Barrio Barrio (Julian) 2004 : 6° partie

 

(SIXIÈME PARTIE)

LE PÈLERINAGE JACOBÉEN DANS LA NOUVELLE EUROPE

 

                                              

 

1- LA NAISSANCE DE LA CONSCIENCE DE L'EUROPE DANS LE PÈLERINAGE À COMPOSTELLE

 

64 - Le chemin de Saint-Jacques, mémoire de la tradition apostolique

 

Le pèlerinage à Compostelle a contribué sans aucun doute à l'unité et à l'intégration de l'Europe. "Le destin du chemin de Saint-Jacques coïncidera avec le destin chrétien de l'Europe étant donné que le jubilé de Compostelle est celui qui a recueilli avec le plus de profondeur le sentiment religieux populaire de l'Europe chrétienne"  (137).

Jean-Paul II exprime magnifiquement cette réalité quand il affirme:

"L'Europe entière s'est trouvée elle-même autour de la mémoire de saint Jacques, dans les siècles mêmes où elle s'édifiait comme continent homogène et spirituellement uni. C'est pourquoi Goethe lui-même a pu dire que la conscience de l'Europe est née des pèlerinages" (138).

 

Au milieu du XIIème siècle, le Codex calixtinus décrit avec joie et admiration le rassemblement de tous les peuples d'Europe représentés à la tombe de l'Apôtre:

"C est source de joie et d'admiration que de contempler les groupes de pèlerins, en veille perpétuelle au pied de l'autel vénérable de Saint-Jacques, les Teutons d'un côté, les Francs d'un autre, les Italiens d'un autre; c'est pourquoi toute l'église est illuminée comme par le soleil un jour clair. Au milieu de ses compatriotes, chacun accomplit individuellement son tour de veille: les uns jouent de la cithare, les autres de la lyre, du tambourin, de la flûte, du pipeau, de la trompette, de la harpe, du violon, des cornemuses, d'autres chantent au son des cithares ou accompagnés de divers instruments et ils passent la nuit à veiller; d'autres encore pleurent leurs péchés, d'autres lisent les psaumes, d'autres font l'aumône aux aveugles. On peut y entendre diverses langues, divers accents des langues barbares; des conversations et des chants en teuton, en anglais, en grec et dans les langues de toutes les tribus, peuples et nations de la terre. Il n'y a pas de mots ni de langage dans lesquels ne résonnent pas leurs accents" (139).

 

Autour de la tombe de l'Apôtre, des pèlerins de France, d'Italie, des pays germaniques et nordiques, des nations slaves ou du Moyen Orient se réunissent, sans acception de condition sociale ou de niveau culturel ou spirituel.

 

Compostelle se transforme en but et terme d'un chemin que les pèlerins parcourent pour faire mémoire de la tradition apostolique face à l'oubli de nos racines chrétiennes. Il faut donner aux hommes une espérance; à ceux qui n'en ont aucune et aux chrétiens qui ont oublié "à quel prix ils ont été rachetés" (140).

Avec le bagage de la foi, les pèlerins ont entamé leur pèlerinage en suivant la Voie Lactée. Les traces de leurs pas, mille fois répétés, ont marqué peu à peu l'itinéraire et formèrent le chemin de Saint-Jacques de Compostelle, "capitale spirituelle de l'unité européenne". Un chemin qui doit être ce courant d'oxygène spirituel qui purifiera l'air que nous respirons afin que la semence du mal devienne stérile et que la semence du bien mûrisse en fruits abondants de vie chrétienne.

 

     (137) E. Romero Pose, ["Le jubilé de Compostelle"] (cité plus haut, note 1).

     (138) Cf. Jean-Paul II, "La rénovation spirituelle et humaine de l'Europe. Discours lors de l'acte européen célébré dans la Cathédrale de Compostelle", [Jean-Paul II en Espagne],Madrid, 1982-1983,188.

     (139) Liber Sancti Jacobi (Codex Calixtinus) trad. esp., rééd. par X. Carro Otero, Pontevedra, 1992, 199 et sv..

