Pseudo-Turpin (P .Duval)   

 

                                                   La chronique du pseudo-Turpin et la Chanson de Roland

                                                                          Paulette Duval

 

  In: Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée, N°25, 1978. pp. 25-47.

  doi : 10.3406/remmm.1978.1802

  http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remmm_0035-1474_1978_num_25_1_1802

 

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                                        LA CHRONIQUE DU PSEUDO-TURPIN ET LA CHANSON DE ROLAND :

                                        DEUX ASPECTS DE L'ESPAGNE HISPANO-ARABE AUX XIIe SIECLE

                                                                              par Paulette DUVAL

 

  Même la critique savante, lorsqu'elle étudie, dans la Chronique dite du Pseudo-Turpin ou dans la Chanson de Roland, l'Espagne du Xe siècle, oublie parfois qu'il n'est pas licite de parler de l'Espagne, comme s'il s'agissait d'une entité nationale, mais seulement des Espagnes; cela est particulièrement vrai au XIIe siècle. Il ne s'agit donc pas dans ce travail de chercher ce que l'une ou l'autre oeuvre en référence connaissent (ou ne connaissent pas) des réalités de leur époque. Ceci a été plusieurs fois tenté: G. Paris, Dozy, plus proches de nous, P. Boissonnade, ou E. von Richthofen, se sont attelés à cette tâche, parfois un peu décevante. Certes, les auteurs de la Chronique ou de la Chanson connaissaient l'Espagne caroligienne ou contemporaine, au moins jusqu'à un certain point; d'ailleurs, il serait injuste de leur dénier le droit de transfigurer la réalité, poétiquement, (et l'hagiographie est, elle aussi, un genre poétique) à leur guise : Charlemagne est-il l'image de "l'empereur" castillan Alphonse VI ou d'un autre "empereur" ? Après tout, peu importe. Un poème n'est pas un traité d'histoire, et la Chronique est une "légende de martyrs". Mais, à tout le moins, nous croyons indispensable de souligner que l'histoire de la Péninsule ibérique ne s'identifie pas à celle de la Castille. Pour reprendre l'exemple cité plus haut, von Richthofen pense-t-il que Charles est l'empereur Alphonse VI, Alphonse VII de Castille, ou Alphonse Ier roi d'Aragon et de Navarre ? Pour lui, au fond, il n'y a qu'un seul "empereur" des Espagnes: Alphonse VI de Castille, dont il évoque une campagne contre Saragosse. Mais ce n'est pas Alphonse VI qui a conquis Saragosse, c'est l'empereur Alphonse Ier d'Aragon et de Navarre, dit le Batailleur. Et Alphonse VII, roi de Castille, dut attendre sa mort pour prendre, à son tour, le titre ! Nous pensons montrer ici, qu'une fois évitée cette confusion, la lecture des deux oeuvres reçoit un éclairage nouveau: la connaissance que, volontairement ou non, les auteurs démontrent avoir de la réalité contemporaine enrichit notre connaissance du Moyen Age espagnol; enfin, les discussions sur les auteurs et sur les dates paraissent aboutir à des résultats que nous croyons neufs, du moins en partie. Nous ne sommes pas spécialiste du Moyen Age français, mais les recherches que nous menons actuellement, en tant qu'hispanisante et philosophe, sur la Navarre au XIIe siècle, nous ont amenée à recourir à des sources qui sont moins fréquentées par les spécialistes de la littérature française, et qui, pensons-nous, ont procuré une moisson assez suggestive.

 

  LA CHRONIQUE DU PSEUDO-TURPIN

 

  La Chronique de Turpin et la Chanson de Roland ont vu le jour dans deux Espagnes, chrétiennes, différentes et même ennemies, la Castille et la Navarre: c'est ce que nous allons tenter de prouver. Commençons par la Chronique, non parce qu'elle est plus ancienne, mais parce qu'elle est castillane; à tout seigneur tout honneur.

 

  La Date

 

  On semble admettre aujourd'hui que cette Chronique en latin fut écrite dans l'entourage de Raymond de Tolède, primat d'Espagne, après Bernard, de 1126 à 1151, c'est-à-dire, sous le règne d'Alphonse VII, qui succéda à sa mère (bien qu'il eut été couronné en 1112), doña Urraca, reine de Castille, fille d'Alphonse VI (ob. 11 26). Le professeur Mortier, en 1941, dans le Prologue à l'édition des Textes de la Chanson de Roland propose de dater le Pseudo-Turpin des environs de 1150, ce qui aujourd'hui est assez largement accepté. Mais la discussion sur cette date est ancienne, et il n'est peut-être pas inutile de la rappeler. G. Paris pensait que les derniers chapitres (ceux sur la mort de Roland) "auraient été composés vers la fin du premier tiers du XIIe siècle, comme suite à un ouvrage plus ancien fait à la gloire de St Jacques de Compostelle. "Les chapitres 1 à 5 auraient formé à l'origine un livret à l'usage des pèlerins, composé à la fin du XIe siècle. Les Chapitres 6 à 32 auraient été composés en France et le tout aurait été réuni à Vienne dans l'entourage de l'archevêque Gui de Vienne, c'est-à-dire le futur pape Callixte II (ob. 1 124). La Chronique eut une grande vogue au Moyen-Age et une traduction presque littérale en français a été insérée par Primat dans Les Grandes Chroniques de France du milieu du XIIIe siècle. Cependant, en 1882, G. Paris revenait sur ses hypothèses, se déclarant en partie convaincu par les arguments de Dozy, dont les Recherches en étaient à leur troisième édition. D'abord, il reconnaissait que Callixte II n'avait sans doute aucune dévotion particulière pour Saint-Jacques et qu'il n'était pas venu à Compostelle en 1108: "En fait, rien ne rattache la Chronique à Callixte II, écrivait il. Puis, avec Dozy, il remarquait que le nom "d'Alis, rex Marroch" devait être celui d'Ali, roi du Maroc de 1106 à 1143, que "Ibrahim rex Sibiliae" avait été en effet roi de Seville entre 1116 et 1123, et que "Texefînus, rex Arabum" devait être Texufinus, de la Chronique d'Alphonse VII, qui fut roi par son père Ali, "deuxième sultan almoravide" de 1126 à 1137. "L'auteur écrivait donc après 1126" et G. Paris concluait: "je suis disposé à donner raison à M. Dozy et à avancer la composition du livre jusqu'aux environs de 1140". Mais une discussion à propos du codex de Compostelle déposé par Aimeri Picaud, prêtre de Partenai le Vieux, près de Poitiers, et son ami Olivier de Yscani, "ville sancta Maria Magdalene de Vizeliaco dicitur", qui contient, outre le Turpin, une fausse lettre de Callixte II et une autre, aussi fausse, d'Innocent III, et qui ne peut avoir été écrite avant 1147, lui faisait dire: "le Turpin tout entier serait-il l'oeuvre d' Aimeri Picaud ?", ce qui expliquerait la connaissance précise que manifeste le Turpin du Sud-Ouest de la France. "Rien ne s'oppose absolument à ce qu'on le fasse descendre jusqu'en 1150" concluait G. Paris. Nous croyons, donc, que cette date de 1150 doit être retenue. Pour notre part nous ferons remarquer qu'en effet le Pseudo-Turpin n'a pu être écrit avant, et pour un détail historique qui, à notre connaissance, n'a pas été souligné. Charlemagne, (p. 54) distribue les terres de l'Espagne qu'il a conquise à ses chevaliers: aux Daces et aux Flamands, il donne le Portugal. Comme l'on sait que Daces (Dacus) et Danois (Danus) se trouvent souvent confondus, il reste que le Portugal est terre de Flamings et de Danois. Or la chose est historiquement exacte. Ce furent les Croisés de Thierri d'Alsace, retour de Croisade, en 1147, qui ayant naufragé dans le delta du Duero, entreprirent la conquête de Lisbonne et de l'arrière pays. La ville de Villa verde rappelle encore que les Croisés flamands portaient une croix verte. La Chronique de Turpin, qui connaît ce détail, ne peut donc avoir été écrite avant 1147.

