A. Picaud à Asquins (A. Moisan)

 

                                   Le séjour d'Aimeri Picaud à l'église Saint-Jacques d'Asquins

                                      et la composition du LIBER SANCTI JACOBI (1135-1140)

                                                                           André MOISAN

 

  Conférence donnée à l'église d'Asquins dans le cadre du Colloque de Vézelay (7-9 sept. 1984), organisé par la Société des fouilles archéologiques de l'Yonne sur le thème « Aux origines du Vézelay médiéval ».

  Annales de Bourgogne, t. 57, 1985

 

  Il semble paradoxal de rapprocher le nom d'Asquins, modeste village bourguignon, de celui d'une oeuvre prestigieuse du XIIe siècle, le Liber Sancti Jacobi, conservé aux archives du chapitre de la cathédrale de Compostelle, sous l'appellation de Codex Calixtinus. Pourtant, c'est à l'ombre de l'église Saint-Jacques d'Asquins que le prêtre Aimeri Picaud de Parthenay le-Vieux en Poitou (1) mit la dernière main à son ouvrage, avant de le porter en 1139-1140 à Compostelle, pour en faire hommage à l'apôtre saint Jacques et à son célèbre sanctuaire. Quelque trente ans plus tard, en 1173, Arnauld du Mont, moine de Ripoll, allait transcrire pour son couvent, la majeure partie des cinq livres que contenait le volumen (2).

 

  Certes, le rôle d'auteur n'est pas unanimement reconnu par la critique au prêtre poitevin ; mais il n'est pas dans mon propos de reprendre ici les problèmes fondamentaux que posent la rédaction du Codex et son état actuel. J'ai tenté de le faire ailleurs, en revendiquant, à la suite des professeurs A. Hâmel et R. Louis, la paternité du Liber-Codex pour Aimeri Picaud (3). Il me semble intéressant de revenir au sujet sous un aspect particulier, puisque ce colloque en offre l'occasion. Il parait opportun de s'intéresser ici même à la personnalité de ce poitevin, à propos duquel les chroniques sont muettes, mais qui joint curieusement à son nom le surnom d'Olivier d'Asquins (4), de s'interroger sur son séjour et son travail près de la colline et de la basilique de Vézelay, d'assister à son départ pour la Galice, muni d'un sauf- conduit du pape Innocent II.

 

  I.

 

  La venue d'Aimeri Picaud, de son Poitou natal à l'église Saint-Jacques d'Asquins en dépendance de Vézelay (5), son séjour studieux avant le départ pour l'Espagne, ne laissent pas d'intriguer. Un simple parcours de son Jacobus le montre grand voyageur, clericus vagans, moine gyrovague venu peut-être de Cluny, abbaye qui figure en tête des dédicataires (6), plus vraisemblablement de celle de Saint-Eutrope de Saintes, où il a pu faire ses études, peu éloignée de Parthenay et prieuré clunisien depuis 1081 (7). Est-ce pure fantaisie s'il indique, par deux fois, quatorze années pour son enquête (8) ? Lorsqu'il élaborera un office digne de l'Apôtre pour les chanoines de Compostelle, il adoptera pour les Matines le schéma monastique (12 leçons) et non canonial (9 leçons). On ne peut mieux trahir ses origines.

 

  Le Guide du Pèlerin, en particulier, le montre parcourant les routes de pèlerinage, surtout la Via Turonensis qui passe par la Saintonge. On le voit contemplant telle châsse précieuse, notant les moeurs et le parler des gens qu'il rencontre, les heurs et malheurs qu'il a lui-même éprouvés et dont il a été témoin, de menus incidents de parcours ou des rencontres qu'il a faites, en un mot parlant d'expérience (9), non sans un fort esprit de clocher qui le fait vanter avec outrance les Poitevins et couvrir de mépris les voisins Gascons (10).

 

  Un ou plusieurs voyages l'ont déjà emmené à Compostelle dont il décrit le sanctuaire avec la précision d'un guide touristique, tandis qu'il observe le va-et-vient des pèlerins (11). Il a pu approcher l'archevêque Diego Gelmirez, grand réformateur de son diocèse et l'un des dédicataires du Codex ; il a noté avec sévérité les habitudes des chanoines et sans doute conçu là, plutôt sollicité que par sa pure initiative, le grand projet de réforme de la liturgie et le renouveau du culte de Saint-Jacques. D'autre part, divers indices font penser à un séjour d'Aimeri à l'abbaye de Saint-Denis (12) ; un voyage en Terre Sainte est probable, puisque l'ouvrage est aussi dédié à Guillaume, patriarche de Jérusalem (13). Une lettre d'Etienne, patriarche mort en 1130, à l'archevêque Gelmirez, pour qu'il permette à un certain Aymerico fratri et concanonico nostro de séjourner dans son diocèse, dans le but de quêter pour les Lieux saints, a des chances d'indiquer notre poitevin (14).

