Codex Calixtinus : Etude codicologique (A. Moisan)  

 

                                                Le Codex Calixtinus, témoin privilégié du Liber sancti Jacobi -

                                                                           Etude codicologique

 

                   in ANDRÉ MOISAN - LE LIVRE DE SAINT JACQUES ou CODEX CALIXTINUS DE COMPOSTELLE

                                                                        Etude critique et littéraire

                                        Librairie Honoré Champion, Editeur. 7, quai Malaquais - PARIS. 1992

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                                                              ÉTUDE CODICOLOGIQUE

 

  1 - Le texte et son support

  2 - Les cinq livres

  3 - Les Scriptores

 

  Le Codex Calixtinus conservé à Compostelle se présente comme le manuscrit le plus ancien et le plus complet du Liber sancti Jacobi, ainsi que l'admet la critique à la suite de Bédier, même s'il n'est pas irréprochable. Longtemps et naguère encore, les médiévistes se sont intéressés essentiellement à l'Historia Turpini; les autres livres traitant de la liturgie, de l'hagiographie et des routes du pèlerinage ne présentaient pas à leurs yeux, semble-t-il, le même intérêt.

  De plus, de nombreuses études qui, en leur temps, se voulaient approfondies, sont devenues insuffisantes ou caduques, du simple fait qu'elles étaient basées sur des versions du Liber corrompues, partielles ou tardives; sans avoir pu recourir directement au manuscrit même du Codex, elles étaient desservies par des éditions incomplètes ou ne présentant pas de garantie scientifique suffisante.

  Un fait demeure: on ne possède pas encore d'édition critique des cinq livres qui composent le Codex, à même de mettre en évidence, par exemple, les éléments ajoutés au texte primitif ou remplacés. En somme, il a fallu attendre les travaux d'Adalbert Hamel (+ 1953) sur l'exemplaire qu'il alla consulter à Compostelle, pour que soient établies les premières bases d'une étude et d'une édition solides.

 

  A partir de ses observations et conclusions, ainsi que des travaux qui ont suivi, notamment ceux de Manuel C. Diaz y Diaz les plus récents et les plus complets, j'ai envisagé de reprendre les questions essentielles, Sur la base d'une lecture suivie et assidue du texte, soutenue par l'examen du microfilm, voie qui m'a paru indispensable et insuffisamment explorée jusqu'ici.

  Assurément, la Chronique de Turpin est de beaucoup le livre le plus meurtri, mais il paraît possible d'en pressentir la teneur originale, en examinant les copies qui en ont été faites avant le remplacement de divers folios. Un examen de l'état actuel du Codex est nécessaire, avant d'aborder la question des scriptores et de poser ainsi le problème du Liber original.

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  1 - Le texte et son support

 

  Le manuscrit conservé aux Archives du Chapitre de la cathédrale de Compostelle est un parchemin de format 295 x 215 mm. et rédigé en minuscule du XII. siècle, dans sa forme originale, par la main du Scriptor I, sans colonnes et en large surface, pour 34 lignes par page, sauf exceptions. M.C. Diaz y DIaz a examiné minutieusement le support matériel du texte, depuis la qualité et les dimensions des peaux utilisées jusqu'à la comparaison millimétrée des différentes graphies. Le relevé de détails multiples et significatifs n'est donc pas à refaire ici.

  L'écriture première est belle, appuyée et uniforme, en dehors de quelques pages assez pâles ou grasses. Mise à part l'ornementation bien en place, mais d'inégale valeur, et qui requiert une analyse particulière, on remarque que la graphie reste peu aérée: les titres des chapitres et des homélies du livre I sont ordinairement en lettres grosses et laides, tassées dans des interlignes ou en bout de lignes, voire en marge; ils sont le fait d'une main postérieure. Les alinéas et le détaché des textes poétiques de l'édition n'existent pas dans le Codex.

  Le grossier foliotage en fin de ligne dans les tables des matières qui ouvrent chacun des cinq livres est lui aussi postérieur. Les titres des 26 chapitres du Pseudo-Turpin donnés au début de ce livre (f. 1v-2r) ne sont pas répétés en tête de ces chapitres.

  La lettre du pape Innocent II, placée en fin de l'ouvrage en forme de sauf-conduit pour les porteurs du Liber à Compostelle (f. 192r) est en caractères différents, pour imiter les bulles romaines.

