Barrio Barrio (Julian) 2004 : 5° partie

 

(CINQUIÈMEPARTIE)

LE CHRIST, PÈLERIN DE LA GRÂCE DU PÈRE

 

                                                  

 

I. LE CHRIST, VRAI DIEU ET VRAI HOMME

 

56 - La filiation divine dans et par le Christ

 

Le Christ, "le Fils qui est Visage et Verbe de Dieu dans le monde"(123), est constitué par la relation au Père qui l'envoie et à ceux auxquels il est envoyé, avec ceux qui ont la même nature humaine et partagent le même destin. Il est Fils par antonomase, et sa filiation repose sur la génération et en conséquence la participation à la même nature que le Père. Or Jésus non seulement appelle Dieu "Abba", Père, mais il enseigne aux siens à en faire autant. "Puisque seul un fils connaît réellement son père, Lui seul est capable de transmettre à d'autres cette connaissance" (124).

A partir de ce fait capital, l'idée d'une participation humaine au divin est indissociablement liée à la personne et à l'œuvre du Christ, c' est-à-dire à l'idée et à la réalité de la filiation dans et par le Christ.

 

Ainsi, l'existence chrétienne consiste à reproduire les mystères salvateurs du Christ: partager la vie, la souffrance, la mort, partager l'ensevelissement, partager la résurrection, être cohéritier et partager la glorification. Est chrétien celui en qui le Christ se forme peu à peu. (cf. Galates 4, 19; 2 Corinthiens 3, 18; Colossiens 3, 10), celui qui reproduit peu à peu l'image du Fils (cf. Romains 8, 29) jusqu'à ce que cette image atteigne une qualité parfaite dans la Résurrection (cf. l Corinthiens 15, 49; Philippiens 3, 21).

L'avènement de la forme du Fils dans l'homme est dû à la grâce de l'action de communication de la vie du Fils, qui faisait dire à l'Apôtre: "Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi" (Galates 2, 20).

 

De même, l'existence conforme au Christ du croyant (125) entraîne une psychologie également conforme au Christ, en vertu de laquelle nous participons aux "sentiments mêmes qui furent ceux du Christ Jésus" (Philippiens 2, 5), qui doivent se manifester dans les œuvres et, surtout, dans la charité fraternelle (cf. 1 Jean 2, 29; 4, 7-13) qui est une façon d'aimer comme le Christ nous a aimés (cf. Jean 13, 34; 15, 12) ou de donner sa vie comme Il l'a donnée (cf. 1 Jean 3, 16).

 

     (123) Cf. O. Gonzalez de Cardedal, [Le cœur du christianisme ...], 413-428.

     (124) J. Jeremias, [Théologie du Nouveau testament], Salamanque, 1980-4, 78.

     (125) "Le Christ prend forme par la foi dans l'homme intérieur du croyant, lequel est appelé à la liberté de la grâce, est doux et humble de cœur et ne se vante pas du mérite de ses œuvres, qui est nul, mais reconnaît que la grâce est le principe de ses pauvres mérites; celui-là, le Christ peut l' appeler son humble frère, puisqu'Il dit: 'chaque fois que vous l'avez fait à l'un de mes humbles frères, c'est à moi que vous l'avez fait. Le Christ prend forme en celui qui reçoit la forme du Christ, celui qui vit uni à Lui d un amour spirituel. Le résultat de cet amour est l'imitation parfaite du Christ dans la mesure où cela est possible. Celui qui dit qu'il demeure dans le Christ doit vivre comme Lui, Il a vécu". saint Augustin, Exposé sur l'Épître aux Galates, 37-38, PL 35, 2131-2132.

 

57 - La communication personnelle divine par le Christ

 

La vie chrétienne est ainsi tissée d'une trame d'horizons ouverts et d'idéaux de grandeur - la grandeur même du Verbe incarné - en même temps que d'une trame de réalisme, condition historique et de petitesse aimée - la condition même de Jésus depuis Nazareth jusqu'au Calvaire (126) -, que nous devons imiter.

 

"N'écoutez pas quand on vous parlera d'autre chose que de Jésus Christ, de la descendance de David, le fils de Marie, qui est vraiment né, qui a mangé et bu comme un homme, qui a vraiment été persécuté sous Ponce Pilate et qui fut aussi vraiment crucifié et est mort en vérité à la vue des êtres célestes, terrestres et infernaux. Il est vraiment ressuscité des morts, ayant été ressuscité par son Père lui-même, et comme Lui, nous qui avons cru en Lui, son Père nous ressuscitera aussi en Jésus Christ, hors duquel il n'y a pas de vie véritable pour nous" (127).

