Codex Calixtinus (Guerry) : aspect matériel

 

                                                                            

 

  1. INTRODUCTION ...........................................................................................

  2. L’ASPECT MATÉRIEL DU CODEX ............................................................

  2.1. L’ÉVOLUTION DU LIVRE DE L’ANTIQUITÉ AU MOYEN-ÂGE .......

  2.2. LE NOM DE L’ŒUVRE ..............................................................................

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  1. INTRODUCTION

 

  Le Codex Calixtinus, c’est-à-dire le manuscrit du Liber Sancti Jacobi conservé à Compostelle (Espagne), fut rédigé entre 1130 et 1140 (1). A l’époque, sans nos actuels télévisions, radios et réseaux de communication, les villes et villages étaient comme des îlots de relative sécurité dans un monde encore en grande partie inconnu et dangereux, notamment pour les couches basses de la population qui n’avaient pas accès à l’enseignement. Les rares courageux qui s’en étaient allés voir le monde (sur les routes du pèlerinage de Compostelle, par exemple), et qui avaient réussi à revenir, rentraient chez eux remplis d’histoires à conter aux jeunes générations, lesquelles rêvaient de pouvoir partir à leur tour. Dans ce contexte, les conseils de voyage et les itinéraires se transmettaient de père en fils ou par le clergé qui était un des rares vrais "réseaux d’information" de ce temps-là. C’est ainsi qu’au XIIe siècle, les pèlerins sentirent le besoin de fixer ces savoirs oraux, ce qui donna naissance au livre V du Liber, le plus notoire, le Guide du pèlerin (2).

 

  Le Guide vint s’ajouter à d’autres textes (nous y reviendrons) pour former ce que l’on nomme le Liber Sancti Jacobi qui fut maintes fois remanié, complété, recopié, puis annoté, mais dont le manuscrit le plus "authentique" se trouve aux archives de la cathédrale de Compostelle et que l’on désigne sous le nom de Codex Calixtinus, du nom du pape Calixte II qui en aurait initié la rédaction.

 

  Dans ce travail, nous parlerons d’abord des codex et autres formes de documents écrits, de leur fabrication et de leur importance, avant de passer à l’aspect matériel du Codex Calixtinus lui-même et des copies qui en ont été faites.Ensuite, nous aborderons quelques questions au sujet du Liber, de ses cinq livres, de son auteur et de sa conception. Nous essaierons ainsi de mieux comprendre cette œuvre qui ne livre pas facilement ses secrets.

 

  (1) Moisan (André), "Annexe I – Les datations", dans Le livre de Saint-Jacques ou Codex Calixtinus de Compostelle, Étude critique et littéraire, Genève, Editions Slatkine, 1992, pp. 233-234 et 236.

  (2) Vieillard (Jeanne), Le guide du pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle (texte bilingue, latin et français, traduit d’après les manuscrits du XIIe siècle), cinquième édition, Paris, Vrin, 1990, 152 pp.

 

  2. L’ASPECT MATÉRIEL DU CODEX

 

  Le Liber Sancti Jacobi, c’est d’abord un livre, un document physique conservé aux Archives de la Cathédrale à Compostelle (sous le nom de Codex Calixtinus). Ce livre a une histoire, des blessures, un ou plusieurs auteurs peut-être. Des copies en ont été faites, des passages arrachés et d’autres ajoutés. Les scientifiques se sont penchés sur cet aspect tangible du Codex dès le XXe siècle, quand ils ont eu un accès facile aux microfilms et autres reproductions des différentes versions du Liber, tandis que les chercheurs des siècles précédents s’attachaient surtout aux côtés littéraire et sacré. L’abbé André Moisan (op. cit.) a tenté une intéressante approche autant littéraire que critique au niveau des objets historiques.

 

  Nous entamerons ce chapitre par un résumé de l’évolution du livre manuscrit à travers l’histoire, autour du bassin méditerranéen, pour bien comprendre la grande valeur de cet objet unique.