 

  L'inspiration de la Chronique

 

  L'archevêque Turpin, après Roncevaux, est censé se rendre à Vienne tandis que l'empereur se rend à Paris. On sait que certains manuscrits insèrent une interpolation sur l'apparition de Saint-Denis à Charles, venu prier sur son tombeau. L'entourage de Raymond de Tolède, qui, lui, se rendit à Saint-Denis en 1148 peut expliquer que l'auteur ait voulu ainsi rendre hommage à un protecteur. D'autre part, c'est Callixte II qui est censé inventer le tombeau du "bienheureux archevêque Turpin à Vienne". Certes l'allusion ne peut signifier que l'ouvrage fut composé ou réuni sous les auspices du véritable Gui de Vienne, mais c'est peut-être aller trop loin en disant que "rien ne rattache la Chronique à Callixte II". Si celle-ci a été composée dans l'entourage d'Alphonse VII de Castille, il y avait pour l'auteur suffisamment de motifs à évoquer l'ombre de ce pape, qui, certes, était frère de Raymond de Galice, comme le dit G. Paris ; mais Raymond était le premier mari de la reine Urraca et le père d'Alphonse VII, Callixte II était l'oncle du roi. Ceci est capital pour comprendre l'atmosphère politique qui baigne en réalité la Chronique du Pseudo-Turpin. A l'arrière-plan, dix ans de lutte du parti bourguignon pour aboutir à la séparation de Urraca et de son deuxième mari, le roi Alphonse d'Aragon et de Navarre, "empereur" de toutes les Espagnes, et la mise sur le trône du fils d'Urraca, issu de son mariage avec Raymond de Bourgogne, roi de Galice. La Castille de cette époque est sous la domination temporelle des Bourguignons et il n'est pas indifférent de rappeler au roi son oncle prestigieux, le pape Callixte II, bourguignon comme lui; et sous la domination spirituelle des Clunisiens, ces moines-soldats (entre autres le terrible prélat Diego Gelmirez, archevêque de Compostelle et véritable gouverneur de Galice, qui eut tant d'ascendant sur la reine Urraca) qui n'ont jamais compris ni voulu admettre que le roi des Espagnes puisse s'intituler "roi des trois religions". La tolérance sous laquelle vivaient la chrétienté et la Synagogue au temps des Musulmans fit place à un zèle prosélyte dont La "Primera Cronica General" donne un exemple célèbre: l'archevêque de Tolède, Bernard, avec l'aide de la reine Constance pendant l'absence du roi Alphonse VI, une nuit, consacre en église la mosquée que le roi lui-même avait garantie - sous parole de chevalier - aux Musulmans de Tolède. Rendu furieux à la nouvelle de ce manquement à la parole donnée, le roi revient au grand galop de Léon, décidé à venger dans le sang une telle félonie. Ce furent les Musulmans qui s'interposèrent, jugeant que la perte d'un édifice ne valait pas que l'on prît la vie d'une reine et celle d'un prélat. Plus tard, c'est Pierre le Vénérable qui commande à Pierre de Tolède (puis à Robert de Ketene) la traduction du Livre des Musulmans, afin de le réfuter, mais en en faisant en réalité un dénigrement systématique, sans s'encombrer de scrupules de traducteur, et confondant sura et cura, le verset et le visage. Sans doute, nous le verrons, l'esprit de croisade n'est pas absent de la Chanson de Roland; mais la violence qui s'étale dans la Chronique ne peut s'expliquer que par le prosélytisme clunisien: ce ne sont que massacres perpétrés "pour la plus grande gloire de Dieu". A Pampelune, Charles conserve la vie aux Sarrasins qui reçoivent le baptême et massacre par le glaive ceux qui le refusent. Dans la deuxième bataille de Pampelune, contre Aigoland, ceux qui sont trouvés dans la ville sont mis à mort, et la Chronique innocemment ajoute: "c'est pour la foi chrétienne que Charlemagne combattit ainsi Aigoland et le fit périr. . ." Quant aux Chrétiens, ils voient leurs lances fleurir (à Saintes, à Sahagún) parce qu'ils sont destinés à recueillir au ciel la palme du martyre. Une croix apparaît sur les épaules de ceux qui vont mourir, et Charles, qui veut les protéger en les enfermant dans son oratoire, les retrouve morts après la bataille: Dieu n'a pas voulu les priver de la palme glorieuse ! A Roncevaux, où périrent tant de barons de France, ce fut le châtiment de Dieu qui offrit ainsi la rémission de leurs péchés à ceux qui avaient accepté les cadeaux de Marsille. Celui-ci avait en effet poussé l'infamie jusqu'à offrir aux Chrétiens - pour la perte de leur âme - du vin et des femmes . . . dont ils usèrent. Ce couplet misogyne est bien digne de la plume d'un moine clunisien ! En contraste on peut évoquer, après la prise de Barbastre, le comte franc, vêtu à la mauresque, mollement étendu sur un divan, entouré d'un essaim de belles jeunes filles qui lui versent du vin, écoutant sa ravissante captive musulmane chanter sur son luth une mélodie dont il ne comprend pas les paroles mais qui lui réjouit le coeur. Dans ces conditions il serait assez vain de chercher dans la Chronique une description très exacte de l'Espagne carolingienne ou alphonsine. Mais l'auteur, vivant probablement dans le Tolède des environs de 1150, ne laissait pas d'avoir quelque connaissance du milieu arabe et chrétien de son époque, et d'en laisser transparaître, volontairement ou non, quelques traits. Dans l'optique particulière qui est la nôtre qu'il nous soit permis d'apporter quelques suggestions à cet égard.

 

  L'Espagne hispano-arabe dans la Chronique de Turpin

 

  Nous ne reviendrons pas sur l'étude de Dozy. Malgré une grande confusion - soulignée par cet auteur - dans l'énumération de villes d'Espagne, une erreur sur Medinaceli, qui est prise pour "la ville haute" quae-id est- urbs excelsa" alors que le nom signifie "ville de Salim", la Chronique possède une assez bonne connaissance de l'Espagne, meilleure peut-être que ne le pense Dozy, qui, par exemple, semble la critiquer sur la localisation de Lucena dans le "Valle Viridi". Pourtant, Lucena del Cid (près de Valence, et non près de Malaga) se trouve aujourd'hui sur une petite route qui va de Castellón de la Plana à la route générale qui joint Teruel à Sagunto; or au carrefour de ces deux routes se trouve la ville de Puebla de Valverde, dont le nom évoque encore celui de la vallée qui s'embranche là. Nájera, est aussi bien connue, et souvent citée, localisée avec exactitude : "Montes marinos qui sunt inter Nageram et Pampilonam et Baionam". Nájera était, à la frontière de Navarre, un monastère royal, de l'ordre de Cluny.

 

  Intéressante également est la description de l'idole de Cadiz, Mahommet lui-même, dit la Chronique, l'aurait fabriquée de l'or de plus fin; elle s'élève sur une pierre bien travaillée, le visage tourné vers le midi, et tenant dans sa main une clé. Il est évident que cette idole n'est pas musulmane, mais probablement ibère, et elle n'existait sans doute déjà plus au temps de l'auteur. Les chroniqueurs arabes nous ont conservé la description plus ou moins légendaire de ce "talisman" qui fut sans doute une des nombreuses statues des bords de mer. Voici la description de Yakût: "A Cadiz il y avait le fameux talisman, qui fut construit pour interdire aux Berbères l'entrée de la Péninsule de Al-Andalus. . . On dit qu'il était fait de fer et de cuivre, et ressemblait à un Berbère barbu, une mèche de cheveux crépus sur la tête, le corps drapé dans un manteau qui passait sous les aisselles et dont il retenait les deux bouts de la main gauche. Il se dressait au sommet d'un édifice très élevé de 60 coudes de haut; la statue en mesurait six; de sa main droite tendue, qui tenait une clé, elle montrait la mer, comme pour dire: "interdit de passer". Le pseudo-Turpin a-t-il eu accès à des sources arabes ? Dans les années 1150, à Tolède, cela est vraisemblable. Sur l'histoire d'Espagne, l'auteur est d'ailleurs assez bien documenté: nous avons évoqué les arguments de Dozy qui convainquirent Gaston Paris. Revenons, pour notre part, sur le nom d'Aigolant.

