A. Moisan - Codex Calixtinus livre IV : Pseudo-Turpin   

 

                                                                  La Chronique du Pseudo - Turpin

                                                                                  André MOISAN

 

                                                   in Le Livre de Saint Jacques ou Codex Calixtinus de Compostelle

                                                                       Honoré Champion Paris. 19992

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  A tout lecteur assidu de l'épopée française, la Chronique du Pseudo-Turpin apparaît d'emblée comme un assemblage hybride, enchevêtrant avec plus ou moins de bonheur, des données d'histoire profane ou ecclésiastique, des considérations moralisantes avec une trame épique assez disparate qui déborde largement le fonds légendaire que constitue la Chanson de Roland. A mi-chemin entre l'oeuvre épique et l'oeuvre purement religieuse, ou plutôt participant de l'une et de l'autre, elle fut rédigée, de l'avis commun des critiques, par un clerc français - celui que nous avons appelé Aimeri Picaud - sans doute bien au fait des légendes épiques qui fleurissaient en son temps, mais dont les connaissances géographiques approximatives font croire qu'il n'a sans doute jamais sillonné l'Espagne, en dehors de la route qui l'a mené de France, par la Navarre, jusqu'à Compostelle. On connaît son but: encourager la reconquête franco-espagnole des villes et des terres opprimées par la domination arabe, surtout dans la seconde moitié du XIe siècle. Elle propose l'exemple de Charlemagne qui avait guerroyé, selon la célèbre légende, durant sept ans pour libérer l'Espagne du joug de l'émir Marsile. Dans la Chronique, c'est sur l'ordre exprès de l'apôtre Jacques que l'empereur prendra la route (f. 2-3r), et le sacrifice héroïque de Roland à Roncevaux représentera le fait d'armes exemplaire entre tous, humainement et chrétiennement.

 

  En regard des autres sections du Liber sancti Jacobi où de nombreux textes hagiographiques et liturgiques visent à célébrer la gloire de l'Apôtre et de son pèlerinage, l'Historia Turpini, comme l'indique son titre, est avant tout une narration des campagnes menées par Charlemagne en Espagne et en Aquitaine pour repousser les ennemis de la Chrétienté. Elle pose donc un problème particulier, du fait de son insertion dans la compilation, et mérite d'être examinée tant dans ses sources que dans son contenu et son esprit. Puisque sa trame est avant tout celle d'une "geste", d'une large fresque de faits d'armes reprise de l'épopée, il convient d'examiner les matériaux épiques utilisés, l'art ou plutôt l'habileté avec laquelle l'auteur a élaboré sa propre construction. Le Calixtinus qui est la source d'où dérivent toutes les autres copies, intégrales ou partielles, garde ici encore son exemplarité.

  

  A) Les quatre campagnes épiques antérieures à Roncevaux, selon Turpin (fol. 2-17)

 

  Quatre campagnes où la ville de Pampelune située sur la route de Saint-Jacques joue un rôle de plaque tournante illustrent l'action de Charlemagne, tant pour repousser l'invasion des Arabes en terre française que pour soumettre l'Espagne entière à son pouvoir. Toutes ces campagnes précèdent les événements dont Roncevaux est le centre; elles utilisent un fonds épique distinct de la Chanson de Roland, sinon pour tous les noms de guerriers, du moins pour les itinéraires des armées.

 

  1 - Première expédition (chap. I-V, fol. 2-4)

 

  Cette campagne, qui est censée se prolonger par un séjour de trois mois, frappe par son manque de narrations épiques. Mis à part l'intérêt que présente l'apparition inaugurale de saint Jacques ordonnant à l'empereur de partir pour établir la route du pèlerinage et délivrer la Galice de ses occupants barbares (f. 2v), la trame du récit est sèche, réduite, au chapitre III, à l'énumération de la centaine de villes reconquises par les Français. L'histoire de l'idole de Mahomet à Cadix (f. 4) qui échappe seule à la destruction, la nomenclature des églises reconstruites par Charlemagne en l'honneur de l'Apôtre sur le chemin du retour (f. 4v) laissent peu de place au siège et à la prise de la capitale de la Navarre, matière par excellence épique, à laquelle il est visible que le clerc narrateur ne porte pas d'intérêt. Le siège de trois mois n'est évoqué que pour le rapprocher de la chute de Jéricho (Josué, VI,11-21), à la gloire de Dieu et de saint Jacques (f. 3r). Aucune mention d'effectifs, de chevaliers, de rois païens et de lieux, alors qu'ils abonderont dans la suite du livre. Seul Turpin apparaît une fois en qualité d'aumônier administrant le baptême aux convertis de gré ou de force (f. 3), sans qu'il revendique comme ailleurs, d'être l'auteur du récit (f. 1v) et d'avoir combattu (f. 18r, 23v, 27v).

 

  Pourquoi le rôle dévolu à Pampelune? A la base, la tradition épique qui s'est greffée sur la seule expédition historique (en 778) de Charlemagne au-delà des Pyrénées et qui se termine, d'après la page célèbre d'Eginhard, par le désastre de Roncevaux. Une légende sur la guerre d'Espagne, peut-être en plusieurs versions, devait circuler depuis quelque temps, avant le début du XIIe siècle (1050-1100), comme l'a reconnu L. Gautier, légende que ne connaît pas la tradition représentée par la Chanson de Roland, mais qui a été exploitée et remaniée par les chansons conservées de l'Entrée d'Espagne et de la Prise de Pampelune (1328 ou après), ainsi que l'admet en général la critique. Turpin-Picaud ne fait donc qu'appuyer la construction de ces premiers chapitres sur un élément essentiel de la tradition légendaire. La ville était un passage nécessaire pour les trois routes menant de France à Compostelle par le port de Cize et Roncevaux. Dès lors, on comprend que cette section accorde à saint Jacques et à son pèlerinage une place prépondérante et quasi exclusive qu'ils n'auront plus par la suite; il n'était pas opportun non plus d'étaler les exploits de tel ou tel héros, aucun nom n'étant d'ailleurs donné. Charles peut alors revenir en France; il a accompli la mission que le Ciel lui a confiée et la couronne par les dons qu'il fait à l'église de l'Apôtre (f. 2v, 4v) et celles qu'il construit à Aix et en France, après son retour.

 

  La longue liste des villes conquises (chap. III, f. 3v,4r) qui couvre la Galice et la péninsule ibérique, en débordant sur la côte de l'Afrique du Nord, dépasse de beaucoup les données topographiques habituelles de type épique. L'auteur exploite à fond la géographie de la Reconquête des XIe et XIIe siècles entreprise par les rois d'Espagne, de Ferdinand 1er (à partir de 1057) à Alphonse VIII de Castille (en 1184), avec l'aide impressionnante de Français, Normands, Bourguignons et autres, groupés sous la bannière d'Ebles de Roucy, Rotrou du Perche, Gaston de Béarn, Guillaume d'Aquitaine, Raymond de Toulouse, tous unis par des liens familiaux aux maisons royales espagnoles. L'engagement qui avait commencé par l'expédition de 1064 contre Barbastro devint plus intense de 1080 à 1134, pour s'achever à la fin du XIIe siècle. Mélanger des faits récents ou contemporains, sur lesquels l'auteur pouvait se renseigner, au souvenir de la campagne carolingienne auréolée d'un prestige que l'épopée florissante en 1140 avait actualisé, le tout amalgamé, selon un procédé cher aux rédacteurs de gestes, dans une fresque épico-historique, ne pouvait que servir la cause des chrétiens espagnols et français, cause qu'avaient soutenue de leur autorité les papes Grégoire VII, Urbain II, Pascal II, Gélase II, Calixte II, ainsi que la puissante abbaye de Cluny. L'auteur, qui ne connaît pas l'arabe et fait une erreur sur la règle de saint Isidore, est bien un Français, pour qui seule la conquête de l'Espagne par Charlemagne et d'autres rois de France (f.4r) peut représenter un intérêt particulier. Il est plausible qu'il s'est servi de documents (avec des listes), en même temps qu'il tendait déjà l'oreille - il allait le faire bien davantage par la suite - aux légendes populaires divulguées par l'épopée.

 

  G. Paris a sans doute raison de remarquer que les dons accordés à l'église de Compostelle (chap. V) sont modestes, alors que le chapitre XIX étalera les honneurs que l'empereur vainqueur fera à la cité galicienne, lorsqu'il y convoquera un concile. Cette différence nouvelle avec la suite du livre IV induit à penser qu'Aimeri Picaud a pu s'appuyer, pour cette section, sur une sorte de canevas assez sommaire, cataloguant les prétendues conquêtes de Charlemagne. On devait aimer, dans les milieux cléricaux de Compostelle et chez les pèlerins, mêler ces récits à l'histoire du pèlerinage dont la grande époque était commencée depuis le milieu du XIe siècle. Sur ce fonds légendaire épico-hagiographique qui courait dans les esprits des jongleurs, des pèlerins, des voyageurs, des hommes de guerre et des Français établis en terre étrangère, Turpin-Picaud allait, à partir du chapitre VI, commencer son véritable travail d'élaboration qui se déploierait en trois campagnes militaires.

 

  2 - Deuxième expédition (chap. VI-VIII, fol. 4v-6r)

 

  La seconde campagne, la moins développée en faits guerriers, s'appuie sur les chapitres VI à VIII et a pour origine la reprise de l'Espagne par le roi africain Agolant, dont le rôle sera primordial jusqu'au chapitre XIV. L'armée française, qui compte plusieurs dizaines de milliers d'hommes, est commandée par Milo de Angleris (f. 4v, 5v), qui sera la principale victime (f. 6r). Pourquoi ce nom seul ? Sans doute l'auteur, pensant à l'épopée prochaine du prestigieux Roland, estime-t-il utile de donner à son père une place chronologiquement vraisemblable. La trame épique s'élargit, les éléments descriptifs commencent à apparaître au milieu d'autres données de détail dont il y aura lieu de parler. L'expédition, après un arrêt à Bayonne, traverse les terres arides de la Navarre et de la province basque d'Alava pour rencontrer Agolant à Sahagun, sur la rivière Cea, ville étape bien connue du Guide qui mentionne aussi le miracle des lances fleuries qui s'y produit. L'opération de nettoyage terminée, la marche tourne court par la ville de Leon, toujours sur le chemin de Compostelle, avant le retour en Gaule. Quelle raison de mettre ainsi le roi Agolant en relief ? La Chronique n'a fait que puiser dans un fonds épique qui paraît assez riche, et dont le fragment conservé de la chanson d'Agolant donne une idée, lorsqu'il montre Charlemagne à la tête de cinq "échelles" s'opposant en Espagne au puissant roi sarrasin. P. Meyer a estimé que ce résidu de 160 vers n'est que le remaniement d'un "très ancien poème", sans doute assonancé, version (parmi d'autres ?) de la campagne d'Espagne que Turpin a eue sous les yeux.

