Barrio Barrio (Julian) 2004 : introduction

 

   INTRODUCTION

  

                                                  

 

I. VIE CHRÉTIENNE,VIE DE GRÂCE

 

1 - La première Année sainte compostellane du troisième millénaire

 

Chaque année, de nombreux pèlerins affluent du monde entier vers la tombe de l'apôtre saint Jacques. On sait le sens et l'importance du phénomène jacobéen, en relation avec le Chemin de saint Jacques, le pèlerinage et le Jubilé.

A partir d'une lecture critique du passé, on en est venu à une réduction anthropologique de l'"homme pèlerin", comme un événement simplement politique, culturel, touristique, en oubliant sa dimension religieuse. On tente souvent aujourd'hui de faire simplement une lecture sécularisée de la réalité jacobéenne (1).

 

Lors de la dernière Année sainte compostellane, en suivant la Lettre pastorale des Évêques du Chemin de Saint-Jacques en Espagne (2) et les abondantes références de Jean-Paul II à Compostelle et à son Chemin (3), j'ai tenté d'apporter mon humble contribution à cette vision catholique des pèlerinages jacobéens, du Chemin de saint Jacques et du Jubilé par ma lettre pastorale Un pèlerinage en esprit et en vérité (4).

Je veux le faire encore à cette occasion par cette réflexion qui voudrait aider à préparer et célébrer l'Année sainte compostellane 2004.

 

     (1) Voyez E. Romero Pose, "Le jubilé compostellan" in Le jubilé dans l'histoire de l'Église (actes de la rencontre internationale, en collaboration avec l'École française de Rome, sous le patronage du Comité central pour le Grand Jubilé, Rome, Institut patristique augustinien, 23-26 juin 1999), Librairie vaticane, Rome, 2001, 90-105 (spécialement p. 104).

     (2) [Le chemin de saint Jacques, Un chemin pour le pèlerinage chrétien], Santiago 1988,47 p. [nous avons placé entre crochets droits la traduction française des titres espagnols. - Note des traducteurs].

     (3) Homélie, messe des pèlerins (9 novembre 1982) : Enseignements de Jean-Paul II, 1, V/3 (1982), 1245-1251; Acte européen (9 novembre 1982), ibid., l, V/3 (1982) 1257-1263; Discours lors de la célébration des "Vêpres de l'Europe" à la Heldenplatz de Vienne (10 septembre 1983), ibid., 1, VI/2 (1983) 436-444; Discours lors de la visite au siège de la Communauté économique européenne à Bruxelles, ibid., l, VIIII (1985) 1578-1588; Discours lors de la rencontre avec le monde de la culture au salon Renaissance du Palazzo Vecchio, Florence (18 octobre 1986), ibid., l, IX/2 (1986) 1083-1094; Discours aux évêques espagnols de la province de Tolède lors de la visite ad limina (19 décembre 1986), ibid., l, IX/2 (1986) 1990-1997; Dialogue avec les jeunes d'Europe au stade Meinau à Strasbourg (8 octobre 1988), Osservatore romano (= OR), 10 octobre 1988; Discours à l'audience générale du 22 août 1989, OR, 24 août 1989, p. 4; Discours aux cardinaux, à la famille pontificale, à la Curie et à la prélature romaine en audience générale du 22 décembre 1989, OR, 23 décembre 1989, pp. 4-5; Discours à l'assemblée plénière du Conseil pontifical pour la culture (12 janvier 1990), OR 13 janvier. 1990, p. 5; Salut aux jeunes au sanctuaire de Jasna Gora (14 août 1991), OR, 16-17 août 1991, p. 4; Message à la rencontre européenne des jeunes à Santiago de Compostelle (7 août 1999), OR 9-10 août 1999,

p. 5.

     (4) J. Barrio Barrio, Le pèlerinage en esprit et en vérité. Lettre pastorale, Santiago de Compostelle, 1997, 64 p.