  Quant aux suppléments ajoutés soit avant 1139-1140 (f. 185-192), soit à des dates postérieures (f. 193-196), ils sont évidemment le fait d'autres mains.

  Déparant la régularité des pages, diverses notes en marge ou en interlignes (parfois avec de petites crosses pour les signaler), d'écriture cursive plus ou moins grande et relatives aux textes qu'elles côtoient, sont elles aussi postérieures, cette manière de faire se retrouvant aussi dans des pages refaites. Des passages et expressions qui se rapportent à saint Jacques et à la Galice ont été soulignés, des traits et arabesques peuvent courir le long du texte, signes d'attention portés par la suite par quelque chanoine galicien.

 

  D'autres signes, surtout au livre I, offrent un réel intérêt. Des rectangles, avec presque toujours une croix dans l'angle supérieur gauche, enserrent des passages oubliées par inadvertance (lignes sautées, mots semblables et fins de phrases identiques) dans la transcription du modèle ancien (textes patristiques) ou de la copie du "brouillon"; le texte est ainsi rigoureusement rétabli par le Seriptor I lui-même, lors de sa relecture, toutes corrections qui se trouveront mises dans le fil du texte par les copistes de Ripoll et d'Alcobaça, ainsi que les mentions marginales concernant la fête des Miracles (3 oct.), instituée après le dépôt du manuscrit à Compostelle, mentions encadrées de quatre rectangles surmontés d'une croix à l'angle supérieur gauche.

   Des mots passés sont mis en marge, ou en interligne, fautes communes aux copistes de toute époque. Des mains énigmatiques, qui n'appartiennent pas à la rédaction primitive, apparaissent aussi en marge, l'index pointé vers le texte, dont, après examen, on ne peut être assuré qu'elles indiquent des incipits de lectures à prendre pour l'office. Une longue note marginale, en cursive du XV. siècle (1. III, chap. 3), complète la description de la procession solennelle du 30 décembre. Au f. 1v, des noms d'auteurs (douteux) d'homélies ont été grattés et réécrits.

  Enfin, des passages ont été répétés à cause de l'intérêt qu'ils présentaient aux yeux du rédacteur primitif, en des contextes différents. Si celui-ci fait ses fautes de grammaire, que les moines de Ripoll et d'Alcobaça s'efforceront de corriger, on doit reconnaître qu'il a apporté tout son soin à son travail, qu'il l'a contrôlé, et que les annotations postérieures parasitaires et de facture grossière - sans considérer les interventions des autres Scriptores avec leurs propres graphies - n'ont pas défiguré la qualité de son oeuvre.

  Diverses lettres ornées et des miniatures ont à l'évidence disparu avec le remplacement de folios par de nouveaux moins parfaits en ornementation (1. III et Turpin); en tout cas, les diverses blessures qui viennent d'être énumérées et celles plus dommageables que purent causer au texte et à sa calligraphie les Scriptores II-IV, ne préjugent en rien du fini de l'oeuvre initiale.

 

  Une numérotation en chiffres romains, postérieure à l'arrachage du livre IV en 1609, indique 196 folios. Celui-ci comptant 29 folios, le Codex qui a retrouvé, avec sa restauration en 1966, ses cinq livres, comporte un total maintenant bien indiqué de 225 folios. Cependant, pour voir plus clair dans cet ensemble complexe, quelques observations sont utiles.

  A l'origine, chaque cahier avait régulièrement huit folios; présentement, seuls vingt-et-un sont complets pour 168 folios, en dehors du Turpin dont le cas est particulier.

  Le premier cahier a neuf folios, le dernier faisant pendant à la feuille blanche qui précède le folio 1. Avant la restauration, les folios 27-28-29/30-31-32 du 4e cahier ayant été montés à l'envers (29-28-27/32-31-30), le texte était à lire en conséquence, et le 13e cahier commençait par un folio 97bis en chiffres romains.

  Une demi-feuille fut ajoutée avant 1172-1173, quand fut instituée la fête des Miracles et forma le folio 128; pour la faire tenir, on ajouta une feuille blanche entre les folios 121 et 122 du même 16e cahier, mais aucune mention ne fut portée dans l'lncipiunt capitula du livre I (f. 3v).

  Les folios 155-160 (fin du livre II et plus de la moitié du livre III) ont été arrachés et remplacés avant 1172-1173.