 

  3 - Troisième expédition (chap. IX-XI début, fol. 6r-7v)

 

  La troisième campagne s'étend sur le sud-ouest de la France; elle n'est plus une conquête, mais une résistance victorieuse à une expédition d'Agolant, plus puissant que jamais. Il a réuni une force de frappe constituée par un maximum de peuples païens sous les ordres de dix rois (f. 6) et réussit à pousser son avantage jusqu'aux villes d'Agen (f. 6v) et de Saintes (f. 7). Aucune épopée ne présentant ce type d'invasion dans de telles régions, il faut y voir une intention du rédacteur poitevin, qui tient à utiliser pour son propos un terrain qu'il connaît bien, celui de la Charente et des sites de Taillebourg et de Saintes. Cette tentation se comprend; elle sera même accentuée par un remanieur poitevin de la Chronique, au début du XIIIe siècle: il renchérira sur les faits de guerre dans la région, mettant au compte de la générosité de l'empereur, la construction de quantité d'églises (dont le pays abonde) et la distribution de multiples reliques. Quant aux noms des rois païens, ils ont été, pour la plupart, identifiés comme se rapportant à l'histoire récente ou contemporaine. Le récit se pimente (humour gascon de l'auteur ou récits populaires ?) d'un déguisement de Charlemagne (f. 6v), d'une entrevue entre les deux rois ennemis, où le plus malin "gabe" l'autre, en lui présentant de fausses propositions de paix et en espionnant ses forces; Agolant tenu dans Agen par un siège en règle de six mois ne s'en tirera que par une sortie ridicule et humiliante, fraudulenter per latrinas et foramina. Désormais il n'aura que la fuite pour échapper tant à l'encerclement à Saintes qu'à la poursuite incessante des troupes chrétiennes qui le "boutent" hors de la terre française (f. 7). Pampelune, une fois encore, offre aux païens un refuge momentané, et c'est de là qu'Agolant provoque une nouvelle fois Charlemagne. Celui-ci rentre en France pour préparer une grande expédition.

 

  4 - Quatrième expédition antérieure au drame de Roncevaux (chap. XI suite - XX, fol. 7v-17r)

 

  Cette campagne qui se déroulera en terre espagnole dépasse les précédentes par son déploiement en hommes et en mouvements de troupes. Ici le chroniqueur va développer une nouvelle construction qui ne sera plus attachée aux hostilités contre Agolant, lequel meurt assez vite (chap. XIV), mais qui puisera abondamment, parfois sans vergogne, dans la matière épique, telle qu'elle se présente dans les premières années du XIIe siècle.

 

  L'empereur décrète une mobilisation générale de tous les hommes valides contre les Infidèles, sous le signe de la réconciliation et de la purification des âmes, prélude nécessaire à la guerre sainte (f. 7v). Trente-trois chefs sont désignés pour commander par groupes - les "échelles" de l'épopée - une armée de 131.000 hommes. Une telle nomenclature, que l'on retrouvera lorsqu'une sépulture digne sera accordée aux chefs (f. 23), est significative de l'utilisation par l'auteur du maximum de données pour agrandir sa fresque. De la tradition rolandienne il conserve Bérenger, Bauduinza, Engelier d'Aquitaine, Estout de Langres, Gaifier de Bordeaux, Ganelon, Garin le Loherain, Gerier et Gerin, Gondebeuf de Frise, Gion de Saint-Antoine (Guinardus ?), Hernaut de Beaulande, Hoël de Nantes, Ivorie, Naimes de Bavière l'habituel conseiller de Charles, Ogier le Danois dont il ne manque pas de souligner la célébrité, Olivier, le fils de Renier, Roland (première mention), Salomon de Bretagne, Sanson de Bourgogne, le jeune Thierry, l'archevêque Turpin qui désormais Combat (f. 7v). La Chronique élimine les chevaliers suivants présents dans la Chanson: Anseis, Antelme, Basan, Basile, Gautier de l'Hum, Giboin, Girart de Roussillon, Girart de Vienne, Guineman, Hamon de Galice, Ive, Jocerant, Jofroi d'Anjou, Milon (déjà mort), Rabel, Raimbaut, Richart de Normandie, Tedbold de Reims et Thierry d'Argone (ou d'Ardenne). Turpin avait évidemment le droit de faire sa sélection, mais certaines éliminations de noms célèbres ne laissent pas de surprendre.

 

  Par contre, l'introduction, dans cette nouvelle geste, de noms inconnus de la légende rolandienne est instructive. Arestant, Lambert de Bourges sont dans l'entourage de Charlemagne, selon Agolant (v. 30, 34), qui cite aussi Engelief, Estout, Gaifier, Guerin d'Anseüne, Hernaut, Hoël. De ce poème mutilé ou d'autres viennent Auberi le Bourguignon, Bègues, Berart de Nobles, Esturmi, Gautier de Termes, Guielin (var. Guillaume), Renaud d'Aubespine, dont les noms sont bien attestés dans la tradition épique. Dès une époque ancienne, l'épopée montre des Aimerides (famille d'Aimeri de Narbonne) habituellement situés à l'époque du roi Louis le Pieux, combattant sous la bannière de Charlemagne en Espagne. La Nota Emilianense (1065-1075) met dans l'entourage du roi, pour la bataille de 778, entre autres chevaliers, Ghigelmo alcorbitanas, Guillaume au curb nez, un des fils d'Aimeri de Narbonne qui pourrait être notre Guielmus, à moins que celui-ci, dit ailleurs Guielinus (f. 23r) ne soit son frère Guielin. Esturmi, qui tient une place importante dans la première partie de la Chanson de Guillaume (avant 1150), peut être admis ici, aux côtés de Gautier de Termes, habituel compagnon de Guillaume d'Orange. Garin le Loherain, Bègues de Belin et leur oncle Auberi le Bourguignon relèvent de la geste des Lorrains qui apparaît, il est vrai, aussi bien sous le règne du roi Pépin que sous celui de son fils Charles. Renaut d'Aubespine, bien représenté comme marquis et messager du roi dans la chanson de Gaidon (1210-1240), après Roncevaux, ne devait pas être un inconnu avant 1140. Berart de Nobles était peut-être lié dès cette époque à la vieille légende de la prise de Nobles par Roland.La présence de Constantin, préfet de Rome (f. 8r) avec 20.000 hommes venus de Rome et de la Pouille (f. 23v) est compréhensible dans le dessein général de ces pages, celui d'un engagement au maximum des forces de l'Empire contre la puissance païenne. Pour ce faire, une vaste opération de récupération de tous les grands noms de l'épopée déployée dans les premières décennies du siècle, s'avérait nécessaire, en particulier de ceux relatifs aux guerres d'Espagne et dont témoignent la Chanson de Roland, l'Entrée d'Espagne et Agolant. On perçoit à travers ces sources tout un ensemble de données utilisées par un esprit moins brouillon et moins inventif qu'il n'y paraît d'abord.

 

  Avec une si puissante armée, en face de laquelle n'apparaît pas de nouvelle liste de rois ennemis, le théâtre des opérations va s'élargir. L'armée arrive en colonnes aux abords de Pampelune (f. 8v). Nouvelles provocations près de la via iacobitana (f. 8v, 11r), nouveaux pourparlers entre Charles qui connaît l'arabe (souvenir de Mainet) et le roi Agolant, échanges gonflés par une discussion peu théologique où le chrétien tente de convertir le fidèle de Mahomet (f. 9), optique essentielle, nous le verrons, au projet du chroniqueur, et qui a l'avantage de préparer, par l'entremise du chapitre XIII, l'affrontement ultime entre les deux rois. La Chronique s'emploie à élaborer un déploiement de forces (f. 9v, 10v), mais le souffle épique, servi par le génie littéraire, en est absent. Six noms se détachent: Hernaut de Beaulande, Estout, Ogier, Gondebeuf, Constantin et Charles, sans que l'on sache quelle est leur prouesse, sauf pour Hernaut à qui il revient, plutôt qu'à l'empereur - on ne sait pourquoi -, de donner le coup fatal à Agolant (f. 10v). Des dix rois précédemment convoqués par Agolant (f. 6v), deux seuls réussissent à s'enfuir. Après une étape à Puente-Ia-Reina (f. 11r), la marche se poursuit jusqu'à Mont-Jardin que tient le roi de Navarre, Forré (Fourré). L'épopée associe généralement le nom de ce roi à la ville espagnole de Nobles qui est sa forteresse. Notre auteur paraît mal à l'aise, parce qu'il ne sait pas où situer sur la via une telle ville, alors qu'il accorde d'ordinaire son histoire à des lieux précis qu'il connaît. Avec une certaine désinvolture, il transplantera au chapitre XXIII (f. 26v-27r), en taisant le nom de Forré, le fonds de cette légende qu'il a retenu, sur le site de Grenoble, dans une sorte d'appendice commode. Du coup, le présent engagement contre ce roi qui est tué, sera le plus banal qui soit (f. 11). Le site crée l'épisode, le nom du roi étant familier aux chanteurs de geste, et se présentant favorablement pour situer une action dans cette région.

 

  La route se poursuit par Najera, cité tenue par le géant Ferragu que l'amiral de Babylone a envoyé pour défier Charlemagne (f. 11v). Absent de la tradition rolandienne, faisait-il partie de la primitive Entrée d'Espagne ? La chose n'est pas impossible, mais on ne peut la déduire de sa présence dans l'actuel remaniement où la copie du Pseudo-Turpin apparaît trop parfaite. Le personnage n'était pas inconnu des jongleurs vers 1140, et le chroniqueur a dû l'utiliser, comme celui de Forré, sans qu'il soit nécessaire de faire appel à un poème perdu sur "Ferragu a la grand teste". On peut en tout cas conjecturer que ce nom, qui vient peut-être tout simplement d'une légende locale, recueillie comme celle de Luiserne ou des lances fleuries, par des voyageurs ou par Aimeri lui-même, a servi de prétexte à l'auteur pour construire en plus grand la "dispute" théologique entre Roland et le géant, à l'imitation de celle entre Charles et Agolant. En préparation du duel, quatre essais d'attaque de Ferragu par Ogier, Renaut d'Aubespine, Constantin et Hoël, soldés par leur emprisonnement. Les Français qui osent affronter le géant de genere Goliath sont réduits comme fétus de paille. Charlemagne est près de renoncer, quand Roland obtient la permission de tenter un dernier affrontement.

