Codex Calixtinus (Guerry) : le Codex

 

                                                                      

 

  2.3. LE CODEX, SES COPIES ET SES SCRIPTORES .....................................

  2.3.1. Le Codex Calixtinus ...................................................................................

  2.3.2. Le manuscrit de Ripoll ...............................................................................

  2.3.3. Le manuscrit d’Alcobaça ............................................................................

  2.3.4. D’autres copies ...........................................................................................

  2.3.5. Pourquoi et comment le Codex a-t-il été copié ? .......................................

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  2.3. LE CODEX, SES COPIES ET SES SCRIPTORES

 

  Par rapport à d’autres textes médiévaux, le codex a été relativement peu utilisé. Il n’en reste "que" une dizaine de copies complètes (1).

  La plupart des études tendent à reconnaître le Codex Calixtinus comme la version originale (ou en tout cas la plus ancienne encore existante) du texte sacré nommé Liber Sancti Jacobi. Cependant, certaines voix discordantes voient en d’autres manuscrits des ouvrages antérieurs au Codex. Nous présenterons ici le point de vue le plus répandu.

 

(1) Péricard-Méa (Denise), in Gicquel, op. cit., "Postface", p. 635.

 

  2.3.1. Le Codex Calixtinus (1)

 

  Le Codex Calixtinus est la version originale du Liber. Il est composé de 225 folios recto-verso de 295 × 214 mm (mais on a rogné les feuillets trop grands lors de sa restauration en 1966). On avait arraché le livre IV en 1609 (par accident ou par vol ?) et il y fut réintégré pour l’occasion. Composition sur une colonne de 34 lignes par page (sauf exceptions), dont l’auteur principal est surnommé le Scriptor I (littéralement, Rédacteur 1).

Des ajouts y ont été apportés : les tables des matières (dont la graphie diffère de celle du Scriptor I), certaines notes en écriture cursive dans la marge, accompagnées de différentes marques de lecture, dont personne ne connaît le sens exact (mains, flèches, étoiles), etc.

 

  De même, chaque cahier avait à l’origine huit folios. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, parce que beaucoup de pages ont été ajoutées, enlevées ou simplement déplacées. La restauration de 1966, en se basant sur d’anciennes numérotations encore présentes sur les feuillets et sur les plus anciennes copies (voir ci-dessous), a redonné au Codex l’aspect qu’il avait quand il a été offert aux chanoines de Compostelle en 1139-1140.

 

  Le Scriptor II a remanié de longs passages (2) (le livre III, un peu du livre IV), après 1172-1173 parce que son texte diverge de celui du moine de Ripoll (voir ci-dessous) qui effectua sa copie à cette date. Le Scriptor II a essayé d’imiter la graphie du Scriptor I, en omettant toutefois les enluminures. Il semblerait que ce fut donc un travail de restauration. Le Scriptor III, qui est aussi intervenu sur le livre IV, a une graphie gothique, finement exécutée, datant du XIIIe siècle. Ainsi de suite pour les quatre ou six scriptores, les scientifiques n’étant pas tous d’accord sur la question : quoi qu’il en soit leur graphie et les divergences du textes avec des copies d’époque permettent d’envisager l’état initial du Codex, de dater l’intervention des différents copistes et de comprendre si celle-ci a fondamentalement modifié un passage ou si ce n’est que le remplacement d’un ou plusieurs feuillets, pour cause de restauration, comme évoqué plus haut, ou pour une autre raison mystérieuse (3).

 

  (1) Cf. Moisan, op. cit., pp. 27-28.

  (2) Pour une chronologie et plus de détails sur les Scriptores, voir id., pp. 32-36.

  (3) L’abbé Moisan affirme, dans op. cit., p. 35 qu’une chose est sûre : comme aucun folio refait ne coïncide en sa fin ou son début avec une fin ou un début de paragraphe ou de page, il est exclu que les remaniements effectués aient été des modifications profondes du Codex. Il s’agirait plus vraisemblablement, pour B. Moisan, de fidèles réfections ou corrections.

 

  2.3.2. Le Manuscrit de Ripoll (1)

 

  Le manuscrit 99 du fonds Ripoll des Archives de la Couronne d’Aragon à Barcelone (qui comprend 86 folios de format 280 × 138 mm avec 26 lignes par pages et dont le micro-film se trouve à l’Institut de Recherche et d’Histoire des Textes à Paris) a été copié à partir du Codex Calixtinus aux alentours de 1172-1173 par un moine de l’abbaye bénédictine Sainte-Marie de Ripoll (fondée en 888), au diocèse de Vich, province de Girone en Catalogne, sur une des routes du pèlerinage et qui est réputée pour la bibliothèque et le scriptorium qu’elle posséda et qui furent très actifs dès le XIIe siècle.

 

  Ce moine copiste s’appelait Arnauld du Mont. La lettre (2) en forme de rapport qu’il envoya à son abbé Raimon de Berge et à son prieur Maxime fut ajoutée au manuscrit qu’il copia du Codex. Dans cette lettre, il s’excuse de la qualité de sa copie qu’il dit avoir effectuée en 1172-1173. Moisan juge la transcription très soignée, mais relève qu’Arnauld n’a pas reproduit les lettrines ni les illustrations du Codex, par manque de temps, comme celui-ci l’explique dans sa lettre. Il écrit également qu’il n’a pas copié certains passages, qu’il répertorie.

 

  Pour les mêmes raisons, il n’a pas copié le Codex dans l’ordre logique, mais en commençant par les livres auxquels il portait le plus d’intérêt. Ensuite, les folios seront reliés dans le même ordre que celui du Codex, ce qui prouve l’organisation initiale de celui-ci.