 

  Nous croyons impossible d'y voir la déformation du nom des Aghlabides, comme le veut, après Dozy, M. Poncet , ces conquérants de la Sicile, originaires de Tunisie, et dont le dernier représentant s'enfuit en 909 devant les Fatimides. En effet, dans le Pseudo-Turpin, Aigolant est un roi d'Afrique qui reconquiert l'Espagne après que Charles l'ait eu christianisée. C'est donc plutôt une figure de prince almoravide, ces Almoravides qui envahirent l'Espagne, venant d'Afrique, après la prise de Tolède par Alphonse VI, en 1085, infligeant à ce dernier la sévère défaite de Zalacca, en 1086. C'est alors que Alphonse lança un appel aux chevaliers de France, et que Raymond de Bourgogne se rendit en Espagne et finit par devenir le gendre du roi. Nous proposerions donc de voir dans le nom d'Aigolant, celui du Regem Aiolam, cité dans España Sagrada, ce roi maure qui fut vaincu et fait prisonnier par le roi Garcia de Léon, au IXe siècle, comme Aigolant est vaincu et tué par Charles, après avoir refusé le baptême. Ce nom proviendrait donc de la chronique de la maison royale de Léon et Castille, et non pas de celle des guerres d'Italie. Le Pseudo-Turpin n'aurait pas confondu "les héros des guerres d'Italie avec ceux des expéditions espagnoles" comme l'écrit Méredith-Jones, car Aigolant est bien "un personnage relatif aux guerres d'Espagne".

 

  Tolède, chrétienne et arabe, selon la Chronique de Turpin

 

  Tout en brandissant l'épée de la Croisade contre les Infidèles, l'auteur, qui sans doute vit à Tolède, nous laisse entrevoir, involontairement peut-être, une réalité bien différente de celle qu'il nous décrit; ce n'est pas l'Espagne gémissante sous le joug haï des païens, et que délivre, en faisant couler des flots de sang sarrasin, Charles et son armée de saints martyrs, mais une Espagne tolérante, où princes chrétiens et musulmans se rendent des services de bon voisinage. Nous n'allons pas évoquer une fois de plus la figure du Cid, combattant aux côtés des rois de taifas et faisant prisonnier le comte très chrétien de Catalogne: bornons-nous à ce que nous révèle la Chronique. Roland connaît suffisamment l'espagnol (le "romance") pour entreprendre en cette langue une discussion théologique avec Ferragus, sur la Trinité. Quant à Charles, il sait l'arabe qu'il a appris en son enfance à Tolède, à la surprise d'Aigolant à qui il s'adresse en cette langue devant Pampelune. Que Roland ou Charles, à force de combattre l'ennemi sur son sol, aient fini par apprendre quelques mots de sa langue, soit; mais que Charles l'ait apprise en son enfance, voilà qui change tout ! Cela suppose que l'enfant Charles ait passé des vacances tolédanes, chez un baron chrétien, et que ses compagnons de jeu aient été sarrasins ? Cela suppose d'excellentes relations de voisinage entre barons chrétiens et barons maures. Ou bien préfére-t-on que l'enfant ait été invité chez un noble musulman ? Or c'est cette dernière hypothèse qui est la bonne, et la réalité que ne pouvaient manquer de reconnaître les courtisans et les clercs d'Alphonse VII. Son grand-père Alphonse VI, alors seulement roi d'Asturies et de Léon, en sa jeunesse, donc, après avoir été battu par son frère Sanche de Castille à la bataille de Volpejares (1072), se réfugia à Tolède, capitale du roi musulman al-Mamoun, de la famille des Dhu'l-Nunides, qui l'accueillit pendant neuf mois. Ce roi, qui menait la guerre contre le Banu-Hud de Saragosse, et contre le roi de Cordoue (il s'empara de Cordoue en 1074), fut un prince au faste proverbial, et un mécène. Son petit-fils fut le dernier des Nunides: il perdit Cordoue, Valence, céda Tolède à Alphonse, et périt assassiné en 1092. Quant à Alphonse, on sait en quelles circonstances il devint - aussi - roi de Castille, après avoir juré à Santa-Gadea de Burgos, en présence du Cid, qu'il n'avait pas pris part à l'assassinat de Sanche devant les murs de Zamora ! Sans doute en un demi-siècle de domination clunisienne les choses avaient dû bien changer à Tolède. Mais 1150 c'est aussi l'époque des grandes traductions de l'arabe en latin, et pour ce faire il faut l'aide des traducteurs musulmans. . .

 

  La Tolède du XIIe siècle et l'adoptionnisme, selon la Chronique

 

  Le discours de Roland au géant Ferragus ne figure pas dans la Chronique de Turpin éditée par Mortier. Les Grandes Chroniques de France en donnent cependant une traduction, et comme elles sont en général une traduction littérale du latin, nous n'hésitons pas à l'inclure dans cette étude; nous suggérerons plus loin une explication à cette lacune de certains manuscrits.

 

  Ferragus et Roland se présentent l'un à l'autre et d'emblée le combat qui les oppose est celui de deux lois: nous sommes soumis aux commandements de Jésus-Christ, dit Roland, qui est le Fils de Dieu le Père, né d'une Vierge. A quoi Ferragus répond que, eux, ne croient qu'en un seul Dieu et non à trois dieux. On remarquera immédiatement que Roland n'a parlé que de deux personnes de la Trinité et non de trois, le Père et le Fils, et que Ferragus répond que le Dieu des Musulmans est Un et non Triple. Mais peu importe: les interlocuteurs savent d'avance sur quoi porte leur différent: les musulmans ont cru en effet que les chrétiens adoraient trois dieux, et les chrétiens avec, par exemple, Jean Damascene, pensaient que l'Islam était une hérésie trinitaire. Pour l'Islam, le Créateur du ciel et de la terre n'a ni père ni fils, et n'étant pas engendré n'a engendré personne: "Ne dites pas Trois. . . Dieu est unique. Gloire à Lui. Comment aurait-il un fils ?". L'auteur de la Chronique parait - a priori - posséder une connaissance suffisante de ce qui oppose, sur le plan du dogme, Chrétiens et Musulmans. Rien d'étonnant dans la Tolède des environs de 1150, où d'ailleurs Pierre le Vénérable s'était rendu pour faire traduire le Coran (dont la traduction par Robert de Ketene remonte à 1143). Mais ce qu'il nous faut souligner c'est que ce fut aux Conciles de Tolède des VIe et VIIe siècles que le "Filioque" fut introduit dans le symbole de la foi, à cause de la lutte que l'Eglise devait mener contre les Ariens: leur attention portait sur la consubstantialité - niée par les Ariens - du Père et du Fils, et non sur la personne de l'Esprit. Cela explique peut-être le manque d'intérêt que parait porter Roland à cette troisième personne de la Trinité. Enfin, c'est la constitution de l'Empire carolingien qui généralisa l'usage du "Filioque". Charlemagne avait consulté lui-même le pape Léon III sur la procession éternelle de l'Esprit, du Père et du Fils; le pape lui avait d'ailleurs répondu que le problème dépassait son entendement. L'auteur parait donc bien inspiré de situer une discussion sur la Trinité à l'époque carolingienne. Mais ce qui précède n'a d'autre raison d'être que de souligner que ce qui est en jeu, entre Ferragus et Roland, c'est en réalité la consubstantialité, l'homoousie du Père et du Fils, et il va de soi que si l'Esprit procède de l'un et de l'autre, c'est qu'ils sont tous trois consubstantiels. Le problème posé par Roland en omettant la personne de l'Esprit l'est donc dans une forme archaïque, celle des Conciles de Tolède en lutte contre l'arianisme.

 

  Aussi devons-nous être attentifs à l'argumentation de Roland. Une première phrase, très savante et sûrement très orthodoxe: personne et propriété, essence et unité, majesté et égalité, embrouille un peu le Musulman, qui réclame qu'on lui montre comment trois ne font qu'un. Alors Roland prend des exemples. Celui du soleil qui est splendeur, candeur, et chaleur, et pourtant un seul soleil, est clair; celui de la roue - rayon, moyeu, jante - l'est déjà beaucoup moins: ce sont des éléments juxtaposables et séparables; il en est de même pour l'amande où les trois parties sont emboîtables, et illustrent difficilement la consubstantialité des Trois personnes de la Trinité; mais ce ne sont peut-être que maladresses. Mais là où les choses se gâtent c'est avec l'exemple du corps, des membres et de l'âme qui ne forment pourtant qu'une seule personne: l'âme n'est pas de même nature que le corps ! Mais il y a pire: l'image de la harpe quand elle résonne qui est arc, cordes et main. Symbole d'une grande beauté: la harpe silencieuse qui se met à résonner des plus beaux accents, sous la caresse d'une main, au gré de l'inspiration qui la guide. Merveilleuse image, bien faite pour suggérer comment le Père qui est la Main (cette Main que l'iconographie médiévale représente sortant des nuages) fait résonner la nature humaine de. . . son Fils, et comment le Christ devient ainsi Fils de Dieu par adoption, ne l'étant pas par nature ! Le Christ est un Prophète inspiré, dont la nature humaine résonne des accents de la Sagesse du Père : mais il est la corde, pas la Main, encore moins l'inspiration qui la guide ! pas plus que l'inspiration de l'artiste musicien ne se confond avec l'instrument de bois et de boyau.