 

  5. La "dispute" théologique entre Roland et Ferragu (fol. 11v-14v)

 

  Un combat exemplaire, bien construit sur trois journées, avec leurs trêves et leur indécision, vise à mettre en relief la personnalité du champion de la Foi autant que de l'épée, de ce Roland dont la Chanson, depuis plusieurs décennies, a largement fait connaître la prouesse. Pour cet épisode, aucune source précise et connue ne peut être invoquée; peut-être le narrateur ne cherche-t-il qu'à revêtir d'héroïsme le morceau de bravoure clérical qu'il veut p1acer ici. Qui défendrait mieux la terre et l'honneur chrétien que celui qui sera bientôt qualifié de defensor Christianorum, murus clericorum (f. 21v) ?

 

  Au troisième jour de cette rencontre où les sentiments chevaleresques de part et d'autre ont fait oublier les brutalités précédentes, Roland va engager avec Ferragu un dialogue, pour le convaincre de la véracité de la foi chrétienne, en vue de le convertir, comme Charles le tenta pour le roi Agolant. Les poètes, lorsqu'ils se sont emparés des inventions de Turpin pour élaborer l'épopée d'Espagne, ont aussi reproduit cette disputacio, non sans les adaptations et les fioritures propres à leur art. Ici, l'argumentation de type académique est celle d'un clerc féru de théologie, à la plume de polémiste, habitué au genre de la disputatio inter theologos, non sans un certain étalage, dans un chassé-croisé de questions et de réponses dont les poètes ont évité la lourdeur. Le rédacteur est bien de son siècle, par ses arguments traditionnels et son peu de connaissance de l'Islam; il évite cependant la vulgarité des légendes populaires, et surtout de mettre Mahomet dans le panthéon des dieux ou des démons païens, d'en faire un faux prophète, ce à quoi cède allègrement l'épopée. Ferragu, quant à lui, est un "chevalier" digne du champion qui lui fait face, par sa dignité, sa courtoisie, son ouverture au dialogue.

 

  La démonstration de Roland est élaborée dans une suite très serrée d'arguments où le chrétien a la part belle (2/3 du dialogue), tandis que Ferragu mène le jeu des questions et se laisse convaincre - nécessité de l'apologétique ! - par les explications du Français. Seule la dernière question de la résurrection des morts aboutit à une impasse qui appellera le Jugement de Dieu, habituel recours à l'époque, pour résoudre des conflits sans issue.

 

  Le Credo chrétien, même si toutes les vérités n'en sont pas exposées, constitue le schéma de la discussion, soit la Trinité, l'Incarnation, la mort du Christ, sa résurrection et celle des hommes. Roland affirme d'abord la divinité de Jésus venu sur terre, ce qui provoque la stupéfaction de Ferragu, attaché, comme tout musulman, au Dieu unique: "Dieu n'est qu'un ! Il est trop haut pour avoir un fils!", proclame le Coran. Roland réplique que Dieu est Père, Fils et Saint Esprit, Dieu unique, mais en trois personnes. Ferragu ne sait distinguer nature et personne; il s'en tient à trois dieux, ce qui, de son point de vue, est une aberration. Roland va affirmer avec vigueur l'unité dans la Trinité, des personnes égales et éternelles. Pour ce faire, il recourt à cinq analogies, méthode classique des théologiens et prédicateurs de l'époque pour "approcher" le mystère de trois éléments qui ne font qu'un tout: la cithare (cordes, mains, art de l'instrumentiste), l'amande (peau, coquille, noyau), le soleil (lumière, brillance, chaleur), la roue (moyeu, rayons, cercle), l'homme (corps, membres, âme). La manière est humaine et populaire, qui ne fait appel aux affirmations et aux preuves du Nouveau Testament, pas plus que Ferragu ne réplique par des citations du Coran que le rédacteur de cette page n'a jamais lu. Le païen se dit d'accord avec cette démonstration suffisamment parlante pour un non-théologien; il le fait avec une ouverture d'esprit assez inattendue, mais nécessitée par les besoins de l'apologétique. Ainsi encore, comment admettre la génération du Fils ? C'est simple pour Roland: par sa toute-puissance, Dieu a créé Adam dans le temps; il pouvait donc engendrer Lui-même un Fils avant le temps. Placet mihi quae dicis, répond simplement le païen.

 

  Seconde question: comment Dieu a-t-il pu devenir un homme, cet homme appelé Jésus ? C'est le Souffle divin, spiramen sacrum suum, qui l'a engendré d'une vierge, sine semine humano. Ferragu a du mal- in hoc laboro, avoue-t-il - à admettre une telle génération contre nature. Il suffit d'invoquer encore la puissance de Dieu, lui est-il répliqué. Le géant s'excuse à nouveau (erubesco), de ne pas comprendre. Roland va recourir à des exempla, ceux que les Physiologi ou Bestiaires contemporains proposent à l'envi: la génération du charançon depuis la fève, celle des vers à partir de l'arbre et de l'humus, celle des poissons, des vautours, des abeilles et des serpents, sine masculo semine. Arguments populaires du même type que les précédents. Le Sarrasin ne devrait pourtant pas être arrêté par la naissance virginale de Jésus admise par le Coran. Le rédacteur, une nouvelle fois mal informé des croyances islamiques, déplace le problème: c'est la divinité de Jésus qui fait question et non sa génération humaine.

 

  Nouvelle interrogation de Ferragu: admettons la naissance virginale, mais comment le "Fils de Dieu" a-t-il pu mourir sur une Croix ? Deus enim numquam moritur. Réponse: c'est dans sa nature humaine que Jésus est mort et ressuscité. Mais, est-il répliqué, un mort ne peut revenir à la vie. La réponse de Roland va s'appuyer une nouvelle fois sur l'analogie, pour illustrer la puissance divine: l'arbre qui croît, le grain de blé qui pourrit en terre avant de fructifier, la lionne qui met au monde ses petits, dans l'état de morts-nés, mais que le lion ressuscitera par son souffle au bout de trois jours. Sont allégués des exemples de résurrections antérieures à celle du Christ, opérées par les prophètes Elie et Elisée. Jésus lui-même, Fils de Dieu, après avoir ressuscité les autres, pouvait aisément (facile) ressusciter à son tour. Ferragu comprend et, en bon musulman, admet la résurrection des morts, mais l'Ascension de Jésus lui pose un nouveau problème. Descendre du ciel et y remonter avec son corps ? Simple affaire de puissance, rétorque Roland qui invoque trois nouvelles analogies: la roue du moulin monte et descend, l'oiseau virevolte, le soleil se lève et se couche. Ainsi le Fils de Dieu n'a fait que retourner là d'où il était venu. Roland et Ferragu, l'un comme l'autre, ignorent l'affirmation du Coran: Jésus n'a pas été crucifié, mais Dieu l'a élevé à Lui; ce qui aurait donné au païen le meilleur argument contre la résurrection. Ferragu, cette fois, n'est pas convaincu, à supposer qu'il l'ait sincèrement été par une alternance de questions et de réponses où ses acceptations étaient plutôt le fait de la courtoisie et de l'infériorité voulue par l'apologiste Turpin-Plcaud. Cette fois, le porte-parole chrétien a démontré l'excellence et la cohésion du dogme, mais le dialogue a abouti à une impasse. Seul le Jugement de Dieu déterminera, par l'issue du duel, la religion du vainqueur vraie, et celle du vaincu mensongère. La victoire de Roland ne tarde pas, puisqu'il plonge son épée dans le nombril du géant.

 

  On l'a constaté: le rédacteur de ce morceau de bravoure qui n'a pas feuilleté le Coran, ni fréquenté de musulman, ni discuté avec un théologien islamique, traite le sarrasin Ferragu, même si celui-ci est peu combatif, comme un hérétique qui nie la Trinité, la divinité de Jésus et son mystère humain. Pas de vraie polémique, ce qui traduit, selon P. Bancourt, le climat de détente qui s'instaure entre les deux religions au milieu du XIIe siècle. L'absence d'arguments scripturaires et coraniques enlève du poids à la confrontation, mais Ferragu n'est pas plus un fanatique que Roland n'est un véritable théologien; ce sont avant tout deux hommes d'armes, bon chrétien et bon musulman, mais non versés dans la dialectique et ses arguties. L'auteur de ce montage, en mettant sur leurs lèvres des arguments à leur portée, se situe bien dans le contexte général édifiant du Liber sancti Jacobi, comme dans l'atmosphère de la Chronique, aussi guerrière, mais plus cléricale que celle de la Chanson de Roland, laquelle ignore ce genre de joute verbale et le personnage de Ferragu. Cette page n'est toutefois pas un développement en partie tardif, comme a pu le faire croire le fait que, dans diverses versions, la discussion est plus de deux fois plus courte que dans le Codex,

 

  Enfin, la comparaison avec le dialogue beaucoup plus court entre le roi Charles et le roi Agolant, à la faveur d'une trêve (f. 9), ne manque pas d'intérêt, même si le contexte n'est pas exactement le même. Le païen demande pourquoi les Français ont envahi les terres qu'il tient de ses ancêtres. Charles répond que le Christ veut régner sur le monde par l'entremise du peuple chrétien. Agolant oppose alors le prophète Mahomet et ses dieux à Jésus, mais la réplique est cinglante: Mahomet n'est qu'un homme de rien, vanus homo, un démon qui emmènera ses adeptes dans la géhenne de feu, alors que ceux qui croient en la Trinité iront au Paradis. Il faut donc choisir: se convertir ou périr. Agolant refuse de renier Mahomet qui est son "dieu tout-puissant" et de recevoir le baptême. C'est le Jugement de Dieu qui tranchera l'issue du combat. Ici, pas de théologie développée entre deux chefs d'armées qui ont déjà connu des affrontements meurtriers, mais les réflexes habituels et sans concessions; deux oppositions irréductibles et sans noblesse de vue: "Mahomet est un de nos dieux - Mahomet est un diable voué à l'enfer. Crois ou meurs !". Le combat reprendra et Agolant vaincu songera à se faire baptiser, mais y renoncera, ce qui relancera la guerre.

