Témoignage : Yvon

 

   Yvon, de l'association de Cayac (Association des Amis de Saint-Jacques de Compostelle - Gradignan - Gironde)

    http://sites.google.com/site/monchemincompostelle/j0roncevales4619

 

Et au retour de Santiago, les questions ont fusé.

C’est quoi le Chemin de Compostelle ? Pourquoi  es-tu  parti,  combien de km en moyenne ? C’était dur ? Comment tu t’es logé ? Et la bouffe ? Qu’as tu trouvé sur ce Chemin ? Et six mois après ton retour, tu en retires quoi ?

Autant de questions auxquelles j’ai essayé de répondre le plus honnêtement possible, différemment chaque fois en fonction de l’interlocuteur, mais avec le plus souvent l’impression de ne pas aborder vraiment l’essentiel, ou en tout cas de ne pas bien le dire, tant le Chemin fait partie des expériences personnelles riches et complexes, et à ce titre difficiles à raconter…

 

Le Chemin de Santiago ?

C’est un peu l’auberge espagnole (sic !), tant il y a conceptions et de visions différentes de cette belle expérience de vie. J’aurais envie de dire en pastichant la chanson: "Chacun sa route, chacun son chemin, passe le message à ton voisin". Sans doute est-il plus facile de dire ce qu’il n’est pas, plutôt que ce qu’il est.

Tout d’abord, il faut dire que faire le Chemin n’a rien d’un exploit sportif réservé à "ceux qui peuvent", qui ont une "super-pêche"; tout le monde ou presque peut le faire, pas besoin d’une forme physique exceptionnelle. Curieusement, chaque jour qui passe fait découvrir au fond de nous les ressources nécessaires pour absorber les 25, 30 ou 35 km de l’étape, à condition d’aller à son rythme, d’écouter son corps.

Ce n’est pas non plus un trek branché, tendance New Age, destiné à faire "planer grave", ce n’est pas non plus un raid pédestre sous-tendu par l’idée de compétition et de dépassement (physique) de soi.

Ce n’est pas non plus une grande ballade touristique, même si les paysages traversés sont magnifiques, chargés d’histoire (celle de l’Espagne, celle de l’Europe), et parsemés de nobles traces du passé: chapelles romanes émouvantes, ou belles églises gothiques flamboyantes.

Il peut être un peu de cela parfois, mais il est fondamentalement bien autre chose.

 

Alors c’est quoi le Chemin ? Pourquoi part-on, et pour qui est le Chemin ?

Là encore, chacun sa réponse, tant les motivations et les facteurs "déclencheurs" du départ sont variés: démarche religieuse, pas religieuse, dévotion, expiation, demande, recherche d’un Graal, défi, besoin de faire le point, Dans le grand QCM des motivations pour Santiago, les cases sont nombreuses, et il est possible d’en cocher plusieurs à la fois ! Mais le sait-on vraiment, pourquoi on part, ce que l’on recherche au moment de se mettre en chemin ?

Une des plus belles réponses est peut-être le poème écrit sur une palissade blanche par un anonyme peu avant l’entrée dans Najera.

Tous ceux qui sont passés par là l’ont vu, et très certainement lu, même ceux qui comme moi ne comprennent pas bien l’espagnol. En tout cas, je ne résiste pas au plaisir de reproduire ce texte qui me semble bien exprimer

l’Esprit du Chemin.

 

Polvo, barro, sol y lluvia,

Es Camino de Santiago.

Milares de peregrinos

Y mas de un million de años

 

Peregrino, quien te llama,

Que fuerza oculta te attrae

Ni el Campo de las Estrellas

Ni las grandes catedrales

 

No es la bravura Navarra,

Ni el vino de los riojanos,

Ni los mariscos gallegos,

Ni los campos castellanos

 

Peregrino, quien te llama,

Que fuerza oculta te attrae

Ni las gentes del Camino,

Ni las costumbres rurales.

 

No es la historia y la cultura,

Ni el gallo de la Calzada

Ni el palacio de Gaudi,

Ni el castillo Ponferrada.

 

 

Todo lo veo al pasar

Y es un gozo verlo todo

Mas la voz que a mi me llama,

La siento mucho hondo.

 

La fuerza que a mi me empuja

La fuerza que a mi me  attrae

No se ni explicarla yo

Solo El de Arriba lo sabe !

 

Poussière, boue, soleil et pluie

C’est le Chemin de Saint-Jacques

Des milliers de pèlerins

Et plus d’un million d’années.

