Témoignage : Marchiset  2

 

    http://stephan-marchiset.blog.pelerin.info/

 

  Quitter le temps

Samedi 29 octobre 2011

 

  Dans une agitation continue et un bruit omniprésent qui veut nous faire croire par moment qu’il s’agit de musique, dans l’accomplissement répété de choses qui n’ont d’autre lendemain que celui d’être remises sur la table …. Illusion d’une vie pleine de babioles qui nous privent de ce qui pourrait être essentiel.  Que cherchons-nous alors dans cette vie moderne ?

 

  L’itinérance choisie par le pèlerin l’oblige à se recentrer pour se poser les questions qui lui permettent de mieux se connaître, et ainsi de mieux s’ouvrir aux autres… … à la manière de la pousse d’un chêne qui n’est que la promesse de ce qu’il pourrait apporter de paix et de protection à ceux qui s’y abriteront, une fois sa croissance achevée.

 

  Cependant, nos sociétés ne veulent plus prendre le temps de cet épanouissement … … victimes de le course effrénée qu’elles mènent pour atteindre un certain niveau de rentabilité et de profit. Nous mêmes qui les composons ne sommes nous pas trop pressés, au point de ne plus savoir savourer les instants les plus ordinaires et les joies les plus élémentaires ?

 

  Chaque année nous offre la possibilité de découvrir et de vivre des moments d’exception. Ils sont de natures bien différentes, allant de la joie à la peine, du plaisir à la souffrance; ils sont issus des événements heureux de nos vies, de nos plus belles réussites comme de nos combats les plus durs, et le plus souvent nous marquent pour la vie comme un mariage, une naissance, un décès, ou encore un pèlerinage, une retraite ….

 

  Il y a aussi ceux qui font la plus grande partie de nos vies, qui n’ont rien d’exceptionnel, et qui représentent pourtant la quasi totalité de notre existence, ces journées et ces heures sans grande saveur, qui ne sont que la reprise immuable d’un hier vécu sur le même tempo, au rythme des minutes dont la monotonie s’apparente pour beaucoup au métro-boulot-dodo !

 

  Ce faisant et sans que nous ayons l’envie que cela change …. …. nous passons inexorablement à côté de ce qui fait la vie, nous passons à côté d’un ticket gagnant, pourtant à la portée de tous, pour peu que l’on ait la force de résister et ne pas se laisser porter par le courant.

 

  Alors il faut partir, fuir ce monde qui nous mécanise en nous déshumanisant peu à peu ….. fuir, non pas pour s’isoler sur une île déserte, mais simplement pour retrouver un rythme d’homme …. un rythme qui fait de nous des êtres humains, capables d’apprécier tout autant le silence et la solitude que la chaleur d’une rencontre et la musique d’une discussion profonde.

 

  C’est à ces conditions que nos cœurs s’ouvriront à tout ce que l’humanité peut avoir de grand … … nos yeux verront ce qu’aucun objectif ne peut saisir, nos oreilles entendront ce qu’aucun MP3 ne peut jouer, et nos cœurs battront sous le contrôle d’un rythme que seuls amour et espoir peuvent produire.

 

  Se mettre en route et partir pour quitter tout ce qui ne nous rend pas disponible, quitter le temps, quitter l’obligation, et quitter l’ennui d’une vie quelquefois monotone perdant nos repères familiers, nous nous ouvrons à d’autres horizons pour attendre une rencontre qui ne manquera pas de nous émerveiller ……

 

  Champs d’honneur

Vendredi 22 juillet 2011

 

  Nombreux sont ceux, toujours un peu dubitatifs, qui me demandent pourquoi je me suis mis en marche sur près de 1000 km, et pour d’autres que moi !

 

  Est-il si difficile de comprendre qu’il est possible de faire un geste, d’entreprendre une action, ou de consentir à un sacrifice sans ne rien attendre en retour ?

 

  Est-il si difficile de sortir de notre petite vie, par moment trop centrée sur notre intérêt, celui de notre famille ou même de nos amis, pour faire un jour quelque chose de gratuit ?

 

  Il n’y a pas de petit ou de grand pèlerin …. Il n’y a que celui ou celle qui prend son courage à deux mains pour se mettre en chemin. Il n’y a pas d’intérêt à se mettre dans l’inconfort, le doute, voire même le danger, en prenant le chemin … pas d’intérêt, si ce n’est celui de partir à la rencontre des autres, et sans aucun doute aussi à la rencontre de soi-même.

 

  Je crois n’être rien sans ceux qui m’entourent à chaque instant de la vie : ce peut-être celui qui me tendra la main au moment où je manque de trébucher, ou bien celle qui me donnera le remède au mal qui m’aura touché, ou encore le simple bonjour d’un parfait inconnu qui, sans bien appréhender la portée de son mot, m’aura souhaité tous les bonheurs possibles en un jour naissant !