     (140) "Et si vous appelez Père Celui qui, sans acception de personnes, juge chacun selon ses œuvres, vivez avec crainte tout le temps de votre pèlerinage, considérant que vous avez été rachetés de la vanité de votre conduite héritée de vos pères, non par l'argent ou l'or corruptibles, mais par le sang précieux du Christ, agneau sans défaut ni tache, connu avant la création du monde et manifesté à la fin des temps par amour pour vous"

(1 Pierre 1, 17-20).

 

II. L'HISTOIRE DE L'EUROPE COMME HISTOIRE DE SON ÉVANGÉLISATION

 

65 - La tradition jacobéenne, appel constant à la foi dans le Christ

 

La sécularisation, l'incroyance comme mentalité, la déchristianisation nous ont menés à une crise religieuse qui a engendré la crise culturelle que vit l'Europe. Malgré la tendance à une désacralisation radicale de la vision du monde, favorisée successivement par l'instruction et par les théories historiques matérialistes ou idéalistes, malgré tout il ne serait pas juste d'affirmer que le contenu chrétien n'est pas toujours une référence dans notre vie.

 

"L'histoire de la formation des nations européennes va de pair avec leur évangélisation, à tel point que les frontières européennes coïncident avec celles de la pénétration de l'Évangile" (141).

 

Voilà l'Europe qui a commencé à se former grâce au travail d' "inculturation du message évangélique dans les diverses civilisations", travail mené à bien par les saints Benoît, Cyrille et Méthode, patrons de l'Europe, soutenus par la coopération fondamentale des monastères. Ceci a contribué à forger un patrimoine chrétien qui, d'après Jean-Paul II, "continue aujourd'hui à offrir des réponses adéquates aux nouvelles questions qui se posent, spécialement dans le domaine éthique". Nous, les chrétiens d'Europe, nous ne pouvons pas oublier cette réalité (142).

 

"Le pèlerinage à Compostelle fut un des éléments forts qui ont favorisé la compréhension mutuelle des peuples européens aussi différents que les latins, les germains, les celtes, les anglo-saxons et les slaves. Le pèlerinage rapprochait, mettait en relation, unissait entre eux ces gens qui, siècle après siècle, convaincus par la prédication des témoins du Christ, embrassaient l'Évangile et, en même temps, on peut l'affirmer, surgissaient comme peuples et nations" (143).

 

La culture jacobéenne constitue, de cette manière, un appel constant à la foi dans le Christ: approfondir les traces de son passé et de son présent est non seulement une expérience personnelle enrichissante, mais aussi un chemin d'espérance partagée pour un monde de plus en plus solidaire et attentif à ses vertus les plus solides.

 

     (141) Jean-Paul II, "Discours ..." cité note 138, 184.

     (142) Paul VI écrivait: "Nous avons la conviction que la foi catholique peut être un coefficient de valeur incomparable pour insuffler de la vitalité spirituelle à cette culture fondamentalement unitaire qui devrait constituer l'âme d'une Europe socialement et politiquement unifiée. Toute l'Europe reçoit du patrimoine traditionnel de la religion du Christ la supériorité de ses règles juridiques, la noblesse des grandes idées de son humanisme, et la richesse des principes qui distinguent et vivifient sa civilisation. Le jour où l'Europe répudierait ce patrimoine idéologique fondamental, elle cesserait d exister", cité par Enrique Moreno Baez, [Les fondements de l'Europe], Santiago de Compostelle, 1996, 7-8.

     (143) Ibidem.

 

Ill. DÉCOUVERTE DES ORIGINES DE L'EUROPE AU TRAVERS DES PÈLERINAGES À COMPOSTELLE

 

66 - L'Église et l'Europe marquées par la même histoire

 

En ces débuts du troisième millénaire, l'Europe essaie de consolider sa personnalité comme peuple, par des aspirations communes et l'espoir d un futur forgé sur les piliers de l'histoire et de la culture chrétienne. Si un des buts communs de la chrétienté occidentale fut, pendant des siècles, la Ville de l'Apôtre au travers du Chemin de Saint-Jacques, la redécouverte de l'expérience du pèlerinage servira à renouveler et actualiser les liens communs, à forger la spiritualité chrétienne du nouveau millénaire et à atteindre une expérience personnelle intérieure animée par une sensibilité solidaire et une culture ouverte et moderne où puissent germer les valeurs universelles de l'enseignement évangélique.

