de lieux. On voit donc la fonction assumée par le récit hagiographique dans le Guide: il s'agit de fonder, ou tout au moins de confirmer, la sacralité d'un lieu. Ainsi, derrière le voyage du pèlerin, s'inscrivant comme en filigrane, apparaît dans le Guide le voyage du Saint. Par là même, le temps disparaît. L'espace sacré met sur le même plan les saints d'époque diverse (ceux qui vécurent au temps du Christ, et les saints contemporains de Charlemagne tels que saint Gilles); et l'espace sacré permet au pèlerin de revivre ce temps.

 

  Deux détails sont à cet égard tout à fait significatifs:

  1. Le Guide pour chaque saint prend soin d'indiquer le jour de sa fête, faisant ainsi davantage référence à un temps cyclique qu'à un temps linéaire.

  2. L'auteur du Guide insiste sur le fait que beaucoup de reliques ne peuvent absolument pas être changées de place. Ainsi, page 47, il énumère les quatre corps saints qui ne peuvent pas être enlevés de leurs sarcophages, et il adresse de sévères reproches à ceux qui prétendent mensongèrement détenir le corps de saint Gilles (page 47) ou celui de saint Léonard (page 53). Ainsi un lieu devenu sacré ne peut devenir lieu neutre, lieu profane. Inversement, c'est un sacrilège que de proclamer lieu sacré un lieu que n'a en fait honoré aucun saint.

 

  Enfin, après l'énumération et le récit, le troisième procédé rhétorique utilisé par le Guide est la description. Rares sont les descriptions dans les sept premiers chapitres (description du vêtement navarrais page 27, de la Galice, page 33)- Les descriptions deviennent plus longues et plus nombreuses dans le chapitre dédié aux sanctuaires: ce qui est alors décrit, ce sont les basiliques (celle de Saint-Léonard, page 55, de Saint-Front à Périgueux, page 59). mais c'est surtout la châsse de saint Gilles dont la description couvre deux pages et demie (pages 4l à 47). Toutefois, c'est dans le chapitre IX que la description s'épanouit et se déploie, chapitre consacré à la basilique et à l'autel de l'apôtre. On ne peut manquer d'être stupéfait devant l'ordre et la précision de ces descriptions où tout est rigoureusement situé et détaillé. Ainsi, pour la châsse de saint Gilles, on peut noter les expressions suivantes: "Du côté droit de la châsse, au premier registre", "au second registre de la face droite", "au milieu de la face antérieure de la châsse..." (page 43).

 

  Quel est l'objet de ces descriptions ? Il s'agit en fait d'oeuvres d'art qui sont autant d'objets sacrés: sacrés parce qu'ils contiennent les reliques du saint, mais aussi par les images reproduites sur les bas-reliefs ou les peintures: images du Christ, des apôtres, des prophètes, des évangélistes, des vieillards de l'Apocalypse, de la Trinité. Objet sacré, comme le montre bien l'inscription que porte la châsse de saint Gilles, et que l'auteur s'applique à reproduire textuellement dans le Guide: "Que celui qui le briserait soit, par Dieu, maudit éternellement, ainsi que par Gilles et tout l'ordre sacré" (page 43).

 

  Ainsi, de même que le récit allait chercher dans l'histoire sainte des personnages destinés à fonder la sacralité d'un lieu, la description donne à voir l'objet sacré, s'applique à le reproduire dans tous ses détails, en observant l'ordre le plus rigoureux. S'agit-il seulement pour l'auteur de cet ouvrage de guider le regard du pèlerin, de l'aider à lui faire admirer tous les détails de la châsse de saint Gilles ou de la cathédrale de saint Jacques ? Selon nous, il s'agit de bien davantage. Le Guide, dans son organisation rigoureuse, s'offre comme reflet du monde, d'un monde essentiellement caractérisé par son ordre, mais en même temps il contribue à le construire, par la rigueur même de sa propre organisation. Citons quelques lignes qui illustrent particulièrement bien ce que nous voulons montrer: il ne s'agit que d'un détail de l'ensemble, puisqu'ici l'auteur décrit le petit monument qui se trouve au sommet du ciborium de l'autel de saint Jacques: c'est un "monument à triple arcature sur lequel la trinité divine est sculptée; sous le premier arc qui est tourné vers l'occident est la personne du Père; sous le second vers le midi et l'orient, est la personne du Fils, et sous le troisième arc tourné vers le nord, est la personne du Saint-Esprit (page 115). Le moindre morceau d'espace sacré est déjà un microcosme, un monde orienté et chargé de sens. Le Guide a donc pour fonction de nous révéler un espace qui trouve sa cohérence grâce aux lieux sacrés qui sont autant de points de repère, de pôles d'attraction destinés à orienter cet espace, à lui donner un sens. Que sont ces lieux sacrés? Essentiellement des sanctuaires, mais aussi des hospices ou des lieux géographiques qui commémorent la geste d'un héros-saint, tels que Roland ou Charlemagne.

