Question rolandienne (A. Burger)    

 

                                                              La question rolandienne, faits et hypothèses

                                                                               André Burger

 

  In: Cahiers de civilisation médiévale. 4e année (n°15), Juilletseptembre 1961. pp. 269-291.

doi : 10.3406/ccmed.1961.1196

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  La question rolandienne n'est qu'un cas particulier de la question plus générale de l'origine des chansons de geste; mais c'est un cas particulièrement important, en raison de l'ancienneté de la Chanson de Roland, de sa bonne conservation, de sa haute qualité littéraire; puis, parce que nous connaissons bien le fait historique sur lequel repose sa donnée et que des documents externes nous fournissent, à son sujet, quelques renseignements, trop maigres à notre gré, mais plus nombreux que pour aucune autre.

 

  La question se pose ainsi: comment expliquer qu'un poète de la fin du XIe siècle ait eu l'idée de composer un poème de quatre mille vers qui chante de façon toute fabuleuse un événement de l'an 778, d'importance secondaire, le massacre d'une arrière-garde de Charlemagne au passage des Pyrénées ?

 

  Deux réponses - avec de nombreuses variantes - ont été proposées; celle de Fauriel, mise au point par Gaston Paris: des chants héroïques populaires seraient nés de l'émotion provoquée par l'événement lui-même; ces chants, répétés de génération en génération en s'amplifiant sans cesse et en se chargeant d'éléments légendaires, auraient abouti au texte fabuleux conservé par le manuscrit d'Oxford, qui ne serait qu'un remaniement, parmi d'autres, d'une plus ancienne Chanson de Roland; - puis celle que Joseph Bédier a développée dans les quatre volumes de ses Légendes épiques (1908/13): les légendes épiques seraient nées, bien après les événements, le long des grandes routes, particulièrement des routes de pèlerinages, autour des sanctuaires qui en formaient les étapes; la légende rolandienne serait née sur la route de Roncevaux, racontée par les clercs de Saint-Romain de Blaye, de Saint-Seurin de Bordeaux, de Roncevaux, aux voyageurs, chevaliers français participant à la reconquête de l'Espagne ou pèlerins de Saint- Jacques de Compostelle. Aux alentours de l'an 1100, un poète de génie s'en serait inspiré pour composer la Chanson de Roland qui refléterait le climat héroïque et religieux des luttes contemporaines contre les musulmans.

 

  Accueillie tout d'abord avec faveur, la doctrine de Bédier a été par la suite âprement critiquée; aujourd'hui encore, l'affrontement des deux thèses donne lieu à des discussions passionnées. Pour nous faire une opinion, la meilleure méthode est de relire les principaux textes produits à propos de la genèse de notre chanson, en nous efforçant de comprendre ce qu'ils disent, sans parti pris; puis d'examiner les hypothèses émises à leur sujet, en tâchant de tracer de notre mieux la limite entre faits acquis et hypothèses de travail, plus ou moins plausibles. Car cette limite a souvent été obscurcie, dans le feu des discussions, et des affirmations maintes fois répétées ont fini par être prises pour des faits.

 

  Situons, au préalable, notre poème dans l'ensemble de la production épique médiévale. D'emblée nous nous heurtons à une de ces affirmations muées en fait. Dans ses Commentaires - du reste admirables - à la Chanson de Roland (p. 61), Bédier place la grande période de production des chansons de geste entre 1050 et 1150, "au terme de laquelle le genre a produit déjà la plupart de ses chefs-d'oeuvre, à peu près tout l'essentiel de ce qu'il pouvait produire". Or, qu'en est-il en fait ? De tous les manuscrits qui nous ont conservé les chansons de geste, il n'en est pas un qui soit sûrement antérieur à 1200, à une seule exception près, le manuscrit Digby 23 de la Bibliothèque Bodléienne d'Oxford, qu'on place vers le milieu du XIIe siècle, avec un écart de datation qui va de 1130 à 1170 environ. La date des manuscrits est une chose, celle de la composition des oeuvres une autre; mais pour une seule de nos chansons on a pu établir avec certitude qu'elle est antérieure à 1150: la Chanson de Roland, et sa datation approximative aux alentours de 1100 est aujourd'hui généralement admise. Toutes les autres, du moins dans l'état où elles nous sont parvenues, semblent postérieures à 1150. Plusieurs d'entre elles, toutefois, présentent des traces manifestes de remaniement; on est en droit, dès lors, de supposer un texte original plus ancien. Mais de combien ? Il est impossible de le dire. Il n'y a guère que deux chansons pour lesquelles on ait quelques raisons sérieuses - mais non péremptoires - de les placer avant 1150: la Chanson de Guillaume et celle de Gormont et Isembart.

 

  Il est cependant assuré qu'il a existé, entre 1131 et 1141, une chanson, non identifiée, sur Guillaume. Au livre VI de son Historia ecclesiastica, Orderic Vital, parlant de saint Guillaume de Gellone et de la Vita latine qui lui est consacrée, ajoute: Vulgo canitur a ioculatoribus de illo cantilena, sed iure praeferenda est relatio authentica. Non seulement la précision a ioculatoribus, mais aussi l'opposition entre l'histoire "authentique" de la Vita et le récit des jongleurs ne laisse place à aucun doute; c'est là la première mention certaine de jongleurs chantant de geste.

 

  En bref, la Chanson de Roland des environs de 1100 est séparée de toutes les autres chansons conservées par un intervalle d'un demi-siècle au moins. Une chanson perdue est attestée après 1131. Toutes les autres chansons conservées, près d'une centaine, sont postérieures à 1150; il est possible que deux d'entre elles, sous une forme plus ancienne, remontent plus haut que cette date. Nous voilà loin de l'affirmation de Bédier, et B.R. Curtius avait pleinement raison de placer la grande époque des chansons de geste après 1150 et jusqu'à 1240 environ.

 

  La Chanson de Roland se présente donc comme la plus ancienne, de beaucoup, des chansons de geste conservées. Elle n'est précédée que d'un petit nombre d'oeuvres, d'inspiration cléricale, particulièrement de vies de saints, oeuvres narratives comme elle, mais à première vue bien différentes; si l'on peut faire entre elles et le Roland des rapprochements précis du point de vue de la technique littéraire, il n'en reste pas moins que l'apparition de la première chanson de geste est un fait tout nouveau et d'une portée singulière. Toutefois le poète qui l'a écrite - nous l'appellerons Turold - ne l'a pas tirée du néant; si loin qu'elle soit du fait historique, on ne saurait douter qu'elle n'en représente un développement légendaire. Et nous entrons ici dans le vif de notre sujet: s'agit-il de l'aboutissement de chants héroïques contemporains de l'événement, ou s'agit-il de la création personnelle d'un grand poète s'inspirant d'une légende locale ? Ce n'est pas par des raisonnements logiques, ni par l'imagination, qu'on résoudra la question. Ce n'est qu'en interrogeant les documents qu'on peut espérer trouver les éléments d'une réponse, s'il en est une.

 

  On a vu - sans doute avec raison - des témoins de la légende rolandienne avant la chanson de Turold dans une série de chartes du XIe siècle portant les noms de deux frères, Olivier et Roland. T. Atkinson Jenkins, à propos des deux exemples qui lui étaient connus, ne parle que d'une légende; Ferdinand Lot, par contre, n'a pas hésité à affirmer l'existence d'une Chanson de Roland antérieure d'un quart de siècle au moins à celle que nous possédons. Le nombre des cas connus a depuis lors été substantiellement augmenté, avant tout par les recherches de Mme Rita Lejeune et par celles de M. Paul Aebischer; ce dernier a publié en 1955 une mise au point où il donne la liste des exemples qu'il estime valables. Nous en retrancherons toutefois deux qui ne sont pas d'une sûreté parfaite: celui d'une charte de Brioude, datée d'entre 999 et 1033, qui n'indique pas que les personnages nommés Oliverius et Rodlandus aient été frères, indication nécessaire pour écarter l'idée d'une rencontre fortuite; puis nous ne tiendrons pas compte du cas, signalé par Pio Rajna, d'une charte des Archives d'État de Milan qui n'a pu être retrouvée. Voici, dès lors, comment se présente notre liste; nous mettons à gauche les cas où le premier des deux noms est Olivier, à droite les cas où c'est l'inverse:

 

  Olivier-Roland                                                     Roland-Olivier

  Béziers 1091                                                      Molesme (Côte-d'Or) 1123

  Saint-Pé-de-Générès (Hautes-Pyrénées) 1096      Scafati (Naples) 1131

  Angers 1082-1106                                              Saintes 1137

  Dinan 1108                                                        San Cugat (Barcelone) 1145

 

  En outre trois exemples un peu tardifs pour présenter grand intérêt ici: un de Sant'Olcese (Gênes), de 1172: Oliverius et Rolandus; un de Mulazzano (Parme), de 1174: Rolandus et Ulivierus; un de Ferrare, de 1176, signalé par M. Aldo Rosellini: Orlando, Oliviero.

 

  Il est difficile d'attribuer ces rencontres aux jeux du hasard; difficile de n'y pas voir un écho de la légende de Roncevaux. Mais, sur la forme de cette légende, nos chartes sont muettes: était-ce une légende locale, racontée aux voyageurs par les clercs des sanctuaires de la route de Roncevaux, ou faut-il penser à un poème en langue vulgaire chanté par les jongleurs ? La seconde hypothèse n'a certes rien d'invraisemblable à une date où le français a déjà produit une Vie de saint Alexis et l'occitan une Chanson de sainte Foi. M. Maurice Delbouille n'hésite pas à l'adopter en s'appuyant, d'une part, sur Curtius qui voit dans l'opposition des caractères de Roland et d'Olivier "une habile mise en oeuvre du topos qui rapproche, pour les unir ou pour les opposer, les deux vertus majeures du vrai héros, fortitudo et sapientia"; et, d'autre part, sur un article de M. Léo Spitzer suggérant que le nom même d'Olivier aurait été choisi par le poète, sur la base de ce vieux topique, pour opposer la sagesse d'Olivier à la vaillance de Roland:

  1093 Rollant est proz et Oliver est sage.

 

  Cependant, M. Bezzola a fait remarquer très justement que le vers 1093 est tout autre chose que le topique fortitudo et sapientia qui unit les deux vertus dans une même personne; Turold le connaît et l'a employé:

  3691 E l'arcevesque, ki fut sages e proz.

  Au vers 1093, il dissocie les deux vertus et les répartit entre deux personnes; il est bien clair qu'il ne veut pas indiquer par là qu'Olivier manque de vaillance, il se hâte au contraire d'ajouter:

  Ambedui unt merveillus vasselage,

ce qui montre bien que le vers 1093 ne se rapporte qu'à la situation donnée: dans cette dispute Roland montre sa vaillance et Olivier sa sagesse. Rien ne nous permet d'enlever la paternité de cette scène à Turold.