 

  Enfin, le lecteur perçoit au travers de multiples pages du Liber, un tempérament plein de santé, alliant à une rudesse et à une vigueur plus d'une fois outrancières, une curiosité toujours en éveil et un savoir encyclopédique. Rien donc en cet homme, d'un travailleur en chambre, d'un moine reclus. Ne serait-il pas un bénédictin qui a relâché ou rompu ses liens avec son couvent, d'autant qu'il se dit presbyter et non monachus ? Pas si surprenant dès lors qu'un tel original prédisposé à la mouvance, se soit un jour arrêté près de la colline de Vézelay, à l'ombre d'un de ces sanctuaires de pèlerinage qu'il affectionne.

 

  Le prêtre Aimeri arrivant au village d'Asquins dont l'église avait été consacrée en 1079 par Aganon, l'évêque d'Autun (15), put prendre place parmi les chapelains du lieu (16). Si rien n'est dit dans la Chronique de Vézelay sur son activité religieuse, c'est sans doute que son séjour fut occupé essentiellement par la mise au point du Liber Sancti Jacobi. On le devine la mémoire bourrée des souvenirs de ses voyages, les mains pleines des notes recueillies çà et là — à preuve, la série des vingt-deux miracles collectés en des lieux très divers et qui constitueront le livre II, la tête farcie de légendes épiques sur Charlemagne, qu'il a entendues aux portes des abbayes, dans les lieux de pèlerinage, sur les routes suivies par les jacquets et les jongleurs. Comment expliquer autrement le surnom d'Olivier d'Asquins qui dut être donné à ce singulier personnage par son entourage et qu'il prend plaisir à accoler à son propre nom ? Son arrivée pourrait être proche de celle d'Hugues le Poitevin qui entre à Vézelay sous l'abbatiat de Ponce de Montboissier (1138-1161) et qui rédigera entre 1156 et 1167 l'Historia Vizeliacensis monasterii, avant de devenir notaire de l'Abbé Guillaume en 1161 (17).

 

  Le séjour d'Aimeri n'est pas en tout cas antérieur au début de 1132, date de la consécration de la basilique, en présence du pape Innocent II (18). Le Guide signale en effet l'ingens et pulcherrima basilica (19). Le miracle n° 13 du Livre II du Codex, daté de 1135, indique que la rédaction de ce Liber Miraculorum n'était pas achevée avant cette date. Le Guide, cinquième et dernier livre de la compilation, mentionne la mort du roi Louis VI le Gros survenue en 1137. Enfin, le dernier miracle daté de 1139 et dont Brun, habitant de Vézelay, fut le bénéficiaire, est rapporté tout à la fin du Codex, ajouté sur un nouveau feuillet. Cette date peut donc être retenue comme le terminus ad quem de la rédaction définitive du Jacobus et la fin du séjour de son auteur à Asquins. Elle s'accorde d'ailleurs avec la mention de deux des dédicataires qu'Aimeri sait être encore en fonction : Diego Gelmirez mort en 1139 ou 1140 et Guillaume de Messines, patriarche de Jérusalem de 1135 à 1139.

 

  On est donc fondé, à la suite de R. Louis, qui a serré de près la question, à estimer qu'Aimeri Picaud résida à Asquins « au cours des années qui précédèrent 1139-1140 » et que « le travail du compilateur a été exécuté principalement entre 1135 et 1139 » (20). Un dernier indice de ce séjour : il faut s'être établi au pays de Vézelay et l'avoir sillonné pour faire querelle aux moines voisins de Corbigny (à quelques lieues au sud de Vézelay) qui prétendent conserver le corps de Saint Léonard, alors qu'il est en Limousin (21).

 

  II.

 

  Le Jacobus qu'Aimeri Picaud envisageait d'offrir à Saint-Jacques comportait, dans son état définitif (22) 192 folios, et était divisé en cinq sections ou livres.

 

  Le premier, le plus abondant (fol. 1-139v), est un recueil de pièces destinées aux diverses fêtes liturgiques de l'Apôtre : un lectionnaire pour les messes, avec des extraits d'homélies des Pères de l'Eglise ou des sermons d'Aimeri sous le couvert du pape Calixte II, un antiphonaire et un missel très variés avec les mélodies appropriées. Le tout, dans le but de pallier la pauvreté et le désordre de la liturgie, lesquels sont dénoncés dans l'épître préliminaire sous la plume du pape Calixte (23).