 

"L'Église et l'Europe sont deux réalités intimement unies dans leur être et leur destin. Elles ont parcouru les siècles ensemble, et elles demeurent marquées par la même histoire. En se rencontrant, elles se sont enrichies mutuellement de valeurs qui non seulement sont l'âme de la civilisation européenne, mais font aussi partie du patrimoine de toute l'humanité. Pour cette raison, l'Europe ne peut abandonner le christianisme, comme compagnon de voyage vers le futur, de même qu'un marcheur ne peut abandonner ses raisons de vivre et d'avancer sans tomber dans une crise dramatique. Comme le pape l'a signalé en diverses occasions, les crises de l'homme européen sont les crises de l'homme chrétien et les crises de la culture européenne sont les crises de la culture chrétienne" (144).

 

     (144) Cardinal Angelo Sodano, ["Les jeunes d Europe en route vers le troisième millénaire"], homélie de la messe de clôture de la Rencontre européenne des jeunes, Santiago de Compostelle, 8 août 1999, [Bulletin officiel de l'archevêché de Santiago], 3535, 1999,533.

 

67- L'Europe à ses origines

 

Actuellement, nous assistons aux conséquences des idéologies sécularisées qui vont de la négation de Dieu ou limitation de la liberté religieuse à l'importance prépondérante accordée au succès économique, du matérialisme et de l'hédonisme, qui attaque les valeurs de la famille à la racine, jusqu'au nihilisme qui rend incapable d'affronter des problèmes aussi cruciaux que celui des nouveaux pauvres, celui des émigrants du tiers-monde, celui des minorités ethniques et religieuses, celui des nationalismes fondamentalistes qui mènent au terrorisme ou de l'usage juste des moyens de communication.

Nous percevons que "le christianisme vit une situation de crise, de déplacement existentiel, un temps de frilosité et qu'il a perdu son influence sur les consciences, son importance sociale, son audience et son efficacité publique, sa présence dans les institutions et dans les règles de conduite". Dans ce contexte, une fois encore doivent résonner les mots prononcés par Jean-Paul II dans la cathédrale de Compostelle le 9 novembre1982:

 

"Moi, successeur de Pierre sur le siège de Rome, un siège que le Christ a voulu placer en Europe et qu'Il aime pour son effort de diffusion du christianisme dans le monde, moi, évêque de Rome et pasteur de l'Église universelle, depuis Compostelle, je te lance, vieille Europe, un cri plein d amour, retrouve-toi toi-même.

Sois toi-même. Découvre tes origines. Ravive tes racines. Revis ces valeurs authentiques qui ont rendu ton histoire glorieuse et ta présence bienfaisante sur les autres continents.

Reconstruis ton unité spirituelle dans un climat de total respect des autres religions et des libertés authentiques. Rends à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Ne t'enorgueillis pas de tes conquêtes au point d'en oublier les possibles conséquences négatives.

Ne te décourage pas de la perte quantitative de ta grandeur dans le monde ou des crises sociales et culturelles qui t'affectent actuellement. Tu peux être encore un phare de civilisation et un stimulant de progrès pour le monde. Les autres continents te regardent et espèrent aussi de toi la même réponse que celle de saint Jacques au Christ: 'je le peux " (145).

 

        (145) Jean-Paul II, "Discours ...,,", cité note 138, 185-186.

 

68 - L'unité européenne fondée sur les valeurs humaines et chrétiennes

 

Il est évident qu'il ne s'agit pas créer une Europe parallèle à l'Europe existante, mais il s'agit de montrer à cette Europe que son âme et son identité sont profondément enracinées dans le christianisme, pour pouvoir ainsi lui offrir la clef d'interprétation de sa propre vocation dans le monde.

 

L'unité de l'Europe sera durable et profitable si elle repose sur les valeurs humaines et chrétiennes qui composent son âme commune, comme la dignité de la personne humaine, le sentiment profond de justice et de liberté, l'amour du travail, l'esprit d'initiative, l'amour de la famille, le respect de la vie, la tolérance et le désir de coopération et de paix, c'est-à-dire l'Europe unie du troisième millénaire ! (146)

 

Le système articulé de valeurs (foi, solidarité, charité, sacrifice, attitude pénitentielle et transcendance) qui est lié au pèlerinage de Compostelle a mûri et renforcé une conception chrétienne des relations entre les hommes de pays et d'usages différents, unis dans une même foi et dans une même civilisation qui est toujours actuellement une référence.