 

  Deux digressions faites par l'auteur dans le Guide sont à cet égard tout à fait significatives. La première est constituée par le très bref chapitre IV intitulé "Les trois grands hospices du monde": trois "lieux sacrés" (terme du texte) se trouvent ici énumérés, emplacements où le pèlerin est assuré de trouver de l'aide sur chaque grande route de pèlerinage. Chapitre important en ce que l'auteur, sortant du chemin de saint Jacques, situe en même temps Compostelle comme un des trois buts de pèlerinage du monde chrétien du Xlle siècle, les mettant tous les trois sur un pied d'égalité.

 

  La deuxième digression, c'est celle que constitue le long récit de la vie de saint Eutrope que l'auteur prétend être allé chercher à Constantinople, et avoir lui-même traduit du grec au latin. Etonnante affirmation, bien que guère crédible, où l'auteur s'inscrit lui-même comme maillon de la chaîne (un autre maillon étant saint Denis lui-même, qui aurait transmis le récit de saint Eutrope). Une telle opération permet de relier encore plus solidement le présent à l'histoire sainte: saint Eutrope en effet a vu le Christ en personne, alors que ce dernier venait de ressusciter Lazare !

 

  Le Guide du Pèlerin de Saint-Jacques-de-Compostelle se révèle ainsi d'une portée bien plus vaste que celle que nous pourrions lui prêter au premier abord. Beaucoup plus qu'un simple dispensateur de conseils, il permet d'abord au pèlerin d'accomplir peu à peu le passage du plan matériel au plan spirituel, de l'espace profane à l'espace sacré. En outre, les procédés rhétoriques qu'il met en oeuvre, 1'énumération, le récit, la description contribuent à dévoiler le monde tel qu'on le concevait vers le milieu du XIIe siècle, à le faire apparaître comme une belle totalité ordonnée, à l'image de la basilique de saint Jacques, "admirablement construite, grande, spacieuse, claire, de dimensions harmonieuses, bien proportionnée en longueur, largeur et hauteur" (page 93)- Le lecteur du Guide n'est il pas destiné à éprouver à la lecture de cet ouvrage un sentiment très voisin de celui qu'éprouvé, selon le Guide, le pèlerin qui a parcouru les parties hautes de la Basilique: "S'il y est monté triste, il s'en va heureux et consolé, après avoir contemplé la beauté parfaite de cette église" (page 93) ? En effet, dans le Guide aussi, l'ordre est synonyme de beauté et de perfection.

                                                                                      ----------------

  Notes :

- (1). Toutes nos références au Guide du Pèlerin de Saint-Jacques-de-Compostelle sont celles de l'édition Jeanne Vielliard, Vrin, Paris 1984.

- (2). Je me réfère en particulier à l'article de C. Marchello-Nizia, "L'historien et son prologue: forme littéraire et stratégies discursives", in La Chronique et l'Histoire au Moyen Age, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, 1986.

- (3)- E. R. Curtius, La littérature européenne et le Moyen Age latin, tome 1, P.U.F., Paris 1986.

- (4). Bonvesin da la Riva, De Magnalibus Mediolani. Le meraviglie di Milano. Bompiani, Milano 1974.

- (5). A. DUPRONT, Du Sacré. Gallimard, Paris 198?, page 48.

- (6). E. MALE, L'art religieux du Xlle siècle en France. Paris 1924, Chapitre VIII.

- (7). A. DUPRONT, Du Sacré, page 375.

- (8). E.R. CURTIUS, La littérature européenne et le Moyen Age latin. Tome 1, page 266.

- (9). Voir l'histoire de Charlemagne, pages 470 à 477, Jacques de Voragine, La Légende Dorée. Tome II, Garnier-Flammarion, Paris 1967.

- (10). A. DUPRONT, Du Sacré, page 42.

- (11). L'article de Huguette Taviani intitulé "Les voyageurs et la Rome légendaire au Moyen Age" figure dans le recueil des Actes du Colloque du CUERMA ; Voyage, quête, pèlerinage dans la littérature et la civilisation médiévales. Aix-en-Provence,

                                                    ----------------------------------------------------------------------------------------------

 

  retour à Q.Culture Codex

  

delhommeb at wanadoo.fr -  21/00/2012