 

  Le livre II (fol. 140r-155v) rassemble 22 miracles de Saint-Jacques qui ont eu lieu ou ont été recueillis en maints endroits et dont la plupart se situent au début du me siècle ; ils fourniront les lectures de l'office des Matines (24). Le troisième Livre contraste par sa brièveté (fol. 155v-162v) ; il paraît être une mise en réserve d'éléments qu'Aimeri ne veut pas négliger : deux versions de la translation des reliques de l'Apôtre de Jérusalem à Compostelle (25), des indications sur la liturgie et la fête ancienne, des pratiques des pèlerins.

 

   L'historia Turpini, ou Livre IV, comprend 29 folios, selon le comptage particulier dû à la séparation dont elle fut victime en 1609 par la main du jésuite Mariana. Une heureuse initiative du professeur Louis l'a fait remettre à sa place dans le Codex. Cette section, qui se veut historique en se présentant comme un reportage fait par l'archevêque lui-même (26), n'est pas la moins surprenante. Aimeri Picaud s'ingénie à christianiser à outrance la matière épique, celle relative à Roncevaux en particulier. Ainsi, une apparition de saint Jacques à Charlemagne déclenche la première des quatre expéditions en Espagne, celle qui ouvre la route de Compostelle où se tiendra un concile après la pacification ; les héros prennent plus que jamais figure de martyrs, surtout Roland, le plus grand de tous, et dont la mort est sainte. L'auteur, au cours de ces pages, ne cesse de moraliser en proposant de si nobles exemples. Il serait trop long d'examiner ici la transformation audacieuse — et médiocre du point de vue littéraire — qu'il fait subir à la geste des poètes, spécialement aux pages sublimes de la Chanson de Roland (27).

 

  Le Livre V constitue un guide où, je le rappelle, le prêtre voyageur et pèlerin a rédigé les notes « touristiques » qu'il a prises, et mis son expérience de la route au service des jacquets, tant pour les protéger et éveiller à l'occasion leur amour du beau, que pour leur rappeler que la route est sainte (28). Rien donc de tellement hétéroclite, comme plusieurs l'ont cru, dans l'assemblage du Codex, et qui empêcherait d'y déceler l'idée directrice d'un homme et la main d'un unique rédacteur. La fréquentation des textes à laquelle, semble-t-il, les médiévistes n'ont pas toujours accordé une lecture détaillée, convainc le lecteur que le même écrivain se révèle du début à la fin, avec son tempérament, ses enthousiasmes et ses emportements, son style parfois truculent, son application à imposer ses vues.

 

  Est-ce à dire pour autant qu'Aimeri Picaud a tout rédigé en un seul lieu et d'une seule veine ? Il a fait comme tout un chacun, recueillant ici et là, au cours de ses périples, l'oeil et l'oreille toujours en éveil, tel ou tel miracle raconté ou déjà rédigé (29), prenant des notes, organisant ensuite la matière collectée. On est surpris de le voir lecteur assidu de plusieurs épopées relatives à la guerre d'Espagne, les malaxant pour élaborer un texte composite. Les positions divergent sur l'ordre de rédaction des cinq livres. C'est dans le calme du village d'Asquins que l'auteur a vraisemblablement organisé l'ensemble, aidé, plutôt pour la mise en page, par la flamande Gerberge présente à ses côtés, et qui l'accompagnera à Compostelle (30).

 

  Le Guide qui cite la date de 1137 a dû être mis au point juste avant le départ de 1139-1140, en tout cas après le Turpin dont il mentionne plusieurs légendes (31). La collecte des homélies patristiques s'est faite facilement dans le scriptorium d'une ou plusieurs abbayes, par exemple à Saint-Denis et à Vézelay. Quant aux sept homélies intitulées Sermo Calixti, et dont le ton est celui d'un prédicateur populaire et en rien celui d'un pontife, elles sont sorties tout droit de la plume du prêtre poitevin qui donne libre cours à ses idées. On les verrait bien élaborées, avec une rédaction suivie, dans le silence de notre village. Tel Rabelais qui, de sa table de travail à la Devinière, s'exaltait en suivant dans son imagination les évolutions de la guerre pichrocoline dans la plaine de Seuillé, Picaud harangue un public qu'il a sous les yeux, pourfend en de longues envolées les tièdes comme les malfaiteurs, et ne cesse de vanter sa marchandise, si l'on peut dire (32). L'assemblage des pièces de l'antiphonaire et de la messe avec leurs mélodies grégoriennes, ainsi qu'un supplément de pièces notées à la fin du Codex (fol. 185r-190v), constituent une anthologie intéressante (33).