  Au 21e cahier, la Chronique une fois extraite après le folio 162 (1er du cahier), on ajouta par onglets les quatre premiers folios du livre V, qui devinrent les folios 163-166, une feuille blanche faisant le pendant du folio 162, le tout formant un cahier de six folios.

  Les suppléments aux offices (texte et musique) commencent au folio 185 dans le 24e cahier et s'achèvent au folio 190. Des deux folios suivants ajoutés par onglets et, ainsi qu'il apparaîtra, à l'initiative du premier rédacteur, l'un s'est perdu et le second, avec la lettre en forme de sauf-conduit du pape Innocent II pour Aimeri Picaud et Gerberge indiqués comme porteurs du Codex à Compostelle et le miracle de la Vézelay daté de 1139, achève la rédaction du volumen, dans l'état où il fut offert aux chanoines du Saint-Jacques en 1139-1140.

  La suite (f. 193-196.), avec d'autres écritures peu soignées ou détériorées, ajoutée avec des onglets, à des dates comme 1164 et 1190, représente des ajouts à diverses époques. Pratiquement, les 192 folios et la Chronique de Turpin ont donc seuls un intérêt pour la présente recherche.

 

  2 - Les cinq livres

 

  Le Jacobus s'articule en cinq livres dont chacun s'ouvre par une table des chapitres. Comme l'indique le distique placé en frontispice de l'ouvrage: Ex re signatur, Iacobus liber iste vocatur / Ipsum scribenti sit gloria sitque legenti, son but est de glorifier l'apôtre de la Galice par un culte rénové et digne de sa renommée, au lieu de pèlerinage qui garde son tombeau.

 

  Le livre I, d'emblée le plus étendu (f. 2v-139v), constitue l'essentiel de son entreprise, sous la main d'un clerc (et de ses aides) qui a puisé dans la tradition patristique et le répertoire liturgique, comme dans des sources diverses (miracles, histoire, légendes), toute la matière destinée à rehausser un culte jusque-là régional et sans beaucoup de faste. Le rédacteur s'est réservé la bonne part dans l'adaptation de ces sources, et surtout l'élaboration de nouveaux textes, ceux-ci placés sous le nom du pape contemporain Calixte II, censé être l'initiateur et le réalisateur d'un projet, dont il affirme au début qu'il lui a coûté beaucoup de peine: Innumeras pro hoc codice passus sum anxietates (f. 1r).

  Un corpus d'homélies, avec parfois des transpositions de textes qui ne se rapportaient pas à saint Jacques, pour les diverses solennités et leurs octaves, fournissent aussi la matière des lectures à l'office canonial (f. 2r); l'ensemble est imposant, surtout lorsque certains sermons prennent d'énormes proportions. Les deux versions de la Passion de l'apôtre, la modica et la magna (chap. IV et IX), donnent au culte les bases nécessaires considérées comme historiques et encadrent les quatre sermons proposés pour la fête du 25 juillet.

  Offices et messes déploient ensuite leur faste (f. 101-139.), surtout pour cette célébration du martyre, dans un florilège de monodies grégoriennes à l'état pur ou savamment ornées, que compléteront six folios (185-190), en un supplément ad libitum après le livre V, offrant en une sorte de gerbe finale la richesse de sa polyphonie.

 

  Le livre II contient la narration de 22 miracles, susceptibles d'être lus à l'office et à la messe (f. 2r); ils illustrent, dans la variété de leurs genres, comme de leurs lieux et de leurs époques, la puissance de l'apôtre Jacques. Ce liber miraculorum est, en hagiographie, la suite habituelle d'une Vita ou Passio, celle précisément qui innerve, pourrait-on dire, tout le livre I.

 

  Le livre III, qui surprend par sa brièveté (f. 155,-162.), conclut l'assemblage hagiographique par l'habituel récit de la translatio du corps du saint, basé sur la tradition. Ici, comme pour la Passio, une translatio magna et une autre plus courte, qui pourrait être qualifiée de modica. Une nouvelle fois, le rédacteur accueille deux récits avec une sorte de respect, quitte à déployer son ingéniosité pour en résoudre les discordances.

 

  Les deux livres suivants ne sont plus en rapport avec la liturgie, l'ensemble des livres I-III formant sa propre unité. Leur lien avec ce qui précède n'est pas distendu, du moins si l'on se replace dans le contexte et la mentalité de l'époque.