 

  2.1. L’ÉVOLUTION DU LIVRE DE L’ANTIQUITÉ AU MOYEN-ÂGE (1)

 

  L’histoire des supports écrits est très longue et très différente d’un continent à l’autre, d’une culture à l’autre. Nous nous intéresserons ici à "notre" histoire, à savoir celle du bassin méditerranéen. Notons d’avance que de tout temps, le livre (sous toutes ses formes), fut un produit de luxe et qu’il ne fut véritablement démocratisé qu’au XIXe siècle, avec la généralisation des procédés de fabrication du papier et d’impression mécanique.

Tout commence donc avec l’Egypte, la Grèce, puis Rome. C’est alors l’âge d’or du papyrus, qui durera jusqu’au IIe siècle après J.-C. Le papyrus est fragile et d’une fabrication lente et coûteuse, puisqu’il nécessite l’utilisation du papyrus qui ne pousse qu’en Egypte. Déjà, le volumen de l’époque, une longue feuille qu’on déroule (ce qui nécessite une lecture continue et empêche une consultation rapide, à l’aide d’un index par exemple), est un produit mal pratique, fragile et onéreux. On comprend mieux la renommée de la fameuse bibliothèque d’Alexandrie, dont on suppose qu’elle contenait environ 140 000 volumes !

 

  C’est d’ailleurs près d’Alexandrie, à la bibliothèque rivale de Pergame, qu’apparaît au IIIe siècle le parchemin (dont le nom est justement la déformation du mot Pergame). Cette invention va régler en partie un premier problème, celui de la matière première : le parchemin est obtenu après le traitement de peaux (de chèvre, par exemple), qui sont disponibles partout et beaucoup plus résistantes que la fibre de papyrus. Cependant, les peaux sont elles aussi coûteuses et de même l’est la fabrication du parchemin.

 

  Petite parenthèse étymologique (2) : notre papier vient du mot papyrus, qui a donné Byblos au Liban, d’où notre bible. Le codex était à l’origine un bloc de bois coupé (lat. caedere, couper). Le mot liber vient de la partie de l’arbre utilisée comme papier et est lié à l’idée de blancheur (lat. albus, blanc). Pour être exhaustif, citons également la série bouquin, book (anglais), bouk (russe) et Buch (allemand), que l’on rapproche de l’anglais beech, le hêtre, qui servit également de support écrit.

 

  L’état fini du parchemin est assez semblable à celui du papier que nous connaissons et le nouveau format de livre qui apparaît avec lui, à savoir un ensemble de cahiers cousus et maintenus ensemble par une reliure, rendent l’écriture et la consultation des textes beaucoup plus pratiques, puisqu’on peut facilement retrouver un passage précis en feuilletant l’ouvrage. Ce sont ces livres artisanaux que l’on nomme codex.

 

  Au Moyen-Age, les livres seront donc toujours presque aussi rares que pendant l’Antiquité. Une sensible innovation sera toutefois celle des scriptoria, à savoir les ateliers de copistes qui apparurent dans les couvents ou les monastères. La plupart des manuscrits de l’époque n’ont été copiés que quelques fois, mais certains "best-sellers" l’ont été près de deux cents fois.

 

  En général, les moines copistes ne s’occupaient que du texte (et parfois même d’un seul cahier, en travaillant "à la chaîne"), tandis que des artisans spécialisés reproduisaient les enluminures. Les manuscrits qui nous sont parvenus peuvent être reconnus dans leur provenance ou leur époque de scription par la seule forme de leurs lettres. Il existait deux grands types de parchemins : ceux qui étaient rédigés pour l’usage interne du lieu sacré, pour l’enseignement par exemple, et qui n’avaient aucune raison d’être vus par des yeux extérieurs et donc étaient peu décorés et résumaient parfois les lettrines à des lettres juste un peu plus grandes que les autres ; ceux, à l’opposé, qui étaient écrits (ou transcrits) pour quelque personnage important, sont très soignés et luxueux, avec au menu encre dorée et tableaux miniatures. Le Codex Calixtinus est à mi-chemin entre ces deux extrêmes : c’est un texte à un usage interne, certes, mais un texte sacré et unique et que le public, ou tout au plus le public important (donc lettré, puisqu’il est rédigé en latin), devait pouvoir admirer. A ce titre, il est bien enluminé et quelques illustrations ornent certaines parties du livre IV, sans qu’il soit aussi somptueux que, par exemple, Les très riches heures du Duc de Berry des frères Lamour !

