Codex Calixtinus : Unité interne du Liber Sancti Jacobi (A. Moisan)  

 

                                                Le Codex Calixtinus, témoin privilégié du Liber sancti Jacobi -

                                                 Unité interne du Liber Sancti Jacobi et du Codex Calixtinus

 

                 in ANDRÉ MOISAN - LE LIVRE DE SAINT JACQUES ou CODEX CALIXTINUS DE COMPOSTELLE

                                                                        Etude critique et littéraire

                                       Librairie Honoré Champion, Editeur. 7, quai Malaquais - PARIS. 1992

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                                   UNITÉ INTERNE DU LIBER SANCTI JACOBI ET DU CODEX CALIXTINUS

 

  Les pages précédentes ont esquissé l'ordonnance logique des cinq livres groupés sous le titre de Jacobus, et qui en fait, non une rhapsodie factice, mais un corpus cohérent. Il revient à la critique interne d'approfondir cette observation au bénéfice d'un rédacteur-coordinateur qui n est pas de pure occasion,

 

  On retrouve en effet, d'un bout à l'autre de l'oeuvre, un même Scriptor qui ne manque pas de caractère, avec son optique, ses manières, voire ses manies et qui se couvre du nom et de l'autorité du pape Calixte. Seule une lecture attentive - c'est ma conviction - est en mesure de fournir un relevé de multiples détails significatifs.   J. Bédier a signalé diverses concordances entre la Chronique et le Guide, entre la Chronique et les livres I et III, qui donnent des passages presque dans les mêmes termes. Il a répondu à ceux qui s'étonneraient de l'absence de saint Jacques, en dehors des cinq premiers chapitres, dans la  fresque guerrière du livre IV et de la présence de ces pages dans un livre "saint": "Le lecteur du Livre de saint Jacques n'aurait garde de demander à la Chronique de tels renseignements: il vient de les trouver dans les pages qui la précèdent, ou il les trouvera dans les pages qui la suivent".

   A. Hamel remarque qu'  "il ne serait pas très difficile de remplir des pages entières d'analogies stylistiques et autres dans les Sermons de Calixte du livre I et le Pseudo-Turpin". La remarque est d'importance sous la plume d'un des meilleurs connaisseurs du Codex.

  L'éminent bollandiste B. de Gaiffier affirme d'emblée: "La gloire de l'empereur est exploitée au profit de l'apôtre et de son pèlerinage, et tant le pseudo-Turpin que les autres parties du livre de Saint-Jacques visent à entraîner sur les routes d'Espagne des guerriers valeureux qui protégeront les pèlerins de Compostelle. Que deviendrait ce centre de culte si l'infidèle parvenait de nouveau à menacer le nord de la péninsule ?".

  A titre d'exemples, on peut ajouter d'autres observations à celles de Bédier: dans la Chronique, des leçons de morale assez fréquentes dont la virulence du ton n'a rien à envier à celle de plusieurs sermons attribués au pape Calixte, de nouveaux miracles de saint Jacques, la même mention des trois sièges épiscopaux de Rome, Jérusalem et Compostelle, une même manie de l'étymologie des noms propres, des allusions répétées à saint Isidore, des essais similaires d'explication du mystère de la Trinité; dans les sermons de Calixte, un goût prononcé pour les énumérations et le bavardage.

  Des indices trahissent le même homme et la même plume: quatorze ans (pourquoi?) pour le séjour du "chroniqueur" Turpin en Espagne et pour enquêtes menées par Calixte afin de composer le Codex, avec la mention répétée de ses voyages, même éloge enthousiaste du Poitou et des Poitevins, et même harangue contre les Navarrais, etc. Le chrisme X à l'intérieur de la lettre du pape Calixte (f. 2) et qui signale la fin des lectures réservées pour l'office, se retrouve bien à la fin du livre II et au milieu du folio 155v qui donne ensuite le titre des quatre chapitres dut livre III. La formule Ipsum scribenti sit gloria atque legenti, qui ouvre le Codex après le titre, est portée aussi à la fin des livres I, II, V et, en termes équivalents, à a fin du Pseudo-Turpin. Les pages concernées ne présentant aucune surcharge ou différence d'écriture, il s'agit de la main du Scriptor I. Il faut enfin reconnaître le même auteur-rédacteur qui revendique en maints endroits, et avec la même volonté de convaincre, la sûreté de ses informations et l'authenticité de ce qu'il rapporte. Bref, on voit mal un simple ou divers collecteurs de documents pousser à ce point le souci de l'homogénéité.

 

  Mais il y a plus: le lecteur est frappé par l'omniprésence, envahissante au point d'en être fastidieuse, du nom du pape Calixte II (1119-1124), à qui est nommément attribuée la rédaction de presque la moitié du Liber, dont les trois quarts du Sermonnaire, justifiant le titre habituellement donné au manuscrit galicien: Codex Calixtinus.

  Le prologue de l'ouvrage ne laisse place à aucune ambiguïté sur la prise en charge et d'une main ferme de tout l'ensemble par ce pape.

  Un argumentum Calixti pape en tête des livres II (f. 140), III (f. 156, Prologus), V (f. 163) scelle la main-mise de Calixte sur tout le contenu.

  Le livre IV attribué à l'archevêque Turpin de Reims (f. 1) et partie intégrante du Jacobus, se termine par une Epistola beati Calixti pape de itinere Yspaniae (f. 29), où le pape donne en exemple aux croisés contemporains d'Espagne et d'Orient les conquêtes espagnoles de Charlemagne. On ne pouvait espérer meilleur contreseing.