 

  6. Suite

 

  Après l'étalement de cette discussion, le sort des armes est vite réglé: Ferragu blessé à mort est transporté par les Sarrasins dans la forteresse de Najera, où les chrétiens s'engouffrent et portent au géant le coup fatal; la ville et la citadelle sont prises, les prisonniers libérés (f. 14.).

 

  Sans doute par souci de varier son plan et de ne pas ramener le lecteur sur les lieux de la seconde campagne où la pacification a dû faire son oeuvre, la Chronique propulse l'armée française vers Cordoue où se sont réfugiés les deux rois rescapés de Séville et de Cordoue qui appellent à la rescousse sept villes du sud et du sud-est de l'Espagne (f. 14v). Pour cette expédition où apparaît une ébauche de stratégie sur trois jours encore, on ne peut à coup sûr invoquer la chanson postérieure de la Prise de Cordes et de Séville (fin XIIe - début XIIIe s.), dont rien n'indique qu'elle soit un remaniement. Il est possible qu'un poème antérieur au Roland ait narré le siège et la prise de Cordes par Charlemagne, dont la Chanson fait mention (v. 71, 97-102) et que Roland se vante d'avoir conquise pour l'empereur (v. 200). La mention a pu être suffisante pour que Turpin brode. Les deux rois une fois tués, l'Espagne se trouve en entier pacifiée, et l'on voit en épilogue Charles distribuer les reconquêtes à tous ceux qui ont été à la peine (f. 15v). Et Turpin de conclure: Nemo postea fuit qui auderet in Hyspania Karolum expugnare.

 

  L'empereur peut alors se tourner vers Compostelle - nouveauté absolue par rapport à l'épopée -, plus comme chef religieux que comme chef d'armée (chap. XIX, f. 15v-16v). Il y convoque un concile général pour l'Espagne; après que l'archevêque Turpin a consacré la basilique de Saint-Jacques, Charlemagne établit la prééminence du siège épiscopal de Compostelle sur la Galice et l'Espagne et le situe après Rome (siège de Pierre) et avant Ephèse (siège de Jean) parmi les trois sièges les plus prestigieux de la chrétienté. Le lecteur du Codex est ainsi ramené à l'essentiel, le culte de l'Apôtre dans son sanctuaire galicien: la victoire des armes françaises, avec l'aide de saint Jacques, en fut le prix.

 

  Le chapitre XX marque un temps d'arrêt. A cette place, un éloge général du roi des Français, qui s'est acquitté de sa mission venue du Ciel et a atteint le sommet de la gloire, est tout à fait normal, avant les journées sombres de Roncevaux; il ne donne pas l'idée, comme on l'a cru, d'une interpolation. Ce portrait, assez différent de celui d'Eginhard dans sa Vita Karoli, le pare de toutes les qualités physiques (on dirait une statue plus terrifiante encore que majestueuse), guerrières (on ne lui résiste pas en combat singulier), et pratiques (magnanimité, gouvernement).

 

  L'excuse de ne pouvoir, par fatigue, rendre un compte plus large de la geste impériale, avec le regret de ne pas développer les aventures de Mainet, le jeune Charles, en Espagne (f. 17r, cf 9r), ni le pèlerinage en Terre Sainte, s'expliquent aussi aisément: il y aurait trop à rédiger. Il faut donc conclure: Quemadmodum ab Yspania [Karolus] rediit ad Galliam, nabis breviter est dicendum. Turpin-Picaud le fera en des pages assez longues - tout le chapitre XXI - et en utilisant, pour ce retour en France qui s'avérera dramatique, la célèbre légende de Roncevaux; il le fera à sa manière ...

 

  B) Le drame de Roncevaux et le retour en France, selon Turpin (fol. 17r-23v)

 

  Sur la base des faits historiques de l'an 778 qui avaient vu, après la prise de Pampelune, l'échec devant Saragosse et le retour désastreux de Charlemagne en France, la légende du sacrifice héroïque de Roland à Roncevaux avait fleuri de bonne heure. Pour cette phase du retour, le Pseudo-Turpin avait à l'évidence en mains une source qui ne différait guère de la version d'Oxford. Sa tentative, selon sa mentalité de clerc plutôt hardie vis-à-vis de ses sources et dans les limites d'un résumé, était osée et périlleuse, au regard de la vogue dont jouissait la légende épique de Roncevaux, en cette première moitié du XII- siècle. Arrivé au chapitre XXI, le narrateur paraît désormais beaucoup moins solliciter de noms que s'efforcer de reconstruire à sa guise, dans des pages suivies, une trame épique susceptible de servir opportunément son dessein. L'organisation des données est, par nécessité, parallèle à celle de la Chanson; mais l'éclairage projeté sur la geste de Roland rejette dans l'ombre de multiples épisodes, ou les réduit à quelques lignes. A défaut d'une analyse qui risquerait de se perdre dans la minutie, on peut dégager cinq étapes.

 

  1 - La trahison de Ganelon

 

  Le retour de Compostelle négligé, on se retrouve, sans coup férir, à l'étape bien connue de Pampelune, sur le chemin du retour en France. L'Espagne est soumise, mais Saragosse ne l'est qu'en apparence, in caritate ficta, du fait de la fourberie des deux rois, Marsile et son frère Baligant. Le fil conducteur du récit épique demeure: des présents seront offerts à Ganelon pour le corrompre, et à Charles pour lui faire croire à la conversion de Marsile; la désignation de Roland entouré d'Olivier, des pairs et de 20.000 soldats pour garder le passage de Roncevaux est aussi bien marquée (v. 792-802). Mais, dès le début, des différences se font jour entre la version française et la rédaction latine. Ici, c'est Charles qui demande aux rois de se convertir, et non eux qui le proposent habilement. Baligant intervient beaucoup plus tôt aux côtés de Marsile, au lieu de n'apparaître qu'après la mort de Roland (v. 2614 ...). En regard des dix mulets chargés d'or et des 700 chameaux destinés à Charles (v. 647, 652, 679), des divers présents qui sont remis à Ganelon par Marsile et sa femme, par Valdabron et Climorin, pour prix de sa trahison (v. 464, 616-641), celui-ci se voit confier, avec 30 chevaux chargés d'or et de trésors pour Charles, et 20 autres chargés d'or et de manteaux pour lui-même, 40 chevaux porteurs d'outres de vin dans le but d'enivrer les soldats, ainsi que 1.000 Sarrasines ad faciendum stuprum, au lieu de 20 otages (v. 646, 679). Cette surenchère dans le dessein de perdre par l'immoralité une armée invincible ne surprend guère; l'auteur, à l'esprit zélé et moralisateur - celui des grands sermons du livre I - se devait de marquer que la guerre sainte ne peut s'accommoder de communes turpitudes. Son réalisme en arrive à dépoétiser l'action idéale du Roland. Enfin, l'ordre donné au seul Roland d'assurer l'arrière-garde (v. 743, 784, 786) l'est aussi à Olivier; Turpin, narrateur qui doit survivre au désastre, ne sera plus comme avant (v. 799, 1124, 2130) aux côtés de Roland. Plus encore que ces changements, le lecteur regrettera l'absence des délibérations à la cour de l'empereur, les hésitations de Ganelon à trahir son seigneur, la dispute entre Roland et son parâtre, l'angoisse prémonitrice de Charles. Comment résumer une action dramatique sans la dessécher ?

 

  2 - Le combat de Roland et de ses hommes

 

  Cette section, à l'action la plus raccourcie dans le Turpin, ne présente guère d'intérêt. Le poète, dans un premier temps, se plaisait à déployer, comme dans une fresque, les charges victorieuses et les joutes superbes de Roland et des siens: "Gente est notre bataille", s'écrie Olivier (v. 1274). Les Français frappent "de cuer et de vigur" (v. 1438) dans un combat où tous les coups sont merveilleux (v. 1397, 1412, 1653, 1663). Mais après les premiers succès, les hommes de Roland ploient sous le nombre (v. 1679) et sont réduits à soixante (v. 1689). Au lieu de ce déploiement, Picaud, pressé d'arriver à ses fins, syncope et gauchit le texte: une attaque contre les Français post tergum, contrairement à l'épopée, mais en accord avec le mépris dont sont couverts les Sarrasins dans le livre IV, une série de chiffres fantaisistes (50.000 païens en deux ailes, commandés par Marsile et Baligant, au lieu d'une armée de 400.000 hommes), ce qui rend l'action brouillonne et vague comme l'étude du parallélisme malaisée, aucune prouesse individuelle. Une phrase tente de compenser le vide de la dramatisation par des détails sanguinolents et même bizarres pour un champ de bataille. Turpin dégage le terrain - plus de 2.000 vers sont ainsi "expédiés" - par un massacre total des Français, pour ne garder que cinq survivants: Roland (sans Olivier dont Charles retrouvera plus tard le cadavre), Turpin et Ganelon (dont on ne sait pourquoi ils sont comptés, puisqu'absents), Bauduin, le jeune demi-frère de Roland et Thierry, l'écuyer de la Chanson et futur vainqueur de Ganelon, tous les deux nommés pour la première fois et qui réussissent à se cacher dans les bois ... en attendant la suite. Turpin-Picaud prépare ainsi les "utilités" dont il aura besoin. Ainsi, Bauduin, qui était trop jeune à l'époque de Roncevaux (v. 313-314), sera utile pour assister en partie Roland mourant, et nécessaire pour que l'archevêque Turpin qui sera loin de Roland soit informé de cette agonie et la mette par écrit. Thieny, qui n'entrait dans l'action qu'après le retour de l'empereur à Aix (v. 3806 ...), remplacera Bauduin pour les tout derniers instants et la mort du héros, dont il pourra seul communiquer les détails à Turpin, ainsi que pour le duel judiciaire contre Ganelon. Une interrogation clôt la section: pourquoi tous ces braves qui n'avaient pas forniqué sont-ils tombés ? C'est que Dieu a tenu à récompenser sans tarder leur vaillance. D'ailleurs, il n'est pas bon, poursuit notre clerc, d'emmener des femmes dans l'armée: c'est un impedimentum animae et corpori. Darius vaincu par Alexandre et Antoine vaincu par Octave l'ont appris à leurs dépens. La leçon est bonne sans doute, mais, à cette place, elle sent trop son prêchi-prêcha.

