Témoignage : Ollivier

 

   extrait du Bulletin n° 51 de l'Association Rhône-Alpes des Amis de Saint-Jacques

       http://www.amis-st-jacques.org  

 

Bernard OLLIVIER... 1998, retraité, il part pour Compostelle. Après cette initiation, il entreprend la route de la

soie. 1999, traversée de la Turquie. 2000, traversée du Turkestan. 2001, il parcourt le Kirghizistan. 2002, la Chine.

 

     "L’année dernière, pour ma première année de "retraite", j’ai marché sur l’un des plus vieux chemins du monde : la route de Compostelle, de Paris en Galice.

Deux mille trois cents kilomètres à pied, sac au dos comme un baudet. Chemin merveilleux, chargé d’Histoire et d’histoires. Soixante-seize jours durant, je me suis fondu dans les paysages qui avaient vu passer des millions de pèlerins. Si je n’ai pas trouvé la foi sur la route de Compostelle, je suis rentré jubilant, et plus proche des hommes qui l’ont, depuis la nuit des temps, marquée de leur empreinte. Alors que la fin du voyage approchait, enivré par les senteurs des forêts d’eucalyptus de Galice, je me suis promis de poursuivre ma route aussi longtemps que mes forces me le permettront, sur les chemins du monde…"

 

     Qu’est-ce que la marche ?

"Mais Compostelle, déjà, m’a changé. Si j’ai encore beaucoup à faire pour m’approcher de la sagesse, je pars plus léger, plus vacant, plus défait. La marche est porteuse de rêves. Elle est action, mouvement. Dans l’effort, sans cesse sollicité par les mutations imperceptibles du paysage, l’esprit s’affole, se fractionne, répugne au travail continu. La pensée butine, vendange, moissonne des images, des sensations, des parfums qu’elle met de côté, pour plus tard quand, le nid regagné, sera venu le temps de les trier, de leur donner un sens."

 

     Mais…Attention à la drogue !

"Qu’est-ce donc qui me pousse toujours plus loin ? Le bon sens et la prudence me commandaient de m’arrêter. Je m’en veux. Mais je ne peux m’en défendre. Encore un effort, toujours plus loin, je ne sais pas me retenir, comme si l’élan initial était incontrôlable ? Je suis très critique à mon propre égard sur ce problème, et toujours ma première victime. Quelle est cette furieuse envie de marcher, marcher encore, qui me pousse ? Vanité, orgueil, volonté de tester ma résistance, de battre je ne sais quel record ?

 

A vrai dire, je n’ai pas de réponse satisfaisante. Pour ce qui concerne la marche, le besoin de me dépasser n’explique pas tout. Certes je trouve toujours l’herbe plus verte un peu plus loin, derrière la colline, après ce village au-delà de ce col. Mais à cet incontrôlable élan qui me pousse en avant se mêle aussi une crainte que j’ai peine à taire: celle de ne pas parvenir au but. Alors, comme un avare qui entasse ses écus, je thésaurise les kilomètres, de peur de manquer. Aspiré par le but, je marche, marche, tant que mes forces me permettent de mettre un pied devant l’autre et de porter mon barda. C’est d’autant plus incohérent que mes seules obligations sont celles que je me fixe. Je n’ai aucun délai à respecter, nul objectif quotidien à atteindre, aucune distance minimale à parcourir…. "

 

     Encore et toujours : la drogue de la marche …

"Mais les semelles me brûlent; il faut que je marche. Je m’interroge souvent sur ce phénomène. Qu’est-ce qui me pousse en avant ? Quelle force invincible, à peine réveillé, me jette sur la route ? La difficulté pour moi n’est pas de marcher mais de m’arrêter, car j’ai atteint cet état particulier de la plénitude physique; dès que l’essentiel de la fatigue est évacué, et cela est très rapide compte tenu de l’entraînement que je vis depuis plusieurs semaines, je rêve de marcher, marcher encore......

 

Dans presque toutes les religions, la tradition du pèlerinage a pour objet essentiel, à travers le travail de l’être physique, d’élever l’âme: les pieds sur le sol, mais la tête près de Dieu . D’où l’aspect intellectuel de la marche que les béotiens ne soupçonnent pas. Ceux qui n’ont pas vécu pareille aventure pensent le plus souvent que la marche est souffrance. Elle peut l’être pour ceux qui, par masochisme ou religiosité, s’infligent des tortures, marchent à genoux ou nu-pieds sur les cailloux. Mais dans la limite de trente kilomètres par jour, la marche est une jouissance, une douce drogue......

 

     Il y a aussi les craintes et les peurs du marcheur solitaire…

" Le voyageur solitaire porte la peur dans son bagage. Elle s’insinue sans bruit dans le silence de la forêt ou

de la nuit, elle est d’abord présente dans chaque rencontre. Marcher seul, sac au dos, c’est se livrer entièrement aux dangers et aux hommes. Il n’y a nulle possibilité de fuite comme avec un vélo, ou d’abri comme avec une voiture. Jusqu’ici, l’appréhension était restée blottie, honteuse, dans mon sac. Chaque jour, chaque rencontre, était une fête. Et voici que la peur arrive, insidieuse, rampante."

 

     Bernard OLLIVIER a parfois songé à sa propre mort :

"Dans nos sociétés hyper-protégées, la mort avance masquée. On la cache, on l’étouffe, on la rejette. J’ai souvent pensé à ma fin. Il m’est même arrivé de la souhaiter. Mais je n’avais jamais, dans mon expérience d’homme, eu l’occasion de la voir de si près, en face. Et c’est vrai, "le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement" (La Rochefoucauld)… "

 

     Sur ce merveilleux Chemin… on sait encore accueillir…

"La porte ouverte, sans espoir de retour ou de bénéfice, sans conditions, n’est plus qu’une survivance rare d’avant la prospérité. La table ouverte pour le plaisir de la découverte, de l’échange et de la conversation est elle

encore possible chez nous ? J’en douterai si, plusieurs fois, je n’avais rencontré une telle chaleur dans les foyers français et espagnols, alors que je marchais sur le long chemin de Compostelle…. "

 

     A chacun sa recherche :

"Quant aux questions que je me pose, de l’opportunité de ma présence ici et de la chance que j’ai de

parvenir au but, je me remémore la réponse que m’avait faite Monique, sur le chemin de Compostelle. C’était une femme qui, contrairement à moi, pèlerinait pour des raisons religieuses.

 

"Tu as de meilleures raisons que moi de marcher, lui avais-je dit, car toucher le tombeau de saint Jacques est pour toi un objectif qui a du sens. Pour moi qui ne suis pas croyant, la cathédrale de Compostelle n’est pas un but." - "Mais l’objectif de Compostelle n’est pas si important pour moi, à peine plus que pour toi, me répondit-elle. Pour nous tous, ce qui importe, ce n’est pas le but mais le chemin. "

 

     Une autre rencontre,

avec deux jeunes délinquants Belges accompagnés d’un gardien, lui a montré que la marche peut reconstruire les hommes alors que la prison les détruit. C’est dans cette optique qu’il crée l’Association SEUIL, qui veut faire de la marche une alternative à la prison pour les jeunes délinquants.

 

     Pour en savoir plus sur l’association:

SEUIL : 35 rue Jussieu 75005 Paris.

Tél : 01 44 27.09.88.

Courriel : assoseuil@wanadoo.fr

Site Internet : http://www.assoseuil.org

 

     Maurice DEPAIX

 

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                                                                       01/03/2010

delhommeb at wanadoo.fr