Témoignage : anonyme, non croyant

 

   http://sites.google.com/site/monchemincompostelle/j0roncevales4619

                                     ------------------------------------------------------------

Avertissement

Les propos qui suivent peuvent ne pas être à votre goût. Ils peuvent choquer les plus croyants d'entre vous. Veuillez m'en excuser, je n'ai ici cherché à blesser personne.

Ce ne sont que les réflexions, quelques semaines après la fin de ce périple, les propos d'un "non croyant" qui n'a pas été touché par le doigt de Dieu ni des dieux.

 

Post-scriptum

Le voyage est terminé. Il y a bientôt deux semaines que la "compostela" m’a été délivrée à Santiago.

J’ai retrouvé mon quotidien après quelques jours de flottement. J’ai retrouvé la famille, les relations.

J’ai retrouvé aussi le questionnement des autres. Combien de temps, combien de kilomètres, quelle vitesse, quelle longueur les étapes ?

Je ne sais même pas répondre à ces combien, tant cela m’indiffère. Ce chemin que j’ai parcouru ne peut pas se résumer en termes comptables, en chiffres. C’est tout autre chose.

 

Bien. Et maintenant que tu as dit çà ! C’est quoi ? Alooooors ! Raconte

J’ai relu, complété les notes de mon journal. J’ai retranscrit ici, sans (presque) rien y changer. J’ai juste ajouté quelques détails qui me sont revenu en regardant les photos. J’ai aussi censuré (un peu) un passage trop méchant. L’essentiel est resté. L’esprit est resté.

En me relisant j’ai l’impression d’avoir souffert durant ce voyage. Pourtant, ce n’est pas ce qui m’en reste. J’ai plus un sentiment de grande sérénité que des souvenirs de galères.

 

Et alors ? Le Chemin t’a Il Changé ?

Je n’ai pas l’impression d’avoir Changé. Je suis même persuadé qu’on ne change Jamais. La personnalité est en place dès la petite enfance, et sauf traumatisme, ne change plus.

C’est désespérant comme pensée ! Non, pas du tout. Ce qui change alors ? La vie nous apprend à composer, composer avec le monde, avec les autres, avec la société. On s’enrichit de cultures. On teste des comportements, on apprend à vivre et survivre dans un monde. Rien d’autre.

Ce n’est pas de marcher quelques semaines, fut ce sur un Chemin mythique, qui modifie la nature humaine. Marcher permet de s’isoler dans sa tête. Marcher, même quelques heures, une simple rando, permet une certaine introspection, tous ceux qui ont marché en montagne le savent. Marcher longtemps, pendant des jours et des jours, apporte les mêmes effets, ni plus, ni moins. Simplement, on est un peu plus détaché de la vraie vie, de ses contraintes et de ses miroirs aux alouettes. Ici, point de journaux, de radio, de télévision. Point de faux semblants non plus; l’homme ou le femme à l’état naturel, fragiles et forts à la fois, sans maquillage, sans carapace protectrice, sans rien à prouver à personne.

 

Comment faire le Chemin ?

Je ne pense pas qu’on puisse vivre la même expérience, avec toute la richesse de ces rencontres, en cheminant à vélo ou à cheval. Je ne pense pas qu’on puisse vivre la même expérience à partir en groupe. Je ne pense pas qu’on puisse vivre la même expérience en effectuant le voyage en plusieurs fois. Et après ? Cela a t-il la moindre importance ?

Nous même avons fait deux pèlerinages. Le premier de Roncevaux à Burgos, le second de Leon à Santiago. Les deux heures de train qui ont séparé ces deux pèlerinages ont été une rupture absolue. Un avant, un après. Autres lieux, autres gens, autres expériences, autres mœurs.

 

Oui, on fait des rencontres.

Ce ne sont pas des rencontres fortuites. On ne rencontre pas tous les pèlerins. On rencontre ceux avec qui on peut partager quelque chose, une affinité commune. Ceux qui ne partagent pas ce  "quelque chose", on ne les voit même pas. Simplement, le chemin est un lieu privilégié où se retrouvent plein d’hommes et de femmes qui sont là, esprit ouverts aux autres, disponibles. Les rencontres sont favorisées.