C'est pourquoi l'Europe ne peut pas être considérée uniquement comme une structure économique, reposant sur un système économique commun. L'unité européenne doit se fonder sur un système de valeurs, personnelles et collectives, où l'existence se comprenne comme don et tâche pour l'homme, où le prochain soit celui dont chacun devient responsable et où la vie de chacun se mette au service des autres. Cette conviction doit apparaître dans les politiques humanitaires, généreuses et jamais exclusives.

 

Dans cette optique, le pèlerinage passe du stade de valeur simplement et exclusivement culturelle et historique à celui de valeur constitutive et constituante de la civilisation européenne commune. Le pèlerin contribue efficacement à la construction de l'unique Europe possible: celle qui a une référence spirituelle par ses principes moraux et sociaux, sa culture, son art et sa sensibilité, c'est-à-dire celle qui a ses racines dans la tradition chrétienne qui en a imprégné profondément chaque fibre.

 

     (146) Cf. Ibidem.

 

69 - Projection jacobéenne en Amérique

 

Nous n'oublions pas la projection de l'Apôtre saint Jacques en Amérique. Déjà, dans les premiers moments, la découverte et l'évangélisation du Nouveau Monde sont marquées du sceau compostellan et doivent être interprétées "à la lumière mystérieuse de la voie lactée". Cet événement ouvrait un nouveau Chemin de

Saint-Jacques, dont l'étoile continue d'illuminer la réalité religieuse et culturelle des peuples frères (147).

Dans cette harmonie, l'Église particulière de Compostelle regarde fraternellement le "Continent de l'Espérance", en invitant ses peuples à entreprendre le pèlerinage à la "Demeure de saint Jacques", "Patron des Espagnes et soutien des chrétiens", qui a là-bas de nombreuses églises et autels, et dont la dévotion a atteint la diffusion la plus grande après celle à la Vierge Marie.

 

     (147) Cf. J. Ma Diaz Fernandez, [Santiago et l'Amérique. Sens et portée d'une exposition], in [Santiago et l'Amérique ], Saint-Jacques de Compostelle, 1993, 20-31

 

 

Exhortation finale

 

A l'heure actuelle aussi, "Compostelle, foyer spacieux, aux portes ouvertes, où siècles après siècles s'est accordé, sans discrimination aucune, le pain du pardon et de la grâce, veut devenir un foyer lumineux de vie chrétienne, une réserve d'énergie apostolique pour les nouvelles voies d'Évangélisation" (148).

Voici l'heureuse annonce et l'invitation fraternelle à passer le seuil de la Porte sainte en l'Année jubilaire compostellane 2004, la première du troisième millénaire du christianisme. Dans la Demeure de saint Jacques résonne toujours l'appel à l'espérance qui consume mais transforme et rajeunit au travers de l'Évangile toujours jeune, et "l'espérance ne déçoit pas parce que l'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l'Esprit saint qui nous fut donné" (Romains 5, 5).

 

Cette Église particulière de Saint-Jacques de Compostelle va à la rencontre de tous les pèlerins, en leur offrant son accueil et en les encourageant à renouveler la mémoire de la tradition apostolique et à fortifier leur foi pour être des témoins du Christ dans les événements de la vie quotidienne.

Prions dès maintenant pour que cette Année sainte soit pour la gloire de Dieu et le bien de Son Église et du monde. Je vous recommande à la protection de l'Apôtre saint Jacques, ami du Seigneur, et de la sainte Vierge Marie, Mère de miséricorde et Vierge pèlerine, dans l'espérance que les fruits abondants de cette célébration jubilaire nous aident à revitaliser notre vie chrétienne, en nous maintenant fermes dans la foi, sûrs dans l'espérance et constants dans la charité.

 

     (148) Jean-Paul II, [Discours à la IVème Journée mondiale de la jeunesse, août 1989], La Coruña, 1990,232

                               

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En la fête de la Translation de l'Apôtre, 30 décembre 2002

 

          Julian Barrio Barrio

          Archevêque de Saint-Jacques de Compostelle

 

 

20/02/2006

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