 

  L'attribution de nombre de ces textes à des auteurs français pose problème. Comment savoir, à défaut d'oeuvres originales des auteurs cités, si la paternité est réelle, ou si le compilateur n'a pas voulu rendre hommage à des personnages qu'il avait rencontrés, en leur attribuant des textes anonymes, quitte à les avoir composés lui-même (34) ? Du moins la dernière des hymnes, Ad honorem regis summi (fol. 190v-191), qui résume les 22 miracles, porte en clair son nom. Elle se termine par le cri des pèlerins E ultreia esus eia ! juste avant la lettre de protection attribuée au pape Innocent II, au moment où Picaud se dispose à prendre la route.

 

  Est-il donc un faussaire d'envergure, lorsqu'il se fait simple transcripteur de la narration « historique » de l'archevêque Turpin, lorsqu'il attribue au pape Calixte II (1119-1124) des oeuvres qu'il n'a jamais écrites, sermons, prologues et monitions, et, avec son chancelier Aimery, la description de la ville et de la basilique de Compostelle, ensemble qui a fait donner au manuscrit le titre de Codex Calixtinus ? Dans une époque si différente de la nôtre, où chronique et légende font bon ménage, il faut voir là plus un procédé et une intention qu'une supercherie (35) , à placer dans un contexte beaucoup plus large, celui de la réforme de la liturgie en Espagne par l'abandon du rite isidorien (dit aussi mozarabe ou wisigothique), au profit du rite romain.

 

  L'action des papes et de Cluny, abbaye toute puissante outre Pyrénées, avait rencontré de vives résistances. Aimeri Picaud n'aurait-il pas offert ses services à l'archevêque Gelmirez, grand ami de Calixte II, ou devancé ses intentions, alors qu'il était confronté en particulier aux habitudes routinières de ses chanoines (36) ? Qui penserait à contester, dans la lointaine Galice, l'authenticité des écrits du pape bourguignon défunt, comme de la Chronique d'un Turpin entré dans la légende et bien connu sur les routes du pèlerinage ? Pour cette entreprise, il fallait la main motivée d'un auteur, non d'un rassembleur de documents hétéroclites. Le calme séjour d'Aimeri Picaud près de l'église d'Asquins, entre 1135 et 1139, se révélait propice à la mise en pages définitive du Jacobus.

 

  III.

 

  Le manuscrit s'achevait (fol. 192r) par une lettre du pape Innocent II dont Aimeri ne pouvait prudemment invoquer la protection que durant son règne, soit avant 1143 (37). La curieuse adjonction au verso libre du feuillet, du miracle de Brun de Vézelay, daté de 1139, alors que l'ouvrage a reçu sa conclusion, ne s'explique, je le répète, que par une initiative de dernière heure, sur les lieux mêmes du miracle. Est-ce un hommage teinté de nostalgie à ceux qui l'ont accueilli ? On ne peut en tout cas signifier plus clairement le séjour d'Asquins.

 

  L'epistola domni pape Innocentii est assurément un faux magistral qui revêt habilement l'apparence du vrai par une bonne imitation des documents romains. Le pape y confirme, de toute son autorité, l'authenticité, la véracité et la valeur du précieux document, fulminant l'anathème contre ceux qui inquiéteraient sur la route les porteurs du Liber et ceux qui, après sa remise au sanctuaire galicien, l'emporteraient ou le détérioreraient (38). L'injonction solennelle est suivie de la mention de huit cardinaux qui ne se contentent pas de l'habituelle signature, mais attestent la valeur du livre (39). Cette liste est intéressante, car il est aisé de vérifier qu'elle n'est pas factice, et qu'Aimeri ne pouvait être pris en défaut. Plusieurs de ces prélats figurent en bas d'actes relevant des pontificats de Calixte II et d'Innocent II, entre les années 1139 et 1143 40. Plusieurs, au témoignage de l' Historia Compostellana, soutinrent l'archevêque Gelmirez dans ses rapports avec le pape et la curie romaine, comme dans la réforme de son diocèse (41). En première place des signataires, le chancelier Aimeri de la Châtre, originaire de Bourges, créé cardinal en 1120 par le pape Calixte, chancelier en 1121, mort en 1141 (donc en vie lorsqu'Aimeri va quitter Vézelay), confident des papes Calixte II, Honorius II et Innocent II, ami et protecteur de Gelmirez. Le dernier signataire est Aubri que Pierre le Vénérable avait nommé abbé de Vézelay en 1130-1131, malgré l'opposition des moines de Cluny, avec l'approbation d'Innocent II. Il est cité ici comme légat et évêque d'Ostie, appellations qui sont les siennes à partir de 1136-1137 (42).

