Codex Calixtinus : Contexte historico-culturel (A. Moisan)  

 

                                                Le Codex Calixtinus, témoin privilégié du Liber sancti Jacobi -

                                               Contexte historico-culturel et élaboration du Liber Sancti Jacobi

 

                  in ANDRÉ MOISAN - LE LIVRE DE SAINT JACQUES ou CODEX CALIXTINUS DE COMPOSTELLE

                                                                        Etude critique et littéraire

                                         Librairie Honoré Champion, Editeur. 7, quai Malaquais - PARIS. 1992

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                                                            LE CONTEXTE HISTORICO-CULTUREL

                                                   ET L'ÉLABORATION DU LIBER SANCTI  JACOBI

 

  Des points acquis jusqu'ici, une constatation se dégage: le Liber-Codex est bien tout entier une "obra de propaganda", dont le but est de célébrer saint Jacques et son pèlerinage, essentiellement en réformant la liturgie sclérosée que dénonce la lettre inaugurale mise sous l'autorité du pape Calixte II (f. 1-2v), par l'apport de la liturgie romaine universelle (f. 161), tout en gardant un certain nombre d'éléments galiciens traditionnels que l'on ne peut qu'entrevoir. L'ensemble de textes variés et mieux adaptés que présente le Liber constitue ce que P. David appelle "une tentative de réforme inaugurée au nord des Pyrénées".

  Du coup, il doit être possible de situer l'oeuvre dans un contexte favorable qui pouvait la susciter et faire de l'entreprise du clerc qui s'est attelé à la tâche, quelque chose de beaucoup moins isolé qu'on l'a cru. C'est donc vers les milieux historique et culturel qu'il faut se tourner, et en particulier vers l'archevêque de Compostelle, Diego Gelmîrez.

 

  Le chapitre X du Guide (f. 183v-184) n'est pas tendre, lorsqu'il rappelle aux soixante-douze chanoines de Compostelle leur devoir de charité envers les pèlerins, et leur donne en exemple l'accueil fait à l'étape française de Saint-Léonard en Limousin. Là encore, il doit parler en connaissance de cause. Il suffit d'ailleurs de feuilleter plusieurs pages de l'Historia Compostellana, où la gouaille le dispute au pittoresque, pour comprendre l'état lamentable dans lequel Gelmirez trouva, à son arrivée en 1101, l'église et les chanoines desservants. Ceux-ci sont traités par les auteurs français de bruta animalia nulla adhuc juga1i asperitate depressa, vivant dans l'inimitié, se disputant les offrandes des fidèles, plus préoccupés, malgré leur pauvreté, de s'habiller ad modum equitum que d'assurer dignement l'office au choeur.

  Non sans difficultés, le nouvel évêque s'employa aussitôt à les réunir en un collège de soixante-douze membres, juxta numeralem discipulorum Domini collectionem, leur imposant un serment de fidélité; il restaura les bâtiments et assura aux chanoines, avec la subsistance, la dignité et la concorde nécessaires à leur charge. Il veilla à ce qu'ils fussent instruits, litterarum studiis eruditi, comme il l'avait été lui-même, et fonda une école-cathédrale pour son clergé, en y installant un magister de doctrina eloquentiae. Il envoya même son neveu Pierre, doyen du chapitre, avec quelques chanoines, étudier la philosophie en France.

 

  L'amitié entre Diego Gelmirez et Gui de Bourgogne-Calixte II fut de toujours, et l'Historia Compostellana la souligne dans une formulation sans réserve. Plusieurs lettres du pape témoignent de relations suivies et d'une confiance réciproque. Les liens humains ne pouvaient que les rapprocher, puisque Gelmirez avait été secrétaire et chancelier du comte de Galice, Raymond de Bourgogne, le propre frère de Gui, avant d'être consacré évêque, et de voir son siège élevé en 1120 à la dignité de métropole par la grâce de Calixte II. De solides appuis à la curie romaine, malgré divers atermoiements, lui avaient assuré le titre d'archevêque.   L'Historia, destinée à mettre en lumière l'oeuvre du restaurateur, raconte par le détail ses relations suivies avec les cardinaux romains Didier, Boso, Aimeri de la Châtre, Gui de Pise, faites de dons, d'appuis, de légations, de visites et de témoignages d'amitié. L'historien Biggs résume d'un mot la situation: "The Historia claims that many of those who made up the Roman Curia were devoted to him".