 

Le paradoxe christologique de mort-résurrection révèle de même le paradoxe trinitaire. Dieu, révélé dans le Christ, est Père, Fils et Esprit qui s'offrent et se donnent réciproquement et aux hommes chacun dans sa relation concrète et originale à l'autre. Dieu est communauté de dialogue dans laquelle un Je s'offre et se donne à un Tu, qui L'accueille et le Lui donne, dans la communion d'un Nous, qui n'est pas un Il extérieur au dialogue, mais qui est précisément le Nous en personne: l'Esprit.

L'homme qui entre avec contact avec Jésus, est introduit dans cette communauté de relations. Là se fonde l'exigence absolue de décision que posent la prédication et l'actualisation de "Jésus, le Nazaréen, homme puissant en œuvres et en paroles" (Luc 24, 19). Dans son histoire et  sa conscience filiale, le Père a noué une relation nouvelle et transformante avec les hommes, en leur envoyant l'Esprit au travers du Fils. L'homme a accès au Père dans l'esprit et à travers le Fils.

 

"A ce nom (du Fils) se retrouvent et se séparent deux mondes (...), le monde de la chair (...) et le monde du Père (...). Le point de la ligne d'intersection où celle-ci peut s'apercevoir et est visible, c'est Jésus, Jésus de Nazareth, le Jésus historique" (128).

 

Le Dieu auquel nous croyons, nous les chrétiens, est donc communication personnelle dans l'amour que nous, les hommes, pouvons recevoir et partager avec le Christ.

 

     (126) Cf. O. Gonzalez de Cardedal, [Les racines de l'espérance], Salamanque, 1995, 400.

     (127) Saint Ignace d'Antioche, Lettre aux Thralliens IX, 1-2, trad. esp. , Madrid, 1991, 143-145.

     (128) Karl Barth, [Lettre aux Romains], tr. esp. Madrid, 1998, 77.

 

II. LE CHRIST,DON DE LUI-MÊME DE DIEU À LA CRÉATURE

 

58 - La communication divine gratuite et mystérieuse

 

Cette communication personnelle ou révélation de Dieu, comme manifestation totale du mystère qui était caché, ne fait pas disparaître le mystère qui doit se comprendre comme ce qui s'ouvre depuis le sein qui en même temps le cache. Ainsi donc, la communication ou révélation du Fils est la manifestation du mystère depuis le sein paternel qui le maintient caché dans le silence éternel. Dieu est le trésor qui, gratuitement, annonce sa présence toujours cachée.

 

Ce que Dieu révèle n'est pas quelque chose à part, hors de Lui-même, mais c'est Lui-même comme Parole vivante et comme Amour transcendant et infini. Ceci se produit de façon éminente lorsque Dieu, "ami de la vie" (cf. Sagesse 11, 26) s'engage en faveur de la vie totale de l'homme, ce qui a lieu dans la vie, la mort et la résurrection du Christ Jésus.

Lui, imprégné de l'Amour substantiel, se communique comme Grâce et Vie et se révèle comme Lumière. "L'amour de Dieu s'est révélé" (Tite 2, 11). Mais le salut et l'amour de Dieu ne sont pas autre chose que Dieu Lui-même.

 

59 - Don de Lui-même de Dieu et  réalisation de l'homme par grâce

 

Dans la conception de la révélation, entendue comme expression de Dieu qui donne son témoignage autorisé, il faut davantage faire porter l'accent sur l'aspect de "témoignage autorisé" que sur celui d' "expression". Dieu, par le don qu'il fait de Lui-même, fait partie de ce langage, et c'est pourquoi, dans la révélation de Dieu, Dieu agit Lui-même, en premier lieu, et les mots et les formules que les hommes utilisent pour communiquer viennent en second lieu, ce qui veut dire que la Parole a priorité sur les mots et les formules. Les mots de la sainte Écriture sont une médiation de témoignage entre la Parole et nos cœurs illuminés par la foi sous l'action de l'Esprit saint (129).

Les mots sont multiples. La Parole faite chair est unique.

 

En conséquence, l'Incarnation n'est pas le résultat d'un moment d'autodivinisation de l'homme qui, de par

lui-même, serait arrivé à devenir Dieu, mais il s'agit d'une décision libre de Dieu tout puissant qui se projette Lui-même hors de Lui-même. Vue du point de vue de Dieu, l'Incarnation est don de soi à la créature, et vue du point de vue de l'homme, elle est une réalisation de soi-même qui le mène au maximum de la possibilité contenue dans son être comme essence ouverte.