 

  (1) Moisan, op. cit., consacre aux mss. de Ripoll et Alcobaça son chapitre III, pp. 83-04.

  (2) Vieillard, op. cit., passim.

 

2.3.3. Le Manuscrit d’Alcobaça

 

  L’abbaye cistercienne Sainte-Marie d’Alcobaça, au Portugal, dans le diocèse de Leiria, au nord de Lisbonne, s’est dotée très vite, dès sa fondation vers 1150, de nombreux manuscrits, ce qui fit d’elle une bibliothèque

richissime au XVIIIe siècle. Le manuscrit 334 du fonds Alcobaça de la Bibliothèque Nationale de Lisbonne, classé fin XIIe-début XIIIe, en parchemin, de format 347 × 230 mm en 215 folios, a été examiné par A. Hämel (1) qui établit la succession Scriptor I - Ripoll - Scriptor II - Alcobaça. C’est une copie intéressante, presque complète, mais qui a été effectuée complètement dans le désordre, entre 1152 et 1160.

 

  Hélas, le moine d’Alcobaça n’a pas laissé de compte rendu de son travail ni de ses motivations. Par contre, il intègre dans son texte les notes marginales des scriptores et lecteurs qui l’ont précédé. On retrouve même ses notes dans les marges du Codex, l’écriture est identique !

En comparant toutes ces copies, le scientifique attentif et patient remonte le temps pour découvrir la forme originale du Codex avant le remplacement de certains feuillets, comme un archéologue creuse, couche de terre après couche de terre, pour comprendre en sens inverse l’évolution de la zone fouillée.

 

  (1) Hämel (A.), "Überlieferung und Bedeutung des Liber Sancti Jacobi und des Pseudo-Turpin", Sitzungsberichte der Bayer. Akad. des Wiss., Phil.-hist., Kl., München, 1965, heft 2, pp. 14, 19, 22-23, 26-28, 70-72.

 

  2.3.4. D’autres copies

 

  Stones et Krochalis (1) citent à la fin de leur ouvrage dix autres manuscrits : London, B.L., Additional 12213 & Cotton Titus A. XIX ; Vatican, Bibl. Apost. Vaticana, Borghese 202 & Archivio de San Pietro, C. 128 ; Salamanca, Bibl. Univ., 2631 ; Pistoia, Archivio de Stato, Documenti vari 27 ; Madrid, Biblioteca Nacional, 4305 & 7381 & 13118. Cela laisse rêveur : une dizaine de documents semblables, mais tous uniques, dispersés aux quatre coins de l’Europe. C’est une bonne allégorie du brassage de populations qu’est le pèlerinage de Compostelle.

 

  (1) Stones (Alison) & Krochalis (Jeanne), The Pilgrim’s Guide : A Critical Edition, vol. I, Harvey Miller Publishers, London, 1998, p. 289.

 

  2.3.5. Pourquoi et comment le codex a-t-il été copié ?

 

  Comme l’attestent les différents signes de lecture ajoutés dans la marge du Codex, en plus des soulignements et des corrections à même le texte, c’était un ouvrage de référence qui a été parcouru plusieurs fois. Il est compréhensible que certains lettrés, et donc principalement des hommes d’église, ayant visité Compostelle, eurent l’honneur de lire tout ou un passage du Codex. De même, les abbayes envoyèrent leurs scribes copier le livre pour posséder eux aussi ce précieux ouvrage dans leurs bibliothèques, ce qui leur amènerait prestige et bénédiction divine.

 

  Tout cela semble bien normal même aux yeux de l’homme moderne. Ce qui l’est moins, c’est la manière dont ces copies ont été réalisées : textes tronqués, livres mélangés, passages entiers résumés à une seule ligne. Ces étrangetés ont souvent égaré les chercheurs contemporains. Ils ont fini par comprendre que ces divergences provenaient de deux facteurs essentiels dans la rédaction (ou la copie) d’un livre au Moyen-Âge : le temps et l’argent. Le manque de ressources explique pourquoi certains passages font défaut, mais pas pourquoi, dans certains cas, les livres et leurs chapitres ont été mélangés, dans un ordre apparemment chaotique !

 

  L’explication donnée par Moisan (1) a le mérite d’être simple : le moine envoyé par son monastère pour effectuer la copie d’un document riche en informations a peu de temps pour "s’approprier" une œuvre sous la forme qui sera la plus pratique pour sa communauté. Imaginons qu’un moine français veuille faire un pèlerinage sur les pas de Charlemagne en Espagne, il aura tout intérêt à ce que soient insérés, dans le livre IV (c’est-à-dire l’histoire qui traite de Charlemagne), des passages du livre V (le Guide), ceux qui traitent des régions traversées par le grand roi.

 

  C’est donc par simple souci d’économie et de praticité que le Codex fut parfois en grande partie réinterprété.

Mais tous ne sont pas d’accord là-dessus et Gicquel (2), par exemple, défend la thèse de plusieurs versions

successives et différentes du Codex, qui auraient été copiées à partir de versions "transitoires", donc incomplètes ou ordonnées différemment.

 

  Ajoutons que si les scribes venaient de loin pour copier le Liber, c’est parce que celui-ci avait bonne réputation et, surtout, parce qu’il n’a sûrement jamais quitté Compostelle, pour la raison religieuse d’une part (crainte de l’anathème promise dans le livre même), et à cause du poids conséquent du livre d’autre part.

C’est un codex volumineux, ceci dit sans jeu de mots. On comprend aussi pourquoi les scribes ne l’ont pas copié dans son intégralité.

 

  (1) Moisan, op. cit., p. 36.

  (2) Gicquel, op. cit., passim.      

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