 

  Autrement dit, a) l'exemple de la harpe ne concerne pas une controverse sur la Trinité, mais sur l'union hypostatique de la nature humaine et de la nature divine dans le Christ, b) l'auteur de la Chronique, sans s'en apercevoir, défend une thèse adoptionniste et arienne. C'est peut-être avec quelque raison que le pape Grégoire III abolit le rite mozarabe à Tolède, soupçonnant les chrétiens mozarabes d'hérésie arienne. De tels arguments devaient être "dans l'air" et l'auteur les a accueillis avec une naïveté qui fait supposer qu'il n'était pas un théologien. Serait ce l'explication de la lacune que portent certains manuscrits ? Un scribe, plus averti, aurait supprimé le passage litigieux. Il est possible, aussi, que des sources arabes soient cause de cette confusion. Sohrastani (ob. 1153) qui était l'auteur d'une histoire des sectes religieuses et philosophiques, rapporte que l'union hypostatique de la nature humaine et de la nature divine dans le Christ est comparée par les chrétiens - mais il ne précise pas à quelles sectes respectivement rattacher les exemples - dans cet ordre: à la lumière et au corps illuminé; au sceau imprimé dans la cire; au spirituel et au corporel;  au vêtement et au corps. Si ce dernier cas appartient au nestorianisme (ou adoptionnisme), il est possible que le précédent, repris par Roland, lui appartienne aussi: l'âme habite le corps, mais s'en détache à la mort, et n'est pas de même nature que lui, pas plus que le vêtement est de même nature que le corps qu'il recouvre.

 

  La suite de l'argumentation de Roland ne vaut guère mieux. D'abord il ignore manifestement que les Musulmans acceptent parfaitement la naissance virginale du Christ {sourate XLX, 17-26). Ferragus ne devrait donc pas s'en émouvoir. Donc, Dieu qui n'est engendré de personne a cependant engendré de lui-même un Fils: Dieu n'a-t-il pas créé Adam sans père ni mère ? Comment n'aurait-il pas engendré, sans l'aide d'un humain, son Fils, dans le sein d'une Vierge ? L'argument se trouve déjà chez Wahb ben Munabbih, du IXe siècle, bon connaisseur de la littérature apocryphe chrétienne, dans un épisode très semblable à celui rapporté par l'Evangile du Pseudo-Mathieu (Ch. X). Joseph, qui est le cousin, et non l'époux de Marie, la voyant enceinte, conçoit des doutes sur sa vertu, et décide de l'interroger: "- Le grain peut-il germer sans être semé ? L'arbre peut-il pousser sans être arrosé ? Un enfant peut-il naître sans géniteur ?". Et Marie répond : "- Dieu peut le faire: c'est lui qui a créé le grain et l'arbre, au commencement du monde, sans semer et sans arroser. Il a créé Adam et Eve sans père ni mère. En effet, mais l'argument se retourne immédiatement contre les Chrétiens. Certes, à Dieu rien n'est impossible. Dans le Coran, l'Ange répond à Marie: "Ton Seigneur a dit ! Cela m'est facile" (XLX, 21). Et le Christ peut bien naître dans le sein d'une Vierge qui n'a pas connu d'homme, cela ne prouve pas que son Fils sera Dieu: Adam l'est-il ? Dans une controverse antichrétienne, écrite au XVIe siècle, la réfutation de la divinité de Jésus-Christ n'aura pas d'autre base. Cet acharnement de Roland à démontrer à Ferragus, en réalité, que le Christ n'est ni Dieu, ni Fils de Dieu par nature, a quelque chose de réjouissant, ou d'inquiétant: le bienheureux archevêque Turpin aurait-il été inintelligent ? ou, pire, hérétique ? Nous parlons de l'auteur, bien sûr. A moins qu'il ait été espagnol, comme le croyait G. Paris. Nous y reviendrons. En tout état de cause, ce qui précède semble prouver que l'hérésie adoptionniste ne devait pas être complètement éteinte, en Castille, au XIIe siècle.

 

  La Chronique de Turpin et la Navarre

 

  Un autre aspect ne peut manquer de frapper, c'est l'hostilité que semble manifester la Chronique à l'égard des Navarrais, qui sont cependant des Chrétiens ! Or ils sont assimilés aux Infidèles. L'amalgame est claire, dans le cas de Furre qui est un prince de Navarre, et périt dans le combat avec trois mille Navarrais et Sarrasins. Charles s'empare alors de tout le pays. Plus sournoise est l'histoire de Ferracutus. Ferragus est un géant des environs de Nájera. Encore un Navarrais, un ennemi de la vrai foi. Or Ferracutus était un membre de la famille des Ferragut de Nájera. En rappelant que le pape était l'oncle du roi de Castille, n'était-ce pas - déjà - faire de la Castille le champion de l'orthodoxie catholique et romaine, contre toutes les communautés chrétiennes, qui, sous l'influence des Musulmans, avaient laissé contaminer le dogme ? Nous verrons, dans le cas de la Navarre, ce que justement l'auteur devait être à même d'en penser. . . Cette même haine, on la trouve dans le Guide des pèlerins. Les Navarrais sont accusés de dévaliser les pèlerins, d'être sales et grossiers "laids, méchants, perfides, corrompus" et de toute façon "ennemis de notre peuple de France". Ils forniquent avec les bêtes, et d'ailleurs l'origine de leur nom est "non verus". Le Guide des pèlerins reproduit exactement le ch. XXXDC de la Chronique. Des "coués" venus de Cornouailles, envoyés par J. César pour punir les habitants du refus de l'impôt, ont remonté le fleuve de Barcelone à Saragosse et de Bayonne au mont Oca brûlant tout sur leur passage et tuant la population mâle; après quoi ils s'accouplèrent avec les femmes et ce sont les fils ainsi engendrés qui sont le peuple de Navarre "non verus". Du Cange fait mention des Navarrais "fils de putain, fus de toutain". Certes, ce sont des Navarrais, des Basques ou des Gascons, qui ont attaqué Roland à Roncevaux, et non des Sarrasins. Mais une telle virulence ne peut s'expliquer par des souvenirs historiques aussi lointains; très probablement la haine a des motifs bien plus contemporains. Or nous pensons que l'auteur est de l'entourage bourguignon d'Alphonse VII de Castille, et Navarre et Castille sont en guerre depuis le début du siècle, malgré des alliances matrimoniales qui scellent des paix toujours éphémères. Cela a commencé avec le mariage de Urraca, veuve de Raymond de Bourgogne, avec l'empereur des Espagnes, Alphonse, roi de Navarre et d'Aragon. Un fils né de ce mariage aurait donc été l'héritier de l'Aragon, la Navarre, Asturies, Léon et Castille; les nobles castillans ne se souciaient guère de passer sous la domination d'un aussi puissant seigneur, aussi soutinrent-ils le parti d'Alphonse fils du premier mariage bourguignon de la reine. Sans doute les époux ne s'entendaient-ils pas, mais les intrigues politiques, menées surtout par Diego Gelmirez, n'arrangèrent pas les choses, et ils se séparèrent. En 1124 on trouve Pierre le Vénérable à Nájera, tenter de s'interposer entre Alphonse le Batailleur et Alphonse VII, dont le roi d'Aragon venait d'envahir les terres; le Batailleur céda, mais garda la Rioja. A la mort du Batailleur, (sans héritier, il avait laissé son royaume aux ordres du Temple et des Hospitaliers de Jérusalem) la guerre éclata entre la Navarre et son roi, Garcia le Restaurateur, et la Castille. Le frère du Batailleur, roi d'Aragon, Ramire le moine, avait dû, à Alagón, abandonner le royaume de Saragosse à Alphonse VII; sans doute ce dernier le restitua-t-il après la naissance de Pétronille, fille de Raimire; mais il garda Calatayud, Soria et Alagón. La guerre prit fin en 1140 entre Navarre et Castille par le mariage de l'infante de Navarre avec l'infant de Castille. Elle reprend après la mort de Garcia le Restaurateur, et Alphonse tente de s'emparer de la Navarre, que ses barons et son nouveau roi, Sanche le Fort, défendent. Le mariage de Sanche et de la fille d'Alphonse en 1153 met fin à la guerre. L'on voit donc que les relations entre les deux royaumes voisins furent agitées, mais les Navarrais, derrière leurs montagnes, défendent leur indépendance, et bien que rogné de tous côtés, le royaume subsiste jusqu'aux Rois Catholiques. A ces raisons politiques s'ajoutaient certainement des raisons religieuses; une certaine tolérance continuait de régner en Navarre. Alphonse parlait de ses "bons maures de Tudèle" et protégeait les Juifs. Mais surtout nous allons voir avec la Chanson de Roland, écrite, elle, selon toute probabilité en Navarre, que si l'esprit de croisade n'en est pas totalement absent (avec en particulier le comportement de Charles à Saragosse, qui pose d'ailleurs bien des problèmes à la critique), c'est tout de même l'esprit chevaleresque qui l'emporte, et aussi une curiosité sympathique à l'égard de la civilisation arabe, comme nous tenterons de le démontrer. Et cela, bien sûr, le prosélytisme clunisien ne pouvait l'accepter.

