Codex Calixtinus (Guerry) : pourquoi, qui, quand ?

 

                                                                    

 

  3.2. POURQUOI A-T-IL ÉTÉ ÉCRIT ? .............................................................

  3.3. QUI EN EST L’AUTEUR ? ...................................................................... ...  

  3.3.1. L’auteur est français ....................................................................................

  3.3.2. L’auteur est un homme d’église .................................................................

  3.3.3. L’auteur n’est pas Calixte II ni Turpin .......................................................

  3.3.4. Aymeric Picaud ..........................................................................................

  3.4. QUAND A-T-IL ÉTÉ ÉCRIT ? ................................................................. ..

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  3.2. POURQUOI A-T-IL ÉTÉ ÉCRIT ?

 

  L’élaboration du Codex fut pour son maître d’œuvre certainement coûteuse, comme nous le prouve le paragraphe 2.1. sur l’histoire du livre manuscrit, et probablement pas rémunérée. Tout au plus l’Église a-t-elle peut-être remboursé la main d’œuvre et les matériaux (parchemin, encre, etc.). Nous n’avons aucun témoignage d’une telle transaction – il n’en est pas fait mention dans le livre. La probabilité que le Codex ait été rédigé dans un but lucratif est donc très minime. De même, l’auteur ne revalorisa pas sa renommée par ce biais puisque, comme expliqué plus en détails au point suivant, il attribue faussement l’œuvre à un pape déjà mort ! L’explication la plus plausible - et qui pourrait sembler, de nos jours, la saugrenue - est que le Codex a été élaboré pour de purs motifs de foi.

 

  Or, l’incipit du Liber, censément rédigé par Calixte II, précise son but ainsi : célébrer saint Jacques et son pèlerinage en réformant la "liturgie sclérosée" et en apportant la "liturgie romaine universelle" (1). Il fait ici référence aux rites mozarabes, c’est-à-dire aux rites chrétiens à forte influence maure, issus de la longue occupation de l’Espagne par les Arabes.

 

  Le but de "Calixte" est donc de doter l’un des trois plus grands lieux de pèlerinage de la chrétienté d’un ensemble de textes sacrés. Cependant, nous verrons que le rédacteur du Liber, le Scriptor I, avait certainement des liens étroits avec l’abbaye de Cluny. Or, ladite abbaye se trouve en Bourgogne, d’où vient Gui de Bourgogne. D’ailleurs, A. de Mandach note que celui-ci y a possédé un atelier avant d’accéder à la papauté (2) sous le nom évocateur de Calixte II (3). À ce moment, Diego Gelmírez, ancien secrétaire et chancelier de Raymond de Bourgogne (comte de Galice, frère de Gui de Bourgogne-Calixte), fait la demande à Rome de lui octroyer le nouvel archevêché de Compostelle, qu’il a déjà en partie restauré. Le pape, un ami de longue date, comme en témoigne leur correspondance (4), accède à sa requête - de nos jours, nous appellerions cela "des magouilles". Toute cette affaire se déroule entre 1110 et 1130 et 1130, quelques années avant la rédaction du Codex. D’ailleurs, à cette époque, un certain Aymeric Picaud se présente à Compostelle, en pèlerinage depuis Jérusalem (5). C’est de cet homme que traite le sous-chapitre suivant...

 

  Il y avait donc des intérêts politiques en jeu. Cependant, pourquoi le choix s’est-il porté, pour le pèlerinage, sur saint Jacques, et ceci bien avant le Liber Sancti Jacobi ? Les causes sont explicitées en détails au premier chapitre de Gicquel (op. cit., pp. 25-42) mais nous en ferons ici une synthèse :

Premièrement, Jacques le Majeur est la parent pauvre du trio privilégié par Jésus, à savoir Pierre, Jacques et Jean. Pierre s’est vu confier l’Église, à Rome, et Jean l’évangélisation et l’Orient (il vécut à Éphèse). Pour Jacques, rien n’est précisé dans la Bible, si ce n’est que tous les apôtres devaient aller répandre la bonne nouvelle "aux confins du monde", à savoir l’expression latine "finis terra", d’où les régions françaises et espagnoles du Finistère. Les Espagnols des premiers siècle du Moyen-Âge en déduisirent que Jacques était allé évangéliser les confins du monde, l’Espagne.

 

  Deuxièmement, il existe une symétrie géographique (et symbolique) entre saint Pierre (à Rome, "au milieu"), l’apôtre Jean (à l’est, à Éphèse en Turquie actuelle) et Jacques le Majeur (à l’ouest, en Espagne). Qui dit symétrie dit perfection (cf. la croix chrétienne). Les hagiographes (c’est-à-dire les biographes des saints) purent ainsi aisément expliquer la "présence" de saint Jacques en Espagne, quand le besoin s’en fit sentir (Gicquel le situe au VIIIe siècle).