 

2 - Le sens et les objectifs du Jubilé compostellan

 

Les débuts du troisième millénaire du christianisme, avec toute la charge symbolique et expressive que cela contient et tous les défis que l'Église doit affronter en "cette nouvelle étape de son chemin", situent providentiellement cette Année sainte dans une perspective spéciale pour répondre à l'invitation de "ramer vers le large" dans la profondeur de notre engagement chrétien.

D'une manière ou d'une autre, l'héritage spirituel et culturel de Compostelle s'offre à nous actuellement comme une lumière sans équivoque qui oriente l'esprit chrétien d'Occident. En suivant une tradition pluriséculaire, l'homme d'aujourd'hui, en quête de référence apostolique, fera le pèlerinage vers la tombe de l'Apôtre Jacques le majeur.

 

La célébration festive de ce Jubilé comme année de grâce doit être pour tous un motif de joie et d'espérance, et résonner comme un appel à la conversion permanente dans la vie des chrétiens, aussi bien dans le domaine personnel que dans la société, en personnes conscientes de la transcendance du message chrétien, qui consiste en la réunion paradoxale, mais heureuse, du "déjà" et du "pas encore", du salut définitif apporté par le Christ à l'humanité (5).

Dans la nuit de la foi et de l'espérance que nous traversons, le pèlerin de Compostelle doit être le guetteur qui annonce l'aurore de la vie après la mort, proclamant la foi en la résurrection et en la vie éternelle, et suivant le chemin du pèlerinage en pratiquant les vertus les plus humbles.

 

Selon saint Augustin, "les paroles du Seigneur nous avertissent qu'au milieu de la multiplicité des occupations de ce monde, il n y a qu'une seule chose à laquelle nous devons tendre. Je dis "tendre" car nous sommes encore des pèlerins, et non des résidents; nous sommes encore en chemin, pas encore arrivés dans notre patrie définitive; c'est vers elle que tendent nos désirs, mais nous ne jouissons pas encore de sa possession" (7).  

Il nous faut abandonner toute forme d'idolâtrie face à notre temps, et il nous faut aspirer à glorifier Dieu sans nous laisser impressionner par ceux qui professent des doctrines étrangères à l'Évangile. En ce sens, on fait le pèlerinage de Compostelle pour confesser la foi au Christ, pour accueillir la grâce du pardon par la pénitence et le sacrifice et pour faire mémoire des origines apostoliques de notre tradition chrétienne, en retrouvant le contenu de son originalité permanente et en renouvelant notre fidélité à cette tradition dont les racines remontent au commandement du Seigneur: "allez et enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, leur enseignant à observer tout ce que je vous ai ordonné. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des temps" (Matthieu 28, 19-20).

 

Face à la culture de la "dissension", il est nécessaire de prendre conscience du sens de l'orthodoxie. Cette inquiétude, accompagnée par la grâce, fortifie la foi, aide à maintenir la tension spirituelle, en laissant de côté la passivité, l'indifférence et la médiocrité et en avivant le désir de la perfection chrétienne sur le chemin de la sainteté.

 

     (5) "Nous le savons, en effet, toute la création jusqu'à ce jour gémit dans les douleurs de l'enfantement. Et non pas elle seule: nous-mêmes, qui possédons les prémices de l'Esprit, nous gémissons nous aussi intérieurement dans l'attente de la rédemption de notre corps. Car notre salut est objet d'espérance, et voir ce qu'on espère, ce n'est plus l'espérer: ce qu'on voit, comment pourrait-on l'espérer encore ? Mais espérer ce que nous ne voyons pas, c'est l'attendre avec constance" (Romains 8, 22-25).

     (6) Cf. Commission épiscopale de la foi, [Nous attendons la résurrection et la vie éternelle], Madrid, 1995.

     (7) Saint Augustin, Sermon 103,1-2, PL 38, 613.