 

  L'auteur de la Chronique de Turpin

 

  Ce qui précède permet-il de préciser la personnalité qui se cache derrière l'archevêque Turpin ? G. Paris ne devait pas être très loin, il nous semble, de la réalité en se demandant si Aimeri Picaud n'était pas l'auteur; le codex de Santiago serait le plus ancien. Jules Horrent le confirme au fond en écrivant: "L'homme qui se disait Turpin est donc français. Sans doute provient-il du Sud-Ouest de la France, région à laquelle il semble s'intéresser plus que ne l'exige son sujet [. . .] Préciser davantage serait hasardeux". Pour notre part nous avons osé hasarder, cependant, que ce Français était de l'entourage bourguignon du roi de Castille, et, avec Richthofen, de la mouvance de Raymond de Tolède. Pourtant un doute subsiste. G. Paris l'avait cru espagnol. Le fait qu'il connaisse l'idole de Cadiz - "Quel français savait cela ?" disait-il - n'implique pas nécessairement qu'il le fût, puisqu'en 1150 l'école de traducteurs de Tolède était florissante et que certaines sources arabes devenaient accessibles. Plus troublant, à notre avis, le fait qu'il place dans la bouche de Roland des arguments de type adoptionniste, et qu'il ne s'en aperçoit pas. A notre tour d'interroger: quel Français aurait pu le faire ? Serait-il tout de même mozarabe ? Un autre passage de la Chronique est à cet égard assez éclairant. L'on sait que le chapitre XX réclame pour Compostelle la catégorie de siège apostolique, comme Rome et Ephèse, (et le primatiat, ce qui est différent), et G. Paris de songer aux revendications de Diego Gelmirez. Mais quelles raisons donne Turpin ? C'est que Pierre, (Rome), Jean (Ephèse) et Santiago, (Compostelle) sont les trois apôtres à qui Notre Seigneur a révélé le plus de ses secrets (p. 56). Or ce thème des secrets révélés par Jésus à (certains de) ses apôtres, et non aux autres, est un thème très archaïque, du judéochristianisme, et de la gnose des premiers siècles. Gnose orthodoxe et hétérodoxe. Or, en Espagne, cette gnose était celle de Priscillien, et les priscillianistes connaissaient des hymnes que le Christ révéla en grand secret à ses apôtres, et que le Concile de Braga (567) interdit de réciter; l'un d'eux, l'hymne de Argirius est connu par une lettre de Saint-Augustin à Cerecius. La gnose de Priscillien - antitrinitaire, docétiste - Asin Palacios la retrouve chez Ibn Masarra, chez Ibn Gabriel . . . Elle s'était répandue d'ailleurs essentiellement en Galice et en Bétique, mais toute l'Espagne (et aussi une partie de l'Europe) subit son empreinte. Ce trait archaïque du christianisme de l'auteur inciterait à penser que l'un des auteurs de la Chronique aurait pu être espagnol.

 

  Que sait-on, en fait de Olivier de Yscani ? Son insistance à propos de Vézelay laisse supposer qu'il est bourguignon, au moins d'adoption. Est-ce un français, un espagnol ? Quels rapports entre Olivier et la Flandres ? Car le Codex de Compostelle a été déposé non par deux mais par trois personnes: G. Paris a curieusement "oublié" de mentionner le troisième: serait ce parce qu'il s'agit d'une femme ? "Hunc codicem, a Domino papa Calixto primitus editum quem Pyctavensis Aimericus Picaudus de Partiniaco veteri, qui et Oliverus de Yscanivilla sancte Marie Madalene de dicitur, et Giberga Flandrensis socia ejus, pro animarum suarum redemptione, sancto Jacobo Galetianensi dederunt . . ." . Une des premières traductions de la Chronique, que G. Paris, dans le même ouvrage, (p. 45) date des environs de 1200, a été faite pour le comte de Saint-Paul, deuxième mari de Yolande, soeur de Beaudoin V, comte de Flandres. Cette direction de recherches permettrait-elle d'éclairer la figure décidément très composite de l'auteur - des auteurs - de la Chronique ?

 

  LA CHANSON DE ROLAND

 

  Si l'on a démontré que le pseudo-Turpin connaissait bien l'Espagne et aussi bien le Sud-Ouest de la France, P. Boissonnade a prouvé, peut-être avec trop de méticulosité que les détails géographiques de la Chanson de Roland laissaient supposer une connaissance au moins aussi précise du nord de l'Espagne; on connaît sa thèse sur l'auteur de la Chanson, qui serait Willem Turoldus, auquel Inigo, recteur de Sainte-Marie de Tudèle fait donation, ainsi qu'à Roger de Seis, d'une mosquée à la porte de Saragosse en 1128, thèse âprement contestée; mais le problème demeure. Qui est le Turodus du vers 4002 ? S'agit-il bien de Turold de Fécamp qui mourut vers 1098 ? Est-il l'auteur, ou le scribe d'une version tronquée ?  Est-il encore possible après tant d'érudition d'ajouter quelque commentaire ?

 

  Nous voudrions en premier lieu souligner que le poète qui écrivit et composa le poème tel que nous le livre le manuscrit d'Oxford, qu'il se soit ou non appelé Turold, est indiscutablement normand. (Turold est d'ailleurs un nom normand < Thor). Qu'il nous soit permis de reprendre l'argument développé dans notre thèse. Dans la Chronique de Turpin, Roland tue Marsile: après avoir coupé un Sarrasin et son cheval en deux, de sorte que chaque moitié tombe à droite et à gauche, il avise Marsile que la fuite de ses compagnons laisse vulnérable. Il le tue, et Baligand, apprenant la mort de Marsile, s'enfuit. Très différent est le scénario de la Chanson. Roland ne tue pas Marsile; il lui a seulement coupé le poignet droit; c'est son fils bien-aimé qu'il a tué (v. 1903-1904) Marsile, désespéré, se réfugie à Saragosse et remet en franchise à Paligant son royaume, car il n'a plus d'héritier. Qu'il vienne le défendre. Baligant, justement, s'est décidé à venir à l'aide de Marsile, qui l'avait appelé plusieurs années auparavant; il arrive à Saragosse et promet de venger Marsile: "Pour son poing perdu, je lui livrerai la tête de l'empereur" (2809). Si Marsile finit par mourir, c'est plus de douleur, en apprenant encore la défaite de l'émir, que de sa blessure. L'on voit donc que le poing coupé de Marsile n'est pas un simple ajout d'un scribe, mais le ressort de l'acte final de la tragédie de Roncevaux; la bataille finale, presque le duel, entre Charles et l'émir de "Babylone". Or nous avons dit comment cet épisode du poing coupé pourrait avoir pour modèle une aventure des fils du grand viking Ragnar rapportée dans une chronique en vieil irlandais. Les fils de Ragnar (qui mourut vers 860 : les chroniques franques parlent de Ragnar" duc des Normands", qui remonta la Seine jusqu'à Paris en 843) abordèrent aux côtes de Mauritanie et soutinrent un grand combat contre les Maures. L'un des fils avisant au sein de la mêlée le roi de Mauritanie lui porta des coups avec sa grande épée et lui coupa la main. Le roi s'enfuit dans la nuit, et le lendemain les Maures, se voyant sans chef, furent complètement vaincus. Si cette chronique est bien la source de l'épisode de la Chanson, il en résulterait que l'intervention elle-même de Baligant (il y aurait un état du texte où Baligant n'apparaît pas) serait due à la plume d'un normand, puisque seul un normand, évidemment, pouvait connaître l'exploit, si semblable à celui de Roland, du fils de Ragnar; le dénouement est aussi identique, puisque c'est la déroute complète des Maures, mais non par la fuite des combattants, ce qui manque de souffle épique: par un combat grandiose, où l'Archange Gabriel donne la victoire à Charles.