 

  Les relations entre le siège épiscopal et le clergé français étaient aussi des plus suivies. Parmi les cinq chanoines chargés de consigner les faits et gestes de Gelmirez dans l'Historia, on trouve deux français: l'archidiacre Hugues, conseiller de l'évêque et souvent témoin de ce qu'il rapporte, consacré évêque de Porto en 1113, Girard, originaire de Beauvais, semble-t-il, magister de l'école de la cathédrale de Compostelle.

  En tout premier lieu, les va-et-vient entre la ville galicienne et l'abbaye de Cluny, l'origine clunisienne de bien des gens qui passent ou oeuvrent à Rome et en Galice, les relations qu'entretiennent avec l'abbaye bourguignonne Gelmîrez et Gui-Calixte qui y fut élu pape en 1119, l'influence générale de Cluny outre Pyrénées, tout cela, à l'époque qui nous intéresse, justifie que la lettre de Calixte qui ouvre le Codex soit adressée d'abord sanctissimae conventui Cluniacensis basilicae. Au cours de son périple en France en 1104, qui devait l'amener à Rome, le prélat galicien y avait été reçu familirius ae speeialius. Il trouva dans les abbés Hugues, Pons et Pierre le Vénérable, des amis et des conseillers sûrs.

 

  On voyage beaucoup à cette époque vers ou depuis Compostelle. En 1124, deux chanoines revenant de Sicile et d'Apulie passent à Pavie quêter pour l'église Saint-Jacques, comme un certain Aimeri se présentera à Compostelle en 1130-1131, afin de quêter pour les Lieux Saints d'où il revient; en 1119, Giraldus envoyé par Gelmirez à Rome est rejoint à Saint-Gilles par deux chanoines qui reviennent de Jérusalem; en 1129, Bernaldus, le trésorier du chapitre, a l'intention de s'y rendre. Des pèlerins français sont cités: Henri, abbé de Saint-Jean-d'Angély, et Etienne, camérier de Cluny, venu en 1121, Guillaume X d'Aquitaine, le père d'Aliénor, qui devait y mourir en 1137, après avoir aidé l'archevêque dans sa lutte contre la reine et avoir protégé Alphonse VII, le jeune roi de Castille.

 

  Déjà, au travers de tout ce contexte, le Scriptor I-rédacteur du Liber, dont le prochain chapitre mettra en évidence qu'il fut un clerc français, voyageur-pèlerin assidu, n'apparaît pas comme un isolé; son premier voyage en Galice, ainsi que son séjour à Compostelle et dans la région et ses périples en France, le mettaient au contraire à l'écoute de quantité de gens. C'est de cette manière que dut naître et put s'élaborer le projet d'une vaste réforme du culte de l'Apôtre. Le moment était on ne peut plus favorable à une telle entreprise.

 

  La critique, semble-t-il, ne s'est pas arrêtée à une remarque essentielle que fait l'Historia Compostellana sur l'oeuvre du prélat galicien:

  Et quoniam ecclesia beati Jacobi rudis et indisciplinata erat temporibus illis, applicuit animum ut consuetudines ecclesiarum Franciae ibi plantaret, non sans ajouter: Quod nimium laboriosum fuit ei.

  Cette phrase a un champ d'application qui dépasse les constatations précédentes, et elle touche sûrement le domaine liturgique. On sait que Gelmirez acheta des livres liturgiques pour son église. Il a dû se tourner vers la France, encouragé par ses amis romains, solliciter l'aide nécessaire ou recevoir une offre, de manière directe ou indirecte - ce sera l'objet du chapitre II - pour aider la grande réforme venue de Rome et de Cluny, et qui visait, non sans de multiples résistances sur le terrain, à remplacer par le rite romain, universel, le vieux rite mozarabe (dit aussi wisigothique, gothique, isidorien ou espagnol). Aussi haut qu'on peut remonter dans l'histoire, depuis au moins le VIe et le VIle siècle, les églises d'Espagne eurent leur liturgie propre dont Tolède fut le centre, avec une surabondance de formules et de rites

  Cela devait durer jusqu'en 1074, année où le pape Grégoire VII, qui recherchait la centralisation romaine, s'adressa au roi Alphonse VI de Castille (1065-1109), ami fidèle de Cluny, et à la cour duquel avait été élevé le jeune Gelmirez, ainsi qu'aux rois Sanche IV de Navarre et Sanche Ramirez d'Aragon. Il leur demandait de recevoir l'office de l'église romaine et non celui de Tolède ou d'une autre église, ce rite romain que les mozarabes appelaient officium gallicanum.