 

  Quant au rapport entre le nom d'Olivier et l'olivier soi-disant symbole de sagesse, M. Menéndez Pidal a fait observer, avec pleine raison, que le texte du poème n'appuie en rien cette hypothèse; aux vers 72 et suivant, Turold fait de la branche d'olivier un symbole non de sagesse, mais de "pais e humilitet "; quant à Olivier, son épithète la plus fréquente est li proz: "li proz e li gentilz", v. 176; "li proz e li curteis", v. 576, 3755; "li proz e li vaillanz", v. 3186; mais jamais li sages. Bien plus, le texte même d'Alain de Lille sur lequel s'appuie M. Spitzer ne semble pas permettre les déductions qu'il en tire. Il s'agit d'un passage des Distinctiones dictionum theologicalium où Alain distingue trois sens symboliques du terme oliua: "Oliua" proprie. Dicitur sapientia diuina unde in Libro Sap.: "Quasi oliua speciosa". Dicitur iustus, unde Dauid: "Quasi oliua fructifera." Dicitur Ecclesia, unde Apostolus loquens ad gentilem populum ait: "Tu autem cum oleaster esses, insertus es in Mis, foetus es socius radicis", id est pinguedinis oliuae. M. Spitzer poursuit ainsi: "Un passage (Ps., U, 10) comme Ego autem, sicut oliua fructifera in domo Dei, speraui in misericordia Dei in aeternum, avec son identification de la sagesse (qui consiste à croire en Dieu) à un arbre fruitier domestique, est bien dans l'esprit biblique", etc. Comment n'a-t-il pas vu que ce verset est précisément celui qu'Alain a en vue dans son deuxième exemple, où il donne le sens allégorique de iustus et non pas de sapientia? Dans le premier, il ne s'agit pas de sapientia tout court, mais de sapientia diuina, ce qui n'est tout de même pas la même chose. Enfin il s'agit là de spéculations exégétiques, peut-être personnelles à Alain, et non d'un symbole connu, comme celui du rameau d'olivier que Turold connaît par Virgile {En., VII, 154 ; VIII, 116). Il n'y a rien à tirer de ce texte pour la légende de Roncevaux.

 

  Revenons à nos couples de frères. M. Delbouille se fonde sur leur large diffusion, dès le XIe siècle, pour repousser l'idée d'une légende locale: "Seul un poème en langue vulgaire a pu obtenir ce succès". C'est oublier que la route de Roncevaux a été une des plus fréquentées de ce temps. Nos chartes, sans doute, ne donnent pas les dates exactes des baptêmes, mais on peut dire, en gros, qu'ils coïncident avec la phase héroïque de la participation de la chevalerie française à la reconquête de l'Espagne, de la grande expédition de 1064 contre Barbastro à la bataille décisive de Cutanda, en 1120. C'est aussi l'époque où le pèlerinage de Compostelle prend son grand essor, attirant des foules de pèlerins, surtout de France. Il est permis de croire qu'il y a un lien entre ces faits et l'apparition à la même époque, de ces couples de frères. Des milliers de voyageurs, venant de toutes les régions de la France, ont pu entendre des récits de clercs à Blaye, à Bordeaux, à Belin, à Roncevaux et rapporter chez eux ces récits; la diffusion d'une légende locale n'aurait rien que de naturel  sur une route de cette importance. Ce n'est qu'une hypothèse, mais aussi plausible que celle d'un poème en langue vulgaire chanté par des jongleurs.

 

  Sur le contenu de la légende, toutefois, nos chartes nous donnent un renseignement, mais tout négatif: il devait être, au moins en ce qui concerne les personnages d'Olivier et de Roland, fort différent de celui de la Chanson. En effet, tandis que nos quatre premiers documents donnent l'ordre Olivier-Roland, les quatre suivants donnent l'ordre inverse, Roland-Olivier. Il est visible que vers 1100 il s'est produit un changement dans la mode onomastique: jusque là l'aîné, celui qui est nommé ou qui signe le premier, c'est Olivier; dorénavant, ce sera Roland; une seule exception certaine, celle de la charte de Sant'Olcese, de 1172. A moins d'invoquer encore les jeux du hasard, on en conclura qu'il s'est produit un fait nouveau dans l'histoire de la légende; or c'est aussi vers 1100 qu'apparaît la Chanson de Turold: on n'échappe pas à la conclusion que c'est elle qui a provoqué ce changement et que par conséquent Turold a dû modifier profondément le récit antérieur en faisant de Roland le protagoniste indiscuté et en reléguant Olivier au rang de brillant second. Le conflit des deux compagnons doit être tenu pour une création de Turold; la légende antérieure n'est pas sortie du topique fortitudo et sapientia et on ne saurait la reconstruire en partant de la Chanson.

 

  Par une chance heureuse, nous possédons depuis peu un document, positif celui-là, sur cette légende: la Nota Emilianense retrouvée par M. Dámaso Alonso et publiée par lui en 1953 avec une importante et minutieuse étude. C'est un bref résumé de la légende de Roncevaux dont voici le texte :

 

  In era dcccxui uenit carlus rex ad cesaragusta. In his diebus habuit duodecim neptis; unusquisque habebat tria milia equitum cum loricis suis ; nomina ex his rodlane, bertlane, oggero spata curta, ghigelmo alcorbitanas, olibero et episcopo domini torpini. Et unusquisque singulos menses seruiebat ad regem cum scolicis suis. Contigit ut regem cum suis ostis pausabit In cesaragusta; post aliquantulum temporis, suis dederunt consilium ut munera acciperet multa, ne a ffamis periret exercitum, sed ad propriam rediret. Quod factum est. Deinde placuit ad regem pro salutem hominum exercituum, ut rodlane belligerator fortis cum suis posterum ueniret. At ubi exercitum portum de sicera transiret, In rozaballes a gentibus sarrazenoram fuit rodlane occiso.

 

  Il s'agit d'une notice de seize lignes, remplissant un blanc dans la colonne de droite d'une page d'un manuscrit provenant de San Millán, en Rioja; le manuscrit est du Xe siècle, mais la notice y aurait été écrite, selon M. Alonso, vers les années 1065/70; cette date, ne reposant que sur l'étude de l'écriture, n'est pas absolument certaine; M. Menendez Pidal est porté à vieillir un peu le document, M. R.N. Walpole à le rajeunir; ce qui semble certain, c'est que l'auteur de cette notice ne connaissait pas la Chanson de Roland et que nous avons affaire à un état de la légende antérieur à Turold; l'existence de cette légende n'est plus une hypothèse, c'est un fait acquis. Le résumé qu'en donne la Nota est si bref qu'il ne nous renseigne que bien peu sur son contenu ; sur sa forme, nous en sommes réduits aux hypothèses. On peut en concevoir au moins trois: 1° la source de la notice serait un texte latin, en prose ou en vers; 2° un poème en langue vulgaire, français, occitan ou espagnol (un texte en prose vulgaire semble exclu à l'époque); 3° un récit oral que le moine de San Millân aurait pu entendre soit de la bouche des clercs de Roncevaux ou d'une autre étape de la route, s'il a lui-même passé les Pyrénées, soit d'un voyageur qui se serait arrêté à San Millán.

 

  La première hypothèse ne pourrait s'appuyer que sur la première phrase de la Nota; le moine de San Millán (ou sa source) a dû connaître un texte d'annales pour dater son récit. Mais, dans le récit lui-même, il n'y a pas trace d'influence annalistique. Le latin déficient de la Nota est bien loin de celui des annales carolingiennes et doit être le fait du moine, qui le truffe d'hispanismes caractéristiques: ainsi neptis est l'espagnol nietos latinisé; scolicis "vassaux" rappelle l'emploi de escuellas dans le Cantar de Mio Cid; ostis "armées" est l'espagnol huestes et pausabit "il campa", l'espagnol posa. C'est pourquoi il ne semble pas qu'il faille retenir l'idée, émise par M. F. Lecoy, que le moine combinerait des textes historiques avec un récit légendaire.

 

  La seconde hypothèse a été proposée, avec quelque réserve, par M. Alonso, qui se fonde essentiellement sur  la forme des noms propres et sur les deux épithètes "épiques" alcorbitanas et spata curta. Elle est vigoureusement défendue par M. Menendez Pidal, avec des arguments dont un seul serait vraiment péremptoire s'il fallait le retenir: la forme des deux noms Rodlane et Bertlane s'expliquerait par une particularité de la versification du vieil-espagnol, l'adjonction d'un -e paragogique à l'assonance, dans les vers "agudos", c'est-à-dire terminés par une syllabe accentuée. C'est ainsi que dans le fragment du Roncesvalles du XIIIe siècle, on lit Roldane aux vers 14, 25, 34 et 46. Si le moine de San Millân a préféré la forme à -e paragogique, ce serait "soit parce que les mots qui figurent à la rime se détachent plus et se fixent mieux dans la mémoire, soit parce qu'à une époque plus antique on aurait usé de telles formes aussi à l'intérieur du vers, en tant que formes préférées de la poésie" (La Chanson de Roland, p. 380). Hypothèse avec laquelle les faits attestés concordent mal: M. Menendez Pidal nous dit lui-même que si, dans les Infantes de Lara et dans le poème de Fernán Gonzalez on trouve la forme Almançore, Almozore avec le -e paragogique, même en dehors de l'assonance, par contre dans les chroniques latines des XIe et XIIe siècles "entre tant de variantes, il n'y en a pas une seule qui veuille orner le nom d'un e final" (ib., p. 381), et qu'il en va de même pour les chroniques espagnoles des siècles suivants. La Nota serait donc l'unique document en prose où ce phénomène se produirait. Sommes-nous obligés de l'admettre ou y aurait-il une autre explication possible de ces formes ? Ne pourrait-on pas y voir une latinisation erronée des formes vulgaires Rodlan, Bertran qu'aurait pu entendre le moine de San Millân ? Cela me paraît d'autant plus plausible que ce serait un hispanisme de plus à ajouter à ceux que nous avons relevés. En effet, c'est particulièrement en Espagne que la déclinaison des noms propres en -a, -ane a laissé des traces et elle était encore vivante au XIe siècle, à en juger par la liste des Oliba du cartulaire de San Cugat del Vallès que donne M. Aebischer; Oliba s'y trouve attesté jusqu'en 1116 comme premier nom, jusqu'en 1143 comme patronyme; Olibane, il est vrai, s'y relève pour la dernière fois comme premier nom en 1035 et comme patronyme en 1059; mais des formes comme Olibanum, en 1075, Olibano, en 1077, Olibani, en 1096 et, comme patronyme, en 1124, attestent la persistance de la forme vulgaire Olibane dont elles ne sont que la latinisation ramenée à une norme classique. M. Menéndez Pidal voudrait aussi expliquer le -* de Torpini comme une variante du -e paragogique, sous l'influence du -i- accentué. Mais cela n'explique pas la forme domini et on peut se demander s'il ne s'agirait pas encore une fois d'un hispanisme, à savoir d'une transposition de la tournure syntaxique: el buen de don Roldane (qui se lit dans le fragment du Roncesvalles, v. 34), el cano de mi padre (Yuçuf A 17, cité par R. Menéndez Pidal, Cantar de Mio Cid, II, 184, p. 381), encore que la nuance stylistique ne soit pas identique. L'argument n'est donc pas irrésistible et il est permis d'hésiter entre l'hypothèse d'une source poétique et celle d'un récit oral en prose.