 

  Nous parlions d'esprit chevaleresque ; n'est-ce pas lui qui guide la plume de notre poète normand lorsqu'il décrit l'émir, le vieillard chargé d'ans, aux cheveux blancs comme fleur au printemps (3158-3163), et la barbe fleurie (3174) comme Charlemagne, d'ailleurs (31 17). Il est de grande sagesse (3179) et de belle prestance: les flancs étroits, la poitrine vaste et bien moulée, les épaules fortes, le teint clair, ce qui est très remarquable pour un sarrasin. Ce Maure est beau comme un Viking. Et voici les nefs de l'émir, cinglant sur la mer et remontant le fleuve de l'Ebre, comme le font les esnèques normands, toutes voiles déployées, avec leurs hautes proues et leurs mâts surmontés de lanternes et de ces merveilleuses pierres précieuses, les escarboucles qui brillent tant la nuit qu'on y voit comme en plein jour. Devant, "la mer en est plus belle" (2630-2635): c'est un marin qui parle ainsi ! "Ils passent devant Marbrise et devant Marbrose, remontent l'E bre avec toutes leurs nefs ... et toute la nuit il y a grande clarté grâce aux lanternes et aux escarboucles". (2640-2645). Au jour, les barons de l'émir campent et jettent sur l'herbe verte un tapis de soie blanche. Puis prennent leurs chevaux et tant chevauchent qu'ils arrivent à Saragosse. Là encore, comme des Normands; eux aussi prennent des chevaux pour aller à l'intérieur des terres. Sauf que, ici, Saragosse étant sur la rive même du fleuve, on ne voit pas à quoi peut servir une si brillante chevauchée: "Barons à cheval. Que l'un porte le gant, l'autre le bâton". Mais le poète n'a plus cure de la géographie: que deviendrait la poésie, si, sous prétexte de vérité, les chevaliers allaient à pied ? Tant chevauche, donc, Baligant, avec quatre ducs, qu'il arrive à Saragosse, et sur le perron de marbre quatre comtes lui tiennent l'étrier. (2817-2820). Vraiment c'est un ennemi ni laid, ni noir, ni vil, qui va s'opposer à Charlemagne: d'égale valeur, d'égale beauté, d'égale sagesse. "Dieu quel baron s'il était chrétien ! "Si égaux sont les adversaires que, humainement parlant, Baligant est vainqueur; il a frappé Charles si fort sur le haume qu'il lui a fendu la tête, et Charles a chancelé: seule l'intervention de Gabriel sauve l'empereur: ce combat est une ordalie, et Dieu seul décide de la victoire. Nous sommes loin des massacres - faciles - perpétrés dans la Chronique du Pseudo-Turpin: le chevalier combat pour Dieu et pour la foi; mais il ne hait ni ne méprise un ennemi aussi courageux et sage que lui-même.

 

  Ces traits, ne serait ce pas à l'Espagne musulmane, à la fotowwattfa chevalerie de service divin, que l'emprunte le poète ? Nous disions qu'il connaissait la civilisation hispano-musulmane. Voyons en effet comment il en connaissait les traditions et même la langue.

 

  La Chanson de Roland et la civilisation musulmane du nord de l'Espagne

 

  Un premier pas dans l'approche de notre sujet sera de tenter de décrypter le nom même de Baligant. Si notre poète a inventé le nom, comment a-t-il construit ? Richthofen a proposé d'y voir le nom du dieu Baal; mais cette hypothèse présente quelques difficultés. On propose donc soit la forme Balim, soit Baal + Ali, ce dernier étant le nom  du successeur de Yusuf, l'Almoravide vainqueur à Zalacca. Baal signifie "seigneur" en hébreu. Gant proviendrait de gigantem et correspondrait  à gaand en vieux français. Si l'on suit bien l'auteur, Baligant serait donc le seigneur Ali, le géant; ou simplement il serait composé d'un nom hébreu et d'un nom latin, et signifierait: seigneur et géant. Mais n'est-ce pas chercher bien loin ?

 

  Nous croyons en effet qu'il y a une explication beaucoup plus simple. On n'a sans doute pas suffisamment prêté attention au fait que la Chronique du Pseudo-Turpin et la Chanson de Roland connaissent deux Baligant, et l'on ne sait pourquoi, c'est celui de la Chronique qui a été privilégié, par la critique savante. Dans la Chronique, Baligant est envoyé par l'émir de Babylone, et vient de Perse: c'est un Perse, mais ce n'est pas l'émir lui-même. Dans la Chanson de Roland, Baligant est l'émir de Babylone, et ne vient pas de Perse mais d'Egypte, et c'est déjà bien loin de Saragosse: aussi a-t-il mis plusieurs années à se décider à embarquer, à Alexandrie (V. 2626). De sorte que le Pseudo-Turpin semble, une fois encore, avoir mal compris ses sources: il a cru que Babylone était babuloi en Mésopotamie; car il n'en connaît pas d'autre, et pense donc que ce Baligant, qu'il emprunte à Turold, vient du Golfe Persique. Mais notre poète normand, parce qu'il est, lui, proche des sources arabes, sait que Babylone est un port d'Egypte, près du Caire; son nom ne vient pas de la Babylone mésopotamienne, mais de Pi-Hapi-n-on, en égyptien. (Boccace appellera encore Saladin: "soldano de Babilonia"). Les Arabes, qui ne les confondent pas, appellent l'une Babil, et l'autre Babalyun. "Celui de Babylone", par conséquent, avec la terminaison en i hispano-arabe, serait al-Babili, ou, pour l'égyptien: al-Babalyï (par assimilation au premier), puis, pour éviter la répétition inélégante en français et en castillan, "Al-balyî". Baligant serait formé de Balyî + gant: celui de Babylone, le géant ? Mais ne peut-on penser que gant représente, non pas la contraction d'un mot latin, mais la prononciation exacte, sonorisée, d'un mot d'origine turque, et qui signifie: seigneur, maître: kan, ou kaan, écrit plus souvent Khan, et post placé au nom" (Gengis-Khan). Bali-kan ou Bali-gan signifierait donc "le seigneur de Babylone, "autrement dit 'l'émir de Babylone". (en Egypte). L'on notera d'ailleurs que gand, (Baligandus est la forme sous laquelle la Chronique transcrit le nom) est une terminaison des noms normands (tel Stîgand, Stîgandus, évêque de Cantorbury, ou prénom du chef de la famille normande de Mézidon), et que le poète peut avoir une prédilection pour elle. Le poète de la Chanson de Roland connaissait donc quelque peu l'arabe, le Pseudo-Turpin l'ignorait.