La filiation divine est ainsi perfection de l'homme, à la fois intrinsèque, parce que nous n'avons pas d'autre vocation dans le dessein de Dieu, et gratuite parce que ce n'est que par le libre don de la liberté divine que nous pouvons y atteindre. La grâce suppose et perfectionne à la fois notre condition de créatures. Et cette perfection n'est causée que par Dieu même, "de sorte que celui qui appartient au Christ, est devenu une créature nouvelle; l'être ancien a disparu, un être nouveau est apparu"

(2 Corinthiens 5, 17).

 

     (129) "L'Écriture saiute ne s'identifie pas à la Révélation; même si l'Écriture elle-même est Parole de Dieu, elle l'est sous forme de preuve de la propre révélation de la Parole; et, de plus, l'Écriture sainte est la forme de "preuve de soi" de la Parole dans la lettre, à côté de laquelle il y a encore d'autres formes de "preuves de soi" de la Parole", H. Ors von Balthasar, [Parole. Écriture. Tradition. Essais théologiques I, Verbum caro], Madrid, 1964, 19.

 

60 - Paternité de Dieu, filiation divine et fraternité entre les hommes

 

De plus, parler de filiation divine et de paternité de Dieu suppose de penser une fraternité entre les hommes. La grâce est aussi un mystère de communion fraternelle, puisque l'unité du genre humain se fonde en dernier ressort en Jésus-Christ, l'Adam définitif par qui tous nous avons accès au Père commun (cf. Éphésiens 2, 18).

Seul celui qui comprend sa vie et son propre salut comme un don peut à son tour se donner entièrement à l'autre dans l'amour. Uniquement lorsque nous, les hommes, nous nous sentons Nous et que nous sommes par conséquent unis au Christ, nous pouvons être Tu pour Dieu qui, tout en nous aimant pour nous-mêmes, nous aime précisément dans Son Fils.

 

Filiation divine et fraternité humaine sont par conséquent deux notions qui s'impliquent mutuellement et comme nous le dit saint Jean (cf. 1 Jean 4, 19-21) dans la seconde se trouve la nécessaire vérification de la première.

 

En conséquence, le salut est quelque chose d'irrévocablement offert par Dieu lorsqu'il nous a donné son Fils et nous a inclus dans sa paternité, mais le salut doit trouver en chaque homme la réponse et l'acceptation libre de cette offre divine et de ce don de Lui-même que Dieu nous fait.

Le salut, et par conséquent la grâce, doivent se voir et se rendre présents dans toutes les dimensions de la vie humaine, y compris dans les plus visibles et extérieures, puisqu'elles peuvent être manifestations de l'amour de Dieu et signes de sa présence. Et c'est le propre de l'homme de recevoir cette bienveillance divine et d'en témoigner dans le monde.

 

"Heureux ceux qui, dans la simple suite, ont été dominés [par la grâce de Dieu en Jésus Christ], de sorte que, en esprit d'humilité, ils peuvent glorifier la grâce du Christ, qui est la seule à agir" (130).

 

     (130) Cf. D. Bonhoeffer, [Le prix de la grâce], 25

 

III - LE CHRIST, PÈLERIN PAR AMOUR DE L'HOMME

 

61 - Le "dépouillement" de Dieu comme source de salut

 

Le don de soi divin manifeste la radicalité avec laquelle le Dieu chrétien est sorti de lui-même pour se faire pauvre et pèlerin par amour de l'homme. Dans l'évangile selon saint Jean, le mystère du salut est représenté par le voyage de Jésus en tant que Fils qui procède du Père et vient en ce monde. Son retour au Père depuis ce monde au travers de la mort et de la résurrection est le paradigme de notre passage, ou Pâque, à la suite de Jésus.

 

"Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde; maintenant je laisse le monde pour retourner au Père"

(Jean 16, 28).

 

La vie authentique se vérifiera grâce à la participation à cette pâque du Christ; en effet, lorsque Jésus meurt sur la croix, il est élevé par le Père à sa droite et empli de l'Esprit qui l'oint du pouvoir de Fils de Dieu, et il accorde ce même Esprit à sa communauté et à chacun de ses disciples dans lesquels il est vivant pour toujours.

 

De façon semblable, saint Paul décrit le salut en termes de "voyage" du Fils comme anéantissement ou dépouillement de soi même qui conduit le Fils de Dieu "à l'obéissance jusqu'à la mort" et à son élévation dans la gloire comme source de salut pour tous (cf. Philippiens 2, 5-11).

Là se trouve l'essence du mystère pascal qui libère les croyants de l'esclavage du péché pour les conduire à une vie nouvelle dans l'Esprit. Jésus transforme la trajectoire humaine non seulement en réalisant des prodiges, mais dans sa personne même et sa présence.

