Barrio Barrio (Julian) 2004 : 3° partie

 

(TROISIÈME PARTIE)

PÈLERINS EN PRÉSENCE DU SEIGNEUR

 

                                                   

 

I - LA DISPONIBILITÉ QUI SAUVE

 

40 - Le bonheur comme don et tâche

 

La foi naît d'un appel, d'une rencontre, d'une relation, favorisée d'une certaine façon par la parole: "La foi provient de la prédication" (Romains 10,17).

 

La foi accueille, dans la personne de Jésus-Christ, l'intervention du Dieu vivant dans l'histoire, engageant l'homme au plus profond. Elle ne jaillit pas originellement du cœur de l'homme, de sa réflexion, de son désir immense et mégalomane, mais elle procède de l'extérieur de nous-mêmes, de la parole qui annonce et rend témoignage de ce que Dieu a réalisé dans l'histoire de Jésus par amour pour les hommes, pour les sauver.

 

Il faut ajouter cependant que le bonheur est la suprême nécessité, la suprême espérance, le suprême désir et la suprême impossibilité pour l'homme, tel que le décrit saint Augustin:

"toute la vie du bon chrétien est un saint désir. Ce que tu désires, tu ne le vois pas encore, mais par ton désir tu te rends capable d'être comblé lorsque arrivera le moment de la vision. Suppose que tu veuilles remplir une bourse et que tu connaisses l'importance de ce qu'on va te donner; alors, tu tendras la bourse, le sac, l'outre ou autre chose: tu sais toute l'importance de ce que tu as à mettre dedans et tu vois que la bourse est étroite et en conséquence tu élargis l'ouverture de la bourse pour augmenter sa capacité.

Ainsi Dieu, en différant sa promesse, agrandit le désir; par le désir, il élargit l'âme, et en l'élargissant la rend capable de recevoir ses dons. Telle est notre vie: nous exercer dans le désir. Or ce saint désir est en proportion directe de notre détachement des désirs que le monde suscite. Nous avons déjà dit ailleurs qu'un récipient, pour qu'on puisse le remplir, doit être vide. Rejette donc de toi le mal, puisque tu dois être rempli par le bien" (90).

 

Dans cette réflexion de l'évêque d'Hippone, il apparaît clairement que le bonheur est à la fois un don et une tâche, jamais une conquête absolue de l'homme ou un cadeau que Dieu ferait à l'homme sans qu'il l'attende ni y aspire.

En même temps, la confiance en l'homme et la foi en Dieu ne sont possibles que là où existe la soif de la vérité, de la bonté et de la beauté, fondée davantage sur le consentement personnel et existentiel que sur l'adhésion conceptuelle et notionnelle, qui pousse l'homme à faire le pèlerinage et à cheminer vers un but. Ce qui revient à dire que, même si la foi en l'homme et la foi en Dieu ont toujours été un acte intellectuel, leur origine est éthique et pratique. Les paroles de Pascal n'ont pas d'autre sens:

"Travaillez donc non pas à vous convaincre, par l'augmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions" (91).

 

Le message chrétien est donc loin de participer au rêve prométhéen d'une consommation immanente du processus historique. Le progrès humain ne s'identifie pas avec le Royaume, même s'il peut exercer à son égard une sorte de causalité prédisposante (92).

Plus encore, en partant de la doctrine de la justification telle qu'elle a été définie par le concile de Trente (93), la foi chrétienne affirme la nécessité de la coopération active de l'homme à la réception de la grâce, au point que cette activité est une condition indispensable pour la justification, en tenant compte de la bonté, la patience, la générosité de Dieu et en sachant que c'est la bonté de Dieu qui nous invite au repentir (cf. Romains 2, 4).

En conséquence, à partir de ces prémices, nous pouvons ajouter de même que le bonheur est don transcendant, c'est-à-dire "grâce" et que, par conséquent, elle ne peut être causée par un facteur immanent, bien qu'elle doive effectivement être accueillie.

 

     (90) Saint Augustin, In Epistolam Joannis ad Parthos IV, 6, PL 35, 2008-2009.

     (91) Pensées, éd. Lafuma, fr. 418.

