Ihidoy (abbé Sébastien) 2

 

  

         Un jardinier des jardins secrets

 

En arrivant à Navarrenx en 1981, je ne savais pas que la Providence m'avait placé sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Les pèlerins se sont, d'abord, présentés au compte-goutte. Je les ai reçus, simplement, comme je le fais pour les paroissiens. L'accueil n'est-il pas un devoir sacré pour tout un chacun ? Et quand on a la place, comment refuser d'ouvrir la porte à des gens qui ont fait trente kilomètres à pied, sac au dos, par tous les temps ? J'ai perçu d'emblée la richesse qu'ils portaient en eux, la quête humaine, parfois spirituelle qu'ils exprimaient. Le nombre en a augmenté d'année en année pour atteindre les chiffres que l'on sait.

 

Je suis content de répondre à la question telle que vous la posez. Au-delà des motivations et des justifications que se donnent les pèlerins: Qu'ont-ils dans le coeur ? Que cache leur jardin secret? Que se passe-t-il en cours de route? C'est bien ainsi qu'il faut regarder la marche, la démarche de ces hommes et femmes de plus en plus nombreux qui vont sur le chemin en quête d'une étoile, sans doute, mais souvent incapables de dire pourquoi ils sont partis. Je dirais d'emblée que "l'homme est l'homme", et en tant que tel, le pèlerin, qu'il soit croyant ou incroyant, préoccupé de découvertes culturelles ou de performances sportives, est d'abord un homme, un homme portant avec lui les rêves les plus fous comme les réalités les plus dures, les projets les plus raisonnables comme le poids d'une histoire personnelle difficilement assumée. Cet homme me fait signe et frappe à mon presbytère, tout comme je le vois vivre dans ma paroisse. Il est mon frère. L'accueillir est une grâce, le comprendre un devoir, faire coeur avec lui source d'enrichissement mutuel.

 

Mais au-delà des mots, quel contenu dans ces rencontres souvent très courtes ? Je me dois ici d'apporter quelques exemples caractéristiques et significatifs, tout en respectant la discrétion sur l'origine des témoins cités et la teneur des entretiens.

 

Il y a quelques années, je recevais le même soir deux hommes;. Le premier, professeur d'université, spécialisé dans l'histoire du Moyen Age, donnant des conférences ici ou là, citoyen d'Europe du nord qui me dit: " Ma vie est comblée. Mais plus j'avance dans la vie, plus je me pose la question du sens de cette histoire que j'enseigne. Peut-être que ce chemin m'apportera un bout de réponse ... L'autre était polytechnicien, éclectique, fortement engagé dans la vie professionnelle et artistique. Il me dit, en aparté lui aussi: "J'espère trouver sur ce chemin Celui que je cherche". Comment ne pas leur dire avec joie qu'il y a aussi Quelqu'un qui les cherche et les attend ? Ces deux hommes seraient catalogués comme agnostiques par certains représentants de l'Église. Or, une multitude d' hommes et de femmes sur le chemin, comme dans nos paroisses, est dans cette attitude de recherche authentique et sincère. Il ne faudrait pas les décevoir.

 

Un soir, on prépare le repas commun. Une jeune femme aménage un plat pendant que je fais réchauffer la soupe. Soudain, elle se tourne vers moi et me lance dans un cri : "Monsieur le Curé, je ne peux pas avoir d'enfant! ". Je lui rétorque avec une tendresse à la mesure de sa détresse: "Est-ce ... que tu aimes ? ". Ont suivi trois minutes de présence l'un à l'autre, intense et profonde. Je ne l'oublierai jamais.

 

Le lendemain, à la sortie du verre de l'amitié offert à tous les pèlerins, une jeune femme, cadre supérieur dans une grosse société, ayant constaté que la sonnette et la sonnerie du téléphone avaient beaucoup fonctionné, revint sur ses pas et me demanda: "Monsieur le Curé, est-ce que vous trouvez le temps de prier ? Quand et comment priez-vous ? ". Et nous voilà, visages tournés l'un vers l'autre, intensément proches, en train de livrer ce qui nous est le plus intime, comme deux mendiants partageant un quignon de pain frais. La rencontre à ce niveau était déjà prière.

 

Et les couples ! Je suis content de les contempler et de les soigner. Les uns sont en harmonie. On voit vite quand ça va, et je le leur dis en ajoutant: "Rendez grâce".  Ils sont surpris et émus. Souvent par la suite ils me remercient de leur avoir dévoilé la richesse qu'ils portent. D'autres sont en difficulté et tentent un redressement douloureux. Ah ! Si les gens oubliaient les offenses aussi vite que les bienfaits. Ici, le dialogue continue parfois par la correspondance et par le téléphone.