 

  Cette troisième hypothèse mérite en effet d'être prise en considération. Comment, d'abord, expliquer la forme bizarre alcorbitanas ? I'ingénieuse explication de M. Alonso {op. cit., p. 20 et s.) qui repose sur l'idée d'une contamination entre al curb nés et al curt nés se heurte à la date de la Nota: à cette date, il est plus qu'improbable que le second surnom ait déjà existé. M. Menéndez Pidal, qui lit alcorbitunas suppose que corbitu est pour curuatu, comme subrogita (persona), dans le latin notarial, est pour subrogata (op. cit., p. 387). Il remarque, fort justement, que ni al-, ni -nas n'ont de sens en espagnol; mais on peut ajouter: ni en latin; un nominatif singulier *nas y est inexistant. I,e surnom latinisé est curbinaso qui se trouve, comme on sait, dans une fausse charte de Saint- Yrieix. De toute façon alcorbitanas ou alcorbitunas est une forme monstrueuse; le plus simple ne serait-il pas de supposer que le moine de San Millân l'a fabriquée lui-même sur le souvenir défaillant de la forme française ou occitane qu'il aurait entendue dans un récit oral, et mal retenue ?

 

  Il y a, ensuite, l'affirmation saugrenue que Charlemagne avait duodecim neptis. M. Alonso, suivi, sauf erreur, par tous ceux qui se sont occupés de ce texte, traduit "douze neveux". Cependant il est clair que neptis n'est que la latinisation de l'espagnol nieto, et il n'y a aucune raison de croire que nieto ait jamais signifié autre chose que "petit-fils". Il est probable que personne n'aurait songé à traduire neptis par "neveux" si Turold n'avait pas fait de Roland le neveu de Charlemagne; mais notre moine ne connaissait pas la Chanson de Roland. Au reste, l'absurdité n'est pas moins grande de faire de Turpin le neveu de Charlemagne que d'en faire le petit-fils. M. Menéndez Pidal tente d'expliquer cette absurdité par une série d'hypothèses qu'on peut juger fragiles: une chanson française aurait employé, pour désigner les douze pairs, le mot de primes; un adaptateur espagnol aurait compris primos, "cousins"; le moine de San Millan en aurait conclu qu'ils étaient tous neveux de Charlemagne. Sans insister sur la singularité de ces accidents, il suffit de remarquer qu'un substantif masculin prime n'existe pas en vieux-français, que cette forme n'apparaît, comme adjectif, que tardivement, que le vieil adjectif issu de primum est prim. Ici encore, ne serait-il pas plus simple et plus plausible de penser que notre moine a tout simplement mal compris le récit oral qu'il aurait entendu ? surtout si on suppose un voyageur qui l'aurait entendu à Roncevaux et rapporté à San Millân. Nous avons déjà rappelé l'importance que prend la route de Roncevaux au cours du XIe siècle. Que la légende de Roland soit parvenue jusqu'à San Millan, on ne saurait s'en étonner après avoir lu les pages que M. Menéndez Pidal a consacrées à la situation du monastère à cette époque (op. cit., p. 356 et ss.). Il nous rappelle, entre autres, qu'en 1074, le comte castillan de Lara et le roi de Navarre Sanche IV s'accordaient pour protéger les pèlerins qui se rendaient à San Millàn, et il ajoute: "Ces pèlerins étaient en partie les mêmes qui se rendaient à Saint- Jacques, car le camino frances, celui du grand pèlerinage international, passait par Nájera, à quelque 18 km.du monastère".

 

  Quant au contenu de la légende, la Nota, malgré sa brièveté, est instructive. Déjà les couples de frères "Olivier-Roland" du XIe siècle nous avaient donné à croire que cette légende différait beaucoup du récit de Turold. La Nota le confirme de façon éclatante. La place des noms de Rodlane et d'Olibero, séparés par trois autres noms, peut faire penser que le compagnonnage des deux héros était moins étroit que dans la Chanson; mais il faut avouer que l'indice est faible.

 

  Par contre, Turold ignore les personnages de Guillaume et de Bertrand; il ignore le service d'un mois accompli à tour de rôle par les douze. La Nota fait camper Charlemagne devant Saragosse, le début de la Chanson nous le montre assiégeant Cordres. La Nota nous dit que Charles se retire pour éviter que son armée ne meure de faim, trait inconcevable dans la Chanson. Enfin la Nota ignore la trahison de Ganelon; sans doute, nous avons affaire à un très bref résumé; mais, comme le remarque très justement M. Alonso (op. cit., p. 34), il suffisait de deux mots pour rappeler cette donnée essentielle de la Chanson. Or le moine disposait encore d'une ligne entière qu'il a laissée en blanc. Mais l'argument ex silentio n'est pas le seul; la Nota dit positivement: Deinde placuit ad regem pro salutem hominum exercituum, ut Rodlane belligerator fortis cum suis posterum ueniret. C'est le roi qui décide de placer Roland à l' arrière-garde pour le salut de l'armée; ces mots ne laissent guère de place à l'hypothèse que la légende résumée parle moine aurait connu la trahison de Ganelon; en tout cas, pas sous la forme que lui a donnée Turold.

 

  En résumé, les faits certains que nous enseigne la Nota sont: 1° qu'il existait une légende de Roncevaux avant la Chanson ; 2° que cette légende différait sur plusieurs points importants du récit de Turold. En outre, il y a des raisons de croire que la source de la Nota était probablement orale et en langue vulgaire; mais on peut hésiter entre l'idée d'un poème et celle d'un récit oral en prose.

 

                                                                  * * *

 

  Avec ces faits acquis, si modestes soient ils, nous sommes mieux armés pour interpréter deux textes de grande importance, mais qui sont postérieurs à la Chanson: la Chronique de Turpin et le Guide du pèlerin. Rappelons brièvement qu'ils font partie d'une grande compilation, le Livre de saint Jacques, dont ils forment respectivement la IVe et la Ve partie. Cette compilation est l'oeuvre d'un moine poitevin, Aimeri Picaud, qui l'attribue au pape Calixte II: celui-ci aurait parcouru le monde entier pour recueillir tous les documents concernant l'apôtre de Galice et son pèlerinage de Compostelle. La date en est discutée; Bédier la plaçait entre 1140 et 1150; A. Hâmel la rajeunissait jusque vers 1160/65. M. René Louis estime évident « que le travail du compilateur a été exécuté principalement entre 1135 et 1139". Mais les différents morceaux en sont de dates très diverses. Pour la rédaction originale du Guide, Élie Lambert a proposé la date de 1132 à 1135; mais en l'introduisant dans sa compilation, il est visible qu'Aimeri l'a remanié et interpolé. Nous n'en donnerons ici qu'un exemple: parlant des exactions des péagers de la Gascogne, il recommande qu'ils soient frappés d'excommunication, eux et les seigneurs qui les protègent, jusqu'à ce qu'ils aient fait pénitence; et il ajoute: Et quicumque prelatorum ex hoc, vel amore vel lucro, eis parcere voluerint, anathematis gladio percuciantur. Ces paroles ne sont évidemment pas celles d'un obscur auteur de guide, mais celles du pape Calixte II, c'est-à-dire d'Aimeri Picaud qui les met dans sa bouche.

 

  La Chronique de Turpin est elle-même une compilation qu'Aimeri met sous le nom de Turpin, l'archevêque de Reims contemporain de Charlemagne. C'est le récit fabuleux de trois expéditions de Charlemagne en Espagne dont la rédaction, sans doute, appartient à Aimeri, mais qui repose sur des légendes plus anciennes. La composition en a été caractérisée ainsi par Élie Lambert: "Trois morceaux, au début, au milieu et à la fin de la Chronique, justifient l'idée de J. Bédier sur une étroite connexion entre cette partie du Livre de Saint-Jacques et les quatre autres. Mais entre eux l'auteur du Pseudo-Turpin a inséré symétriquement deux autres séries de chapitres formant deux véritables gestes particulières, où l'utilisation d'oeuvres plus anciennes est visible, et qui n'ont au contraire à peu près aucun rapport avec la dévotion à l'apôtre de Galice". La seconde de ces "gestes" est le récit de la légende de Roncevaux, au chapitre XXI du Codex Calixtinus (les autres manuscrits le distribuent en plusieurs chapitres), que Lambert qualifie, non sans raison, de "véritable poème épique en prose, et souvent d'une réelle beauté" {op. cit., p. 372).