     (92) "Bien qu'il faille distinguer soigneusement le progrès terrestre de la croissance du Règne du Christ, le premier, dans la mesure où il peut contribuer à un meilleur ordre de la société humaine, intéresse beaucoup le Règne de Dieu", Concile Vatican II, Constitution Gaudium et Spes, n. 39.

     (93) Dentz. 1525 sv.; 1554.

 

II. L'HOMME CHERCHEUR DE DIEU

 

41- Une recherche ouverte et incertaine

 

Dans ce but, l'homme cherche Dieu dans un pèlerinage, où s'expriment les tensions fondamentales à propos du sens le plus profond de la vie, en relation avec le mystère de Dieu, tensions marquées par deux caractéristiques particulières. D'une part, il s'agit d'une recherche ouverte et incertaine. L'homme actuel, enquêtant sur sa propre vie, sur son propre destin et sur son chemin, réfléchissant sur la famille, le travail ou la situation socio-économique mondiale, se rend compte que sa recherche est ouverte et indéfinie. Il a même parfois la sensation de ne pas réussir à trouver la direction vers laquelle se diriger.

D'autre part, cette recherche porte en elle-même la conscience de la séparation. L'homme est moralement séparé de Celui qu'il veut rencontrer. Emprisonné dans les ronces, ne trouvant pas de chemin de retour vers la maison, son inquiétude de pèlerin se voit influencée par le désir de tout posséder, de vivre l'instant immédiat, de jouir de la récompense instantanée, sensationnelle et ésotérique dans l'empire de l'éphémère, du changement continuel et de l'échange, de céder à la tentation adolescente de tenter de nouvelles expériences fugaces papillonnant sur tout sans jamais s'arrêter à rien, de faire un simple voyage sans but dans un monde qui n a ni sens ni ordre ni harmonie.

 

Malgré tout, le Seigneur miséricordieux ne méprise pas la recherche inquiète de l'homme pèlerin, ni même celle qui est étouffée par la préoccupation du moment. Dieu répond toujours à  l'homme et donne dans le Christ une signification précise à sa recherche, ne l'étouffant pas, mais la purifiant, la faisant croître et la menant à maturité, puisque "[la miséricorde de Dieu] nous devance pour nous guérir, et continuera après la guérison pour nous ranimer; Elle nous devance pour nous appeler, mais elle continuera pour nous glorifier. Elle nous dispose à être pieux, obtenant que nous vivions avec Lui, parce que sans Lui nous ne pouvons rien faire (cf. Jean 15, 5)" (94).

Cela motive le pèlerin à se maintenir persévérant dans la foi, selon le conseil de l'auteur de la lettre aux Hébreux quand il dit: "puisque nous sommes entourés d'une telle nuée de témoins, libérons-nous de toute entrave et du péché qui nous assiège sans cesse et courons avec constance dans la course qui s'ouvre à nous, les yeux fixés sur Jésus, le chef de notre foi qui le mène à sa perfection, lequel animé par la joie qui l'attendait a supporté sans craindre la croix et est maintenant assis à la droite du trône de Dieu. Pensez donc à Lui qui a supporté dans sa personne une telle contradiction de la part des pécheurs, afin de ne pas vous laisser abattre par le découragement" (Hébreux 12,1-4).

 

        (94) Saint Augustin, De natura et gratia XXXI, 35, PL 44, 403.

 

III. DIEU CHERCHEUR DE L'HOMME

 

42 - La grâce et l'amour de Dieu

 

Dieu veut de tout temps récupérer l'homme, indépendamment de son histoire, de son passé, de son expérience d'éloignement et d'infidélité. La recherche de la part de Dieu est, donc, capable de faire grandir, de mener à maturité, de conduire à son terme le pèlerinage presque à l'insu de l'homme, comme fils prodigue ou comme brebis égarée (95).

Jésus, fils de Dieu fait homme, révèle que la recherche humaine n'est pas abandonnée simplement à elle-même, mais qu'elle est poussée à croître et à mûrir, qu'elle est capable de dominer intérieurement les désirs et les nécessités de l'homme, de les transfigurer et de les conduire vers des buts insoupçonnés. Il est bien vrai que c'est aussi Celui auquel on peut résister comme nous en avertit l'Évangile: "qu'ai-je à voir avec toi, Jésus, fils du Dieu très-Haut? Je te demande de ne pas me tourmenter" (Luc 8, 8).