 

Pèlerin, qui t’appelle ?

Quelle est cette force obscure qui t’attire ?

Ni le Champs des Etoiles,

Ni les grandes cathédrales.

 

Ce n’est pas la bravoure navarraise,

Ni le vin de ceux de la Rioja,

Ni les fruits de mer de Galice

Ni les champs de Castille

 

Pèlerin qui t’appelle ?

Quelle est cette force obscure qui t’attire ?

Ni les gens du chemin,

Ni les coutumes rurales.

 

Ce n’est pas l’histoire et la culture

Ni le coq de la Calzada

Ni le palais de Gaudi,

Ni le château de Ponferrada

 

Tout cela, je le vois au passage

Et c’est  une joie de tout voir

Mais la voix qui moi m’appelle

Je la ressens au plus profond.

 

La force qui moi me pousse

La force qui moi m’attire

Je ne sais même pas l’expliquer

Seul Celui d’En Haut le sait

 

Nous y sommes !

L’Esprit avec un grand E, la spiritualité, cette Réalité Primordiale de la Vie à laquelle nous (re)devenons d’autant plus sensibles que le monde qui nous entoure peut nous sembler parfois se durcir, se vider de sa substance Humaine.

En effet le Chemin est une aventure spirituelle, et il est donc bien difficile d’en parler en termes purement rationnels. Spirituel, voilà un mot bizarre et parfois suspect pour certains. J’ai bien dit spirituel, et pas religieux, car la dimension du Chemin dépasse largement le champ du "religieux" pris dans un sens confessionnel et restrictif. Il englobe une vision plus vaste, plus ouverte, à dimension à la fois plus humaine et plus transcendante, qui rassemble les êtres et ne les divise pas, les relie à  l’ensemble de l’Univers…..

C’est la "magie" que nous propose  Maître Saint-Jacques, apôtre du Christ qui n’a sans doute jamais mis les pieds à Compostelle, mais qui au X° siècle a bien inspiré les promoteurs de ce grand pèlerinage chrétien. Une fabuleuse opération de marketing politique avant l’heure, aussi,  qui a donné naissance à l’Espagne et construit les bases de l’Europe d’aujourd’hui, grâce au mouvement humain qu’il a provoqué, et à la foi de tous ces gueux en partance vers l’hypothétique tombeau de l’apôtre, bravant tous les dangers en chantant Ultreia !

Beaucoup de ceux qui vont sur le Chemin se disent agnostiques, d’autres sont chrétiens, d’autres encore appartiennent à la mouvance bouddhiste, il y a des juifs parfois, mais rarement des musulmans; des humains venant des quatre coins de la planète (qui comme chacun le sait est ronde).  Mais tous partagent une sensibilité qui les attire vers ce "Quelque chose" d’immatériel, d’irrationnel, cette Energie Primordiale dont on sent qu’elle se cache dans et au-delà de la matière, cette force créatrice et régénératrice dont nous sentons partout la présence invisible, cette dimension qui nous dit au plus profond de nous qu’elle est indispensable à la vie, à notre propre vie, à son épanouissement ou à sa guérison.  

 

Cette "chose" que l’on appelle l’Esprit transpire tout au long du Chemin.

Le Chemin est un lieu spirituel et magique, qui  nous met en contact avec l’Esprit, nous le laisse entre-voir, mais à certaines conditions: s’ouvrir, se dépouiller de ses certitudes, sortir de ses habitudes, prendre le temps de regarder, d’écouter sans pré-juger (donc sans préjugés) les gens, le monde dans sa diversité et sa richesse. A condition encore d’Agir, aussi, et surtout en se laissant guider par d’autres valeurs que celles dictées par l’Ego. Vaste chantier ! Et devant l’Ego, nous sommes tous à peu près égaux !

Que de diversité rencontrée sur le Chemin: les gens, les choses, les situations, les sentiments, les sensations… Que de choses sortant de nos habitudes, mais qui au fond ne nous sont pas si étrangères que cela, car le Chemin nous rappelle sans cesse que nous sommes tous des "humains" en mouvement, en partance, en pérégrination sur le chemin de la vie.

Le Chemin est une invitation à la tolérance, au respect, autrement dit un appel à l’amour de l’Autre et de soi-même.

 

Le Chemin est miraculeux aussi.