 

  L’âge du livre manuscrit est l’âge du livre-trésor, du bien précieux et renommé. C’est aussi un âge loin du savoir des masses, de l’opinion publique, un âge d’aléas dûs à une reproduction peu fiable et source d’erreurs. Enfin, le savoir est encore non-standardisé, à part celui de la Bible peut-être (mais l’on sait le nombre de conciles qu’il fallut pour mettre le monde chrétien d’accord au sujet des évangiles apocryphes) et ceci implique que l’auteur du texte se repose plus sur sa mémoire que sur d’autres textes, et que la citation des sources et presque impossible. Le rédacteur du Liber Sancti Jacobi cite souvent des auteurs (mais n’est ce pas parfois de la fantaisie ? Nous y reviendrons...) mais rarement des œuvres, malgré les références évidentes (à la Bible, par exemple) dont le Liber est truffé (3).

 

  (1) Ce sous-chapitre est basé sur la conférence Introduction à l’histoire du livre ancien – Le livre manuscrit donnée par Alain Bosson (du domaine patrimoine imprimé et livres précieux de la BCU Fribourg), dans le cadre des " Rencontres de la Rotonde" à la Bibliothèque Cantonale et Universitaire de Fribourg. A. Bosson cite notamment Barbier (Frédéric), Histoire du livre, Armand Colin, Paris, 200, 304 pp., Febvre & Martin (Lucien & Henri-Jean), L’apparition du livre, Albin Michel, Paris, 1999, 588 pp. (1e éd. 1958).

  (2) Les férus de cette discipline consulteront avec joie Malherbe (Michel), Les langages de l’humanité, une encyclopédie des 3 000 langues parlées dans le monde, Paris, Seghers, 1983, p. 305.

  (3) Cf. le sous-chapitre qu’y a consacré Moisan, op. cit., "Les sources utilisées par Aimeri Picaud", pp. 67-70 et l’annexe II, "Les sources et réminiscences des citations", id., pp. 237-240.

 

  2.2. LE NOM DE L’ŒUVRE

 

  Comme le rappelle B. Gicquel (1), les noms de Codex Calixtinus, Liber Sancti Jacobi (avec ou sans majuscule au sancti, d’ailleurs) ou encore la traduction "Livre de saint Jacques" ne sont pas d’origine, les deux dernières datant du XXe siècle, y compris la formule latine. Le livre est, en fait, appelé tout simplement Jacobus (c’est-à-dire "Jacques"), dans le poème situé au-dessus de l’incipit de la lettre du pape Calixte qui ouvre l’œuvre.

 

  Il faut probablement voir derrière ces divers noms de simples effets de mode : le nom de Codex Calixtinus provient de l’habitude de nommer les manuscrits anciens par le nom de leur auteur (ce codex étant prétendument la création de Calixte), de leur propriétaire ou du lieu où ils sont conservés (on parle parfois du Codex de Compostelle ou Codex Compostellanus, mais c’est plus rare parce que peu précis). Il s’est passé le même phénomène pour le livre IV du Liber qui a d’abord été nommé Turpin parce qu’il est censé avoir été rédigé par cet homme d’église proche de Charlemagne. Ce livre est maintenant appelé pseudo Turpin parce qu’il a été démontré au XXe siècle qu’il était faussement attribué à un personnage historique, tout comme le Liber au pape Calixte II. Pour les autres noms, il est aisément compréhensible que l’expression "Livre de saint Jacques" ait remplacé le sec "Jacques" au XXe siècle, pour quelque raison de faste.

 

  (1) Gicquel (Bernard), La Légende de Compostelle, Le Livre de saint Jacques, Paris, Tallandier, 2003, p. 17.

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