 

De cette manière, le christianisme n est pas seulement proposition de sens, programme de vie morale ou invitation à la responsabilité historique, mais pardon des péchés, grâce et résurrection de la chair, et c'est pourquoi "le chrétien ne peut pas s'échapper de sa condition chrétienne, parce qu'il continue d'être humain, trop humain; il vit de la grâce de Dieu qui vient aux hommes et arrive à chaque homme qui s'ouvre à elle et apprend à la reconnaître dans le croix du Christ. Le don du Christ n'est pas, par conséquent, le christianisme, comme une autre forme de religion de l'homme, mais la grâce et l'amour de Dieu qui culminent dans la croix" (96).

 

Certes, le Christ est modèle de vie ou exemple moral, mais de façon différente des autres moralistes. Il est don de vie avant d'être exigence d'action. Il accorde son Esprit saint avant d'imposer sa sainte Loi. Il donne la possibilité de faire plutôt que d'imposer l'action. En vertu de la grâce, Il "connaturalise" nos cœurs avec le bien pour que nous l'aimions et, seulement alors, Il nous commande de le réaliser.

 

      (95) Le pèlerin doit se référer, jour et nuit pendant son pèlerinage, aux paraboles de la miséricorde

(Luc 15). Ainsi saint Augustin confessait-il: "Ô demeure lumineuse (. . .), je désire que mon chemin soupire vers toi; je le dis à Celui qui t'a fait, pour qu'Il me possède aussi en toi, puisqu'Il m'a fait moi aussi. J'ai erré comme une brebis perdue, mais sur les épaules de mon berger, ton fondateur, j'espère être reconduit jusque à toi", Confessions  XII, 15,21, PL 32, 833.

     (96) D. Bonhoeffer,[Barcelone. Berlin, Amérique, 1928-1931], in Werke, Munich, 1991, X, 321.

 

IV. L'HOMME EN PRÉSENCE DE DIEU

 

43 - Convergence des deux recherches à l'intérieur de la vie

 

Les chemins de l'homme comme moyen de découvrir sa propre identité religieuse et de se décider à suivre le Christ se déroulent toujours en présence de Dieu. La convergence de la recherche de l'homme par Dieu et de celle de Dieu par l'homme se réalise dans la vie. Dieu ne rencontre pas l'homme en marge de la vie, mais bien au centre de son existence, car "ou on rencontre Dieu au cœur de son existence, ou il ne sera pas possible de le rencontrer, car un Dieu qui serait à la périphérie de la vie ne serait pas le Dieu chrétien, mais un succédané".

 

L'élément décisif de la rencontre consiste à savoir réunir tous les faits de la vie - paroles, désirs, gestes, personnes - à quelque chose de plus grand, à la signification plus profonde, qui donne valeur et goût à tout ce que l'homme fait et désire.

Dans ce sens, l'amour des époux, la responsabilité parentale et l'effort d'éducation se voient sous une lumière nouvelle si on les situe dans une dimension plus vaste, sans mesurer les résultats à la lumière du jour qui passe. De même, les jeunes étudiants ou travailleurs, quand ils se demandent s'il est possible de construire une jeunesse avec une perspective profonde, ont l'intuition qu'ils ne peuvent peser leurs décisions en se fondant uniquement sur les résultats d'une journée de labeur.

 

La rencontre avec le Seigneur suppose d'entrer en relation avec Lui, une relation qui transforme le cœur et la vie. D'un côté, l'intention de Dieu cherche l'homme en Jésus, Il veut le rencontrer où qu'il se trouve. Il se fait compagnon de voyage et de table. D'autre part, la rencontre est un événement de transformation qui transfigure le cœur, change la vie, ravive l'espérance et fait renaître une relation bonne et salutaire avec Dieu.

 

44 - L'inclusion de l'homme en Dieu

 

Dieu à la recherche de l'homme fait don de son Fils, qui se fait l'un d'entre nous en toute chose excepté le péché, s'identifiant à nous et à notre destin, homme véritable avec toutes les conséquences et qui, de l'intérieur de la condition humaine, brise notre impuissance et ouvre la possibilité d'une réalisation infinie.

 

"Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu": cette pensée contient l'intuition théologique la plus profonde des Pères de l'Église. "Le Verbe de Dieu, écrit saint Irénée de Lyon, à cause de son immense amour, devint ce que nous sommes pour obtenir que nous soyons ce qu'Il est, Lui" (97).