 

  De son côté, le Guide donne à deux reprises de brefs renseignements sur la légende de Roncevaux. Le style précis de ces passages, et surtout le fait qu'ils contredisent sur quelques points les données de la Chronique ne permettent pas d'y reconnaître la main d'Aimeri. En voici un exemple instructif: tandis que le Guide, p. 72, donne à Charlemagne douze pugnatores, la Chronique, au chapitre IX, en énumère trente-trois; or, dans ce même chapitre (p. 127) se lit cette phrase curieuse: Ut enim Dominus noster Ihesus Christus una cum duodecim apostolis et discipulis suis mundum adquisiuit, sic Karolus rex Galliorum et imperator Romanorum cum his pugnatoribus Yspaniam adquisiuit ad decus nominis Dei. Le nombre de douze est bien le nombre original, comme l'attestent la Nota Emilianense et la Chanson de Roland; Aimeri l'a augmenté dans la Chronique, mais l'a laissé sans retouche dans le Guide. La plupart du temps, cependant, le Guide et la Chronique s'accordent si exactement et, à plusieurs reprises, en contradiction avec la Chanson, qu'il est évident que leur source est la même.

 

  Ces deux textes sont postérieurs d'un demi-siècle environ à la Chanson. Aussi a-t-on souvent considéré celle-ci comme leur source unique. Pourtant, le récit qu'ils donnent diffère profondément de celui de la Chanson, et puisque nous savons maintenant qu'il a existé des traditions légendaires antérieures à la Chanson et fort différentes d'elle, il convient d'examiner nos textes de plus près.

 

  Dès le début du chapitre XXI de la Chronique, la divergence est éclatante; Charlemagne a conquis toute l'Espagne et s'en retourne en France: Postquam Karolus magnus, imperator famosissimus, totam Yspaniam diebus illis ad Domini et apostoli eius sancti Jacobi decus adquisiuit, rediens ab Yspania Pampiloniam cum suis exercitibus hospitatus est. Faut-il croire qu'Aimeri a remanié le récit pour l'harmoniser avec la fin du chapitre XVIII, où Charles, après avoir vaincu Autumajor près de Cordoue, distribue à ses fidèles les terres d'Espagne : Terram Nauarrorum et Basclorum Brittannis, et terram Castellanorum Francis, et terram Nagerae et Caesaraugustae Graecis et Apulis qui in nostro exercitu erant, etc. Cependant, au chapitre XXI ce ne sont plus les Grecs ni les Apuliens qui gouvernent Saragosse, mais deux frères, Marsile et Baligant: Et erant tunc temporis commorantes aput Caesaraugustam duo reges Sarraceni, Marsirus scilicet et Beliguandus, frater eius ab admirando Babilonis de Perside missi, qui Karoli imperiis subiacebant. Sans chercher une harmonisation illusoire, il y a lieu de penser qu'au chapitre XXI Aimeri suit une autre source qu'à la fin du chapitre XVIII. Serait ce la Chanson de Roland? Malgré la différence profonde des deux récits, beaucoup de savants l'ont cru. M. Jules Horrent tente ainsi de justifier cette croyance: "Notre chroniqueur a une expression curieuse: Marsile et Baligant sont, selon lui, les délégués en Espagne de l'amiral de Babylone de Perse, qui apparaît comme une sorte de suzerain suprême de la païennie. Dans la Chanson de Roland..., c'est précisément Baligant qui joue ce rôle éminent, qui porte ce titre souverain. Il n'est pas impossible que l'antécédent ait ressemblé à la Chanson de Roland sur ce point. La proximité même des noms de Baligant et de l'Amiral dans le texte latin (p. 179), appuyée par certaines ressouvenances obscures du récit rolandien, nous engage à adopter cette solution". Mais si, comme le dit encore M. Horrent, Aimeri "n'a pas voulu laisser se perdre le nom du chef païen", pourquoi n'aurait-il pas simplement laissé son nom à l'amiral de Babylone et son trône entier à Marsile ? Quant à l'explication de Tavernier, selon laquelle le pseudo-Turpin aurait supprimé l'épisode de Baligant par scrupule d'historien, c'est oublier que la conception de l'histoire d'Aimeri et de ses contemporains n'était pas tout à fait la nôtre. Au début du chapitre XVII on lit : Statim nunciatum est Karolo quod apud Nager am gigas quidam nomine Ferracutus de genere Goliath aduenerat de horis Syriae, quem cum XX milibus Turcorum Babilonis Admirandus ad debellandum Karolum regem miserai. On peut se demander en quoi l'expédition du Baligant de la Chanson aurait été plus invraisemblable pour les lecteurs de la Chronique que celle du Syrien Ferragu, de la race de Goliath, avec ses vingt mille Turcs. Par contre, sachant qu'une légende a existé avant la Chanson et que Turold l'a profondément modifiée dans son poème, n'est il pas plus vraisemblable que ce soit le poète qui ait inventé l'expédition de l'amiral de Babylone; qu'avec son sens des convenances poétiques il ait supprimé l'inutile et encombrant frère de Marsile et ait utilisé son nom pour l'amiral ? Quoi qu'il en soit, le fait certain est que le récit de la Chronique diffère foncièrement de celui de la Chanson et que personne n'a expliqué de façon plausible cette divergence en supposant que la Chanson serait la source unique de la Chronique.

 

  Ce qui suit est curieux aussi: Charles a oublié de faire baptiser les deux frères avant de leur laisser le gouvernement de Saragosse, comme il l'avait fait à Cordoue pour Autumajor (p. 169: reddidit imperatori nostro urbem, tali scilicet pacto ut baptismum subiret, imperiisque Karoli subiaceret et urbem de illo amplius teneret). Dans notre passage, ce n'est qu'une fois arrivé à Pampelune que le roi s'aperçoit de son oubli et envoie Ganelon le réparer: Quibus Karolus per Ganalonum mandauit ut baptismum subirent, aut tributum ei mitterent. Les Sarrasins lui envoient un magnifique présent d'or et d'argent, mais aussi de "vin pur très doux", et de plus mille Sarracenas formosas ad faciendum stuprum; Ganelon conclut avec eux le pacte de trahison et en reçoit le prix. Ce passage rappelle de près la Chanson, sauf toutefois le vin doux et les belles Sarrasines. Puis Ganelon revient auprès de Charles dicens quod Marsirus uellet effici christianus et praeparabat iter suum ut ueniret ad Karolum in Galliam et ibi baptismum acciperet et totam terram yspanicam amplius de illo teneret.

 

  Ici, notre texte non seulement rappelle celui de la Chanson, mais il présente avec elle des coïncidences verbales telles qu'on doit en conclure à un emprunt direct; comparer

  Rol. 155   La vuldrat il chrestiens devenir

                 et uellet effici christianus;

         694   Qu'il vos sivrat en France le regnet

                  et praeparabat iter suum ut ueniret ad Karolum in Galliam;

         695   Si recevrat la lei que vos tenez

                 et et ibi baptismum acciperet;

         697   De vos tendrat Espaigne le regnet

                 et totatn terrant yspanicam amplius de illo teneret.

 

  Cet étroit rapport entre les deux textes surprend après la profonde divergence du début. Nous remarquons en outre que la Chronique emploie ici des expressions identiques à celles que nous venons de lire dans l'épisode d'Autumajor: ut baptismum subir et, imperiisque Karoli subiaceret et urbem de illo amplius teneret. Ces coïncidences d'expression permettent de croire que dans les deux cas nous avons affaire au style d'Aimeri, et un soupçon nous vient: ne serait ce pas lui qui aurait introduit cette curieuse ambassade de Ganelon, d'après la Chanson de Roland, dans un récit fort différent que lui fournissait sa source principale ? La suite ne fait que fortifier ce soupçon: les grands chefs n'acceptent que le vin, mais les chevaliers de rang inférieur acceptent aussi les femmes, et c'est là, pour la Chronique, la véritable cause du désastre: Sed quia praecedentibus noctibus uino sarracenico ebrii quidam cum mulieribus paganis ... fornicati sunt mortemincurrerunt. La trahison de Ganelon est inutile et, si on la supprime, le texte restant forme un récit parfaitement cohérent.

 

  Nous ne pouvons pas ici étudier en détail la vingtaine de pages que comporte le récit dans l'édition Meredith Jones. Il demeure jusqu'au bout profondément différent de celui de la Chanson, avec cependant quelques traits qui lui sont manifestement empruntés, surtout en ce qui concerne Ganelon. Mais je voudrais encore examiner un passage curieux et qui me paraît instructif. Après le récit de la bataille, l'auteur nous dit: Ibi interficiuntur omnes pugnatores praeter Rotolandum et Balduinum et Turpinum et Tedricum et Ganalonum. Balduinus et Tedricus dispersi per nemora tune latuere et postea euaserunt. Tune Sarraceni una leuga rétro redierunt. Il y a là plusieurs traits qui étonnent. L'auteur vient de dire que Turpin et Ganelon passent les ports de Cize avec Charlemagne; il est donc exact qu'ils n'ont pas été tués à Roncevaux, mais il est étrange qu'Aimeri ait mêlé leurs noms à ceux des véritables rescapés du massacre. L'expression dispersi per nemora se rapportant aux deux seuls Baudouin et Thierri est également bizarre; et que devient Roland ? On ne sait, et ce silence est d'autant plus curieux qu'un peu plus loin (p. 185) nous lisons: cum rediret Rotolandus solus causa explorandi aduersus paganos et adhuc ab eis longe distaret, inuenit quendam Sarracenum atrum, de bello fessum, in nemore latentem. Roland s'est donc aussi enfui et caché dans les bois, comme les autres; pourquoi plus haut Aimeri ne le disait-il pas ? Ne serait-ce pas qu'il a remanié sa source, parce qu'après la Chanson on ne pouvait plus montrer Roland se cachant dans les bois par crainte des Sarrasins ?

 

  D'autre part, j'ai pu relever, dans le récit de la Chronique, des hexamètres dactyliques, ou des fragments d'hexamètres, à peine déformés et en trop grand nombre pour qu'on puisse, me semble-t-il, y voir un simple hasard. Je n'en cite que quelques-uns, à titre d'exemples.

- P. 213:       Félix urbs pinguissima Blauii, quae tanto hospite decoratur, dont on tire sans peine, par simple changement de l'ordre des mots:

                   Félix urbs Blauii pinguissima, hospite tanto

                   Quae decoratur.

  Ce passage se rapporte à la sépulture de Roland; dans un passage parallèle, se rapportant à celle d'Olivier et de ses compagnons, il faut en outre changer un mot et suppléer un o exclamatif;

- P. 215:     et alii multi. Félix uilla macilenta Belini quae tantis heroibus hospitatur, soit:

                 Multi alii. Félix uilla <o> macilenta Belini

                 Quae colitur tantis heroibus.