Contrairement à ce que nous pourrions penser en regardant la liste des nationalité, il n’y a pas non plus de véritable chocs culturels: tous ceux qui sont là, d’Amérique du Sud, d’Asie, Europe, d’Amérique du Nord ou d’Afrique, ont une base culturelle judéo-chrétienne commune, un socle commun de compréhension mutuelle. La relation s’établit sur ce socle et s’en échappe peu.

Le Chemin est un univers clos. Il a ses règles, ses us, ses coutumes. Il a son langage et ses codes. Comment cela se perpétue t-il ? La présence des hospitaleros y est sans doute pour beaucoup. Un assez grand nombre de pèlerins font le chemin pour la seconde, troisième, ou enième fois. Ils sont les colporteurs des valeurs et codes de la communauté. Internet aussi joue ce rôle maintenant, en se faisant relais des récits, support de forums, vitrine d’associations. Avant, je suppose, la transmission se faisait plus par le récit de pèlerins de retour dans leurs villages, à la messe ou à la veillée. Le cinéma, le livre, la télévision aussi ont pris le relais.

 

La religion ?

Il est difficile de faire le chemin de Compostelle sans se trouver en contact avec le religieux, parfois le religieux le plus mystique, mais le plus souvent le religieux n’est plus que décor.

J’ai assisté à deux messes, le premier et le dernier jour. Que dire de la vacuité que j’ai ressentie, de l’ennui incommensurable qui m’a habité pendant ces longs moments. Comment être touché par ces verbiages inutiles, ces incantations dans des langues inconnues, ces chants insipides adressés aux voûtes d’un édifice.

Si Dieu existe, il ne s’est pas montré. Encore que si, peut être. Une pensée m’est venue, paraphrasant la Genèse: "Et l’homme créa Dieu à son image", et celui là était bien présent, partout, dans les rues, dans les églises.

Et en voyant Dieu j’ai vu l’homme, j’ai vu l’image de l’homme vue par l’homme, et j’ai frémi de peur.

 

Que penser de l’homme en visitant les églises du Camino ?

Outre les dorures, les pierres précieuses, sans parler de l’énergie et des sacrifices que représentent ces joyaux d’architecture, je fus frappé, c’est le mot qui convient, par la violence de l’iconographie, par l’aspect sanguinolent des statues, par ces christ torturés plus que de raison, au-delà des récits de la bible. Crucifix exhibant mille blessures, Saints torturés exposés avec complaisance. Comment reprocher la violence, comment déplorer que le cinéma et la télévision étalent tant de cruauté sur les écrans.

L’homme est il donc si pervers qu’il lui faille le spectacle de la douleur ?

Le message d’Amour de l’église ne serait qu’une ode sado-masochiste destinée à former de nouvelles générations de bourreaux et de victimes.

Le pèlerinage dans la douleur, c’est sans doute le message du pèlerin de Burgos, nu, couvert de plaies, devant la cathédrale. La douleur pour châtier le corps coupable, la douleur pour sauver l’âme. C’est aussi le message de ces deux femmes à Compostelle: le pèlerinage ne vaut que si on assiste à la dernière messe sac au dos. Porter les stigmates du Christ pour assurer son salut éternel. Quelle stupidité. Mortification, le maître mot de certains, semble t il; continuer contre toute logique, en dépit de la souffrance, en dépit des blessures. Mortification comme système de valeur. Comment s'étonner, comment encore déplorer qu'un Islam radical prêche le sacrifice, le martyre, comme salut dans l'Au delà ? Comment penser que des hommes ou des femmes qui s'aiment aussi peu puissent aimer les autres ?

 

J’ai pourtant rencontré des hommes et des femmes soucieux de leurs compagnons de route.

Ces mêmes hommes et femmes qui, le reste de l’année, dans l’indifférence, ne saluent pas leur voisin de palier. Ces mêmes hommes et femmes qui dans les entreprises sont prêts à "bouffer "le collègue pour prendre sa place, prêts à "bouffer" le concurrent pour une part de marché.