 

  On pourrait penser que ce patronage n’est pas très authentique. Cependant, ce vide religieux comblé par les hagiographes est tout à fait normal (6) : ils attribuèrent à saint Jacques les bienfaits et péripéties d’autres personnages bibliques ou légendaires, en plus de quelques inventions basées sur les qualités présumées de

l’apôtre ou attestées par les écritures saintes.

 

  En somme, le Jacobus est une œuvre fervente, profondément religieuse, mais ceux qui ont participé à sa création semblent avoir tout de même tiré leur épingle du jeu. Aide toi et le ciel t’aidera...

 

  (1) Moisan, op. cit., p. 40.

  (2) Mandach (A. de), Naissance et développement de la chanson de geste en Europe. I) La geste de

Charlemagne et de Roland (Publ. Rom. et Fr., LXIX), Genève, 1961.

  (3) "Calixte ou Calliste II (Guy de Bourgogne) né vers vers 1060, mort en 1124, pape de 1119 à 1124"

puis "Innocent II (Gregorio Papareschi) né à Rome, mort à Rome en 1143, pape de 1130 à 1143" – informations trouvées le 28 avril 2004 sur "Les papes et antipapes de Saint-Pierre (-985) à Jean-Paul II (2004)", L’Histoire en ligne, http://www.histoire-en-ligne.com/article.php3?id_article = 566&artsuite =3 et corroborée par "Tableau historique des papes de l’Eglise catholique romaine", Les pages de Théophil, http://perso.club-internet.fr/phildela/.  

  (4) Historia Compostellana, Patr. lat . de Migne, CLXX, p. 1084 (a. 1121), citée par Moisan, op. cit., p. 56, note 86.

  (5) Moisan, op. cit., p. 42.

  (6) Gicquel, op. cit., p. 30.

 

  3.3. QUI EN EST L’AUTEUR ? (1)

 

  En analysant le Liber, on parvient aux conclusions suivantes : l’auteur est

  a) français,

  b) un homme d’église,

  c) n’est pas Calixte II ni Turpin.

 

  (1) Moisan, op. cit., chapitre III, " Aimeri Picaud de Parthenay et la rédaction du Liber sancti Jacobi", pp. 59-82.

 

  3.3.1. L’auteur est français

 

  L’auteur du Codex Calixtinus - ou en tout cas du Liber - vitupère régulièrement dans ses pages contre les Espagnols : il affiche à leur encontre un franc mépris. Il dit, par exemple au sujet de la Castille, que "ses habitants sont pleins de malignité et dépravés" (livre IV, chapitre VII, Gicquel p. 608), alors que les Français, et notamment les Poitevins sont comblés de louanges.

 

  En plus de cela, il décrit quatre routes françaises et une seule espagnole - non pas parce qu’il n’en existe respectivement que quatre et une seule, au contraire ! À l’époque, les routes étaient innombrables et si aujourd’hui leur nombre "officiel" est réduit, c’est parce que l’UNESCO (à partir de 1993) et le Conseil de l’Europe (le 23 octobre 1987) se sont basés sur le Codex pour "normaliser" un des multiples chemins de Compostelle (1). Donc, si l’auteur décrit surtout les routes françaises (descriptions qui sont d’ailleurs très fournies en détails, contrairement au chemin d’Espagne), c’est parce qu’il les connaît bien mieux que les routes espagnoles, donc qu’il a moins voyagé en Espagne, et comme les avions et les voitures n’existaient pas, l’auteur n’est pas espagnol mais français !

 

  En outre, la moitié des miracles se sont déroulés en France, en Viennois & Lyonnais exactement, entre 1090 et 1139, ce qui précise suffisamment le cadre spatio-temporel de la rédaction du Liber.

 

  (1) Péricard-Méa, "Postface" in Gicquel, op. cit., pp. 655-656.

 

  3.3.2. L’auteur est un homme d’église

 

  Le Liber est une œuvre profondément religieuse. La majeure partie des livres I, II et III traitent de miracles et de liturgie, et sont écrits dans un cadre très moralisateur et imprégné fortement d’une grande culture théologique.

 

  A. Moralejo, C. Torres et J. Feo (1) ont relevé plus de 500 références bibliques dans le Codex Calixtinus.

C’est énorme, quand on sait que les hommes du Moyen-Âge consultaient la majeure partie de leurs sources dans leur mémoire plutôt que dans des bibliothèques !

 

  (1) Moralejo (A.), Torres (C.) & Feo (J.), Liber Sancti Jacobi. Codex Calixtinus, éd. Whitehill, Santiago de Compostela, 1951.

 

  3.3.3. L’auteur n’est pas Calixte II ni Turpin

 

  Tout d’abord, il est bon de rappeler qu’il était courant, voire traditionnel, de fabriquer des faux au Moyen-Âge. L’auteur du Liber, à moins d’avoir été un parfait mythomane, devait légitimer son œuvre auprès du public et peut-être aux yeux des moines de Compostelle eux-mêmes. D’ailleurs, les œuvres authentiques de Calixte - celles qui ont été conservées au Vatican (mais n’ont, vraisemblablement, pas été éditées) - ne mentionnent ni Liber Sancti Jacobi, ni Codex Calixtinus, ni même Jacobus.