 

  Comment Aimeri Picaud se révèle-t-il si bon connaisseur ? Il a pu s'inspirer de documents romains lus au cours de ses pérégrinations, peut- être en passant par Rome, retour de Terre Sainte. Il y a plus vraisemblable : le prêtre Aimeri, à moins d'en avoir été informé sur place par la suite, n'aurait-il pas rencontré ou aperçu Innocent II et sa suite, lors de leur venue en France et plus précisément du passage de ce pape à Vézelay, venant d'Auxerre, dans les débuts de 1132, pour la consécration de l' ecclesia peregrinorum mentionnée plus haut ? On est renseigné sur les principales étapes de ce périple en 1131-1132 : Saint-Benoît-sur-Loire (janvier 1131), Chartres, Saint-Denis, Beauvais, Reims et Auxerre (28 novembre 1131) où Suger fixe son séjour jusqu'à son départ au printemps de 1132 43.

 

  Au travers de ces indices, on perçoit tout un arrière-plan qui enlève au Liber l'impression d'être l'entreprise isolée d'un clerc : il tient à faire oeuvre d'Église, même avec la Chronique de Turpin, et la pensée du pèlerinage avec tout ce qu'il a expérimenté là-bas et sur les routes qui y mènent, ne le quitte plus à sa table de travail. Comment ne pas le sentir (toujours par le contact essentiel avec le texte) déterminé et enthousiaste, affronté à une tâche qu'il tient à assumer ? La situation est alors beaucoup moins énigmatique pour le médiéviste qui cherche les tenants et aboutissants de l'oeuvre.

 

  A la fin du Livre V, dans le colophon (fol. 184v), Aimeri note que le Codex a été accueilli avec empressement par l'église de Rome, et qu'il a été transcrit en bien des endroits, à Rome, à Jérusalem, en Gaule, en Italie, en Allemagne, en Frise, et surtout à Cluny (44). Lesdites transcriptions ne sont que nouvelle supercherie et vanterie, excusables chez celui qui prévoit des résistances à son louable projet, explicables si l'on songe qu'Aimeri avait pu en faire partager l'idée à maint homme d'église qu'il rencontra en des lieux sans doute fort divers. Ultime précaution en tous les cas, pour les étapes de la route et le moment de la remise du Jacobus aux dignitaires de Compostelle.

 

  Ainsi, Aimeri Picaud et Gerberge prirent le chemin de l'Espagne aux premiers beaux jours de 1140, sinon quelques mois plus tôt, emportant leur Liber, a domno papa Calixto primitus editum (fol. 192r). On ne sait rien de leur voyage, de l'offrande à Saint-Jacques, de l'accueil reçu près du chapitre de la cathédrale, de la contribution effective de l'office modèle à la refonte de la liturgie compostellane. Du moins fut-il conservé avec quelques égards dans les archives, puisqu'en 1173 le moine Arnauld du Mont le découvrit dans son intégrité, et s'empressa d'en transcrire pour son monastère de Ripoll la plupart des folios, fort de la caution des papes Calixte et Innocent (45).

 

  A. Hämel, pour sa part, a recueilli des indices intéressants sur l'histoire postérieure du Codex, à travers les diverses fortunes du Pseudo-Turpin, lequel fut tenu pour suspect dès la fin du Moyen Age, puis détaché et relégué dans l'oubli (46). On ne sait pas non plus si l'archevêque Gelmirez eut connaissance de la venue des deux pèlerins : sa mort est mal située entre la fin de l'année 1139 et les premiers mois de 1140 (47). L'Historia Compostellana elle-même est muette, car elle était destinée à mettre en lumière l'oeuvre réformatrice du prélat et elle s'arrête avec cette mort.

 

  Du moins — et c'est ce qui retient surtout l'intérêt du médiéviste — la Chronique de Turpin n'a cessé, durant tout le Moyen Age, d'être copiée en tout ou en partie, traduite, utilisée pour entrer dans les chroniques et les compilations les plus diverses, quitte à supplanter de nombreuses fois la version fameuse de la Chanson de Roland, sans doute à cause de l'autorité d'un document qui se prétend un reportage en direct (48). Enfin, il ne faut pas oublier que c'est en lisant et relisant la Chronique de Turpin et le Guide du Pèlerin que J. Bédier et E. Mâle bâtirent leur théorie sur le rôle déterminant des abbayes et lieux de pèlerinage fréquentés par les jongleurs, dans l'élaboration et la diffusion des chansons de geste, théorie qui se trouve résumée dans la célèbre formule : « Au commencement était la route » (49).

 

  Il ne paraît pas inutile d'évoquer un fait oublié et méconnu : le nom d'un modeste village à l'ombre de Vézelay associé à celui du rédacteur du prestigieux Liber sancti Jacobi. — André MOISAN.