 

3 - La grâce de Dieu pour l'homme, pèlerin du salut

La relation de salut entre Dieu et l'homme est une histoire d'amour dans laquelle Dieu, par le don de lui-même en Jésus-Christ, rend possible la liberté, la dignité et la plénitude de l'homme. La connaissance chrétienne de Dieu est le résultat d'un chemin de recherche, de raisonnement et d’espérance de l’homme face à Dieu, mais plus encore un chemin de condescendance, d’abaissement et de grâce de Dieu envers l’homme (8).

 

Ainsi, la dynamique du pèlerinage historique humain, en tenant compte de l’action providentielle de Dieu, manifeste clairement que l’homme, créé "à l'image et ressemblance de Dieu" (Genèse 1, 26; 2, 27), est sujet responsable et interlocuteur valable dans un dialogue de liberté, où la base structurelle de la condition humaine est sauve, tout en sachant que le chemin de la foi est accompagné de souffrance, comme dit l'apôtre Pierre: "réjouissez vous de partager les souffrances du Christ pour que votre joie soit débordante lorsque sa gloire se manifestera" (I Pierre 4, 13).

 

Nous ne pouvons pas ignorer non plus que la tombe que nous vénérons dans la basilique compostellane est celle du premier Apôtre qui "a bu le calice du Seigneur" (Matthieu 20, 22).

 

     (8) O. Gonzalez de Cardedal, [Au cœur du christianisme], Salamanque, 2001, 1998, 86 sv.

 

4 - Le salut chrétien, suprême gratuité de Dieu et suprême nécessité de l'homme

 

L'indiscutable priorité de la grâce divine n'entraîne ni ne suppose l'annulation de la liberté humaine. Sur ce point, les paroles de Pascal sont expressives et exemplaires: "Connaissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même. Humiliez-vous, raison impuissante! Taisez-vous, nature imbécile, apprenez  que l'homme passe infiniment l'homme et entendez de votre maître votre condition véritable que vous ignorez. Écoutez Dieu" (9).

Ainsi donc, pour que le chemin de pèlerinage que nous avons entrepris par notre profession de foi arrive à bon terme, il faut avoir toujours présent à l'esprit que la liberté et la grâce, tout comme la raison et la foi, loin de s'opposer, sont inséparables, qu'elles peuvent se rencontrer parce que de fait elles se sont déjà rencontrées en Jésus-Christ. En lui s'est révélé que la suprême gratuité de Dieu est la suprême nécessité de l'homme. Il est ce que la foi chrétienne appelle la grâce ou le salut: l'être de Dieu qui se donne à  nous (10).

 

La grâce, en tant que relation, s'exprime sous la forme de la rencontre ou de l'échange vital entre deux êtres personnels, un échange dans lequel Dieu s'est penché vers l'homme et l'homme s'est élevé vers Dieu.

L'histoire du chrétien est ainsi la convergence de deux chemins, celui du fils qui retourne vers son père et celui du père, qui va à la rencontre du fils cadet. Le Père s'est donné à nous en nous remettant au Fils et celui-ci, à son tour, s'en remet à nous et nous rend participants de son existence glorieuse de sorte que nous puissions dire en vérité: "je vis, non pas en moi, mais c'est le Christ qui vit en moi" (Galates 2, 20).

 

Le Fils, en entrant dans le chemin de notre histoire et en se soumettant lui-même à ses conditions, lui donne pouvoir et la transforme de l'intérieur, rendant ainsi "possible ce qui était impossible" (Romains, 8, 3), c'est-à-dire rompre les lois de la finitude et nous rendre cohéritiers de sa gloire, "parce que la gloire de Dieu, c'est l'homme vivant, et la vie de l'homme, c'est la vision de Dieu" (11).