  Au livre I, en dehors des sermons extraits des Pères de l'Eglise et parfaitement repérables, comme les sources ecclésiastiques du livre III, huit sermons de Calixte se taillent la meilleure place dans les fêtes de saint Jacques, avec une longueur absolument inaccoutumée.

  Les prologues des deux passions, dans le même livre, sont de lui, comme celui qui introduit, au livre III, la Passio major (f. 156), de multiples antiennes, bénédictions et répons de l'office, presque toutes les messes, en sorte qu'il apparaît comme un novateur déterminé, un véritable réformateur de la liturgie compostellane, offices et messes.

  Au livre II, dix-sept des vingt-deux miracles ont été rédigés par lui, pour des faits rapportés au temps où Gui de Bourgogne était archevêque de Vienne (1088-1119).

  L'établissement de trois solennités en l'honneur de saint Jacques (f. 160v-162, Scriptor I) lui est attribué.   Même ouverture du livre V sous son autorité (f. 163), sa signature pour le chapitre Vl sur les routes de pèlerinage et le long chapitre XI consacré à la ville et à la basilique de Compostelle.

 

  En somme, une omniprésence du rédacteur-Calixte pour assurer la cohésion sans faille d'éléments si divers. Le lecteur reconnaît tout de suite la plume de Calixte: même virulence dans les prologues que dans les sermons, et qui est peu conforme au style clérical habituel; même tempérament et même ton autoritaire qui veut imposer partout ses vues et ses convictions; ton enflammé qui tonitrue en chaire contre ceux qui ne célèbrent pas les fêtes jacobites ou le font avec tiédeur, contre ceux qui maltraitent les pèlerins en les rançonnant ou en faisant pis encore, un goût prononcé pour l'emphase et la redondance, d'un étalage assez complaisant de connaissances encyclopédiques qui surprend, un  goût particulier pour la poésie...

  On voit mal un compilateur s'astreindre à imposer à une oeuvre collective et disparate une telle unité de ton, à l'inténeur même de rédactions diverses. Il y a heu de rechercher ce mystérieux auteur-rédacteur qui paraît bien se cacher sous un nom d'emprunt prestigieux pour couvrir ses buts, et qui a laissé une si forte empreinte sur le Liber-Codex, en tant de pages et de tant de manières.

 

  P. David pense ne devoir attribuer la "couleur commune", l'unité "superficielle" qu'au "dernier rédacteur", en se fondant sur son observation que les éléments des cinq livres ne sont pas homogènes, provenant, à des dates différentes, de milieux divers. Il voit des remanieurs à l'oeuvre en bien des endroits. Ainsi, pour le Passio magna attribuée à Eusèbe de Césarée et qui contredit celle du Pseudo-Abdias au livre I. Tout le livre III qui s'oppose, selon lui, au livre I, n'est qu'une "addition tardive au recueil primitif'; les poèmes  pris dans l'oeuvre de Fortunat (ou adaptés de cette oeuvre) ne sont qu'une surcharge introduite dans le Codex par le dernier rédacteur, celui qui a rassemblé les cinq livres en un seul. La vision de la mort de Charlemagne par Turpin n'est qu'une réplique de celle de l'archevêque au Val Carlos; ce sont donc deux additions. La rédaction finale du livre des miracles se situe au plus tôt en 1135, sur la base d'un premier recueil constitué vers 1100-1110.

   Le professeur de Coïmbre donne en conclusion les différentes étapes de la constitution du recueil qui n'a été rassemblé que vers 1150, "très probablement" par Aymeric Picaud et Olivier d'Asquins. En schématisant, le livre II aurait été le premier écrit; le rédacteur du livre I y aurait introduit ensuite des commentaires, puis, vers 1130, le Guide d'abord indépendant; celui-ci aurait donc été ajouté vers 1150 dans le recueil avec des remaniements  (et non rédigé par Aimeri Picaud), et il aurait été suivi de peu par la Chronique, puis par le livre III.

 

  A. de Mandach, pour sa part, s'est attaché à analyser "l'évolution successive des états du Livre de Saint Jacques de Compostelle". Il remarque par exemple une grande ressemblance entre le Charlemagne de Turpin et le roi Alphonse VI, et il en déduit que "le noyau épique turpinien" est. de Pierre d'Andouque (+ 1114). La disputatio prolongée de Roland est une interpolation; un Guide embryonnaire (chap. I-VIl du Guide actuel) remonte à Gui-Calixte, tout comme Gaston Paris voyait, dans un premier état (chap. I-V) de la Chronique, un petit livre espagnol de propagande pour le pèlerinage, écrit vers 1050 par un clerc de Compostelle.

 

  Une réponse de principe peut être faite à ces découpages. Rien n'empêche, il est vrai, que l'élaborateur-rédacteur du Liber, dans la forme de l'actuel Codex (Scriptor I), ait usé de sources diverses, même importantes, pour rédiger son oeuvre (et non purement transcrire en y insérant quelques notices), et cela en plusieurs étapes, en plusieurs lieux, et pas nécessairement dans l'ordre actuel des livres. Cette démarche est des plus naturelles: le caractère du rédacteur, qui apparaît au lecteur comme celui d'un clericus vagans, va tout à fait dans le sens d'une information multiple.

 

  De ce fait, l'incessant découpage, parfois de petits détails, que l'on invoque pour dégager un agrégat, et les combinaisons que l'on fait de dates et de chapitres, pour accorder les insertions et les constructions des remanieurs, résistent mal à la forte empreinte de l'auteur Calixte. Son intention et sa manière dépassent celles d'un remanieur même final; sa compilation n'est point le résultat grossier d'un assemblage artificiel.

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delhommeb at wanadoo.fr -  18/01/2013