                                                                                  ---------------

 

- (1). Pictavensis Aymericus Picaudus de Partiniaco veteri (fol. 192r) ; Aymericus Picaudi presbiter de Partiniaco (fol. 190v), dans Liber Sancti Jacobi. Codex Calixtinus - I. Texto, éd. WHITEHILL (W. M.). Santiago de Compostela, 1944.

- (2). Lettre d'Arnauld du Mont à son abbé dans VIELLIARD (J.), Le Guide du Pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle, Mâcon, 3e éd., 1963, p. 127-129.

- (3). « Aimeri Picaud de Parthenay et le Liber Sancti Jacobi », dans Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, t. 143, 1985, p. 5-52. Les positions fondamentales d'A. Hämel, P. David, A. de Mandach y sont examinées. Ces deux derniers ne voient en Picaud qu'un remanieur ou un rassembleur mais pas l'auteur-rédacteur.

- (4). Aymericus Picaudus... qui etiam Oliverus de Iscani (fol. 192r).

- (5). Dans l'Historia Vizeliacensis monasterii, Patr. Lat., CXCIV, 1580, Hugues de Poitiers mentionne Sanctum Jacobum in Esconio, obedientia Vizeliaci. On consultera de préférence l'édition parue dans les Monumenta Vizeliacensia, 2 t., éd. R. B. C. Huygens, Turnholt, 1976 et suppl. 1980 (« Corpus christianorum continuatio mediaevalis », 42). Une bulle du pape Lucius III (19 décembre 1182) cite les églises d' Asconii et Sancti Petri quae sunt in radice montis ipsius villae, cf. CHEREST (A.), Vézelay : étude historique, III, Auxerre, 1868, p. 177. Autres mentions en 1267 (Asconium), p. 213 ; en 1351 (Asquen), p. 252. Dans l'Histoire du Roi Louis VII de Suger (publiée dans l'éd. de la Vie de Louis le Gros, cf. infra, note 43) : Escuanum, p. 159. Cherest note (ibid, I, p. 88) que « la route de Vézelay à Auxerre, qu'on présente au xne siècle comme une des plus anciennes et des plus fréquentées du pays passait par Asquins ».

- (6). Calixtus... sanctissimo conventui cluniacensis basilicae... Guillelmo patriarchae hierosolimitano et Didaco compostellanensi archiepiscopo... salutem et apostolicam benedictionem in Christo (fol. 1r).

- (7). L'abbaye fondée près de Saintes avait été concédée à Saint Hugues, abbé de Cluny, en 1081, par Guillaume VIII d'Aquitaine, comte de Poitiers. Voir Gall. Christ., II, 1904 et COTTINEAU (Dom L. H.), Répertoire topo-bibliographique des abbayes et prieurés, II, Mâcon, 1937, 2927-8. La longueur exceptionnelle de la Passio beati Eutropli Sanctonensis episcopi et martyris, dans le Guide (fol. 174v-177v), s'expliquerait ainsi. — J. Richard, dans son étude « Pour la connaissance d'un type social un « jongleur » bourguignon du XIIe siècle », dans Annales de Bourgogne, XXV, 1953, p. 182-185, a suggéré de voir, à l'origine du surnom « Olivier d'Asquins », une référence à l'activité intellectuelle d'un clerc qui aurait été un récitant de chanson de geste. Aimeri Picaud, en tout cas, n'est pas à identifier à un « Aimericus canonicus », chanoine de Jérusalem, envoyé par Gormond de Picquigny recueillir des dons en Espagne, contrairement à mon hypothèse, dans l'étude citée à la note 3, p. 31. Voir le Cartulaire du chapitre du Saint-Sépulcre de Jérusalem, éd. G. Bresc-Bautier, Paris, 1984, n°8 58 et 66.

- (8). ... quatuordecim annorum spacio perambulans terras et provincias barbaras, quae de eo scripta inveniebam... diligenter scribebam (fol. 1r) — quae propriis occulis intuitus sum XIIII annis perambulans Yspaniam et Galleciam... pro certo scribere... non ambigo (fol. Iv de l'Historia Turpini, au début du Livre IV, sous le couvert de l'archevêque Turpin).

- (9). Guide, p. 38 (in memetipso probavi quod aio : vidi...), 122 (une rue de Poitiers), cf. fol. 83r (olim vidi, à Saint-Gilles).

- (10). Ibid., p. 17-20.

- (11). Ibid., chap. IX.

- (12). Voir GAIFFIER (B. de), « Les sources de la Passion de Saint-Eutrope de Saintes », dans Analecta Bollandiana, LXIX, 1951, p. 57-66 et la bibliographie, ibid., p. 176. Au début de la Chronique de Turpin (fol. 1v), mention des chroniques royales conservées à l'abbaye et que l'auteur a dû consulter.