 

  Il y a quelques incohérences, notamment chronologiques, dans certains passages du Codex (Calixte dit avoir parlé à telle personne mais celle-ci est sensée être morte bien avant sa naissance...), mais aussi stylistiques : d’habitude, les documents pontificaux sont empreints de charité pastorale, rédigés sur un ton conciliant, mais le Liber, lui, est virulent, autoritaire, et ses sermons, longs et complexes, en plus de vitupérer contre les bandits et les Espagnols, développent d’érudites réflexions sur l’étymologie entre autres, qui sont parfois ardues à suivre.

 

  Par contre, les gens cités comme auteurs de certains offices ou chants sont tous des personnages historiques et renommés (même les cosignataires des pseudo-bulles papales). Mis en corrélation, le nom récurrent de Calixte et ces noms de personnages plus vraisemblables, ce mélange constant de vrai et de faux tient du bluff, de la propagande, tout comme la bulle du pape Innocent II (voir note 3, page 19 du présent travail), à la fin du Codex, ou l’attribution du livre IV (l’histoire de Charlemagne) à Turpin : en effet, celui-ci est sensé, selon la tradition la plus répandue, être mort au combat à la fin de l’histoire. Un habile (et invraisemblable) tour de passe-passe de l’auteur du Liber le fait miraculeusement échapper à la mort et revenir en France pour écrire tranquillement l’histoire et la remettre à Calixte II. Voilà qui est rassurant !

  Quant aux autres auteurs cités, il est difficile de savoir si l’auteur du Liber les a effectivement côtoyés ou s’il abuse encore d’identités historiques renommées dans le seul but de promouvoir son ouvrage.

 

  3.3.4. Aymeric Picaud

 

  Cet homme, Aymeric (Aimeric, Aimeri selon les chercheurs) Picaud, est cité deux fois dans le Codex : Aymericus Picaudi presbiter de Partiniaco (folios 190v-191) et Aymericus Picaudus de Partiniaco veteri (folio 192). Ces mentions se trouvent à la fin du livre II et font d’Aymeric l’auteur de l’hymne Ad honorem regis summi (lequel ressemble fortement au Veneranda dies de Calixte du livre I) et le porteur du Codex Calixtinus de Vézelay à Compostelle, par l’entremise de la lettre sauf-conduit d’Innocent II.

 

  Pourquoi soupçonne-t-on cet homme d’être sinon l’auteur, au moins le maître d’œuvre du Codex Calixtinus ? Tout d’abord, il porte le Codex, ce qui implique, pour un objet de si grande valeur, que son porteur ait quelque droit sur celui-ci. Ensuite, Parthenay-le-Vieux (c’est-à-dire Partiniaco, dont Aymeric est le presbiter, le prêtre) est en Poitou, et l’on a vu comme le Liber est lié au sud-ouest de la France et aux Poitevins.

Enfin, Aymeric Picaud est le seul inconnu cité dans le Liber; tous les autres avaient des rangs plutôt élevés dans la hiérarchie soit sacrée soit étatique. À côté de tant de faux, il est tentant d’y voir un détail d’importance.

 

  Pour conclure : "Parmi tant de fausses attributions à des auteurs célèbres, qui sont fréquemment les plus hautes autorités de l’Église, ce renseignement a une valeur d’authenticité peu contestable, puisqu’il concerne un personnage par ailleurs totalement inconnu. Il attire d’autant plus l’attention que le Guide du pèlerin parle du Poitou avec une réelle tendresse". (1)

 

  Gicquel (op. cit., p. 758), lui, n’est pas de cet avis et prétend qu’où Aymeric est mentionné, ce sont des ajouts postérieurs à la rédaction initiale du Codex, tout en admettant qu’Aymeric fut certainement l’auteur du Livre III des Miracles, qu’il qualifie d’ailleurs de cellule initiale.

 

  (1) Durliat (M.), La sculpture romane de la route de Saint-Jacques. De Conques à Compostelle, CEHAG, 1990, p. 30.

 

  3.4. QUAND A-T-IL ÉTÉ ÉCRIT ? (1)

 

  Que les chercheurs pensent, comme Gicquel (op. cit., pp. 181-184 et 198), que le Liber Sancti Jacobi est le lent résultat de remaniements par des rédacteurs successifs d’un ensemble de textes plus anciens, ou, comme Moisan (op. cit., "Annexe I - Les datations", pp. 233-236), que le Liber a été créé quasiment ex nihilo par un seul auteur, ils s’accordent pour dater la fin de la rédaction entre 1139 et 1164 (Gicquel restreint la période à 1160-1164).

 

  En effet, certains éléments du Codex sont datés relativement aux rois d’Espagne, notamment Alphonse Ier le Batailleur (mort en 1134), et l’archiépiscopat de Gelmírez entre 1121 et 1139. Moisan (ibid.), lui, situe précisément la période de travail entre 1135 et 1139/1140.

 

  (1) Gicquel, op. cit., p. 214.      

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