  

  Le livre IV censément rédigé par Turpin, l'archevêque de Reims, en qualité de sedulus Karoli magni imperatoris in Yspania consocius (f. 1r) durant quatorze ans, raconte comment l'empereur ouvrit d'abord la route vers Compostelle, dans un pays hostile, sur l'ordre même de saint Jacques qui lui apparut en songe dans son palais d'Aix, afin de délivrer l'Espagne des ennemis de la foi chrétienne.

  L'épopée s'étale sur 29 folios, en forme de guerre sainte, dans des combats toujours à reprendre, et dont celui de Roncevaux constitue la plus sublime page, jusqu'à la libération totale du pays et le retour de l'empereur à Aix. Les héros francs à la suite de Roland deviennent des martyres Christi, que la lettre conclusive du pape Calixte (f. 29) donnera en exemple aux Croisés de tous les champs de bataille contemporains.

  On est ici en parfaite symbiose avec la narration épique qui fleurit au XIIe siècle et en pleine reconquête de l'Espagne. Le lecteur et tout autant l'auditeur de la narration de Turpin - puisque la lecture publique en est prévue, ainsi que du livre V, dans les réfectoires de religieux (f. 2r) - n'avaient pas l'idée de dissocier les événements de leur temps du culte de l'apôtre galicien devenu un porte-drapeau, le "matamore", tueur de Maures.

  Comment le rédacteur, qui se révélera comme français et douté d'une riche personnalité, eût il négligé d'utiliser la geste carolingienne, familière de 1Espagne, pour célébrer suo modo les origines qu'il croit historiques de la fascination qu'exerce le pèlerinage de Saint-Jacques? Ce serait un contresens d'exiger de lui au départ la rationalité froide de notre époque.

 

  Le livre V, fleuri et même pittoresque, et qui se veut chemin de paix pour l'âame, trace le fil des routes du pèlerinage, surtout en terre française, son auteur s'appuyant sur son expérience de voyageur-pèlerin. Complément attendu et conclusion logique de tout l'ouvrage, sorte d' "invitation au voyage", avec ses joies, ses contraintes et ses dangers..

 

  Il ne reste plus alors, après les riches partitions polyphoniques déjà évoquées (f. 185-190) et l'hymne Ad honorem regis summi nettement attribuée au prêtre Aymeri Picaud de Parthenay-le-Vieux, qu'à "apposer" la lettre du pape Innocent II, authentifiant le contenu du codex, et destinée à garantir la sécurité de ceux qui allaient le porter à Compostelle, le même Aymeri Picaud et sa compagne Gerberge (f. 192r).

   En dernière minute, pourrait-on dire, et à la place laissée libre au verso du folio, est consigné un dernier miracle dont la place insolite se comprend aisément, si l'on reconnaît que le lieu (Vézelay) et la date (1139) indiquent précisément ceux du départ des porteurs vers le sanctuaire galicien.

 

  En toutes ses articulations, le Jacobus est d'une parfaite logique, celle même de sa conception initiale. En conséquence, il y aurait présomption à s'appuyer sur des versions partielles ou rédigées dans un ordre différent de celui du Codex, comme par exemple les manuscrits de Ripoll et d'Alcobaça (3e quart du XIIe s.), et a fortiori sur d'innombrables autres moins anciens, pour soutenir que l'ordre actuel des livres du manuscrit conservé à Compostelle et leur nombre sont dûs à une recomposition et révision du volumen apporté en 1139-1140, à mettre à l'actif des chanoines compostellans supposés plus avisés.

  Les deux copistes précités, comme il sera dit, avaient leurs raisons d'opérer comme ils l'ont fait. Pourquoi voudrait-on que l'offrande "de poids" apportée de la lointaine Bourgogne à l'autel de saint Jacques ait eu l'allure d'un cadeau incomplet dans son contenu et imparfait dans son plan, si mal conçu par un clerc intelligent et pour le cas "homme de métier", que les chanoines de Compostelle aient jugé indispensable de le refondre vers 1160 pour lui donner enfin la logique de son ordre actuel ? En réalité, la vraie question est celle des folios remplacés. Dans quelle mesure les scriptores qui sont intervenus ont-ils été fidèles à la rédaction originale?

 

  3 - Les scriptores

 

  Divers folios, oeuvre du rédacteur appelé communément Scriptor I, furent enlevés du Codex et remplacés à des époques postérieures qui se distinguent par les écritures. Ces intervenants sont appelés Scriptor II, III, IV, et sont différents de celui qui a ajouté sur le fol. 128 la fête des Miracles, ainsi que d'autres qui ont placé par la suite des annotations qui ont été relevées plus haut.