- (13). Des indications sur la basilique du Mont-Thabor et les usages du pèlerinage dans le sermon Celebritatis sanctissime (fol. 22v).

- (14). Texte dans l'Historia Compostellana, Patr. Lat., CLXX, 1191. Voir les réflexions de R. Louis, à la suite de dom Lambert, dans « Aimeri Picaud, alias Olivier d'Asquins, compilateur du Liber Sancti Jacobi », Bull. de la Soc. Nat. des Antiquaires de France, 1948-1949, p. 95-96.

- (15). ... Agano episcopus Eduensis dedicavit ecclesiam de Esconio, dans Hist. Vizel. mon., loc. cit., 1539, cf. 1584. Aganon est mort en 1098.

- (16). L'Hist. Vizel. Mon., 1584, cite Blandinus subcapellanus, Mainardus de Esconio, Galterius de Esconio.

- (17). Hist. Litt. de la France, XII, 1763, p. 668-675.

- (18). L'Hist. Vizel. mon., 1583-4, signale le fait sans le dater : Stephanus episcopus Eduensis dedicavit ecclesiam Peregrinorum, existente in Vizeliaco papa Innocentio : quo tempore fuit ignoro. La date se déduit d'autres sources : fin 1131 - début 1132, cf. infra, note 43.

- (19). Guide, p. 52.

- (20). R. Louis, op. cit. (note 14), p. 89.

- (21). Guide, p. 52-56.

- (22). Les 29 folios de la Chronique de Turpin sont à compter en plus. J'ai examiné, art. cité (note 3), les problèmes posés par l'arrachage, le remplacement et l'adjonction de divers folios, avant et après 1173, ainsi que la séparation de la Chronique. L'appellation de Jacobus figure au fol. 1 du manuscrit : Ex re signatur, Iacobus liber iste vocatur.

(23). Texte reproduit dans l'Historia Karoli Magni et Rotholandi ou Chronique de Turpin, éd. Meredith-Jones (C.), Paris, 1936, p. 344-347.

- (24). Epître de Calixte, ibid., p. 345. En fait, on devait les grouper avant 1173 deux par deux (2 x 12 leçons), en en ajoutant deux (fol. 194r).

- (25). Hanc translationem a nostro codice excludere nolui (fol. 156r), à propos de la Translatio major.

- (26). Cf. supra, note 8.

- (27). Cf. mon étude, « L'exploitation de l'épopée par la Chronique de Turpin » (à paraître).

- (28). L'avertissement revient sans cesse, visitandum est, pour les lieux du pèlerinage à visiter en route. L'extrême souci du détail dans la description des châsses et de la basilique de Compostelle est révélateur de l'appétit de savoir et du goût artistique de Picaud.

- (29). A propos du 22e miracle, il écrit : Egomet veraciter repperi inter Stellam (Estella) et Grugnum (Logroño) hunc hominem... et omnia michi enarravit (fol. 155v). Il parle d'un clerc français qu'il connaît, en train de faire transcrire à Compostelle des miracles, contre argent (fol. 156v). Ne s'agirait-il pas de lui- même ?

- (30). [hunc codicem]... Aymericus... et Giberga Flandrensis sotia ejus, pro animarum suarum redemptione sancto Iacobo Gallecianensi dederunt (fol. 129r). Ils sont dits latores, ce qui laisse entendre que Gerberge a eu part dans la fabrication du Codex.

- (31). Guide, p. 78-80 ; Chronique, éd. p. 109-111, 117-119, 185-201, 213-217.

- (32). La longueur des sermons, celle en particulier du sermon Veneranda dies (fol. 74r-93v), exclut qu'ils aient pu être prononcés.

- (33). Textes et mélodies occupent les fol. 101-139 et 185-190. Voir l'éd. du

Liber (note 1, supra). IL Musica. Reproduccion en Fototipia Seguid de la transcripcion por Dom German Prado, O.S.B.

- (34). Une pièce (Annua gaudia, fol. 186r) est attribuée au Magister Airardus Vizeliacensis.

- (35). En cela, je serais moins catégorique que R. Louis, dans l'article cité

(n. 14). L'entreprise d'Aimeri Picaud n'apparaît pas comme celle d'un isolé audacieux qui veut imposer son oeuvre ; je l'ai placée dans un contexte galicien qui le fait absoudre ou presque, cf. art. cité, supra, note 3.

- (36). L'Hist. Camp., 916-918, 1034, 1202, 1216 et le Guide, p. 120-122, ne sont pas tendres pour ces chanoines. Sur cette réforme, voir Dict. d'Arch. chrét. et de Lit., XII, 1935, col. 395-397. Sur l'amitié entre Gelmirez et Calixte II, voir les références, en particulier tirées de l'Hist. Camp. dans BIGGS (A. G.), Diego Gelmi-rez, first archbishop of Compostela, Washington, 1949 (« The Catholic Univ. of America, Studies in Mediaeval History », N. S. XII).