L'homme arrive à être par grâce ce que les personnes de la sainte Trinité sont par nature. Saint Irénée appelle cette inclusion de l'homme en Dieu, et de la communauté avec lui, don de l'immortalité parce qu'elle consiste en la participation à la vie divine (98).

La finalité de la grâce, c'est la divinisation de l'homme, image de Dieu. La compréhension chrétienne de la divinisation de l'homme mène à considérer que la divinisation est un don divin, non une auto-promotion humaine. L'homme peut se transformer en dieu ou s'idolâtrer, mais non se diviniser; il ne s'agit pas d'une perte par absorption de l'humain dans le divin: s'il en était ainsi, l'homme renoncerait à son identité, car il vit toujours de la grâce: "pèlerins par grâce ici-bas, citoyens par grâce aux cieux" (99).

 

Cela n'entraîne pas une métamorphose aliénante de l'être propre en un être étranger, mélange humano-divin (100).

Dieu a pris condition d'homme pour que l'homme soit divinisé: "le Christ Jésus, alors qu'il est Dieu,

n'a pas revendiqué sa condition d'égal de Dieu, il s'est anéanti, prenant l'aspect d'un esclave et se faisant semblable aux hommes, et dans la condition d'homme, il s'est humilié, se faisant obéissant jusqu'à la mort et la mort de la croix. C'est pourquoi Dieu l'a exalté et Lui a donné un nom au-dessus de tout nom" (Philippiens 2, 6-9).

 

La foi chrétienne affirme que l'unique accomplissement de l'homme en tant qu'humain, c'est sa participation par grâce à l'être de Dieu. Mais cette participation est plus qu'une simple imitation et en aucune façon elle n'est fusion ou absorption dans le divin (101).

C'est une assimilation par communion vitale au sein d'une relation interpersonnelle. Cette divinisation consiste dans la participation de l'être divin du Fils dans l'humanité glorieuse duquel "la plénitude de la divinité habite corporellement" (Colossiens 2, 9). De cette façon, la divinisation chrétienne s'ouvre sur la filiation, puisque dans et par le Fils nous communions dans l'être du Père et de l'Esprit, qui sont en relation avec nous en nous assumant dans le Fils (cf. Romains 8,14-17).

 

Dans la foi, la recherche de Dieu est, donc, le salut de l'homme et le salut de l'homme, c'est la venue de Dieu. De cette façon, se révèle non seulement l'identité de l'homme cherché, mais aussi tout à la fois l'identité de Jésus, "le Fils de l'Homme qui est venu chercher et sauver ce qui était perdu" (Matthieu 18,11) et celle du Dieu de Jésus, qui cherche et sauve l'homme perdu, et devant qui notre attitude doit toujours être celle du pèlerin suppliant: "arrivons donc avec confiance au trône de la grâce afin d'obtenir miséricorde et de trouver grâce pour être secourus en temps opportun" (Hébreux 4, 16).

 

L'humilité est l'attitude pour accueillir la miséricorde de Dieu qui est toujours disposé à commencer le chemin de retour avec nous.

 

     (97) Saint Irénée, Adversus Haereses V, praef, PG 7b, 1120.

     (98) Cf. Ysabel de Andia, Homo vivens. Incorruptibilité et divinisation de l' homme selon Irénée de Lyon, Paris, 1986.

     (99) En se référant à Abel, saint Augustin dit: "Pèlerin dans le siècle et appartenant à la Cité de Dieu, prédestiné et élu par grâce, pèlerin par grâce ici-bas, citoyen par grâce aux cieux", De civitate Dei XV, 1, 2, CCL XLVIII, 453-454.

     (100) Cf. L. Scheffczyk et A. Ziegenhaus, Katholische Dogmatik, t. 6 : "Die Heilsverwirklichung in der Gnade. Gnadenlehre", Aix-la-Chapelle, 1998, 112.

     (101) Pascal écrit: "il paraît clairement que l'homme par la grâce est rendu comme semblable à Dieu et participant de sa divinité, et que sans la grâce il est cense semblable aux bêtes brutes", Pensées, éd. Lafuma, fr. 131.

 

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04/03/2006

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