  Le Scriptor I rédigea son texte, soit en copiant des sources écrites, soit en relatant des faits qu'il avait appris, ou dont il avait été témoin (il le dit pour les miracles, f. 35,), assuré qu'il était d'élaborer une oeuvre historique (1. IV), et de livrer une expérience véritable du pèlerinage (1. V), qu'il empruntât pour cela le nom du pape Calixte ou de l'illustre Turpin.

  Même si l'on doit reconnaître à l'ordonnateur de ces pages un savoir encyclopédique qui repose d'ailleurs sur les fonds des scriptoria monastiques pour une part, même s'il se révèle très habile dans ses raisonnements et ses agencements, même s'il sait jongler avec le symbolisme, voire dérimer Fortunat, on ne peut raisonnablement lui attribuer la paternité et le mérite de toute l'élaboration du Liber, en particulier pour ce qui regarde la choix et la rédaction de tous les textes liturgiques, musicaux (surtout polyphoniques), encore moins de l'ornementation. Cependant, ce que révèle la lecture assidue et indispensable de tout le Codex, c'est le même style et le même homme omniprésents.

 

  Le Scriptor II est intervenu après 1172-1173, puisque le texte du moine de Ripoll ne s'accorde pas parfaitement avec le sien. Il a récrit les six folios 155-160 du 20e cahier (154-161), soit les deux récits de la translation au livre III avec leur prologue. Plutôt que de faire appel à un simple accident ayant détérioré le cahier, on peut conjecturer que l'auteur de l'arrachage (un chanoine ?) n'appréciait pas le caractère légendaire ou les contradictions des deux récits, que l'argumentum Calixti élaboré par le rassembleur même de ces textes s'était efforcé de gommer par un véritable tour de passe-passe.

  Le Scriptor II n'a pas orné ses initiales, sauf le P au début du grand chapitre XXI de la Chronique: il n'avait pas le talent des enlumineurs dont s'était entouré son prédécesseur, ce qui réduit à néant l'idée tendant à faire du livre III, pauvre d'ornements, une pièce rapportée après le dépôt du Liber à Compostelle. Plus marquée fut son intervention dans le livre IV; sur les 29 folios des cinq cahiers qui le composent, douze sont de sa plume, auxquels il est naturel d'ajouter les quatre autres qui seront refaits par les Scriptores III et IV (f. 19-20 et 24-25), ainsi qu'il est adrnis. L'élimination suivie de la réfection s'élève donc à 16 folios sur 29, ce qui est considérable.

   Autre remarque significative: aucun feuillet du Scriptor II ne débute avec un début de chapitre, plusieurs fois même il le fait au milieu d'une phrase. En conséquence, on ne peut évoquer la recomposition du texte, ce que confirme par exemple la copie de Ripoll faite sur le texte du Scriptor I et qui ne montre que des différences de détail avec le texte du Scriptor II; il s'agit d'un remplacement du même texte, avec, bien sûr, les propres fautes du nouveau copiste.

  Ici encore, plutôt que d'un accident toujours possible qui aurait gravement détérioré l'espace compris entre les folios 6 et 25 (mais les f. 10-13 sont intacts et leur narration porte sur des faits antérieurs à Roncevaux), il pourrait s'agir d'une sorte d'acte de vengeance, cette fois opéré par une main anti-française qui ne pouvait supporter l'étalement des victoires françaises en terre espagnole, dans le sillage de la littérature d'outre-Pyrénées qui visait à opposer au Roland envahisseur l'héroïsme d'un Bernardo del Carpio.   L'ornementation se fait rare, comme dans les folios 155-160. Contrairement à son prédécesseur, le Scriptor II emploie peu d'abréviations et le mot KAROLUS est en majuscules espacées. L'écriture est moins appuyée, de 34 lignes par page comme dans le modèle, mais un peu plus petite; l'éloge de Roland (f. 21r) est disposé en forme de vers, ce qui aère la page et utilise au mieux un peu de place laissée libre.

 

  Parmi les folios mis à l'actif du Scriptor II, le portrait de Charles (f. 16v-17r) et la description des septem artes (f. 24r-25v), dont la représentation ornait les murs du palais impérial d'Aix, continuent de poser un problème aigu. D'aucuns ont en effet pensé qu'ils ne faisaient pas partie du texte primitif, le fait que les folios 24 et 25 sont hors des cahiers normaux, et seuls ainsi, ajoutant à la difficulté.