Le miracle se produit chaque jour, à chaque détour de sentier, au moment le plus inattendu, en se trompant de route, condition indispensable pour permettre la rencontre avec quelqu’un d’inattendu et que l’on se devait de rencontrer, en partageant le fond de son bidon avec un "peregrino" assoiffé,  en recevant le dernier pansement, donné par un autre, qui réconfortera nos pieds défoncés par la caillasse du chemin, en trouvant sur le bord du sentier la paire de chaussures neuves dont on avait besoin pour continuer la route, en se prenant en flagrant délit de "petitesse" dans une circonstance qui appelait la générosité…….

Le miracle est simple et quotidien. Il est présent à chaque instant dans l’attention portée à l’air qu’on respire, à l’ampoule qui se forme, au soleil qui écrase les champs de blé constellés de coquelicots, aux sommets bleutées de la chaîne cantabrique qui se détache dans le lointain, à la cigogne qui caquette sur le campanile d’une chapelle romane, au jambon serrano  partagé avec le compagnon de route allemand qui chantonne des spirituals en anglais (of course), aux vives discussions parfois pour ne pas se faire "piquer" son plumard dans le gîte, au  "menu del peregrino" à 7,50 €, simple mais  royal, toujours bien arrosé, et qui réjouit le cœur du pèlerin, à la fatigue qui amène parfois les larmes (on pleure beaucoup sur le Chemin), à la prière qui devient une attitude intérieure totalement simple et évidente, au "café con leche" offert par un inconnu, à la beauté et à la puissance des voix humaines d’un chœur  qui explose de joie et d’énergie dans la cathédrale de Logroño.

 

Que se passe-t-il pour que notre sensibilité s’aiguise à ce point, nous rende conscient de tant de choses et nous les fasse ressentir plus intensément ?

Il est probable que l’une des vertus de la marche inscrite dans la longue durée, c’est précisément de nous mettre jour après jour dans des conditions (physiques et psychologiques) permettant que des changements s’opèrent,  que nous soyons plus réceptifs à tout ce qui nous entoure, à l’univers dans lequel nous baignons.

Lorsque le corps et le psychique se sont purifiés, grâce aux  distances parcourues, aux litres d’eau absorbés, aux graisses superflues évanouies, les effets se font sentir insensiblement, insidieusement pourrait-on dire, alors qu’on était à mille lieues de le soupçonner…

 

900 km, Santiago !

Le but du Chemin, ce n’est pas Santiago.  

Santiago n’est qu’une étape, souvent un peu triste ou nostalgique car c’est la fin du trajet physique, géographique; beaucoup de regrets et de vague à l’âme s’accrochent aux granits de la cathédrale et aux larges pavés de la place de l’Obradeiro.

Le but, c’est le Chemin.

Le Chemin, c’est ce long ruban de vie, composé de tous ces instants vécus intensément, qui se sont accumulés seconde après seconde, pas après pas, caillou après caillou, rire après rire, pleur après pleur, rencontre après rencontre, riche de tout ce qu’on n’avait pas ou pas assez vécu…. depuis si longtemps.

Et qu’est-ce qu’on y trouve au bout ? Probablement jamais ce qu’on avait imaginé au départ, mais souvent beaucoup plus que l’on ne pouvait l’espérer…..

 

Le bout du "voyage", c’est où,  c’est quand ?

Pas Santiago, c’est certain, ni même Fisterra, ce port du bout du monde, abrité derrière son cap rocheux défiant l’immensité de l’Atlantique. C’est peut-être tout simplement ce qu’il en reste lorsque l’on est de retour à  la "vie normale", et que l’on se rend compte qu’on ne peut plus la vivre totalement comme avant. Alors, après le Chemin, commence le cheminement….

Dans  son livre "Les étoiles de Compostelle", Henri Vincenot fait dire au vieux Druide un peu fou, en réponse à la question de son jeune protégé, Jehan le Tonnerre, alors que celui-ci se demande pourquoi il a fait tout ce chemin: "Mais c’est toi que tu as trouvé, couillon !".

Quelque soit l’état d’esprit dans lequel on aura  démarré le Chemin, il est probable  qu’on le  terminera en Pèlerin, noble gueux des temps nouveaux, qui après avoir décidé d’abandonner tout ou partie de ses habitudes passées, aura démarré un processus de "marche intérieure" pour tenter de voir et vivre la vie un peu différemment.

Une nécessité après le retour de Santiago: témoigner.

 

Buen Camino, Peregrino ! Merci. Yvon     

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                                                                       28/10/2009

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