Faut-il donc appartenir à un club, un groupe, pour que la solidarité existe ? Le club des Humains est il trop vaste pour être un club ? Si c’est là l’enseignement du pèlerinage, que n’apprend il aussi comment sortir de ces schémas.

De retour dans le monde, la radio, la télévision relatent les mêmes conflits, les mêmes stupidités d’ambitieux indécrottables, les mêmes politiques stériles. Les petites préoccupations quotidiennes semblent bien futiles, et pourtant, dans deux jours, dans deux mois, j’y serai nouveau plongé comme il y a un mois. Rien ni personne ne change, et le chemin n’y peut rien.

 

En jetant tout çà sur le clavier j’ai bien conscience de jeter des idées en vrac, sans plan préétabli.

Comme une vieille malle dans un grenier: c’est plein de trésors inconnus, de poussière, d’objets inutiles, de jouets cassés. Plein de photos jaunies, de souvenirs tronqués. On s’attendrit un moment, on regarde, on trie. On veut tout garder, on veut tout jeter. Finalement, çà retourne dans la malle, on referme le couvercle, et la vie repart comme avant. La parenthèse fut heureuse. La promenade fut belle. Les rencontres furent agréables. Il ne faut pas tout jeter, sans doute ne faut il rien jeter. Ce qui a été vécu imprimera les expériences à venir d’un sceau plus riche.

Mon chemin ne s’est pas fait dans la douleur. Bien sûr, il eut des moments un peu plus dolosifs, moins riants. J’ai surtout connu des moments de vrai bonheur, avec un corps qui se sent vivre, en harmonie avec une nature généreuse. Mes muscles ont forcis, mon ventre a fondu (trop peu). J’ai découvert ou redécouvert les capacités physiques qui sont les miennes. J’ai découvert les dépassements dont je suis capable. J’ai retrouvé le plaisir de la vie en plein air. J’ai goûté les bonheurs simples d’une douche, même froide, après l’effort. J’ai goûté les joies incomparables de la découverte de mets nouveaux. J’ai plongé le regard dans une nature belle, formée par le travail de générations d’agriculteurs. Je me suis émerveillé devant les fleurs sauvages, devant la majesté d’horizons indomptés.

J’ai échangé avec des personnes que jamais je n’aurai pu rencontrer autrement. La langue n’est pas un obstacle, les regards parlent aussi. Cette richesse là ne se comptabilise pas.

 

Demain, une autre année, il est possible que je reparte marcher. Vers St Jacques ?

Possible, par un autre chemin probablement. Vers d’autres destinations ? Pourquoi pas. Le, les chemins de St Jacques ont un mérite, et non des moindres: ils sont entretenus, balisés, répertoriés comme nuls autres chemins. On y trouve des auberges, des possibilité diverses d’hébergements et de repas. On trouve des guides, des conseils, des associations… bref on trouve des facilités qu’on ne trouve normalement pas ailleurs. On y trouve aussi d’autres marcheurs. Jamais on ne se sent isolé, en danger, même si parfois il y a des pèlerins qui s’égarent, quelques accidents. C’est aussi ça le Chemin: une formidable organisation, des volontaires, des bénévoles.

Le Chemin de Compostelle est aussi une formidable machine économique, et çà on n’en parle encore que trop peu. Un machine économique qui va finir par tuer le Chemin qui la fait vivre. Une machine économique qui dénature ce qu’elle touche. L’appât du gain est maintenant au rendez-vous. Pas partout, mais les prémices sont là, sournoisement elles sapent les fondements. Le pèlerinage recule chaque fois que le tourisme avance.

Il existe d’autres possibilités de marcher à travers le monde, plus en harmonie, plus en communion avec les populations locales. C’est une autre vision du monde qui peut aussi se révéler riche d’expériences et de rencontres. Peut être, peut être... aussi longtemps que le désir existe…

 

        retour à Q.Culture spirit.

                                                                       29/10/2009

delhommeb at wanadoo.fr