  Sous le prétexte que ces deux passages extérieurs à l'action guerrière qui s'étale dans le Pseudo-Turpin sont absents de manuscrits anciens, on rejette ou on suspecte leur authenticité. Pourtant, ils n'apparaissent pas comme des excroissances, mais sont judicieusement situés: le premier avant la campagne de Roncevaux et la victoire finale contre Marsile qui couronnera les campagnes de l'empereur contre les Sarrasins d'Espagne, le second qui marque un instant d'arrêt et d'admiration, au moment où le vieux héros de tant de guerres victorieuses va mourir dans son palais d'Aix. On connaît le sens de la mise en scène du Scriptor I. Qui ne sait par ailleurs, lorsque l'on constate l'absence de ces deux passages (ou de l'un) dans tel ou tel manuscrit ancien, combien la copie d'une oeuvre longue et surtout diverse en ses articulations, est tributaire des intentions et des contraintes du transcripteur ? Bien des absences n'ont d'autre explication.

  On a aussi argué du fait que les Sept Arts libéraux ne sont pas ici distribués dans l'ordre habituel du Septennium, à savoir le Trivium (1: grammaire, 2: rhétorique, 3: dialectique), suivi du Quadrivium (4: mathématiques, 5: musique, 6: géométrie, 7: astronomie), pour affirmer que ce chapitre a été ajouté à l'oeuvre initiale. Au fait, si l'on regarde de plus près le désordre des nomenclatures dans la tradition, l'argument tombe.   Il est vraisemblable qu'il y avait des ornements, miniatures et lettres ornées, dans les deux passages en question, peut-être enlevés par un amateur, sinon par un esprit anti-français, une nouvelle fois. On peut évoquer l'existence de trois lettres ornées pour la musique, la géométrie et l'arithmétique dans la rédaction première, si l'on remarque que pour ces trois arts seulement, la formule qui les introduit est: ibi depingitur.   Enfin, de quelque côté que l'on retourne le problème posé par les folios 24r-25v, on ne voit par comment leur refuser la paternité du Scriptor I: le texte est trop long pour avoir pris place dans le cahier précédent régulier (8 f.), le cahier suivant étant complet par lui-même (8 f.) et de la main du Scriptor I; de plus, le chapitre des Sept Arts ne réussit pas à remplir les deux folios, ce qui indique qu'il n'a pas été composé par la suite et accolé entre les deux cahiers.

  On pourrait ajouter que le Scriptor II ne semble pas avoir été capable d'une telle initiative, se contentant - par respect, on peut le supposer - de recopier son modèle sans en reprendre l'ornementation, occupant la place des initiales ornées par des traits qui n'en ont pas l'éclat.

 

  Le Scriptor III a récrit les folios 24 et 25 de la Chronique, qui se situent peu après le début du chapitre XXI, De nece Karoli. Ils comprennent essentiellement le développement sur les sept Arts, avec débordement sur la suite de l'action. On admet que ce nouvel intervenant travailla au début du XIII- siècle.

   Il n'utilise que très peu d'abréviations; cependant son écriture gothique fort soignée, aux lettres étroites, moins grasses que celles du Scriptor I, lui a laissé de la place, en sorte que huit lignes de plus en plus courtes terminent le folio 25v, faisant la soudure avec le folio suivant qui appartient au Scriptor I. Manifestement, il avait trop de place, celle laissée - peut on supposer - par la non-reproduction par son modèle, le Scriptor II, des miniatures primitives. Quelques particularités du genre Irrael pour Israel n'entachent pas la correction de la copie. Les majuscules finement exécutées sont peu ornées.

 

  Le Scriptor IV est donné comme de peu postérieur au précédent. Son intervention porte sur les folios 19-20 (4e et 5e au milieu du 3e cahier), soit à l'intérieur du chapitre XXI; elle a trait au dernier combat de Roland avec l'adieu à Durandal, à la sonnerie du cor et à la confession du héros, le début et la fin des deux folios se situant à l'intérieur de phrases.