 

IV - MARIE, PÈLERINE PAR GRÂCE ET "ICÔNE DE L'ÉGLISE PÈLERINE DANS LE DÉSERT DE

L'HISTOIRE"

 

62 - Le plan divin préétabli en liberté

 

Par l'Incarnation dans "la plénitude des temps" (Galates 4, 4), le Fils de Dieu commence sa pérégrination dans le monde en naissant d'une femme sous un régime légal juif. La plénitude n'est jamais donnée par la maturation intra-historique de l'homme, ni par l'espérance explicite d'une révélation divine, ni parce que l'évolution biologique ou culturelle requerrait cette présence de Dieu comme nécessaire.

L'envoi du Fils répond à un plan divin pré-établi en liberté, auquel cependant ne sont pas étrangères les préparations intrahistoriques, comme condition pour qu'il soit possible de reconnaître et d'accueillir l'offre divine. Il y a donc réciprocité,  Dieu a envoyé son Fils à un moment où le développement des hommes était arrivé à un point déterminé.

 

"L' humanité de Jésus est aussi réelle et décisive que sa divinité, c'est pourquoi la personne de Marie, à partir du moment où s'explicite l'identité humano-divine du Christ, a occupé dans la conscience chrétienne une place fondamentale qui est fondée et exigée par le réalisme de l'Incarnation, de la constitution humaine et de la vérité physiologique de Jésus" (131).

 

Par Marie, s'inscrit et commence le pèlerinage du Fils dans le monde et, par conséquent, la vérité de l'Incarnation et de la rédemption est liée à la vérité de Marie. Si elle n'est pas une femme libre, si elle ne fait pas don de son corps et de son âme pour que naisse le Fils de Dieu, il n'y a ni incarnation ni rédemption. C'est pourquoi, là où elle n'est pas prise absolument au sérieux comme personne réelle donnant son consentement à Dieu et coopérant avec Lui, il n'y a pas de christianisme complet (132).

Il est très significatif en ce sens qu'on la qualifie en théologie de "modèle de la foi catholique" (133).

Son oui conscient et coopérant avec Dieu est la condition pour que, Lui, Il "plante sa tente au milieu de nous", qu'Il soit "l'Emmanuel", Dieu-avec-nous. Pour cela, Il compte sur nous, présents par avance et représentés dans le consentement de Marie.

"La bienheureuse Vierge a avancé dans le pèlerinage de la foi" (134), passant par les épreuves que le pèlerinage croyant comporte pour nous dans la condition de confusion, d'indifférence et de tiédeur vis-à-vis de la foi.

 

     (131) O. Gonzalez de Cardedal, [Le cœur du christianisme], 87.

     (132) Cf. O. Gonzalez de Cardedal, [Christologie], Madrid, 2001, 421-423.

     (133) Cf. L. Scheffczyk, "Maria, Exponent des katholischen Glaubens", in Id., Schwerpunkte des Glaubens, Gesammelte Schriften zur Theologie, Einsiedeln, 1977, 306-323.

     (134) ConcileVatican II, Constitution Lumen Gentium, n. 58.

 

63 - Marie, emblème lumineux de l'humanité rachetée

 

Selon Jean-Paul II, Marie, "icône de l'Église pèlerine dans le désert de l'histoire", indique le chemin, le Christ, qui est l'unique médiateur pour rencontrer en plénitude le Père. En son Immaculée Conception, elle est le modèle parfait de la créature humaine, puisque, comblée dès l'origine de la grâce divine, elle choisit librement le chemin de Dieu.

En "sa glorieuse Assomption au ciel, Marie est l'image de la créature appelée parle Christ ressuscité à atteindre, à la fin de l'histoire, la plénitude de la communion avec Dieu dans la résurrection durant l'éternité heureuse. Pour l'Église, qui ressent parfois le poids de l'histoire et l'assaut du mal, la Mère du Christ est l'emblème lumineux de l'humanité rachetée et enveloppée de la grâce qui sauve" (135).

 

En tenant compte du fait que la glorification corporelle de la Vierge anticipe cette glorification à laquelle sont destinés tous les élus, le Pape la qualifie de "signe d'espérance pour les derniers de la terre, qui seront

les premiers dans le Royaume", et de "pèlerine dans la foi, étoile du troisième millénaire" que l'Église suit "en cheminant par les sentiers tortueux de l'histoire, pour relever, promouvoir et valoriser l'immense procession de femmes et d'hommes pauvres, affamés, humiliés et offensés...

Comme telle, tous ceux qui recourent à elle, elle les guide vers la rencontre avec Dieu Trinité: Père, Fils et Esprit saint" (136).

 

     (135) Jean-Paul II, Louange à la Trinité..., 166.

     (136) Ibidem, 171.

 

 

07/03/2006

delhommeb at wanadoo.fr