 

  3 - Le dernier combat de Roland

 

  La journée fatale du 16 juin sera celle de la Passio Rotholandi; les données mystiques seront essentielles, supportées seulement par quelques éléments épiques qui mettent en relief l'unique prouesse du héros. La Chanson a développé, dans l'ordre, la pénible dispute entre Roland et Olivier sur l'opportunité de la sonnerie du cor, la mise en route de l'empereur qui a compris l'appel à l'aide, le combat impossible de Roland et des siens contre la pression de l'énorme armée de Marsile, le long martyre d'Olivier soutenu par son ami (v. 1952-2034), les beaux coups d'épée dans un "estur fort et pesme" (v. 2123), la mort de Turpin les armes à la main (v. 2242). La tension est grande dans cette mêlée où chacun est allé jusqu'au bout de ses forces, et seule l'assurance de la prochaine venue de Charles: "Karlum avrum nus ja !" (v. 2114), ranime un combat qui serait désespéré. Mais Roland souffre des grandes blessures que lui ont faites les païens, persuadés qu'ils sont que, tant qu'il vivra, la guerre recommencera (v. 2118). Le roi Marsile blessé s'est enfui (v. 1913); ce n'est qu'en sa ville de Saragosse qu'il mourra plus tard (v. 2570, 3646). Dans cette phase des combats, la Chronique va mettre à profit les graves altérations qui se sont dessinées avec l'absence de Turpin le combattant et la mort supposée d'Olivier et de bien d'autres. Roland restera seul et il n'aura personne pour le secourir. Il commence par lier à un arbre un païen qui s'est caché dans un bois; puis, d'une hauteur, il aperçoit l'armée païenne et redescend in via Runciaevallis. Il sonne du cor, seulement pour appeler les Français cachés dans les bois; cent reviennent à lui. Il enjoint alors au Sarrasin attaché de lui indiquer, sous peine de mort, qui est le roi Marsile dans l'armée qui s'avance. Cette nouvelle "utilité" dans le récit permet au Français de repérer le chef qu'il ne connaissait pas, de le poursuivre illico et de le tuer de sa propre main, provoquant ainsi la fuite des païens, et enlevant du même coup à l'empereur le souci, sinon la gloire, de poursuivre Marsile jusqu'à Saragosse. L'armée de Baligant s'enfuit apeurée, ce qui élimine de la suite du récit l'épisode dit de Baligant. Les cent fidèles une fois disparus, Roland reste  définitivement solitaire et gravement blessé. Qui sera témoin de ses derniers instants, d'autant que l'empereur ignore absolument ce qui se passe à l'arrière et continue sa route ? Comment Turpin le chroniqueur pourra-t-il raconter ces instants suprêmes ? Il va faire sortir à point nommé de leur cachette Bauduin et Thierry. Tout ceci est habilement agencé, mais l'écart s'est creusé avec le modèle, par des coupes sombres au profit d'un nouveau recentrage sur le héros-martyr.

 

  4 - La mort de Roland

 

  Les deux versions sont ici les plus proches dans leur esprit: plus d'action extérieure pour troubler l'intimité d'un héros "puissant et solitaire", maintenant recueilli devant Dieu. Le clerc chroniqueur est à l'aise pour accentuer les moments d'une agonie chrétienne. Traduisant presque par moments son devancier (qui lui aussi connaissait les sentiments de la foi chrétienne à cette heure), il n'en garde pas moins la liberté qu'il s'est donnée d'adapter. Le site, locus amoenus choisi par le poète, est pratiquement identique: un arbre, un "perron" (petronus) de marbre, de l'herbe verte, à l'écart, au-dessus de Roncevaux. Mais, alors que Roland avait précédemment perdu son cheval Veillantif (v. 2167), ici il en descend, car Bauduin qui observe depuis sa cachette en aura besoin pour porter à l'armée la nouvelle de la mort du héros. L'épisode du sarrasin qui tente de saisir Durandal et est tué (v. 2274-296) est omis, sans doute jugé comme superflu. L'adieu à Durandal, qui précède ici la sonnerie du cor, est pathétique dans les deux cas: le poème exaltait, grâce au rappel de faits d'armes précis, au relief et à l'intensité de trois invocations (v. 2303-2311, 2316-2337, 2344-2354) qui ponctuaient les trois essais pour la briser (v. 2302, 2313, 2329), la beauté, la sainteté et la gloire de l'épée conquérante; la Chronique célèbre en un développement rythmé, assonancé ou rimé, non certes sans quelque grandiloquence et redondance, les divers mérites de la sainte épée, en particulier contre les ennemis de Dieu dans la guerre sainte. Dommage que les trois coups pour la briser, trinus ictus, ne soient qu'indiqués à la fin, après l'adieu ! La Chanson se concentre ensuite sur les derniers instants de Roland qui "sent de son tens n'i ad plus" (v. 2366). Ici prend place, dans la transposition turpinienne, la sonnerie du cor qui n'est plus un appel angoissé à l'aide de Charlemagne (v. 1703, 1753-1756, 1787), mais un appel aux quelques fidèles dispersés pour assister Roland dans sa fin et récupérer son épée avec son cheval (f. 19v). Ce "cri" parvient à Charles distant de huit lieues, angelico ductu, et l'armée part en dépit des railleries de Ganelon. Bauduin arrive opportunément pour donner à boire au moribond, mais l'eau manque; il doit vite s'enfuir pour avoir la vie sauve; du moins pourra-t-il dire à l'oncle qu'il a vu son neveu en agonie. Mais le chroniqueur a garde de laisser le martyr mourir dans l'abandon: Thierry survient pour tenir le rôle d'un ange de l'agonie, assister à des moments sublimes dont il pourra témoigner, une fois revenu dans l'armée.

 

  Dans le poème (v. 2364-2397), quelques paroles accompagnées de battements de la coulpe suffisent à traduire la demande du pardon des fautes. En vrai chevalier, Roland tend son gant à son Seigneur du ciel, et trois archanges portent avec honneur son âme en paradis. En regard, Thierry invite son compagnon qui s'est au préalable confessé et a reçu le Viatique, comme le font les chevaliers avant la bataille, à se préparer à la mort. Le martyr du Christ s'adresse à son Maître, et lui rappelle, non plus ses conquêtes, mais tout ce qu'il a enduré ad exaltandam Christianitatem. La demande de pardon, plus étendue et plus humble, s'inspire de l'Ordo commendationis animae du Rituel, ce qui est naturel sous la plume de notre rédacteur. Oubliant son orgueilleuse prouesse du poème, Roland, dans un esprit d'amour chrétien authentique, voit les ombres et les lumières qu'il va rencontrer; ses pensées sont de foi en la résurrection, de confiance en Dieu, d'intercession pour ses frères martyrs. Sa position n'est plus celle du chevalier couché, "mort cunquerant" (v. 2363), la tête tournée vers l'Espagne conquise (v. 2360, 2367, 2377), mais celle d'un gisant, d'une sorte de statue (f. 20r, 21v), regardant vers le ciel et se signant. Le premier était avant tout le chevalier du siècle, pourfendeur de païens certes, mais d'abord un passionné de prouesse personnelle (v. 2317-2334, 2352-2353), le second un envoyé de Dieu, dont la sainte épée est essentiellement l'arme de la justice divine. Ainsi, l'agonie plus réaliste et plus pieuse que dans l'épopée est-elle plus humaine et plus humble; c'est celle de tous les chrétiens, sans manifestation céleste.

 

  Thierry s'éloigne juste avant que Roland rende le dernier souffle (f. 20v). Turpin officie en ce moment même en présence de l'empereur, dans le Val Carlos; ravi en extase, il entend les choeurs des anges qui chantent, tandis que l'archange Michel conduit au ciel l'âme de Roland et de ses compagnons martyrs, et que les démons poussent celle de Marsile en enfer (cf v. 3644-3647). L'archevêque en fait part au roi (f. 21v), lorsque survient Bauduin à cheval qui racontera comment il a dû laisser le héros in agonia positum iuxta petronum in monte: il dira tout simplement de bouche à oreille les éléments indispensables au narrateur, ego Turpinus.

 

  5 - Les derniers combats et le retour à Aix

 

  Avertie par la sonnerie désespérée du cor, l'armée a fait demi-tour et Charles arrive directement au dessus de Roncevaux; il trouve de suite et seul le corps de son neveu, alors que, dans la Chanson, il lui fallait combattre sur les lieux (v. 2396) contre les troupes de Marsile, avant qu'une recherche angoissée l'amène près du cadavre (v. 2397-2870). En ne retenant que la rencontre de l'oncle et du neveu, Picaud laisse pour l'instant le miracle du soleil (v. 2459), et donne de l'intensité à la scène de la déploration. Ce "regret" (v. 2887-2944), il l'a sous les yeux et le suit assez bien, mais Charles pleure tout autant le jeune chrétien exemplaire que le chevalier qui fut le soutien indispensable de son règne. Le prosateur amplifie même la louange du disparu, selon les lois de la rhétorique cléricale, bien au-delà de son titre de defensor Christianorum: il y joint l'adaptation qu'il fait de six vers pris dans les épitaphes de Fortunat, comme il l'avait fait précédemment (f. 21v) avec vingt vers, après la mort de Roland; il lui donne même l'âge de 38 ans. Une veillée et un service funèbre sont réservés au seul Roland, ce qui, en débordant le poème (v. 2953-2961), achève, avec la piété qui convient, cette page dramatique.