- P. 205 :    O brachium dextrum corporis met, barba obtima.

  Soit, en faisant de met un monosyllabe, par synérèse:

                 O brachium dextrum mei corporis, obtima barba.

- P. 209 :   Tunc iurauit rex per regem omnipotentem,

  où une transposition facile de mots donne:

                Tunc iurauit per regem rex omnipotentem.

  Or notre passage renferme, lui aussi, une fin d'hexamètre et un hexamètre complet, laissés tels quels par Aimeri:

                ... praeter Rotolandum

                Et Balduinum et Turpinum et Tedricum et Ganalonum,

puis, par simple transposition de mots, deux hexamètres au premier desquels manque le premier pied:

              - super nemora dispersi tune latuere;

              Tunc Sarraceni rétro leuga una redierunt.

 

  Si nous suppléons au premier pied ipsi ou illi et à moins d'invoquer les jeux du hasard, il faudrait admettre que la source de la Chronique, loin de faire de Ganelon un traître, en faisait un des combattants de Roncevaux; c'est dire que cette source serait antérieure à la Chanson; Aimeri, ici encore, l'aurait remaniée pour l'accommoder au goût du jour. Toutefois, comme plusieurs savants ont contesté ces conclusions, nous ne les avançons ici qu'à titre d'hypothèse de travail.

 

  Le Guide du pèlerin, pour sa part, ne nomme pas Ganelon. Ce n'est qu'un bref résumé de la légende, sans doute, mais on peut faire à son sujet la même remarque que pour la Nota Emilianense: deux mots auraient suffi; et si sa source était la Chanson de Roland on attendrait ces deux mots. Il ne connaît pas davantage la parenté de Roland et de Charlemagne; p. 78: cum esset genere nobilis, cornes scilicet Karoli magni régis, de numéro Xllcim pugnatorum. Par contre il s'accorde avec la Chronique pour donner un récit qui tient beaucoup plus du genre hagiographique que du genre épique. Le Guide (p. 78) parle du corpus beati Rotolandi martiris; à propos de la sépulture d'Olivier et de ses compagnons, il dit (p. 80): visitanda sunt corpora sanctorum martirum; la Chronique intitule le chapitre XXI: De bello Runciaeuallis et de passione Rotolandi ceterorumque pugnatorum. Dans les deux textes, la mort de Roland est celle d'un martyr; voici le récit du Guide (p. 78), plus concis que celui de la Chronique (qui, visiblement, a été largement amplifié par Aimeri):

 

  Postquam uero Rotolandus multa bella regum et gentilium deuicit, famé, frigore, caloribusque nimiis fatigatus, alapis immanissimis et uerberibus crebris pro diuini numinis amore cesus, sagittisque lanceis uulneratus, tandem siti fertur in praefata ualle Xristi martir preciosus obisse. Le martyre d'Olivier, tel que le raconte la Chronique (p. 207), est plus émouvant encore: Oliuerum namque ab hoc luce in meliore migratum, iacentem super solum terrae euersum, in effigie crucis extensum, quattuor palis in terra fixis cum quattuor retortis fortiter nexum et a collo usque ad ungues pedum et manuum cultellis acutissimis excoriatum, iaculisque sagittis, lanceisque spatis perforatum, magnisque ictibus baculorum attritum inuenerunt. Ici encore des hexamètres sont faciles à restituer:

  Oliuerum namque ab hac luce in meliore

  Migratum, terram super euersum<que> iacentem

  In crucis effigie extensum, etc.

 

  On est en droit de se demander si ce ne serait pas là l'histoire qu'ont entendu raconter les pères qui, au xie siècle, ont baptisé l'aîné de leurs fils Olivier et le cadet Roland.

 

  Il faut encore relever deux contradictions entre le récit de nos textes latins et celui du Roland. 1° Le Guide et la Chronique ne parlent que d'un rocher, fendu par le milieu de trois coups d'épée, et s'accordent à le situer tout au nord de la plaine de Roncevaux, près de l'emplacement du monastère actuel. Turold parle de quatre "perrons" qu'il situe sur un "tertre" à l'extrémité sud de la plaine. Bédier a donné de bonnes raisons de croire que c'est le poète qui a transformé la scène. 2° Tandis que Turold fait enterrer à Saint-Romain de Blaye Roland, Olivier et Turpin, le Guide, comme la Chronique, n'y place que le tombeau de Roland; c'est sous un tumulus, près du modeste prieuré de Belin, que repose Olivier avec plusieurs de ses compagnons. Le Guide est un document de premier ordre, composé par un homme qui a fait le voyage de Compostelle et s'est renseigné sur place. On n'a aucune raison de récuser son affirmation: vers 1132 les pèlerins visitaient la tombe d'Olivier à Belin. Pour voir dans la Chanson la source unique du Guide et de la Chronique, il faudrait supposer qu'une tombe d'Olivier a été "inventée" à Saint- Romain, sous l'influence de la Chanson de Roland, puis que le corps saint a été transporté à Belin, tout cela dans l'espace d'une génération, entre 1100 environ et 1132 environ; mais nos textes sont muets sur cette translation de reliques, bien que la Chronique, à propos du cor fêlé de Roland, s'indigne de sa présence à Saint-Seurin de Bordeaux, prétendant qu'à l'origine il avait été déposé à Saint-Romain de Blaye (p. 213). Ce n'est qu'à la fin du XII° siècle, ou même plus tard, qu'on montrera à Blaye un tombeau d'Olivier, mais entre 1100 et 1132 rien ne nous permet de supposer qu'on l'ait fait. Dès lors, il y a lieu de croire que les trois tombes de Blaye sont une invention de Turold, qui n'a pas voulu séparer ses trois héros dans la mort. Il dit, à propos du cor fêlé, - qu'il place à Bordeaux, d'accord avec le Guide, - v. 3687:

  Li pèlerin le veient ki la vunt.

Il ne le dit pas à propos des trois tombes où il contredit le Guide.

 

  On voit qu'à vouloir faire de la Chanson l'unique source de nos deux textes latins, on se heurte à bien des difficultés. L'idée que les clercs, de Blaye à Roncevaux, ont pu conserver la vieille légende encore une génération après la parution de la Chanson me paraît bien naturelle. Les plus âgés d'entre eux avaient connu cette vieille légende avant d'entendre parler de la Chanson, ils devaient la considérer comme la seule authentique et repousser les innovations de Turold. C'est là ce que paraît attester le Guide. Dans la Chronique, par contre, Aimeri a déjà introduit quelques traits nouveaux, en particulier la trahison de Ganelon; mais, pour le fond, il reste fidèle à la vieille légende. Telle est l'interprétation des faits qui me paraît la plus probable. Les faits sont que, quelque trente ou quarante ans avant la Chanson, est attestée une légende différente d'elle; que quelque trente ou quarante ans après la Chanson est également attestée une légende différente d'elle; ces deux formes de la légende ne coïncident pas en tout point, mais elles s'accordent pour ignorer et le conflit de Ganelon et de Roland, et le conflit de Roland et d'Olivier, les deux pièces maîtresses du poème de Turold.

 

  Jusqu'ici, nous sommes restés en deçà de la date de 1050; au-delà, à en croire Bédier, on ne rencontrerait plus que le silence des siècles. Mais nombre de savants éminents ne l'en ont pas cru et ont cherché des documents sur lesquels pourrait se fonder l'hypothèse d'une Chanson de Roland antérieure à cette date.

 

  Examinons d'abord un texte auquel l'autorité de Ferdinand Lot a fait un sort que par lui-même il ne méritait pas. Il s'agit d'un passage de la chronique d'Adémar de Chabannes, écrite entre 1028 et 1031: Tenuitque domnus Carolus, Deo largiente, in potestate sua omnem terram de monte Gargano usque in Cordubam, ciuitatem Hispaniae. Et voici le commentaire de l'illustre historien: "On dirait qu'il a en tête les vers 70-71 du Roland:

  Seignurs baruns, a Carlemagnes irez,

  II est al siège a Cordre la citet.

Rêverie ! Peut-être. Je demande pourtant qu'on m'indique la source écrite où Adémar a puisé son assertion".

 

  Dépouillé de sa rhétorique subtile, ce raisonnement n'est qu'une belle pétition de principe; il suppose, en effet, qu'on substitue mentalement à la Chanson de 1100 une chanson antérieure à Adémar, à laquelle on attribue gratuitement les vers 70 et 71 de celle de Turold. Sinon il faudrait renverser le sens de l'emprunt. Il est clair que l'absence d'une source écrite n'a aucun caractère de preuve, comme l'a déjà dit Edmond Faral. Le rapprochement des deux textes est du reste forcé: celui de Turold parle d'un siège et d'une prise de Cordre, sans parler de limite; bien plus, après la prise de Cordre, il raconte encore celle de Saragosse: de ce texte on ne saurait tirer l'idée que Cordre serait la limite de l'Empire de Charlemagne. Le texte d'Adémar parle de limite sans parler d'un siège ni d'une prise de Cordoue; l'expression usque in Cordubam ne précise pas si c'est inclusivement ou exclusivement. D'où Adémar a-t-il tiré ces deux indications de limite ? Vraisemblablement de passages des Annales royales comme les suivants: duasque legationes de diuersis partibus, unam de Constantinopoli, alteram de Corduba, pacis faciendae causa aduentare narrantur ... Imper ator ... memoratas legationes audiuit, pacemque cum Niceforo imper atore et cum Abulaz rege Hispaniae fecit, et : Pax cum Abulaz rege Sarracenorum facta, item cum duce Beneuentanorum Grimoaldo. Il voit que l'Empire de Charlemagne s'étend entre l'Empire byzantin et celui des califes de Cordoue. Le duché de Bénévent lui suggère le mont Gargan, célèbre par son pèlerinage; et l'Espagne lui suggère Cordoue, dont il ne sait probablement pas la situation exacte. Ce n'est pas dans la Chanson de Roland qu'Adémar s'est formé son idée de l'étendue de l'Empire de Charlemagne, mais dans les annales carolingiennes.

