Ihidoy (abbé Sébastien) 3

 

   

  Le Chemin de Saint-Jacques : signe d’une société nouvelle ?

 

Il m’est demandé, à moi qui suis prêtre, de porter un regard de sociologue sur le chemin de Saint-Jacques. Et j’ai répondu oui. Non parce que je suis compétent en la matière (de sociologue), mais parce que la démarche de ces marcheurs (c’est le cas de le dire) m’a toujours intrigué, interpellé et même passionné.

 

J’ai eu le privilège de les accueillir chez moi au presbytère. Ils venaient de tous les horizons géographiques, culturels et religieux, croyants convaincus, agnostiques, incroyants. Ils étaient également de toutes conditions sociales. Le P.D.G côtoyait le chômeur, l’étudiant séminariste et la jeune institutrice laïque faisaient route avec le gaillard athlétique qui venait de sortir de prison, l’ancien drogué banlieusard donnait des conseils au cadre supérieur sur la manière de soigner ses ampoules, l’ingénieur qui venait de terminer ses études était complice de celui qui était en fin de carrière, et je pourrais continuer sur ce registre.

 

Tout ce monde marchait, non pas au même rythme, mais dans la même direction et les pas étaient à faire par chacun, avec la sueur que cela comporte. Et le partage continue, habituellement au gîte d’étape, dans le manger, la vaisselle faite ensemble, et même le coucher parfois dans des salles communes, et tout le monde se respecte. Après ce constat, poussons la réflexion plus loin.

 

Pourquoi et comment se fait-il que des hommes, des femmes, des jeunes choisissent de prendre la route à pied, alors que les moyens de transport sont si performants aujourd’hui ? Pourquoi et comment se fait-il que ces hommes et ces femmes, si décalés par rapport à ce qui se vit aujourd’hui, soient si heureux sur ce chemin ? Pourquoi et comment se fait-il que dans une société sécularisée et apparemment indifférente, ces hommes et ces femmes  partent plus ou moins consciemment ou inconsciemment en quête d’une Etoile indéfinie ? J’essaye, à ma manière de répondre à ces trois questions.

 

1°/ Pourquoi partir à pied ?

Chacun peut constater le paradoxe. Les pèlerins (ou randonneurs) s’en vont à pied pendant trois mois, alors qu’en avion, deux heures suffiraient pour faire ce parcours. Pourquoi donc partir à pied et de surcroît sac au dos par les temps qui courent ? Interrogés sur leurs motivations, beaucoup vous diraient : " je fais un break". Mais qu’est-ce que cela signifie ?

 

Nous sommes dans une société où plus on va vite, plus on court après le temps. Plus on gagne du temps, plus il nous manque. Que de fois nous disons et entendons : "Je n’ai pas le temps". Un de mes amis pèlerin à Tamanrasset me rapportait la réflexion d’un Touareg : "Vous, vous avez des montres, nous nous avons le temps".

 

Chez nous, c’est la course-poursuite entre le plus vite et le moins de temps. Alors, on descend du train ou de l’avion, de la voiture et l’on va à pied. "La marche, c’est le pas de l’homme", on retrouve son rythme, le rythme de sa vie. Et on est heureux. C’est vrai qu’il y a à marcher longuement, mais pendant ce temps, on vit, on pense, on est obligé de prendre son temps et de marcher pas après pas jusqu’à la prochaine étape. Quel bonheur de vivre comme cela, en marchant, c’est-à-dire en prenant son temps.

 

2°/ Pourquoi est-on heureux. en marchant, c’est-à-dire en prenant son temps ?

Si vous approfondissez les motivations des pèlerins ou randonneurs, au-delà du "break" auquel ils ont fait allusion, ils vous avoueront qu’ils sont partis à la recherche d’eux-mêmes. C’est petit à petit que j’ai compris la valeur et la profondeur de ce désir qui est un besoin vital.

 

Mettons-nous à la place d’une jeune femme qui a une vie de couple et de famille ainsi qu’une vie professionnelle valorisante mais prenante. Que lui reste t-il pour écouter sa voix intérieure, sa voix de femme ? Je dirai tout autant de l’homme qui revient du travail avec un dossier à traiter chez lui, dans un coin. Vous y ajoutez la télévision, la radio, le téléphone portable. Bref, on vit en surface de soi dans un cycle d’activités et de bruits ininterrompus.