 

  Des valeurs simples m’ont poussé à prendre le chemin : le sacrifice et le don en premier lieu, puis la rencontre et le partage, avant d’atteindre une communion certaine.

 

  Le sacrifice et le don : car pour pouvoir donner, ou même encore mieux offrir, il faut avoir préparé son cœur à ce qu’il consente à se départir de ce qui est sien pour le céder à un autre que lui …. …. Il faut avoir le cœur suffisamment touché par la détresse des autres pour mieux s’offrir sans réserve dans la joie indicible qui nous emplit dans l’action.

 

  La rencontre et le partage : une fois que l’idée est acceptée, et que l’on est enfin prêt à ce sacrifice …. Il faut se porter au devant des autres pour qu’ils puissent se nourrir du don que l’on porte en soi. Il ne faut pas croire que de telles rencontres n’arriveront pas, j’en ai trouvé plus d’une sur mon chemin, et ne peux croire qu’elles n’étaient possibles qu’au moment où je suis passé …. …. Non, elles sont bien là à côté de nous, et attendent notre passage ! Le partage se fait toujours …. Par moment intense et d’autres fois éphémère …. il s’opère sans que l’on s’en rende vraiment compte, et je vous garanti une opération sans douleur …. ni cicatrice !

 

  La communion enfin …. Car en fait tel est le but de cette démarche : communier !

 

  Communier à ce qui fait que nous ne sommes pas de simples corps de chairs et de sang, mais qu’une âme nous fait vivre et vibrer.

 

  Communier … … car c’est dans ce seul élan que nos actes sont les plus généreux et ainsi les plus beaux !

Ces actes de communion qui nous portent au devant de nos frères sont nos champs d’honneur de chaque jour, car il faut du courage pour lutter à contre-courant du scepticisme ambiant, et accepter de se donner aussi souvent que possible.

 

  L’action entreprise sur «2 millions de pas» * rendait hommage à nos frères qui, tombés dans la poussière d’Asie ou d’ailleurs, nous montraient en offrant leur vie qu’il est toujours possible de suivre la voie du don de soi aux limites du possible …. …. montrant ainsi de nouveaux champs d’honneur qui poussent au questionnement de chacun au plus profond de son âme !

 

  Itinérance

Samedi 2 juillet 2011

 

  Depuis la nuit des temps il y a toujours un avant, un pendant, et un après pour toutes choses de notre vie … … il en est de même pour l’homme devenu jacquet par sa démarche !

 

  Il y a l’avant: moment de la préparation empli de doutes, de joies, de renoncements aussi … … un peu comme un mariage qui se prépare lentement, des mois, voire des années durant, avec ses envies et ce qu’il sera possible de faire avec ses propres forces … … pour ne blesser personne, et surtout pour que le moment soit gravé au cœur de tous, pour toujours, comme une trêve de paix et d’amour dans un monde en furie. C’est une période de profonde excitation qui nous pousse à annoncer partout la nouvelle en souhaitant être épaulé, soutenu, confirmé dans cette démarche grandiose; c’est celle de l’étude de l’itinéraire, de chaque étape à parcourir, en s’appropriant ce que d’autres ont vécu et transcrit dans leurs guides, leurs récits …. …. interprétant aussi chaque signe qui nous pousse souvent à différer le moment unique du premier pas ! En effet, c’est le moment des doutes tout comme des certitudes, le moment des questions dont la planche de salut est celle de l’expérience des autres : si ils y sont arrivés par ce chemin, pourquoi pas moi ?

 

  Puis il y a le pendant: journées d’actions et de réflexion de plus en plus intense, durant lesquelles on trouve ce que l’on a bien voulu mettre dans son sac, de partage aussi …. …. tout comme le mariage qui nécessite une certaine lenteur dans sa maturation, pour ne pas succomber aux mirages du temps qui pourraient nous faire croire que rien ne doit coûter, que tout est accessible sans un renoncement …. …. pour ne pas souffrir soi-même … … même si il s’agit d’amour, pour ne plus croire que sur ce chemin aussi, l’usure est persistante …. …. pour nous faire renoncer à faire le pas de plus, pour ne pas perdre pied alors qu’il faut lâcher. Oui, car c’est bien durant ce pendant que l’itinéraire se transforme peu à peu pour modeler nos pas et nous faire changer à ce rythme pédestre; c’est le moment des réponses à certaines questions, pour lequel le but tout d’un coup se transforme pour ne plus être physique, mais bel et bien mystique … … en nous abandonnant ….. …. se surpassant enfin pour nous élever.