 

  Nous avons, de la fin du Xe siècle, une Vie de saint Léger en français dont la source est la Vita sancti Leodegarii du moine Ursinus, contemporain des événements. La Vie raconte comment le maire du palais Ébroïn a fait mutiler le saint en lui coupant la langue et les lèvres, puis elle continue ainsi:

  175 Guenes oth num cui* 1 comandat;

         La jus en cartres l'en menat

         Et en Fescant, in ciel monstier,

         Illo resclusdrent sanct Lethgier.

 

  Ursinus nomme ce personnage Waningus. On a supposé qu'il s'agissait d'un geôlier et que l'auteur de la Vie lui aurait à dessein donné un nom traditionnel de traître, donc que la légende de la trahison de Ganelon était déjà connue au Xe siècle. M. René Louis donne l'hypothèse comme un fait acquis: "On sait que le Saint Léger du Xe siècle nomme Guenes, au vers 175, un geôlier que la Passio Leodegarii appelle Waningus, le gardien de prison étant un type courant de félon". Les quatre vers cités sont tout ce que la Vie nous dit du personnage. D'où a-t-on tiré l'idée qu'il s'agirait d'un geôlier ? Probablement du mot cartres; mais c'est une correction de G. Paris; le manuscrit porte castres et la correction ne s'impose pas; le latin castrum, s'il a disparu du français littéraire, a laissé des traces dans les dialectes; ainsi à Nice kast, dans l'Aveyron castre signifient "petit parc dans une étable où l'on enferme les veaux, les agneaux"; les nombreux dérivés indiquent pour castre le sens ancien d'  "espace rectangulaire fermé par une clôture, murs ou palissades". Le pluriel "castres" se comprendrait aisément pour un objet formé de quatre parties. L'auteur de la Vie a pu l'employer pour désigner l'enceinte d'un couvent. Mais, même en adoptant la correction, ce qui est sûr c'est que le récit subséquent ne nous montre pas saint Léger enfermé dans une geôle, mais circulant librement à l'intérieur du couvent. Un miracle lui ayant rendu l'usage de la parole,

  Donc près Lethgiers a preïer

  Poble ben fist credre in Deu.

 

  Par poble, il faut entendre les moines du couvent; le mot est déjà dans la source: magnum doctrinae suae semen ostendit in populo, qui nous dit en outre que saint Léger était libre aussi de pénétrer chez les moniales: quandocumque inter uirgines accéder et..., et qu'il passait presque tout son temps à l'église: Nam diebus et noctibus in Dei cultu peruigilans astabat ut ... uix aliquando ab ecclesia procéder et (p. 489). Rien dans sa source ne pouvait faire croire à l'auteur de la Vie française que Waningus eût été geôlier; bien au contraire, d'une phrase comme celle-ci: Tunc quemdam accersiuit  uirum nomine Waningum. Tu accipe, inquit, Leodegarium, quem aliquando uidisti tam uirum superbum et constitue sub tuta custodia eum, il résulte que Waningus était un officier de la cour qui avait pu voir autrefois saint Léger au faîte de sa puissance, quand il était le premier conseiller du roi Childéric. On lit plus loin: Tunc acceptum ad suum perduxit caenobium, qui uoeatur Fiscamnus, ce qui indique que Waningus était fondateur ou propriétaire du monastère de Fécamp. Effectivement, c'est ce que nous apprend la Vita sancti Wandregisili; Waningus était un ami de saint Wandrille, qu'il avait aidé à construire l'abbaye de Fontenelle: Adiutor praeterea huius operis et cooperator insignis Waningus, uir illustris, extiterat ... Erat enim isdem Waningus ditissimus qui multimoda coenobiorum habitacula in propriis possessionibus construxit: ex quibus unum est quod uocatur Fiscamnum.

 

  La Vie française nomme un second personnage à qui, plus tard, saint Léger est également confié:

  194 Si" recomanda Laudebert

        et qui l'emmène chez lui:

  197 Ciel Laudebert fura buons om

        Et sanct Lethgier duis a son dom.

 

  Ce personnage n'est pas un "bon geôlier", c'est un comte palatin, à ce que nous dit la Vita sancti Leodegarii anonyme, due à un moine d'Autun, contemporain des événements: Rodoberto cuidam uiro qui tunc cornes erat palatii. On aurait pu s'en douter: ce n'est pas, généralement, un geôlier qui mène à son lieu d'emprisonnement un personnage aussi considérable que l'évêque d'Autun, c'est un officier du roi, et le seul fait qu'Ursinus donne leurs noms indique que Waningus et Chrodobertus étaient des personnages importants. L'auteur de la Vie française n'a pu s'y tromper; il a simplement substitué à un nom disparu de l'usage un nom qui lui était familier, à moins qu'il ne s'agisse d'une bévue de copiste.

 

  Mais pourquoi penser que le nom de Ganelon aurait été, au Xe siècle, synonyme de "félon" ? C'est que, comme dit Bédier, "de nombreux critiques depuis Leibnitz ont identifié le Ganelon de la Chanson de Roland à Wanilo, archevêque de Sens, que Charles le Chauve accusa en 859 de l'avoir trahi pour de l'argent au profit de Louis le Germanique. L'identification est-elle juste ? Plusieurs l'ont contestée". Elle est contestable en effet; M. Menéndez Pidal objecte très justement que "comme cette même année 859 l'archevêque se réconcilia avec le roi, il ne semble pas qu'il y ait une raison suffisante pour que ce nom fût demeuré comme un nom exécrable". De son côté, M. René Louis nous dit: "Aucun texte latin, entre 858 et le XIIe siècle, ne fournit, à notre connaissance, un seul exemple de Wenilo comme substitut de Judas". Conclusion: le Guenes de la Vie de saint Léger n'a rien à voir ni avec le Ganelon de Turold, ni avec l'archevêque de Sens. L'identification proposée par Leibnitz est dénuée de toute vraisemblance.

 

  Turold raconte qu'au soir de la bataille de Roncevaux, comme Charlemagne se disposait à pour suivre les débris de l'armée sarrasine en fuite, Dieu renouvela pour lui le miracle de Josué: le soleil s'arrêta jusqu'à ce que tous ses ennemis eussent été anéantis, noyés dans les eaux de l'Èbre. De leur côté, les Annales d'Aniane attribuent à Charlemagne une grande victoire sur les Sarrasins, près de Saragosse, où le soleil aurait reculé de la neuvième à la deuxième heure du jour. Tenons-nous là la preuve de l'existence d'antiques chants populaires ? Les Annales d'Aniane vont jusqu'en 840; mais le manuscrit ne date que de la fin du XIe ou du début du xne siècle. Le texte suit presque mot à mot celui de la Chronique de Moissac, jusqu'en 818, à ceci près qu'il y ajoute un certain nombre d'interpolations, dont le passage qui nous occupe. Voici les deux textes:

- Chronique de Moissac : Et inde perrexit usque ad Caesaraugustam. Et dum in Mis partibus moraretur, Saxones, perfida gens, mentientes fidem egressi sunt de finibus suis, uenere usque ad Rhenurn fluuium.

- Annotes d'Aniane : Et inde perrexit usque César Augustam. Et dum in Mis partibus moraretur, commissum est bellum fortissimum die Dominica, et ceciderunt Sarraceni multa milia, et de hora nona factus est sol hora secunda. Et iterum Saxones, perfida gens mentiens fidem, egressi de finibus suis, uenerunt usque ad Rhenum fluuium.

 

  Ce récit est assez différent de celui du Roland. Il s'agit ici d'une grande bataille près de Saragosse et non d'une noyade de fuyards dans l'Èbre; elle se place avant le récit de la défaite de Roncevaux que l'annaliste d'Aniane, ne le trouvant pas dans la Chronique de Moissac, a emprunté à la Vita Karoli d'Éginhard et interpolé quelques lignes plus bas. Il n'en reste pas moins probable qu'il s'agit d'une même légende diversement arrangée. Mais de quand date cette légende ? A priori, les interpolations ont pu se produire à n'importe quelle date entre 840 et le début du XIIe siècle; elles peuvent être le fait du rédacteur du manuscrit conservé aussi bien que d'un quelconque de ses prédécesseurs. La suite du texte présente encore d'autres retouches qui, par substitution de noms espagnols à des noms germaniques, attribuent à Charlemagne deux nouvelles expéditions en Espagne. L'une d'elle se lit ainsi: Et in alio anno perrexit iterum Carolus rex cum exercitu (om. Chr. M.) in Spania (Saxonia Chr. M.) et uenit usque ad ciuitatem Medinaceli (fluuium Visara Chr. M.). S'appuyant sur ce passage, M. Menéndez Pidal propose de dater notre texte des environs de 946, date à laquelle la place forte de Médinacéli fut reconstruite par le calife de Cordoue. Il est cependant peu probable que le nom de Médinacéli ait fait beaucoup de bruit en France au milieu du Xe siècle; depuis Charles le Chauve, la politique française se détourne pour près de deux cents ans de l'Espagne, ayant assez à faire à tenir tête aux envahisseurs normands, et déchirée par les disputes dynastiques intérieures. Par contre, dans la seconde moitié du xie, en pleine guerre de la reconquête, on a dû entendre parler en France de la prise de Médinacéli par Alfonse VI de Castille, en 1083, puis, peu après, de sa perte. La Chronique de Turpin encore en connaît le nom: Medinacelim, id est urbs excelsa (p. 97).