 

  L'empereur descend alors sur le terrain de Roncevaux pour reconnaître les siens. La mention inattendue d'Olivier le présente dans la posture d'un martyr crucifié à terre, le corps lacéré de coups. Le chroniqueur va reprendre, toujours à sa manière, le fil de sa narration. Il reporte ici (f. 22r) les combats précédemment négligés. C'est ainsi que l'on retrouve le miracle du soleil qui s'immobilise durant trois jours, afin de permettre aux Français, non de poursuivre les païens qui se sont enfuis, sous la conduite de Baligant, dès la mort de Marsile (f. 19r), mais de les retrouver au repos près de Saragosse, iacentes et comedentes, au bord de l'Ebre. Charles se venge en en tuant 4.000 et revient de suite à Roncevaux. Les combats sur place, selon le poème, pour venger Roland, la guerre de poursuite de Marsile jusqu'à Saragosse, la prise de la ville et la mort du roi païen (v. 2986-3653) sont proprement télescopés. L'action tourne court et ramène l'armée à Roncevaux, essentiellement pour le châtiment immédiat de Ganelon, autre Judas, in campo belli, cunctis videntibus (f. 22v), sans attendre le retour à Aix (v. 3890...). Si le supplice infligé au traître est décrit avec une complaisance cruelle qui rejoint celle de l'épopée (v. 3964-3973), il manque le jugement de Charles, la défense de Ganelon, le duel difficile de Thierry contre Pinabel, qui étaient du plus bel effet (v. 3735-3963).

 

  Il n'y a plus qu'à rentrer en France et à ramener tous les morts en terre française, ce qui introduit un long développement. Le chroniqueur-pèlerin, à partir des quelques données de la Chanson (Bordeaux, Blaye), va terminer sa fresque "historique" en utilisant deux routes du Guide qu'il a vraisemblablement déjà rédigé, la Via Turonensis qui est la route unique du retour de l'armée dans le modèle (v. 3684-3694) et la Via Egidiana qui passe en Arles. La sépulture de Roland à Blaye ne saurait être changée, vu la célébrité de la légende, mais les prétentions régionales s'accentuent sous la plume du poitevin: la basilique Saint-Romain fut fondée par l'empereur (f. 23r), l'épée de Roland, que le poète avait égarée par un oubli surprenant, fut bien déposée à Blaye, avec le cor. Ce n'est que par la suite et de manière indigne (indigne) que celui-ci a été amené à Saint-Seurin de Bordeaux, et non directement comme le prétend la Chanson (v. 3685-3687).Qui pouvait mieux qu'Aimeri Picaud revendiquer pour Blaye en Saintonge, felix urbs pinguissima, la possession légitime des deux reliques ? Ensuite commence la répartition des vingt-neuf autres cadavres, cinq pour Belin, neuf pour Bordeaux, treize pour Arles, un pour Nantes, et un pour Rome. Placer dans la villa macilenta de Belin les corps d'Olivier (à Blaye selon Oxf v. 3689-3690), Gondebeuf, Ogier, Arestant de Bretagne, et Garin le Lorrain, est audacieux, mais se comprend dans la perspective de l'auteur, homme de l'Ouest, qui renchérit sur le Guide (p. 80) en précisant: Jacent omnes in uno tumulo, ex quo suavissimus odor flagrat, unde coliniti sanantur, ce qui paraît bien traduire une prétention locale liée à la place importante de la ville dans la geste des Lorrains. La nécropole très ancienne de Saint-Seurin de Bordeaux, ignorée de l'épopée, offre des tombeaux à des chevaliers de la région ou du voisinage (?), Gaifier et Engelier (d'Aquitaine), Lambert (de Bourges). Mais pourquoi Gerin et Gerier, Renaut, Gautier, Guielin et Bègues (de Belin, ici et non dans sa ville), sinon parce qu'ils suivaient les autres et se suivaient dans la première liste (f. 8r) ?

 

  Turpin imagine ensuite d'exploiter la route de Saint-Gilles qu'il connaît bien, en faisant bifurquer à Ostabat, au pied du port de Cize, la troupe des Bourguignons, par la route normale qui les fera passer à Morlaas et à Toulouse, et en détachant de la colonne qui passe à Blaye une troupe emmenée par Charles et Turpin (toujours indispensable), laquelle assurera les inhumations (per manus nostras) dans la nécropole des Alyscamps d'Arles, étape obligatoire pour tout pèlerin. Les Bourguignons ont véhiculé leurs morts: Estout de Langres et son compagnon Salomon, Sanson et Auberi de Bourgogne, Naimes de la voisine Bavière, et huit autres, sans autre raison apparente que de récupérer un reste. Deux mentions spéciales sont commandées par une certaine logique. Hoël, le comte de Nantes, est acheminé jusqu'à sa ville avec de nombreux Bretons, tandis que Constantin méritait bien d'être emporté par mer jusqu'à Rome, avec sa troupe de Romains et d'Apuliens. Ainsi personne n'a été oublié dans l'hommage que Charlemagne tient à rendre à ceux qui l'ont servi.

 

  Le châtiment de Ganelon étant déjà réglé, les sources épiques n'ont plus à intervenir pour le retour des Français à Aix-la-Chapelle. Il doit se faire par Paris, à cause du concile que l'empereur, protecteur actif de l'Eglise, veut réunir à Saint-Denis, au cours duquel on prie pour les morts en Espagne (f. 23v-24r). L'apparition de saint Denis à l'Empereur de France vient clore la grande expédition que celle de saint Jacques avait ouverte, et le concile, après celui de Compostelle, assure aux deux églises, comblées des libéralités royales, la suprématie en France et en Espagne. L'archevêque Turpin restera en sa ville de Vienne pour y soigner ses blessures, et rédiger sa Chronique après quatorze ans de compagnonnage en Espagne (f. 1v, 27v), avant d'y mourir peu après Charlemagne et d'y être enterré, lui aussi, à l'égal de son empereur, de Roland, d'Olivier et des autres disparus, considéré comme un Christi martir. Une fois rentré à Aix, Charles n'aura plus qu'à jouir d'un repos mérité; il construira des bains, ornera la basilique Sainte-Marie en y faisant peindre des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament, ainsi que le palais impérial en y faisant représenter ses conquêtes en Espagne et les Sept Arts libéraux. Après le grand chapitre XXI qui a couvert les événements de Roncevaux et leur suite, le chapitre XXII, qui a traité jusqu'ici du concile de Saint-Denis, du retour à Aix et des Sept Arts, s'achève sur la mort de Charlemagne (f. 25v-26v), bien portée à la date du 28 janvier 814. Turpin, dans sa retraite viennoise, en eut connaissance au moment même dans une vision: Charles a été sauvé des démons, qui allaient l'entraîner dans la géhenne, par saint Jacques le martyr, Gallecianus capite carens, en considération des bonnes oeuvres qu'il avait accomplies. Un émissaire venu d'Aix confirme la date et les circonstances de la mort, suivie par l'inhumation dans la basilique rotonde de Sainte-Marie; il indique que, depuis trois ans, des prodiges dans le ciel et des catastrophes (dont l'incendie d'un pont sur le Rhin à Mayence) avaient annoncé la fin du règne, éléments communs avec Eginhard (Vita Karoli, n° 32) et les chroniques.

 

  6. Gratianopolis

 

  Le chapitre XXIII intitulé: De miraculo Rotholandi comitis quod apud urbem Gratianopolim Deus per eum fieri dignatus est, se présente comme un appendice à la rédaction de Turpin. On y retrouve une légende de caractère épique et suffisamment connue - ut fertur - pour qu'il la recueille, à la gloire du héros (f. 26.-27r). Le narrateur la situe avant l'engagement de Roland en Espagne, lors du siège de Gratianopolis, c'est-à-dire Grenoble, ville absolument inconnue de la tradition épique, mais, on peut le remarquer, pas tellement éloignée de Vienne, vers l'est. Il vaut la peine de s'arrêter au problème bien connu des médiévistes, que soulève cette mention. Charles est assiégé dans une forteresse de la région de Worms, et il fait demander du secours à Roland. Celui-ci adresse à Dieu une ardente prière qui obtient, le troisième jour et sans coup férir, le démantèlement de la ville de Grenoble qu'un siège de sept ans n'avait pu réduire. Ainsi peut-il apporter à son oncle une libération rapide.

 

   Il est manifeste que Turpin a transporté en terre française la vieille légende de la prise de Nobles qui fait partie du fonds épique ancien des conquêtes carolingiennes en Espagne et qui a dû être l'objet d'une chanson particulière. Une forme ancienne en a été conservée en trois passages de la Karlamagnús saga. Dans un passage de la branche I (chap. 45-47) qui a trait au début de l'Entrée d'Espagne et à la Guerre de Saxe, Charles envoie, de Rome, Roland et Olivier assiéger le roi Fourré à Nobles. Engagé dans la lutte contre les Saxons, il les appelle d'Espagne à son secours. Partis sans avoir eu le temps de prendre la ville, ils construiront un pont sur le Rhin pour le passage de l'armée, avant de recevoir l'ordre de conquérir Tremoigne (ou Trèves). Roland sonne de la trompette, et miraculeusement les murs s'écroulent, permettant à l'empereur de s'en emparer et de libérer la Saxe, en tuant le roi Guitalin. Un peu plus loin, aux chapitres 51-53 qui constituent un nouveau début de l'Entrée d'Espagne, c'est lors d'une campagne française en Espagne que Charles donne à Roland et Olivier l'ordre d'aller assiéger Nobles et de prendre le roi Fourré sans le tuer, consigne que ne respectera pas Olivier, et qui provoquera la colère de l'empereur. Enfin, dans la branche V (chap. 1-9) qui raconte la Guerre de Saxe, Charles, qui guerroie en Espagne depuis trois ans, assiège Nobles longtemps et en pure perte, avant de partir combattre Guitalin en Saxe. De là, il envoie un messager à Roland qui encercle toujours Nobles, pour qu'il vienne le délivrer, assiégé qu'il est par Guitalin dans la ville de Garmaise (équivalente de Worms). Roland conquiert la ville (sans miracle) et part vers son oncle à qui il rendra la liberté, avec l'aide du pape Milon et après de durs combats (chap. 9-12).