  A défaut d'un clergé espagnol capable de mener à bien l'entreprise, celui dont se plaignait tant le lettré Gelmirez, le fer de lance de la réforme en Espagne, désigné par le pape, fut l'abbé Hugues de Cluny qui y jouissait d'une grande influence, comme ses moines. La reine Constance de Bourgogne, femme d'Alphonse VI, assura son appui jusqu'à l'abolition du vieux rite au concile de León en 1090. Cluny, la romaine et la française, tout en appelant seigneurs et chevaliers à la croisade anti-musulmane, mettait son prestige et son efficacité au service de la rénovation de la liturgie. La vigoureuse action entreprise par Gelmirez pour réorganiser le chapitre de sa cathédrale devait comporter, outre un meilleur accueil des pèlerins, un culte plus digne, malgré la résistance des vieilles habitudes.

 

  Quelques exemples relevés par P. David montrent que l'on regarde alors vers la France pour trouver des modèles. Le missel de l'église Saint-Martin de Mateus (diocèse de Vila Real) a été copié entre 1130 et 1150 sur un vieux missel tourangeau qui ne peut être postérieur à la seconde moitié du Xe siècle; il fut apporté dans le diocèse de Braga entre 1150 et 1175, et son copiste semble avoir travaillé pour une église de la région de Tolède. L'original transcrit après 1175 du pontifical de Braga venait de la France méridionale; un autre fut copié sur un antiphonaire original français. La coutume liturgique de Braga est aussi fondée sur des livres romano-francs entrés en Espagne aux XIe et XIIe siècles.

  En ce qui regarde l'église de Compostelle, on conçoit que le rédacteur du Liber sancti Jacobi - qui se révélera français - avait de bons atouts en proposant son oeuvre: un office et un missel nouveaux, florilège de textes infiniment plus riches que le vieux rite en l'honneur de saint Jacques, avec des hymnes notées et divers pièces décoratives élaborées par de grands noms français ou, pour certaines peut-être, par lui-même sous le couvert de ces noms.

  Il s'avérait opportun, surtout avec l'appui de l'archevêque Gelmirez, de proposer et même d'imposer au célèbre lieu de pèlerinage un riche office digne de sa renommée. Une telle entreprise ne peut guère - même si l'artisan dévoile sans peine son nom et sa manière - qu'avoir été concertée et dépasse largement une initiative individuelle, originale. Dégagée de l'impression d'isolement qu'elle pouvait donner au premier abord, elle se présente comme venue à point nommé. Derrière le Liber-Codex se profilent en effet les grandes figures de saint Hugues de Cluny, du pape Calixte II, et surtout de l'archevêque Diego Gelmirez, ainsi qu'un arrière-plan de croisade, d'hospitaliers et de templiers, de pèlerins, de voyageurs et de marchands, celui qu'invoque Hamel, avec insistance, précisément pour la Chronique de Turpin et le Guide.

 

  Au terme de ce chapitre, le Codex apparaît donc comme le représentant authentique et autorisé du Liber, malgré les blessures qu'il a subies, en sorte que l'on pourrait transposer la célèbre formule de Joseph Bédier, en disant qu'au commencement du Liber sancti Jacobi était le Codex Calixtinus. L'unité de l'oeuvre n'est ni factice, ni tardive: elle est celle de sa conception même, dont un contexte historico-culturel exceptionnel a favorisé l'initiative.

 

  La question se pose de l'auteur-Scriptor I, de son origine et de sa personnalité, de sa méthode et même de son lieu de travail. Déjà a été évoqué, comme en filigrane, le nom d'un clerc français, qui s'imposera comme étant celui d'Aimeri Picaud de Parthenay-le-Vieux, terminant son oeuvre à l'ombre de la basilique de Vézelay, avant de partir l'offrir à l'église Saint-Jacques de Compostelle

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delhommeb at wanadoo.fr - 18/01/2013