 

  Revenons au face à face Charles- le-Magne et Bali-Khan. Nous avons montré, dans notre thèse, que l'épée de Charles - Joiuse - selon le manuscrit d'Oxford, portait un nom espagnol, et l'épée de l'émir, Précieuse, nommée ainsi pour  imiter Charles, un nom synonyme, mais d'étymologie latine. Dans Joyeuse, il ne peut en effet s'agir d'une étymologie par gaudium, mais de l'espagnol joyosa, du radical joyo, joya, le joyau; l'adjectif signifiant, donc, "qui est d'un grand prix"; l'épée de Charles enserre dans son pommeau le plus précieux des joyaux: la pointe de la lance de Longin. A cause du nom de l'épée, les barons ont adopté le cri de guerre "Munjoie", ce qui semble indiquer que joi est ici au masculin. Sans doute une autre origine estdonnée au vers 3095 et 3565 au cri de guerre des Francs: l'oriflamme, qui se nommait Romaine, après avoir été à Rome, s'est nommée Montjoie, de Montjoie, près de Rome. Mais le vers 2509 est l'écho d'une autre légende (ou d'une autre invention poétique):

  Pur ceste honur e pur ceste bontet (2507)

  Li nums Joiuse l'espee fut dunet.

  Baruns franceis nel deivent ublier :

  Enseigne en unt de "Munjoie !" crier.

  Les barons de Baligant, pour imiter ceux de Charles, crient "Précieuse !" Le trait est piquant, puisque l'épée de Charles porte un nom espagnol, celle du Sarrasin, un nom latin. Ce n'est pas la première fois que nous prenons le poète à s'en donner à coeur joie d'invention verbale. Baligant doit être sa création ; il invente Marbrise et Marbrose, et les noms des rois de l'armée de Baligant, terminés en is ou iz, terminaison d'origine basque ou visigoth fréquente en Galice, Portugal, et nord de l'Espagne, mais aussi diminutif en arabe Corsablis (v. 1235), Malprimis (v. 1261), Astramariz (v. 1304), Margariz, (v. 131 1) rois dont il serait probablement aussi vain de chercher la vérité historique que de demander aux "Commentaires de la Guerre des Gaules" de Jules César de nous renseigner sur Astérix, Obélix et Abraracourcix, leur chef. L'humour était-il déjà un trait anglo-normand ? Ce que l'on peut en tout cas affirmer, c'est que ce n'était pas un trait de caractère du Pseudo-Turpin.

 

  Cela n'exclut pas de plus amples visions poétiques. Le soleil n'éteint pas la clarté de Joyeuse (v. 2990) qui possède en outre une propriété merveilleuse, celle de changer de couleur trente fois dans la journée. Cette qualité miraculeuse est peut-être en rapport avec sa nature solaire. Ainsi Macrobe nous dit-il que le taureau Bacis, consacré au soleil, change de couleur toutes les heures. Mais il y a une différence avec Joyeuse; ce n'est pas vingt-quatre fois par jour, mais rente fois que change sa couleur. C'est de ce symbolisme du chiffre trente qu'il convient de s'occuper. Or nous suggérons qu'il s'agit du jeu de mots - d'origine perse - sur Sîmorgh la huppe et Sî-morgh (trente oiseaux) sur lequel s'achève le poème d'Attar le Mantiq al Tayr, le Langage des Oiseaux, si cher à J.L. Borges. Les trente oiseaux, à la recherche de la huppe mystique s'aperçoivent qu'elle est eux-mêmes, leur propre reflet. Chez les shî'ites, en effet, la huppe est le symbole de l'Imâm. Les shî'ites, sont des Musulmans ésotéristes. Mohammed, le Prophète, ayant été le dernier des prophètes à apporter aux hommes la révélation d'un livre, ceux-ci n'ont plus pour les guider vers Dieu et vers le sens réel - caché du livre, que des "Amis de Dieu" dont la tâche est de dévoiler les vérités cachées sous la lettre du Livre, ou du grand livre qu'est le monde lui-même, la Création étant le Visage divin, voilé ou déformé par le Mal et l'ignorance. Les "Amis de Dieu" peuvent donc être des savants, des croyants, de simples fidèles, ou des chevaliers. Les "Amis de Dieu" ont pris la succession des premiers Imâms au nombre de douze, qui furent les descendants du Prophète par sa fille Fâtima, le premier de tous étant son gendre Ali. Le douzième est "occulté", c'est-à-dire qu'il reste toujours présent au "coeur" des Fidèles qu'il inspire directement sans passer par un magistère humain. A la fin des temps, il reviendra, l'épée mystérieuse à la main: ce sera le jour de la Résurrection, et du Dévoilement de toutes vérités. Mais jusqu'à ce jour, on comprend comment chaque croyant, ou chevalier, peut être une préfiguration de l'Imâm final, pour autant que sa tâche est de transfigurer la Terre, et de lui rendre son véritable visage. L'on conçoit aussi comment l'Ange Gabriel peut parfois prendre la place de l'Imân présent au coeur de chacun, qui voit alors dans le mystère de l'Annonce faite à Marie, l'annonce faite à sa propre âme. En disant que les trente oiseaux reconnaissent en Simorgh leur propre image, le poète persan fait de l'Imâm, que symbolise la huppe, le double angélique du croyant représenté par les Trente (oiseaux).

 

  Dès lors en brandissant l'épée aux trente couleurs, Charles devient 'l'Imâm de ce temps', le chevalier destiné à effacer du visage de la Terre d'Espagne - la claire Espagne, la belle (v.59) Créature de Dieu, la souillure sarrasine. Il n'est pas indifférent que ce soit Gabriel qui intervienne dans le combat, et des auditeurs, normands, ne pouvaient manquer d'en être frappés. Car, selon la tradition, ce n'est pas Gabriel qui apparut dans le ciel à la bataille de Saragosse; mais saint Michel, auquel pourtant Charles sait rendre un culte (v.54); il nous paraît donc que l'intervention de Gabriel, et non de saint Michel, est un paradoxe, surtout sous la plume d'un normand, qui confirme notre hypothèse; le poète normand se fait l'écho de doctrines ésotériques du milieu arabe de la Navarre du XIIe siècle, et il fait de Charlemagne l'Imâm chevalier de ce temps, directement inspiré par Gabriel, Archange de toutes les révélations et qui tient chez les chrétiens mozarabes la place de l'Imâm chez leurs compatriotes musulmans.

 

  Esotérisme d'origine perse, ésotérisme moins lointain géographiquement, car après la Reconquête de Tudèle, Saragosse et Tarrazone, les Chrétiens du nord entre prennent également, dès 1120, les traductions des oeuvres arabes en latin. Or c'est une de ces traductions qui semble avoir inspiré au poète les noms des trois dieux de la fameuse Trinité attribuée par la Chanson de Roland aux Musulmans: Apolin, Mahomet et Tervagan. Mahomet est évidemment le nom du Prophète de l'Islam. Mais d'où viennent les deux autres ? Et quelle étrange idée d'attribuer trois dieux à la religion musulmane: même le Pseudo-Turpin sait qu'il n'y a qu'un Dieu unique. Liberté de poète pour caractériser des "païens", ou bien y a-t-il quelque chose de plus ? C'est ce qu'a dû penser von Richthofen, en tout cas. En effet, et curieusement, Apolin ne semble présenter aux critiques savants aucune difficulté: il s'agit de la divinité grecque Apollon. En Tervagan pourrait se reconnaître Terwingen, une dénomination qui désigne les Wisigoths: "La loi fut Mahum et Tervagan" correspondrait au fait que la loi religieuse dans le code du roi maure était musulmane et wisigothe, de même que dans l'esprit des Chrétiens se forme, avec la mention d'Apollon, la conception, correcte en soi, que les Arabes étaient les héritiers spirituels des Grecs". Et l'auteur ajoute cependant que cette conception était plus connue dans la France du nord, en Angleterre et en Allemagne que dans l'Espagne chrétienne: on peut alors se demander à quelle époque cette conception idéalisée des Arabes comme héritiers des Grecs a bien pu parvenir au Nord, alors qu'elle était inconnue des Espagnols. Certainement pas avant les traductions de l'école de Tolède (ou de Saragosse) d'Aristote, par exemple; mais ces traductions sont bien plus tardives que la Chanson de Roland, et l'Europe ne les connaîtra guère avant le XIIIe siècle. Quant à supposer un ajout postérieur, c'est impossible, car les noms reviennent plusieurs fois: v.2580-2590; 2695-2696; 2711-2714; 3267-3268.