 

Il y a aussi les jeunes couples, mariés ou non mariés. Je sais d'avance que je dois les encourager. Vivre les mêmes réalités en tant qu'homme et femme, 24 heures sur 24, n'est pas une sinécure pour les débutants. Ici, il y a des moments de communication et d'approfondissement lumineux. La vie de couple est un apprentissage où le réalisme humain et spirituel peut servir de base pour tout une vie. Et le Chemin est un bon maître. Et l'Église a un trésor à leur offrir.

 

Il y a aussi des jeunes qui reviennent de loin, non pas au sens géographique mais moral: mauvaises aventures, drogues et j'en passe. Mais ils ont un ressort intérieur. Ils font ce chemin pour se prouver, d'abord à eux-mêmes, qu'ils sont capables de prendre leur vie en main. Ils méritent une attention particulière et notre confiance. Certains sont surpris et séduits par la pertinence du Message évangélique et s'initient à la prière au contact d'autres pèlerins. Parfois, un véritable compagnonnage spirituel se vit sur le chemin, ainsi par exemple, je me souviens, entre deux jeunes de milieux totalement différents et aussi entre un homme de trente-cinq ans et un jeune de vingt-quatre ans qui cherchaient en tout sens.

 

Sans lien avec ce qui précède, je voudrais signaler le cas peu fréquent, mais étonnant, de ces hommes qui se disent incroyants et en même temps sont hantés par le problème de la mort. Ils ne cessent de vous interroger sur: "Que représente pour vous la mort ?". Je me rappelle ce médecin allemand de trente-cinq ans, à la carrure athlétique, comblé dans la vie, et pour qui la mort était un point de blocage qu'il n'arrivait pas à dépasser et à assumer. Je me suis demandé par la suite s'il ne frappait pas maladroitement à la porte de la foi.

 

J'ai été très sensible à l'expression de certains homosexuels ou homosexuelles: "Pourquoi l'Église ne nous aime pas? Pourquoi elle nous rejette et nous condamne ? ". J'affirme, bien sûr, le contraire avec émotion et force. Et j'explique la position de l'Église en alliant vérité et amour. Je me dis souvent que l'Église est souvent bien maladroite dans son langage pour ne pas se faire mieux comprendre de ses contemporains.

 

Il y a enfin les recommençants, c'est-à-dire des hommes, des femmes qui ont un passé chrétien et qui ont pris de la distance avec la pratique religieuse à la suite de certains malentendus avec les représentants de l'Église. Dans le calme de la nature et le rythme du pas de l'homme, le chemin leur permet de reconsidérer leur lien avec la foi chrétienne. Le sacrement de Réconciliation s'impose ici tout naturellement et parfois l'Eucharistie. Il y a de magnifiques retournements et des re-naissances à une vie nouvelle. Pour d'autres, c'est simplement une amorce de retour vers Dieu. Il faudra du temps pour aplanir les montagnes de malentendus entre eux et l'Église d'une part, et pour rectifier les fausses images de Dieu que le passé leur a léguées d'autre part.

 

En terminant, comment ne pas souhaiter que l'Église se "déloge" d'elle même pour aller à la rencontre des hommes d'aujourd'hui, dans le sillage de l'Inconnu d'Emmaüs qui rejoint les deux disciples alors même qu'ils vont à contresens, les écoute, les questionne, et marche fraternellement avec eux. C'est du pain des questions et de la vie partagée que naît la reconnaissance. "Notre coeur n'était-il pas tout brûlant tandis qu'Il nous parlait sur la route! ".

 

Je ne sais pas si ces réflexions rédigées à la hâte vont correspondre à ce que vous attendez. Le sujet aurait mérité une méditation plus complète et plus approfondie. Comprenez-moi: Je suis déjà très sollicité par mon ministère de curé de paroisse et je suis fait pour cela. C'est ma vocation. Mais la disponibilité ne se divise pas. Comment ne pas accueillir avec joie ceux qui frappent à notre porte ? Et je bénis ces instants fugitifs mais chargés d'éternité. Je ne peux donner que des miettes de mon temps aux pèlerins. Mais la vie du prêtre est surprenante. Pour les miettes qu'il donne, il reçoit des diamants.

    

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                                                                       29/01/2009

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