- (37). Innocent II est dit domnus, donc vivant, alors que Calixte, mort en 1124, ne peut être dit que beatus (épître préliminaire, prologues) et bone memorie dignus (Guide, p. 118).

- (38). Hunc codicem... verbis veracissimum, accione pulcherrimum, ab heretica et apocrifa pravitate alienum, et inter ecclesiasticos codices autenticum et carum fore auctoritas nostra vobis testificatur, excommunicans et anathematizans... illos qui ejus latores in itinere sancti lacobi forte inquietaverint, vel qui ab ejusdem apostolica basilica, postquam ibi oblatus fuerit, injuste ilium abstulerint vel fraudaverint.

- (39). Autenticum et veracem... pretiosum... obtimum... bonum et pulcherrimum... legalem et carrisimum et per omnia laudabilem.

- (40). Voir Bullarum, Privilegiorum ac Diplomatum Romanorum Pontificum amplissima collectio, opera et studio Caroli Cocquelines, II, Romae, 1739, p. 162-261.

- (41). Voir BIGGS (A. G.), op. cit. (n. 36), à la table des noms. L'auteur résume ainsi ces rapports : « The Historia daims that many of those who made up the Roman Curia were devoted to him », p. 342-343.

- (42). Aubri est créé cardinal-évêque d'Ostie en 1136 et peu après envoyé comme légat en Angleterre. Voir Dict. d' Hist. et de Géo. eccl., I, 1408.

- (43). Vie de Louis le Gros par Suger... publiée d'après les mss. par MOLINIER (A.), Paris, 1887 (« Coll. de textes pour servir à l'étude et à l'enseignement de l'histoire », n° 4), p. 117-122 ; Historia ecclesiastica d'Orderic VITAL, Patr. Lat, CLXXXVIII, 933-934. Autisiodoro elegit demorari, dit Suger, p. 122.

- (44). Hunc codicern prius Ecclesia romana diligenter suscepit ; scribitur enim in compluribus lacis, in Roma scilicet, in hierosolimitanis horis, in Gallia, in Ytalia, in Theutonica et in Frisia et precipue ad Cluniacum. Scribitur est traduit par R. Louis, art. cité (n. 14), p. 80, n° 1 : « on l'a transcrit » ; par J. Vielliard, éd. du Guide, p. 125: « on le trouve écrit ». La traduction d'A. LAMBERT, Dict. d'Hist. et de Géo. eccl., V, 1931, col. 1296-1298 : « il fut écrit », n'est guère plausible.

- (45). ... reperi volumen V libros continens, éd. du Guide, p. 127. [Calixtus] predictum volumen inter autenticos codices in ecclesia legendum apostolici culminis sententia sanccire curavit, venerando Innocentio... sepedictam (pour supradictam) scripturam postea roborante, ibid., p. 130. A. du Mont indique les phases de son travail.

- (46). HÄMEL (A.), « Aus der Geschichte der Pseudo-Turpin - Forschung », dans Romanische Forschungen, LVI, 1942, p. 229-245. L'Abbé P. David, professeur à l'Université de Coïmbra et l'un des meilleurs connaisseurs du Codex, ne dit rien de cette histoire postérieure.

- (47). Dict. d'Hist. et de Géo. eccL, XIV, 1960, col. 441-444.Liste des 139 mss. latins conservés du Turpin par HÂMEL (A.), « Los manuscritos latinos del Falso Turpin », dans Estudios dedicados a D. Ramon Menéndez Pidal, t. 1V, Madrid, 1954, p. 68-85, et de toute la tradition manuscrite et imprimée (plus de 300 textes) par MANDACH (A. de), dans Naissance et développement de la chanson de geste en Europe. I. — La geste de Charlemagne et de Roland Genève-Paris, 1961 (« Publications romanes et françaises », 77), p. 364-398. Voir aussi mon étude sur « L'exploitation de la Chronique du Pseudo-Turpin », dans Marçhe Romane, t. 31, 1981, p. 11-41.

- (48). BEDIER (J.), Les Légendes épiques, III, Paris, 1912, p. 367, 448. E. Mâle a une formule aussi lapidaire dans L'art religieux au XIIe siècle en France, 6e éd. Paris, 1953, p. 292: « Du pèlerinage de Saint-Jacques et de la guerre d'Espagne est née la Chanson de Roland ».

                                                 ---------------------------------------------------------------

    

  retour à  Q.Culture Codex

              

                                                           delhommeb at wanadoo.fr -  01/06/2016