 

  Notre hypothèse est différente; nous pensons que c'est la traduction d'une oeuvre alchimique des plus célèbres, qui fut traduite à Tarrazone, dont l'auteur eut connaissance, qui lui inspira les noms des deux personns de la Trinité: Apolin et Tervagan. Si l'on nous rétorque que cela est impossible, car à l'époque où mourut Turold de Fécamp en 1098, il n'y avait aucune traduction de ce genre et que d'ailleurs ni Tudèle, ni Saragosse, ni Tarrazone n'étaient alors reconquises (elles le furent respectivement en 1114, 1118, et 1119), nous répondrons que justement, à notre avis, Turold de Fécamp ne peut pas être l'auteur du poème, et que si nous arrivons à convaincre que Tervagan et Apolin doivent leurs noms à une traduction de l'arabe, connaissant les dates de cette traduction, nous aurions également celles de l'auteur. Or il est curieux de voir dans Apolin le nom de la divinité grecque du soleil; outre le in qui s'expliquerait mal, Apolin est placé par les Musulmans dans une crypte, ou une grotte, ce qui ne convient pas à la divinité solaire (v. 2580). Reprenons donc la lecture de ces passages de la Chanson de Roland.

 

  Apolin est dans une "crute", et comme attribut il a un sceptre et une couronne. Tervagan, lui, porte une escarboucle. Or, Miguel, l'archevêque de Tarrazone (1119-1151) fit traduire par Hugh de Santalla, le Livre du Secret de la Création des êtres et de la science des causes de chaque chose mis sous le nom d'Apollonius de Tyane, et dont la dernière partie constitue le texte alchimique le plus célèbre, peut-être, du Moyen- Age: la fameuse Table d'Emeraude d'Hermès Trismégiste. Voici le texte de cette deuxième partie du Livre du secret de la création: "Je suis Balinas; lorsque j'entrai dans la caverne où était gravé un talisman, je me trouvai devant un cheikh assis sur un siège d'or, qui tenait dans sa main la tablette d'émeraude. Je pris cette tablette qui était dans la main d'Hermès. Sur cette tablette était gravé dans la langue primordiale: il est vrai, hors de doute, certain, authentique, que le supérieur vient de l'inférieur, et l'inférieur du supérieur ['. . .]"'. Suivent huit paragraphes dont le dernier est: Le microsome est formé comme le macrocosme. Ceci est ma gloire, et c'est pourquoi je suis nommé Hermès Trois Fois Grand par la Sagesse."

 

  Nous croyons que nous avons en ce texte tous les éléments qui ont permis à la fantaisie poétique de s'exercer. Apolin vient du nom d'Apollonius de Tyane, Balinas en arabe, réintégré sous sa forme latine à partir de la forme traduite. Les mots en arabe sont précédés de l'article Al, que les traducteurs suppriment pour latiniser les noms. Belinas est donc Al-Belinas. Mais les Arabes ne connaissent pas le B; Bélinas ou Belinus est donc en arabe: Al-pelinas, ou Alpelinus > Apelinus > ou Apolinus (Apolinas), en sa forme francisée Apolin, soit que le poète ait rétabli à partir de sa traduction le nom arabe, soit qu'il ait su assez d'arabe pour lire le véritable nom dans le manuscrit lui-même, la forme du grec en arabe (sans passer par le syriaque) Abilinus, ou Abumunyus existe également, car la traduction aurait été faite directement. Dès lors, on s'explique sa présence dans une grotte, puisque c'est dans une grotte que se rend Apollonius de Tyane. Le sceptre et la couronne sont des attributs royaux, comme le siège d'or où est assis le vieillard; l'attribut royal est passé du cheikh à Apolin, tandis que la pierre précieuse qu'il tient en sa main devient celui de Tervagan. C'est une émeraude dans le texte arabe, une escarboucle, dans la Chanson. Si l'émeraude est attribuée à Mercure en alchimie et en astrologie (par exemple, dans une liste d'Abumasar, astronome du IXe siècle, (ms 2419 de la B.N.), l'auteur semble préférer l'escarboucle: c'est parfois dans les textes alchimiques grecs "la pierre" des Philosophes: elle est faite de biles des animaux marins et est appelée "teinture de mer":thalassobaphi. Elle brille dans la nuit qu'elle éclaire comme un plein jour, comme nous avons lu dans la Chanson de Roland; nous le lisons aussi dans les textes alchimiques grecs; pour cela elle mérite le nom de "joyau qui illumine la nuit", ce qui est une métaphore persane pour désigner la lune, et chez les shf'ites, pour désigner l'Imâm. L'escarboucle et l'émeraude ont donc toutes deux la même signification alchimique: la "pierre" ou "teinture" des Philosophes, ou le "mercure" alchimique. Dès lors si l'escarboucle se trouve, comme l'émeraude dans la main d'Hermès, dans celle de Tervagan, il est légitime de penser que Tervagan est Hermès Trismégiste. Et c'est bien cela. Trismégiste, le Trois fois Grand en grec est; treis, trois, et megistos superlatif de megas, grand. En latin ter: trois fois, vigente, puissant, a la même signification. Tervigent (e), Tervigant, [terminaison que nous avons trouvée dans Baligant (bien sûr, le g de "vigente" est postpalatal)] devient dans la prononciation hispano-arabe du XIIe siècle (imela): Tervagan. Le poète fait d'un i latin un a arabe, puisque Tervagant est censé être une idole arabe, de même que les Chrétiens latinisaient le nom de Tarrazona en Tirasione dans les documents de l'époque. On notera d'ailleurs que le i de Vigente semble réapparaître chez von Eschenbach, où Tervagan pourrait être devenu Trevrigent.

 

  Il résulte de ce qui précède que le poète qui écrivit la Chanson de Roland, telle que nous la lisons dans le manuscrit d'Oxford, était un clerc normand fort bien au fait de l'ésotérisme musulman qui florissait au royaume de Tudèle et Tarrazone, connaissant au moins sommairement l'arabe, et les traductions latines que fît faire l'archevêque Miguel. S'il se nomme Turold, il ne peut être un simple scribe, mais il n'est pas non plus Turold de Fécamp. Il convient donc de reconsidérer l'hypothèse de Prosper Boissonnade; il pourrait être ce compagnon de "Roger de Sais", bénéficiaire d'une mosquée à Tudèle, à la porte de Saragosse, en 1128. Selon P. Boissonnade, cette mosquée aurait été l'église de Santa-Cruz; une bulle du pape Eugène III (en 1145) ordonne que personne n'ait à retenir les biens de l'abbaye de saint Martin de Sée en Espagne.  Il est évident que l'évêque Miguel de Tarrazone était visé et ce n'est que cinq ans plus tard que l'abbaye, par une donation de Miguel, entre en possession de l'église santa-Cruz et de ses biens, qui sont importants: chapelle de sainte Marie de l'Hôpital (elle existe toujours, à la porte de Saragosse, à Tudèle) une église à Monteagudo, Sainte-Marie de Castejó, des terres cultivées et en friche, jardins, vergers, vignes, moulins, fours, pêches, paysans tant chrétiens que "gentils". Comme, en 1140, le roi Garcia, sans mentionner que l'église soit de saint-Martin-de-Séez, dispense l'église de santa-Cruz de payer dîmes au moins pour les biens qu'elle possède, mais non pour les biens à lui échoir, à sainte-Marie de Tudèle, on peut penser que la mosquée - église santa-Cruz de Tudèle a été donnée par quelqu'un à saint-Martin de Séez. Il est logique de supposer que ce quelqu'un était Roger de Séez, et son compagnon Turold. Il se pourrait donc que la Chanson ait été écrite entre 1128 et 1145 (sans préjuger, bien entendu, de l'auteur primitif d'une version latine non rimée) par un clerc normand du nom de Turold (Willem), venu avec Roger de Séez à Tudèle; la Chanson de Roland connaît fort bien, semble-t-il, Séez, car c'est cette abbaye dont il faut sans doute lire le nom au vers 1428 : "De seint Michel del Peril josqu'as Seinz" traduit par J. Bedier Saints. Il aurait été de l'entourage de Miguel de Tarrazone, peut-être un traducteur ? Du moins a-t-il connu sur place, directement, par les Mozarabes, et par les traducteurs comme Hugh de Santalla, une civilisation arabe et mozarabe, musulmane et chrétienne, à laquelle il a emprunté, pour enrichir le poème à la gloire de Roland et des preux chevaliers francs, et magnifier la figure de l'empereur Charles.

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                                                       delhommeb at wanadoo.fr- 11/01/2013