 

  Et puis il y a l’après: tout juste arrivé au lieu tant attendu, passant en un instant du marcheur à celui de sédentaire ayant rejoint le but qui animait ses jours pour en fixer un autre; cette autre destination bien plus dure à atteindre … … celle qui le mènera vers un nouveau niveau de sa propre conscience, pour définir ce qu’il doit enfin faire de ce qu’il a reçu. Une fois encore me permettez vous ce parallèle … ….un peu comme ces vieux ménages qui fêtent dignement des noces qui sont d’or, tout comme leurs silences … … oubliant les moments de douleur, de doute et leurs renoncements, pour ne garder fixé en leurs cœurs ardents que le but céleste qu’ils s’étaient promis. C’est bien ce qui nous lie au travers des siècles avec les pèlerins d’antan, qui arrivés au Monte del Gozo, ne pouvaient s’empêcher de crier d’un même cœur, d’un élan salvateur Ultreïa … … Ultreïa …. ….

 

  C’est le début de cette itinérance qui aujourd’hui me guide alors que je ne marche plus, c’est cette itinérance qui me fait avancer toujours sur les pas de St-Jacques et de nombreux jacquets … … il n’y a plus de doute et encore moins de souffrance, il n’y a que la joie de pouvoir partager une aventure humaine qui définit un but, tout neuf, sublimé chaque jour par de nouveaux partages, tout en s’abandonnant dans le cœur du Christ …. … abandonné par nous jusqu’à donner sa vie … …. pour que nous nous abandonnions et mieux offrir la nôtre.

 

  Et maintenant que vais-je faire ?

 

  Le temps du retour est arrivé et celui de l’euphorie qui a succédé à l’arrivée est bien passé.

 

  Il faut revenir dans le monde pour reprendre les activités laissées au moment de mon départ; j’y ai retrouvé toutes ces choses qui nous maintiennent fermement au sol: le travail, ses joies et ses contraintes, le métro, sa foule anonyme et pressée, Paris, pareille à celle que j’avais quitté mais qui cependant n’a plus tout à fait le même visage.

 

  Il faut quitter ces matins joyeux au doux réveil bercé des piaillements de passereaux pour retrouver ceux des avertisseurs des autos ou motos trop pressées, l’appel lointain et doux du coucou pour le lancinant hurlement des sirènes. Bien moins belle que celle de Lusignan.

 

  Il faut quitter cette lenteur pèlerine qui m’avait offert l’occasion de redevenir un homme, pour me fondre à nouveau dans ce tourbillon moderne qui nous fait croire que nous gagnons du temps en allant toujours un peu plus vite: surtout courir pour ne pas rater la rame de métro, et tant pis s'il faut bousculer pour ne pas perdre une minute, tant pis s' il faut presser la masse pour gagner une place.

 

  Le chemin me semble bien loin et si proche à la fois !

 

  Ne tient-il pas qu’à moi de ne pas courir comme cette foule dont chaque composant n’ose plus regarder plus haut que le bout de ses pieds. Un regard pourrait être croisé, un regard d’amitié, ou celui d’une supplique: pas le temps, plus vite il faut aller.

 

  Ne tient-il plus qu’à moi de ne rien laisser perdre de ces journées de marche et des heures passées à la méditation pour trouver enfin ce qui sera après. Après ce long périple, après ce beau pélé, après toutes ces rencontres qui ne peuvent passer. Que je ne veux laisser, sacrifiés sur l’autel du temps après lequel on court.

 

  Et maintenant que vais-je faire ?

 

  Garder cette lenteur qui me donne toujours une longueur d’avance, car il faut être tortue pour laisser aux autres le rôle dédié au lièvre …. Monsieur de La Fontaine, merci de cette fable, si moderne et d’actualité.

 

  Garder aussi les yeux levés pour qu’ils puissent souvent croiser le regard des autres, de la joie et des peines qui peuvent être partagées parfois sans plus de fioriture. Merci, mon St. Martin, pour ce conseil précieux, car il vaut bien plus que l’or.

 

  Garder cette habitude de ne plus penser seulement à moi et de garder au cœur cette envie d’aider l’autre, de le mettre en premier juste après le Seigneur, car telle doit être sa place ….. et cette leçon là, je la dois bien à Jeanne …. si petite bergère au courage si grand.

 

  Poursuivre ce chemin pour encore témoigner que l’on peut y trouver ce qui rend l’homme grand tout en lui confère le statut de pèlerin, celui de l’invisible qui ne fait que passer, celui qui n’est personne et tant d’homme à la fois.

 

  «2 millions de pas» * : Stéphane Marchiset est parti de la cathédrale Notre-Dame de Paris en empruntant la voie de Tours vers Saint Jacques de Compostelle. Militaire de profession, héraldiste créateur du foulard "Santiago", pèlerin, il a décidé de mettre chacun de ses pas au profit de l'association Terre-Fraternité, créée dans la douleur d'événements liés à la Côte d'Ivoire, qui vient en aide aux soldats blessés durant leur mission ou aux familles endeuillées. Non content de parcourir quarante, voire cinquante kilomètres par jour, il donnait à chaque halte des conférences (souvent dans des casernes ou des locaux militaires) pour témoigner de son expérience afin de recueillir des fonds.

    

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                                                                       01/11/2011

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