 

Pendant ce temps, que devient l’humanité qu’il y a en chacun(e) ? La meilleure réaction quelquefois, c’est de partir. Et sur le chemin, en marchant naturellement (car on est dans la nature), on fait le point sur sa vie sans même le chercher, on écoute sa voix intérieure. Et l’on rencontre des gens de tous horizons qui font la même démarche que nous. On parle. Il y a aussi les bonnes surprises de la route : le verre d’eau qu’on nous offre à boire et qu’on apprécie tant, le paysan qui descend de son tracteur et vient bavarder avec les pèlerins qui passent, sans parler de la joie des accueillants qui découvrent de nouveaux visages et partagent avec eux le verre de l’amitié. Bref, n’importe quel pèlerin ou randonneur, au cours de son périple, vous dira, comme Raymond Devos : "l’homme existe, je l’ai rencontré". Et comme l’homme ne se découvre et ne s’épanouit qu’avec les autres, c’est à dire dans une relation avec plus que soi-même, le chemin de Saint-Jacques est une occasion privilégiée pour retrouver sa véritable humanité. Beaucoup d’entre eux vous exprimeront le désir de sauvegarder cette dimension essentielle à leur retour dans la vie familiale, professionnelle et sociale.

 

3°/ Sur ce chemin qui va vers le couchant, quelle est l’aube que les marcheurs cherchent consciemment ou inconsciemment ?

Notre société a beau être sécularisée et paraître indifférente à tout ce qui n’est pas économique et rentable financièrement, en réalité, il y a une quête personnelle éperdue. Quête de quoi ? C’est flou et varié. Mais dans la diversité des cas, il y a quelques axes et points communs. Je mettrai en premier la recherche

du sens de la vie. Je me permets de citer le besoin angoissé d’un jeune qui a mangé et dormi chez moi. Ce samedi-là, ayant quatre mariages et un baptême à célébrer en plus du reste, je n’ai pas pu le rencontrer. Le lendemain, dans la boîte aux lettres j’ai trouvé ce petit mot qui m’a touché et me touche encore :

 

"Merci pour votre hospitalité. Mais j’aurais voulu vous parler … car je ne trouve malheureusement pas de sens à ma vie. C’est pourquoi je suis sur le chemin… Je ne sais quoi penser de la religion, de Dieu... Mais je crois en une bonne étoile comme celle qui brille dans le ciel à la tombée de la nuit … J’ai mal avec la vie. J’essaye de m’ouvrir à … mais … vous n’êtes malheureusement pas là pour me parler et je dois m’en aller... Quel bordel (sic) dans ma tête ! Enfin, ayez une petite pensée pour moi, svp".

 

Voici un exemple parmi tant d’autres. Sachons bien que derrière les apparencesdu randonneur agnostique et désinvolte, il y a souvent un mendiant d’étoile qui frappe à notre porte. L’expérience m’a appris à ne pas mettre de frontières étanches entre les croyants, les agnostiques et les incroyants. Après cette recherche du sens de la vie, il y a aussi un nouveau regard que les marcheurs acquièrent sur ce chemin.

 

Souvent ils ont vécu prisonniers des lumières artificielles. Tout est illuminé dans nos villes et même nos villages pour capter et monopoliser notre regard. Et qui prend le temps de regarder le ciel avec ses étoiles ? Eh bien ! Les pèlerins marchant sur les sentiers peuvent contempler à loisir, le ciel étoilé, comme les brumes du matin se dissipant au lever du soleil, ainsi que la disparition progressive de celui-ci le soir à l’horizon. Ce regard émerveillé entraîne une nouvelle perception de soi et de la vie. Beaucoup d’entre eux vous diront que, sans le chercher, ils ont senti remonter dans leur esprit les souvenirs les plus enfouis dans leur mémoire. C’est pourquoi je dis que ce chemin est porteur pour le moins d’une Etoile de renouvellement humain au sens large.

 

Il est aussi et enfin occasion de renouvellement intérieur. Notre société se méfie et parfois rejette tout "carcan

moral". Mais la conscience humaine est là. Les confidences reçues en quelques minutes intenses m’ont fait ressentir jusqu’aux entrailles les questionnements douloureux, les poids et les blessures vives que les gens peuvent porter dans leur coeur depuis des années. Sur ce chemin, on trouve la force d’exposer ses faiblesses et de repartir avec l’Etoile, ici aussi, de la confiance et du courage.

 

Retenons simplement, qu’une prétendue liberté absolue poussée au bout de sa logique se détruit elle-même et rend esclave son usager. Il y a des valeurs humaines universelles qui sont fondamentales, en ce sens qu’elles font partie intégrante de toute humanité et de toute société.

 

Ici je touche un aspect plus moral, psychologique et spirituel que sociologique. Je ne continue donc pas sur ce registre, même si pour moi, l’homme qui est un tout ne se divise pas en tranche sociale ou sociologique, psychologique, spirituelle, etc… Mais il faut bien savoir "distinguer pour unir et unir sans confondre".

Les historiens disent, parait-il, que les hommes se sont mis à marcher lors des grands changements et chamboulements de la société. N’est-ce pas le cas aujourd’hui ? Et c’est bien en marchant qu’on fait le chemin. Je pense que les hommes pèlerins ou randonneurs du chemin de Saint-Jacques sont les pionniers d’une société en germe où l’humain retrouvera toute sa place. L’Etoile indéfinie d’aujourd’hui brillera demain.

 

     Sébastien Ihidoy. Curé de Navarrenx de 1981 à 2001

 

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                                                                       29/01/2009

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