 

  Un peu plus loin, l'annaliste d'Aniane poursuit en ces termes: Et in sequenti anno, congregans exercitum magnum, ingressus est in Spania super Nauarros (Saxonia Chr. M.) et peruenit usque ad flumen Gaalz (magnum Herlba Chr. M.) et ipsi Nauarri (Saxones Chr. M.) tradiderunt se Mi omnes et accepit obsides tam ingenuos quam et lidos. Et diuisit ipsam patriam inter episcopos, presbyteros et abbates ut in ea baptizarent et praedicarent. Nous surprenons là un clerc adultérant un texte pour lui faire attribuer à Charlemagne la rechristianisation de l'Espagne: c'est déjà la conception qu'on retrouve dans la Chronique de Turpin, dont une phrase comme celle-ci: Tunc constitua per ciuitates antistites et presbyteros (p. 169), rappelle de près notre texte, et qui elle aussi connaît trois expéditions de Charlemagne en Espagne. Ou bien l'annaliste suit une légende déjà constituée, ou bien il contribue à la constituer. Or c'est dans la seconde moitié du XIe siècle que nous avons vu affleurer les légendes sur l'expédition de Charlemagne en Espagne; il est probable que l'auteur de ces adultérations n'est autre que le scribe du manuscrit. Pour le miracle du soleil, par contre, il a chance d'être un peu plus ancien; on le lit, en effet, dans les mêmes termes, dans une continuation du Chronicon Isidorianum que Waitz date de 1017. C'est la date qui se lit à la fin d'une liste de rois qui termine la compilation et qui va jusqu'à Robert le Pieux: Rotbertus, eius filius, ann. 21. Fuit ergo ab origine mundi ann. 6298 et àb incarnatione domini nostri Jhesu Christi an. mille ij. Toutefois, comme il s'agit d'une compilation, cette date ne vaut, en toute rigueur, que pour la liste de rois. Pour la rédaction de la compilation elle n'est qu'un terminus a quo. Le manuscrit est daté par Waitz du XIe siècle sans autre précision. Quoi qu'il en soit, on ne saurait s'appuyer sur ce texte pour affirmer l'existence d'une Chanson de Roland ou de chants héroïques au début du Xe siècle.

 

  Les premières Annales de Metz, qui vont jusqu'en 805, ont été, par la suite, remaniées et prolongées jusqu'en 903. Dans le récit de l'expédition de Charlemagne en Espagne, le remanieur a ajouté une phrase qui n'a rien d'historique et qui prétend que, Charles ayant investi Saragosse, les Sarrasins épouvantés lui ont livré des otages cum immenso pondere auri. M. Menéndez Pidal rapproche ces mots des munera multa de la Nota Emilianense et des trésors d'or et d'argent que Marsile offre à Charlemagne dans le Roland. Il y voit la preuve d'une tradition épique remontant à la fin du IXe siècle. Mais, si on replace ces mots dans leur contexte, une autre interprétation semble possible.

  Les premières Annales de Metz donnent le récit suivant:

  Rex Carolus motus predbus, immo querelis Christianorum qui erant in Hispania sub iugo seuissimoram Sarracenorum, exercitum in Hispaniam duxit ; ipse scilicet cum manu ualida per Aquitaniam pergens, iuga Pirenei montis transcendens, ad Pampilonam urbem peruenit. Pars autem non modica exercitus de Austria, Burgundia, Bauaria seu Prouinda et Langobardia per Septimaniam profidscentes ad Barcinonam duitatem peruenerant. His innumerabilibus legionibus tota Hispania contremuit. Coniunxerunt autem se uterque exerdtus ad Cesaraugustam, munitissimam urbem; in qua expeditione obsidibus receptis ab Abinolarbi et Apotauro, Pampilona firmissima duitate capta atque destructa, Hispanis Wasconibus et Nabarris subiugatis, uictor in patriam reuersus est.

  Voici maintenant celui du remanieur:

  Rex Carolus motus predbus et querelis Christianorum qui erant in Hispania sub iugo Sarracenorum, cum exercitu Hispaniam intrauit. Venit autem primo ad Pampilonam duitatem, dehinc uenit ad Caesaraugustanam urbem, ubi innumerabilis multitudo de partibus Burgundiae et Austrasiae uel Baioariae seu Prouinciae et Septimaniae, pars etiam Langobardorum in auxilium Francorum conuenerunt. His innumerabilibus legionibus Hispania tota contremuit. Obsidione itaque dncta Cesaraugustana ciuitate, territi Sarraceni obsides dederunt cum immenso pondère auri. Post haec eiectis Sarracenis etiam de Pampillona murisque eiusdem duitatis dirutis, Hispanis Wasconibus et Nauarris subiugatis, in Frandam reuertitur.

 

  Dans le premier texte, Charlemagne part pour délivrer les chrétiens d'Espagne du joug cruel des Sarrasins; il rassemble de toutes les parties du royaume deux fortes armées qui pénètrent en Espagne à la fois par l'est et l'ouest; toute l'Espagne en tremble. Et quel est le résultat de ce formidable déploiement de forces ? Les deux armées font leur jonction près de Saragosse, reçoivent des otages et s'en retournent; au passage elles détruisent une ville chrétienne et soumettent des chrétiens. La montagne accouche d'une souris ! Est-il inconcevable que, devant ce texte, le remanieur se soit cru permis de le retoucher un peu à la gloire de Charlemagne ? qu'il lui ait paru évident qu'après avoir fait leur jonction les armées franques avaient mis le siège devant Saragosse ? et, puisqu'il lisait que l'Espagne entière avait tremblé d'effroi, il pouvait bien ajouter les mots territi Sarraceni et supposer que pour obtenir la retraite de Charles les otages n'auraient pas suffi sans le supplément d'un monceau d'or. De même, il suppose que Pampelune est occupée par les Sarrasins, puisque les Francs la prennent et la détruisent. Toutes ces retouches se tiennent et concourent à transformer l'échec de Charlemagne en une campagne victorieuse. Il ne semble pas nécessaire de supposer derrière une archaïque Chanson de Roland.

 

  Il n'en reste pas moins que l'idée de l'or sarrasin offert à Charlemagne se retrouve dans la Nota Emilianense et dans la Chanson de Roland et qu'il est difficile de croire à une rencontre fortuite. Mais on peut concevoir entre ces textes un rapport différent de celui qu'envisage M. Menéndez Pidal. Les mots immensum pondus auri se lisent également dans la Chronique de Réginon, achevée en 906. Or cette chronique a été très répandue: Pertz n'énumère pas moins de huit manuscrits du XIe siècle et remarque qu'elle est une des sources principales de l'historiographie des XIe et XIIe siècles. Rien n'empêche de supposer qu'un clerc de la région de Roncevaux a pu lire Réginon et incorporer à la légende locale le trait de Yimmensum pondus auri. On lisait cette chronique en Espagne au début du xiie siècle, car c'est de là que le moine dit de Silos a tiré l'idée que Charlemagne s'était laissé corrompre: Inde cum César augustatn ciuitatem accessisset, more Francorum auro corruptus, absque ullo sudore pro eripienda a barbarorum dominatione sancta ecclesia, ad propria reuertitur, comme l'a montré M. Jules Horrent.

 

  Nous voici arrivés au IXe siècle et aux sources historiques de l'événement de 778 d'où procède la légende. M. Robert Fawtier a mis le premier en lumière ce qu'a d'insolite la façon dont le récit de la bataille de Roncevaux nous est parvenu. Les plus anciens documents, les premières Annales royales, écrites, semble-t-il, au lendemain des événements, et qui vont jusqu'en 801, et les premières Annales de Metz, qui vont jusqu'en 805, passent complètement sous silence le massacre de l'arrière-garde de Charlemagne au passage des Pyrénées. Nous n'en trouvons le récit que dans deux documents postérieurs; d'abord dans un remaniement des Annales royales, qui les continuent jusqu'en 829, puis dans la Vita Karoli d'Éginhard, qui a sans doute eu sous les yeux le récit de l'annaliste. La date de composition de l'un et l'autre texte est incertaine et discutée. Pour la Vita Karoli nous avons un terminus a quo, la mort de Charlemagne, et un terminus ad quem, une lettre de Loup de Ferrières, écrite entre 829 et 836, qui y fait allusion. M. Louis Halphen propose la date de 830 environ, "plutôt après", mais sans preuve. Quant aux secondes Annales royales, elles n'ont pas été écrites d'une fois; on croit y reconnaître la main de quatre rédacteurs; le plus probable est que le remaniement des premières annales est le fait du premier continuateur, mais ce n'est pas certain. Quoi qu'il en soit, il est clair que sur le moment l'historiographie officielle a voulu faire le silence sur l'unique revers personnel de Charlemagne; vingt-cinq ans plus tard, ou davantage, il n'y avait plus de raison de le faire et le récit du remanieur n'est pas plus étonnant que celui qu'il fait de la défaite du mont Sundal, par exemple, que les premières Annales royales présentaient comme une victoire.

 