 

  Le Pseudo-Turpin paraît avoir amalgamé divers éléments et variantes d'une même légende. Il a lu un épisode de la légende des Saisnes où Roland peut se glorifier d'avoir tiré son oncle d'un fort mauvais pas. Il tait ici le nom de Fourré (bien attesté dans la saga), que l'épopée n'a jamais situé hors d'Espagne. Il connaît l'Entrée d'Espagne, mais s'est contenté de citer ce roi au chapitre XVI. Sa narration, on le voit, se rapproche le plus complètement de celle de la branche V, même si la ville de Nobles est prise sans miracle. L'idée de l'intervention divine vient peut-être d'une version de la chanson des Saisnes où elle existait, à moins qu'il ait simplement transposé à Nobles (devenu Grenoble), pour un meilleur effet la prise miraculeuse de Tremoigne qu'on lit dans la version dont témoigne le chapitre 47 de la branche I. Ecrivant cette page démarquée, dans le but avoué de glorifier Dieu par une nouvelle prouesse de Roland, Turpin renforce le caractère miraculeux de la prise de Grenoble et escamote l'intervention à Worms. L'étrangeté de ce chapitre, ainsi que sa place dans l'oeuvre, paraît donc moins surprenante qu'à la première lecture. Le nom du roi Fourré, une fois déconnecté de la ville de Nobles, avait pris place sur l'itinéraire de Compostelle qui s'était imposé au début de la quatrième campagne. Restait le nom de la mystérieuse ville de Nobles que le Guide ne connaît pas, que la chanson de Gui de Bourgogne (v. 1854-1861) distingue de Pampelune que, par contre, la branche I de la saga ignore au profit de Nobles. Actuellement encore, la critique est hésitante sur sa localisation en France (Dax) ou en Espagne (Pampelune). Turpin-Picaud, pour sa part, s'est emparé du nom de la mystérieuse ville de Nobles (Nobilis) pour en faire en un tour de main, et par simple consonance,  la ville française de Grenoble (Gratianopolis).

 

  7. Trois appendices  

 

  Calixte- Turpin, une fois terminée sa transcription de la Chronique de l'archevêque Turpin, reprend sa plume d'auteur pour conclure par trois appendices (chap. XXIV-XXVI, f. 27v-29v). Le premier relatif à la mort de Turpin à Vienne a été évoqué ci-dessus. Le second raconte la conversion de l'altumajor de Cordoue, dans de curieuses circonstances où la légende a brodé à partir des exactions commises par Almanzor le Conquérant, à la fin du Xe siècle, en Espagne et à Compostelle. L'émir envahit la Galice et l'Espagne, après la mort de Charlemagne. Il vient saccager et souiller la basilique de Saint-Jacques, et est frappé d'un mal de ventre et de cécité. Sur l'invitation d'un prêtre du lieu, il invoque Dieu, Marie, Pierre, Martin et Jacques, retrouve la santé et jure de ne plus revenir dévaster le pays. Lors du passage de son armée à Omiz, un officier tente d'ébranler la basilique de Saint-Romain; il est changé en pierre et le reste, comme peuvent le constater les pèlerins. Terrifié, l'émir s'enfuit et la terre de saint Jacques fut pour longtemps délivrée des incursions sarrasines. Le chapitre XXVI, dit aussi chapitre Crebro, mot par lequel débute l'exhortation est une lettre du pape Calixte proposant aux Croisés d'Espagne et de Terre Sainte l'exemple de la reconquête carolingienne de l'Espagne: Epistola beati Calixti papae de itinere Yspaniae, omnibus ubique propalanda. Cette Lettre Apostolique bien imitée établit avec vigueur le lien entre la "croisade" de Charlemagne et celle que mit en branle le pape Urbain II au concile de Clermont (1095). A l'exemple des premiers combattants, la conviction de lutter ad pugnandum gentem perfidam et ad augment [and] um christianitatem doit animer les actuels croisés; les mêmes faveurs spirituelles leur sont réservées. Tel est en somme la raison d'être du livre IV, au sein du Liber sancti Jacobi.

 

  C. Le livre V, contrefaçon ou sublimation de l'épopée ?

 

  Les médiévistes familiers des fastes de l'épopée ont tendance à faire grise mine devant le rifacimento que constitue la Chronique de Turpin. Sans nul doute elle les intéresse au point de vue de l'histoire littéraire, mais son "art littéraire" pose question en regard du modèle prestigieux, la Chanson de Roland, dont elle s'inspire essentiellement. Le rédacteur Aimeri Picaud voulait sûrement faire aussi bien et sans doute mieux. II faut le comprendre et sans doute tempérer la première impression d'agacement qu'éprouve le lecteur moderne de ses pages, en pénétrant dans la mentalité de son temps.

 

  1- L'épopée au service de l'idéal chrétien

 

  R. Menéndez Pidal a parlé avec justesse de "propagande épico-religieuse", à propos du livre IV.Le rédacteur paraît en effet vouloir regagner en sublimité mystique ce que son résumé lui fait taire d'héroïsme humain. La connaissance des lois de l'hagiographie familière aux clercs est ici nécessaire. Rappelons d'un mot que la Vita, lorsqu'elle n'est pas l'oeuvre d'un témoin ou qu'elle ne trouve rien à puiser dans l'histoire, invente sans cesse - et souvent avec les moyens stéréotypés qui lui sont propres - dans le but de magnifier son "héros". Le poète du Roland exalte une prouesse qui n'est jamais trop belle; le chroniqueur-hagiographe de la mort du martyr Roland se laisse emporter, à partir de la base épique, avec les libertés que lui accorde le genre. Le saint est le frère du héros, et les interférences sont fréquentes dans l'épopée, entre héroïsme et sainteté. Dans le contexte du XIIe siècle, créditons Picaud du droit d'utiliser l'épopée avec une mentalité d'hagiographe. Le Roland turpinien est à la fois le héros le plus prestigieux et le martyr exemplaire; il lui faut être ainsi pour hisser la Chronique à son faîte et l'admettre dans une oeuvre composée à la gloire de saint Jacques.

 

  La méthode et le style sont tributaires de cet angle de visée des gens et des situations. L'action, constamment dirigée par le Ciel, prend une valeur d'édification, et le chroniqueur se double, par la force des choses, d'un moraliste, soucieux, à chaque instant, de tirer des faits miraculeux ou non, une exhortation à suivre les bons exemples et à fuir les mauvais. Le clerc-prêtre s'est familiarisé depuis longtemps à la lecture de la Bible, et coule dans de nombreuses formules liturgiques les expressions de la piété qu'il prête à ses héros, ses exposés de la Foi et ses enseignements basés sur une saine théologie. Le merveilleux surnaturel encadre la grande épopée des Francs, depuis l'apparition de saint Jacques qui donne à Charles le sens de la mission à laquelle il est appelé par Dieu jusqu'à celle de saint Denis protecteur du royaume de France. Chemin faisant, prodiges et miracles parsèment l'action héroïque, déjà inventés par la légende, ou recueillis de la bouche des pèlerins et tellement prisés de la mentalité ambiante. Des légendes édifiantes, voire locales, qui pour nous n'ont guère d'autre intérêt que celui de leur touchante naïveté, avaient du prix pour le voyageur que fut Aimeri. En bon clerc, il s'intéresse aux constructions d'églises (f. 4v, 26), au concile de Compostelle (chap. XIX) qui consacre la prééminence du siège de Saint-Jacques, à celui de Saint-Denis (chap. XXX) dont il fait une réplique du précédent, en homme pieux et patriote qu'il est. Les préoccupations juridiques (f. 10r 12v, 15v) ne sont pas absentes, ni la manie scolaire de l'étymologie qui prête à sourire (f. 19r, 24r, 27v), celle du dérirnage et de l'épigraphie qui raboute des vers de Fortunat (f. 21r, 22r). Surtout, la mort de Roland est devenue une passio (f. 17r, 19v) et le héros est en quelque sorte déjà béatifié - beatus Rotolandus martir (f. 21r) - au terme d'un combat de nature essentiellement religieuse. La conquête de l'Espagne s'est transformée en guerre sainte, beaucoup plus qu'elle ne l'était dans la Chanson, et elle est devenue source de sanctification pour ceux qui s'y engagent. En somme, l'atmosphère héroïque des poèmes épiques n'est plus suffisante pour le rédacteur; elle s'insère dans le surnaturel où elle se dilue passablement en perdant de sa rudesse, de son panache et de son relief. Le combat des armes a la foi comme moteur, plus sans doute que le désir d'agrandir l'empire; la main de Dieu, par ses interventions, ne le dirige pas moins que la stratégie humaine. On en arrive à dire que les chevaliers ne sont plus guère ceux du siècle, avec leur bravoure, mais aussi leurs turpitudes: ils sont devenus la militia Dei, les milites Christi, les christiani (f. 6r, l0v, 18r, 21v), idéal prôné par saint Bernard, précisément dans les années où Turpin-Aimeri se met au travail.

 

  2 - Une morale de circonstance

 

  Au travers des points de la morale traditionnelle sur la rectitude des moeurs, se fait jour une actualité qui ne manque pas d'intérêt. Certes, le rédacteur sait exalter les mystères chrétiens dans leur expression cultuelle et mystique, mais souvent en face des vicissitudes humaines, son ton se durcit et sa plume se fait vengeresse pour que la leçon porte. Des faits vérifiés près de témoins et de pèlerins, d'autres supposés, dans le cadre de la Chronique, à partir de l'actualité, deviennent des exempla, selon les lois d'un genre qu'affectionnent les prédicateurs. L'étude du livre V mettra en relief les dangers de la route contre lesquels les pèlerins ont à se prémunir. Au livre IV, les mises en garde sont faites dans le contexte guerrier. Ainsi, le chevalier Romaricus qui, à Bayonne, demande à son légataire de donner, à sa mort, le prix de son cheval aux clercs et aux pauvres. Après trente jours, le mort vient reprocher à l'homme de n'avoir pas exécuté ses volontés, ce qui vaudra l'enfer à celui-ci. Les démons l'emportent et, après douze jours, on retrouve son cadavre au sommet d'un mont, à quatre jours de marche de la ville. La leçon est claire: Sciant qui mortuorum elemosinas sibi ad dandum commendatas injuste retinent, se dampnandos in aevum (f. 5r). D'autres points sont évoqués. Le célibat des prêtres et des moines ne souffre pas d'exception, pas plus que la sobriété; sinon, la tyrannie des habitudes aura tôt fait de les mener à la damnation (f. 18). Les religieux qui retournent aux negocia terrena vont aussi à leur perte (f. 11r). De plus, tout chrétien sera jugé sur sa charité et ses oeuvres, ainsi que l'illustre l'épisode où le roi Agolant est scandalisé et refuse le baptême: il voit dans un banquet Charles entouré d'évêques, de moines en noir, de chanoines en blanc, de clercs, au milieu des chevaliers et de la cour, tandis que treize pauvres sont assis dans un coin, réduits à manger les miettes. Legem tuam, quam dicebas esse bonam, nunc ostendis falsam, s'exclame le païen. L'empereur comprendra la leçon, mais trop tard pour qu'Agolant se convertisse (f. 10). Seule la charité en effet peut sauver du châtiment éternel, ainsi qu'en témoigne le cas de Charlemagne: les nombreuses églises qu'il a édifiées en l'honneur de saint Jacques (et celle d'Aix en l'honneur de Marie) lui ont assuré à l'heure de la mort, la victoire sur les démons, selon le témoignage de Turpin qui en a eu la révélation. Le poids de ces constructions mis en balance par l'apôtre Jacques en état de martyr (Gallecianus capite carens) a pesé plus lourd que celui de ses méfaits (f. 4v, 25v-26r). En tout ceci, la morale traditionnelle rejoint l'actualité telle que Turpin-Picaud la construit avec des arrière-pensées que l'on devine.