  Le scribe, qui n'orne pas, abrège peu: KAROLUS et ROTOLANDUS sont écrits en lettres espacées. Bien qu'il n'ait rien ajouté à son modèle (Scriptor II), il fait des fautes dont témoigne Ripoll, en accord avec le Scriptor I; il perd de la place, au point d'être obligé, à l'inverse du Scriptor III, de serrer les dernières lignes du fol. 20v.

  Quelqu'un voulait-il améliorer le style en le rendant plus classique, comme l'a fait le moine d'Alcobaça ? Pur accident matériel ? Difficile de le conjecturer, puisqu'ici encore, c'est la teneur du texte primitif que l'on retrouve.

 

  Il apparaît, au terme de cette analyse, que pour tenter d'expliquer les péripéties qui ont desservi la Chronique de Turpin, et elle seule essentiellement, il faut en revenir aux idées de malveillance ou d'accidents (vols, détériorations).

  En tout cas - et pour le réaffirmer - aucun folio refait ne coïncide, pour son début et pour sa fin, avec un début et une fin de chapitre et, qui plus est, avec un début ou une fin de phrase, ce qui exclut toute intervention autre qu'une réfection qui se veut fidèle reproduction des pages disparues, avec peut-être un désir d'améliorer le texte, assez peu décelable.

  Il apparaît enfin que les copies des Scriptores II-III-IV sont moins correctes que celles du Scriptor I, ce que confirmera l'examen des manuscrits de Ripoll et d'Alcobaça.

 

  Il serait long, sinon interminable, d'entrer dans le détail et de confronter les positions plus ou moins diverses et discordantes qu'ont défendues A. de Mandach, Kl. Herbers et M.C. Diaz y Diaz, sur le problème épineux de la genèse du Liber, soit à partir de la construction qu'il présente dans l'état actuel, soit à partir des Scriptores. Ces théories se reprennent plus ou moins, se complètent ou se corrigent tour à tour. Les unes et les autres invoquent un embryon primitif, auquel se sont agglutinés, essentiellement sous la surveillance et l'intervention des chanoines de Compostelle, des éléments refondus ou nouveaux, révisés, réadaptés, et surtout ordonnés dans une nouvelle logique qui donnât satisfaction aux gardiens du culte galicien. J'y renvoie donc dans l'intérêt de la recherche.

 

  Que tel ou tel des cinq livres ait été composé dans un ordre différent de l'actuel, avec des intervalles entre les rédactions, quoi de plus naturel ? Que des sources rédigées ou non et fort diverses aient été consultées, transcrites telles quelles ou accommodées, rien que d'habituel. Que la disposition des sections, fruit d'une idée directrice, n'ait été effective qu'au moment de la confection du volumen, sous le contrôle de son concepteur et réalisateur aidé de ses collaborateurs, c'est le lot de toute oeuvre complexe.

  C'est au départ, si l'on peut dire, que l'unité de conception se réalisa dans l'unité de réalisation, soit avant le départ du précieux manuscrit de son lieu d'élaboration pour son lieu de destination; son unité est à ce prix.

 

  En suite de quoi, il devient inutile et hasardeux d'essayer de reconstruire les étapes du Liber à partir de textes partiels et ordonnés différemment, ceux que livre une abondante tradition qu'on peut répertorier en familles de manuscrits.

  A titre d'exemple, que l'on parcoure le contenu des 49 manuscrits latins où se trouve insérée la Chronique de Turpin et retenus par Meredith-Jones pour son édition: les combinaisons les plus diverses apparaissent, parfois déroutantes pour la logique de notre temps, alors qu'elles étaient rationnelles pour les compilateurs.   Encore plus instructif le classement des 139 manuscrits latins du même livre IV par Hamel: état conforme au Codex, jonction avec des chroniques et Vitae Karoli ou d'autres textes, extraits combinés avec d'autres passages du Liber en des ordres fort divers.

  Chaque copiste qui est venu à Compostelle a pris tout ou partie du manuscrit, selon ses options; des familles de textes sans cesse copiés et recopiés, avec leurs choix et leur aléas, se sont alors constituées pendant des siècles, à travers l'Europe, tandis que sur place le modèle était lu et relu, comme l'attestent les divers signes et notes marginales.

  Dès son dépôt à Compostelle, le Liber sancti Jacobi, en sa forme de Codex Calixtinus, devenait ouvrage de référence, véritable et définitif (dans l'intention) monument rédigé à la gloire de saint Jacques. Les injures du temps et des hommes ne lui seraient pas épargnées.

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delhommeb at wanadoo.fr -   18/01/2013