  Par contre le récit d'Éginhard est inattendu; c'est l'unique récit détaillé de bataille de la Vita Karoli; alors qu'il ne consacre que six lignes de l'édition Halphen à tout le reste de l'expédition d'Espagne, sans même nommer Saragosse ni Pampelune, il n'en consacre pas moins de vingt-deux à la bataille de Roncevaux. Cela suppose que le souvenir de cet épisode militaire était encore vivace et célèbre vers 830 (si on accepte la datation de Halphen). M. Fawtier a tenté de l'expliquer en grossissant démesurément le désastre de Roncevaux et sa portée: "L'expédition d'Espagne avait failli amener la ruine de l'Empire, on conçoit que l'on en ait gardé le souvenir". II s'appuie sur deux phrases de l'annaliste: In cuius sumtnitate Wascones, insidiis collocatis, extremum agmen adorti, totum exercitum magno tumultu perturbant, et: In hoc certamine, pierique aulicorum quos rex copiis praefecerat interfecti sunt, direpta impedimenta, et hostis propter notitiam locorum statim in diuersa dilapsus est, qu'il traduit (op. cit., p. 156): "Au sommet de celui-ci, les Basques, ayant placé une embuscade, attaquèrent l'arrière-garde et mirent en grand désordre l'armée tout entière", et: "Dans ce combat, la plupart des palatins auxquels le roi avait donné le commandement des corps de l'armée furent tués, les bagages enlevés, et l'ennemi, à cause de sa connaissance du terrain, se dispersa". La traduction de la première phrase est correcte; celle de la seconde est tendancieuse et plus encore l'interprétation qu'il donne de l'une et de l'autre: "L'attaque basque, commencée sur l'arrière-garde, avait semé la panique dans toute l'armée. Tous les chefs de corps avaient été tués ou presque. Donc tous les corps avaient été plus ou moins engagés" (p. 157), et, plus loin, à propos du récit d'Éginhard: "II copie les Annales royales remaniées, mais il les copie sans fidélité. Il transforme l'attaque sur la queue de la colonne, attaque étendue ensuite à toute l'armée, en une attaque sur l'extrême fin du convoi et de sa garde et strictement limitée à cette partie de l'armée" (p. 162). En fait, Éginhard ne se borne pas à copier, il donne des détails nouveaux, mais son récit s'accorde parfaitement avec celui de son devancier. Car copiis ne signifie pas "les corps de l'armée", mais "les troupes"; de quelles troupes s'agit-il ? Les mots in hoc certamine ne permettent pas d'hésiter, il s'agit de celles qui ont pris part au combat, c'est-à-dire celles de l'arrière-garde: extremum agmen adorti. Il n'est en effet pas correct de tirer de la phrase totum exercitum magno tumultu perturbant l'idée que la bataille s'étend à toute l'armée; elle n'exprime que cette idée, bien naturelle, que le désordre se met dans les rangs du gros de l'armée qui voit les Basques se jeter sur son arrière-garde et qui se trouve impuissante à lui porter secours, séparée qu'elle en est par les bagages qui remplissent l'étroite route et par les forêts qui couvrent le terrain en pente. La fin de la phrase est en parfait accord avec ce qui précède: "l'ennemi ... se dispersa aussitôt de tous côtés". M. Fawtier ne traduit pas statim, qui est pourtant important: si toute l'armée avait été battue, pourquoi les Basques auraient-ils été si pressés de se disperser ? L'annaliste raconte un coup de main vivement mené par les Basques contre l'arrière-garde, un pillage de bagages et une fuite rapide. Éginhard ne dit pas autre chose. Son récit, toutefois, ajoute à celui de l'annaliste quelques détails nouveaux. Ainsi, pour le pillage des bagages, il précise qu'il n'a porté que sur la queue du convoi: extremam impedimentorum partem; il est très vraisemblable, en effet, que les Basques se seront gardés d'entrer en contact avec le gros de l'armée franque. Mais surtout la description des lieux est ici d'une précision remarquable. Est-elle exacte ? Il est difficile de préciser l'emplacement du combat; on l'a jusqu'ici situé sur les contreforts de l'Altobiscar, par où passait, dit-on, la route du pèlerinage de Saint- Jacques au xne siècle. Est-ce bien sûr ? Le Guide du pèlerin ne précise pas le parcours de la route entre le port de Cize (le col de Lepoeder) et Roncevaux; il ne nomme pas Ibañeta. Or M. Menéndez Pidal a donné de bonnes raisons de croire que l'antique chaussée romaine suivait un autre parcours, par le Domsimón, la montagne qui s'élève au nord-est de Roncevaux. Si cette localisation est juste, la description d'Bginhard serait d'une exactitude parfaite: l'étroitesse du chemin bordé de forêts épaisses, l'embuscade au sommet de la montagne, le ravin où sont refoulés les guerriers francs, pas un de ces traits qui ne concorde exactement avec la topographie des lieux. Faudrait-il s'en étonner ? ou supposer, avec M. Menéndez Pidal, qu'Éginhard a emprunté sa description à des chants héroïques populaires ? Je ne le pense pas. C'est M. Menéndez Pidal lui-même qui nous donne les éléments d'une autre explication; il a en effet fortement souligné l'importance du rôle qu'a joué l'Espagne dans la politique de Charlemagne et de Louis le Pieux. Il ne compte pas moins de douze expéditions sous le premier et trois sous le second au-delà des Pyrénées. La plupart, il est vrai, se rapportent à la conquête de la Marca Hispanica; mais deux d'entre elles, au moins, ont franchi le port de Cize. En 812, Louis, alors roi d'Aquitaine, traverse les Pyrénées en marchant sur Pampelune; à son retour, il assure sa sécurité en prenant des otages basques. Il a donc deux fois passé le port de Cize, il a deux fois longé l'emplacement de la déroute de 778. En 824, une armée franque, conduite par les comtes Ebles et Aznar, se fait surprendre et tailler en pièces par les Basques au passage des Pyrénées, et les deux chefs sont faits prisonniers. Ce désastre a souvent été appelé un second Roncevaux. D'autres personnages moins illustres ont pu passer le port de Cize sans que les annales l'aient enregistré, et on peut penser avec M. Menéndez Pidal qu'on a pu longtemps y voir "les armes et les os des vaincus de 778" (op. cit., p. 223).

 

  Éginhard avait entre quinze et vingt ans quand il est entré à la cour de Charlemagne, vers 791 ou 792, treize ou quatorze ans après la campagne d'Espagne; plusieurs de ceux qui y avaient pris part devaient être encore vivants. Il sera le compagnon d'étude du jeune Louis dont il deviendra plus tard le secrétaire particulier. Il semble donc avoir été bien placé pour entendre raconter l'affaire de Roncevaux; rien n'empêcherait, par exemple, qu'il eût entendu la description des lieux de la bouche même de Louis à son retour d'Espagne en 812. Beaucoup d'autres ont pu la lui faire et rien ne nous invite à mettre en doute son exactitude. Rien en tout cas ne nous permet d'y reconnaître l'écho de chants héroïques populaires.

 

  On a cru l'entendre, cet écho, dans une phrase trop fameuse de l'  "Astronome limousin"; on appelle ainsi l'auteur anonyme de la Vie de Louis le Pieux, écrite vers 840. Après un bref rappel de la défaite de Roncevaux, il déclare, à propos des victimes du combat: Quorum nomina, quia uulgata sunt, dicere supersedi. Cependant Bédier, suivant l'exemple de Pertz, n'y reconnaît qu'une simple référence à la Vita Karoli; du point de vue de l'usage latin, cette interprétation est parfaitement correcte; on peut sans doute aussi traduire un peu plus largement: "parce qu'ils sont bien connus", mais au fond, cela revient au même. L'Astronome ne s'adresse pas à un public populaire; il écrit pour un milieu cultivé, celui de la cour au premier chef, capable de lire son latin, et ce public a lu Éginhard.

 

  Une cinquantaine d'années après l'Astronome, un poète inconnu qu'on appelle le "Poeta Saxo" a mis en hexamètres latins la vie de Charlemagne, d'après la Vita Karoli d'Èginhard et les secondes Annales royales. Dans le récit de la bataille de Roncevaux, il ne mentionne pas les noms des victimes, que lui fournissait Éginhard, il se borne à écrire:

  Namque palatini quidam cecidere ministri.

  M. Menéndez Pidal veut expliquer le fait en prétendant que le "Poeta Saxo" suit ici l'annaliste et non Égmhard; il est pourtant facile de voir qu'il les combine. I/étroitesse de la route, qui n'est pas indiquée par l'annaliste, y revient deux fois : colles ... artos, angustus locus; mais surtout les vers I, 397 et s:

  Quos fuga dilapsos inuestigabilis et nox

  Instans eripuit sequeretur ut ultio nulla

lui ont été suggérés par les phrases d'Êginhard: noctis beneficio quae iam instabat protecti, et:

  neque hoc factum ad praesens uindicari poterat.

  Il avait donc sous les yeux au moins les deux noms d'Eggihard et d'Anselme; il les a laissé tomber. Il est dès lors peu probable qu'ils aient été célébrés à l'époque dans toute la France par des chants de jongleurs.

 

  Le fait attesté par nos textes, c'est que le souvenir de l'événement tragique de 778 est resté vivace, au moins jusqu'en 840, à la cour de Louis le Pieux. Pour expliquer ce fait, on peut évoquer des chants héroïques disparus, mais cette hypothèse ne s'impose pas. On peut aussi, comme nous l'avons fait, rappeler que l'événement a eu lieu sur une des routes les plus importantes qui relient la France à l'Espagne et que, jusqu'à Charles le Chauve, les relations entre les deux pays ont été ininterrompues. Après lui, et jusqu'au XIe siècle, par contre, la France n'aura plus de politique espagnole, occupée qu'elle est par les invasions normandes et les luttes dynastiques intérieures.

  Ailleurs qu'à Roncevaux, il ne semble pas que le souvenir du désastre se soit conservé autrement que par les textes historiques latins. Mais on peut concevoir que sur les lieux mêmes on ait continué d'en parler, de le raconter aux voyageurs, rares sans doute, mais dont le nombre ne va pas tarder à s'accroître; car nous sommes au début du développement du pèlerinage de Saint- Jacques de Compostelle. On a retrouvé à Ibañeta quelques pièces de monnaie, dont l'une de Charles le Simple, mort en 929, d'autres d'Aethelred II d'Angleterre frappées, semble-t-il, après 979. On peut concevoir que ce récit se soit mué en légende. Qui, le premier, a attaché le nom de Roland à un rocher fendu au nord de la plaine de Roncevaux, nous n'en savons rien. Mais il n'est pas absurde de penser que c'était un clerc qui avait lu Éginhard.

 

  Nous voici parvenu au bout de notre examen. Devons-nous en conclure que la thèse traditionaliste est erronée ? Nullement, mais seulement qu'elle ne saurait se fonder sur les textes examinés. Elle les interprète à la lumière d'une théorie générale de la poésie épique populaire, théorie préétablie sur d'autres fondements, en particulier sur l'histoire des romances espagnols, du XVe siècle à nos jours, ou sur les chants populaires des Serbes modernes. Pris en eux-mêmes, nos textes sont muets sur une production épique en langue vulgaire antérieure à la Chanson de Roland. Au IXe siècle, ils nous racontent le fait historique de 778; au XIe, ils attestent l'existence d'une légende de Roncevaux; entre ces deux dates, il n'y a rien que le magnum pondus auri de Réginon et des secondes Annales de Metz.

 

  Il ne nous resterait plus, si nous en avions le loisir, qu'à examiner le texte essentiel, la Chanson de Roland elle-même. C'est sur ce texte que les deux thèses se heurtent le plus violemment, sans qu'on entrevoie de conciliation possible. Les "traditionalistes" ne peuvent admettre l'idée d'un seul auteur, d'un grand poète des environs de 1100, sans que l'hypothèse de chants épiques contemporains de l'événement et de chansons de Roland antérieures à la nôtre perde à peu près tout son intérêt et reste sans conséquence pour l'étude littéraire; d'autre part, les "individualistes" ne peuvent accepter l'idée d'une légion de poètes dont l'un aurait conçu le personnage de Roland, un autre celui de Ganelon, un troisième celui d'Olivier, et ainsi de suite. Il faut choisir et la controverse a chance de durer longtemps encore. Faut-il le déplorer ? Je ne le pense pas. Le débat contradictoire est utile à la science, pourvu que de part et d'autre on reste respectueux de la pensée d'autrui, qu'en l'examinant on cherche moins à la réfuter qu'à peser ce qu'elle peut contenir de juste, et enfin si on est toujours prêt à abandonner une hypothèse dès qu'on s'aperçoit qu'elle se heurte aux faits.

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