 

  C'est plus encore sur le terrain de la croisade, guerre sainte contre les infidèles, que se manifeste la fermeté de sa pensée dans le livre IV. Dans ces temps de lutte contre l'Islam en Espagne et en Orient, le combat des armes devient le symbole du combat contre les vices: il faut fourbir les armes spirituelles pour la lutte (celles de l'humilité contre l'orgueil...) et mourir au vice pour triompher dans le ciel (f. 6r). Les chrétiens qui ont fui le combat et ont été punis de mort par Dieu symbolisent (tipum gerunt) (f. 9v) le combat intérieur qui n'admet pas le recul. Des chrétiens qui viennent détrousser de nuit des cadavres sur le champ de bataille sont tués jusqu'au dernier; ils désignent celui qui, retourné à ses vices, devient la proie des démons (f. 11r). Le cas des Croisés qui se sont enivrés et ont forniqué est évoqué au début du combat de Roncevaux (f. 17v -18r): ils ont succombé au piège que Marsile leur avait ainsi tendu et ils en sont morts, mais Dieu les a sauvés de la damnation, en considération de leur sacrifice et de leur repentir. Quant aux "innocents" eux aussi emportés, Dieu les a de la sorte préservés de chutes éventuelles (!). En tout cas, la leçon est claire: pas de femmes dans les armées, car elles sont un impedimentum animae et corpori. L'expérience fameuse de Darius et d'Antoine le rappelle assez...

 

  De tels préceptes sont de tous les temps et ne visent qu'un minimum. L'actualité, avec ses idéaux, leur donne un relief particulier que traduit l'insistance du chroniqueur. La croisade n'est pas une guerre ordinaire, on le sait. La lutte a comme but d'exterminer les ennemis du Christ, de défendre glorieusement la chrétienté: ad exaltandam christianitatem (f. 20r) n'est que la traduction de la formule familière aux chanteurs de geste, "pur eshalcer sainte crestienté". L'empereur Charlemagne est le délégué de Dieu pour étendre son règne sur terre et ceux qui tomberont à la bataille mériteront la palme du martyre (f. 9r). Même si les Francs décrits dans le livre IV ne sont pas des moines-soldats comme les Templiers, on sent une similitude entre l'atmosphère que veut décrire le narrateur et les exigences du De laude novae militiae de saint Bernard. Dans cette sorte de charte où Bernard veut transformer la militia saecularis en militia Christi, le miles Christi est un martyr, sans crainte d'une mort qui lui donne accès à la sainteté, un chevalier étranger à la vengeance, à l'appétit de la gloire ou des biens terrestres. S'il a la fortitudo du soldat, il a tout autant la mansuetudo du moine. Est-il exagéré de reconnaître dans le Roland des derniers moments quelque reflet de ces traits ?

 

  Enfin, dans le style des canons conciliaires, l'anathème est jeté sur ceux qui envahiraient les terres de saint Jacques (f. 28r), comme précédemment contre ceux qui donnent des versions fantaisistes de la translation du corps de l'apôtre (f. 76r) et, plus largement, contre ceux qui critiqueraient ou mépriseraient le contenu du Liber (f. 2v).

 

  Au travers de toutes ces fortes exhortations, Picaud le narrateur-prédicateur a tout fait pour que le livre IV soit, par-delà sa spécificité, en conformité avec les autres livres du Liber-Codex.

 

  3 - Le livre IV devant la critique littéraire

 

  Dans les conditions qu'il s'impose de résumer en quelques folios (18v-23v) les 4.000 vers du poème qu'il a sous les yeux, Aimeri Picaud s'attelle à une rude tâche: choisir et donc éliminer faits et personnages, accentuer l'éclairage sur le héros principal pour en laisser bien d'autres dans l'ombre, s'adresser à des lecteurs clercs (il faut savoir le latin !) et donc nouveaux, loin des foules enthousiasmées par les jongleurs, susciter des résonances nouvelles et moins humaines, sublimes mais austères ... Comment transformer un chef d'oeuvre, sans risquer de le trahir?

 

  On l'a constaté: plus de beaux coups d'épée, presque plus de héros, plus de mouvements de troupes ni chrétiennes ni païennes, avec la mise en place des "eschelles", aucune noblesse chez les païens contrairement à l'épopée, en somme une action très réduite, voire stéréotypée dans sa formulation. Que sont devenus la trame tissée d'exploits solitaires, l'angoisse d'une poignée de braves dont on voit les forces s'épuiser, et le panache des gestes désespérés d'un Roland, d'un Olivier, d'un Turpin? N'y a-t-il pas en réalité trahison à triturer le canevas de la Chanson, en y taillant de grands coups, en éliminant des personnages, en y introduisant d'autres, à sortir Turpin de la bataille pour en faire un supposé narrateur ? En voulant mettre la geste au service de la prétendue chronique et de l'apologie, Turpin a fait un mélange qui ne satisfait guère, et même irrite l'homme moderne. G. Paris y a vu le signe de la décadence de l'épopée. Quelque puissent être la valeur et la piété de ses exhortations, l'auteur n'a produit qu'une oeuvre mineure dans l'histoire littéraire, sinon une contrefaçon. La sécheresse et l'académisme sont d'ailleurs le lot commun des divers résumés d'oeuvres qu'on lit dans les compilations du Moyen Age. Que l'on songe au Carmen de prodicione Guenonis, qui se veut être un résumé en 482 vers de la Chanson de Roland et n'est qu'un "concentré pédantesque ou pédagogique des procédés de style enseignés dans les écoles". Que l'on se reporte aux versions et adaptations étrangères, avec leurs goûts et leurs vues propres, on admettra que Picaud n'est pas si mal placé dans le domaine de la fidélité aux sources. Du moins, la Chronique garde-t-elle toute son utilité par la masse de documents qu'elle contient, en particulier pour celui qui aborde les épineux problèmes que pose l'épopée primitive, beaucoup moins pauvre qu'il n'y paraît (cf. la Karlamagnús saga plusieurs fois invoquée), lorsqu'on veut bien voir dans le Roland d'Oxford autre chose qu'un terminus a quo.

 

  Pour accepter le livre IV, il faut aussi se souvenir que la mentalité du XIIe siècle n'y voyait pas une falsification de faits historiques. Comment Aimeri se serait-il dressé contre les goûts de son temps ? Il répond à une sorte d'attente, lorsqu'il utilise le prestige de Charlemagne, embelli de la geste que l'on chante partout, et l'actualité de la Reconquête, encouragée par les papes de l'époque. D'autre part, diverses églises n'ont pas manqué de rapporter leur fondation à un passage de l'empereur, ou de revendiquer le tombeau de tel personnage épique; des prédicateurs prendront des exemples de vertus chez les héros épiques. Cette imbrication du profane et du sacré, de l'histoire et de la légende, de la nature et de la surnaturel, fait que les clercs n'ont jamais boudé la geste chantée, mais l'ont accueillie dans leurs églises et leurs lieux de pèlerinage. Chroniqueurs, ils ont aimé en fleurir tel passage de leur narration, ne refusant rien qui pût l'embellir. Ils n'arriveront jamais à bien s'en dégager. Ainsi, le trouvère Hélinand, devenu moine à l'abbaye cistercienne de Froidmont et mort en 1229, suivra l'exemple de Turpin et se référera nommément à lui pour la guerre d'Espagne. Aubri, moine cistercien de Trois-Fontaines, mort en 1241, et qui est l'un des rares clercs à qui ne manque pas un minimum d'esprit critique - il citera une trentaine de sources épiques dans sa Chronique - fait une confiance totale à l'oeuvre de Turpin. Des compilateurs de l'épopée comme Girard d'Amiens (c. 1260), des remanieurs de gestes comme celui de l'Entrée d'Espagne (fin XIIIe - début XIVe S.), à l'étranger plus encore qu'en France, n'hésiteront pas à préférer les pages du Turpin à celles pourtant beaucoup plus célèbres de l'épopée. Un tel succès, qui peut paraître ambigu, se manifestera par des traductions de la Chronique dans toute l'Europe médiévale, et par son utilisation totale ou partielle dans le cadre d'oeuvres plus vastes, romans hérités de l'épopée,ou même oeuvres à prétention historique. Qui, à l'époque, eût refusé de croire Turpin l'archevêque, bras droit de l'empereur Charlemagne et témoin oculaire des faits qu'il rapportait ?

 

  La grande verrière de Chartres pourrait être la meilleure réponse à la question posée ici: pour illustrer les vies de "saint Charlemagne" et de "saint Roland", l'artiste a retenu, à côté de la messe de saint Gilles et de six scènes empruntées au pèlerinage de l'empereur en Terre Sainte (dans la version monacale de l'Iter Hierosolymitanum), onze scènes de la Chronique de Turpin, depuis le départ de Charles pour l'Espagne jusqu'à l'annonce de la mort de Roland par Baudouin. L'émotivité de l'homme médiéval, au caractère impulsif et violent et aux revirements soudains, trouvait à se satisfaire dans l'audition de la Chanson et, peut-être plus encore, dans la contemplation du vitrail multicolore, sans parler de l'édification offerte aux lecteurs des pages de la Chronique. A son tour, le médiéviste, par définition plongé dans la mentalité des siècles avec lesquels il vit, voudra-t-il brûler Turpin pour n'adorer que Turold ? Qu'il se pénètre d'abord de l'ambiance, une dans sa diversité, du Liber sancti Jacobi.

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                                  delhommeb at wanadoo - .fr13/01/2013