 

Dieu dialogue avec l'homme depuis l'origine, avant l'Incarnation du Christ, et encore après, car "il nous a choisis dans le Christ avant la fondation du monde afin que nous soyons saints et immaculés en sa présence, dans l'amour, en nous choisissant à l'avance pour être ses fils adoptifs par Jésus-Christ, selon le bon plaisir de sa volonté" (Éphésiens 1, 3-5).

 

     (9) Pascal, Pensées, éd. Lafuma, fr. 438.

     (10) J.L. Ruiz de la Peña, [Création, grâce, salut], Santander, 1998, 86 sv.

     (11) Saint Irénée, Contre les hérétiques IV, 20, 7, PG 7b, 1037; Cf. M. Cabada Castro [Le Dieu qui donne à penser. Accès philosophico-anthropologique à la divinité], BAC, Madrid, 1999, ch. 5 et 6.

 

II. ANNÉE SAINTE COMPOSTELLANE, ANNÉE DE GRÂCE

 

5 - Le temps et l'espace de la Rédemption chrétienne

 

L'année sainte jacobéenne a pour but d'engager l'homme dans sa condition de pèlerin à contempler ce qui le transporte vers "les grandeurs de Dieu" en exaltant le "lieu sacré" de la tombe de l'Apôtre Jacques, comme une "tente" (Jean 1,14; Exode 40,34-35; 1 Rois 8,10-13), but de pèlerinage qui facilite pour l'homme la rencontre avec le Christ.

 

Le sanctuaire de Compostelle, à cette occasion, est un "signe d'histoire", un refuge où le peuple de Dieu, pèlerin sur les chemins du monde vers la cité future (Hébreux 13, 14) restaure ses forces pour continuer sa marche. C'est l'image de "la demeure de Dieu parmi les hommes" (Apocalypse 21, 3), qui renvoie au mystère du Temple (12), qui s'est réalisée dans le corps du Christ (Jean 1, 14; 2, 22), dans la communauté ecclésiale (I Pierre 2, 5) et en chacun des fidèles (13) (1 Corinthiens 3, 16-17; 6, 19; 2 Corinthiens 6, 16).

 

En toile de fond de l'histoire du salut, le temps joue un rôle primordial - temps qui est comme une imitation de l'éternité - , mais il ne faut pas oublier que dans la réalisation concrète du mystère de l'Incarnation, la dimension de l'espace n'est pas moins importante que celle du temps (14), puisqu'il est vrai que depuis que le Christ est passé de ce monde à son Père (Jean 13,1), "réalisant en sa personne l'exode définitif, pour ses disciples il n'existe plus aucun pèlerinage obligatoire: toute leur vie est un chemin vers le sanctuaire céleste et l'Église dit d'elle-même qu'elle est pèlerine en ce monde" (15).

 

     (12) Cf. 1. Ratzinger [L'esprit de la liturgie. Une introduction], Madrid, 2001, p. 75 sv.

     (13) Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, Directoire sur la piété populaire et la liturgie. Principes et orientations, Cité du Vatican, 2002, n. 262-263.

     (14) Jean-Paul II, Le mystère de l'Incarnation, Bulle de convocation du grand Jubilé de l'an 2000, n. 2.

     (15) Directoire ... (cité suprà n. 13), n. 281.

 

6 - L'histoire du salut comme dialogue entre des personnes libres

 

L'histoire du salut est un dialogue dans lequel Dieu se révèle comme liberté absolue. Ce qui revient à dire que Dieu se manifeste comme réalité personnelle, étant donné que liberté et personne s'impliquent mutuellement. Face au drame de la négation de la personne (16), dont la personne humaine est de nos jours la victime, il faut affirmer avec clarté que la liberté est la distinction décisive de la différence entre les êtres personnels et les impersonnels: où il y a liberté, il y a personne, et là où il n'y a pas de liberté, il n'y a pas de personne; inversement, là où il y a une personne, il y a la liberté et où il n'y a pas de personne, il n'y a pas de liberté.

 

Si Dieu est la liberté absolue, Il est aussi la pleine conscience de soi-même, c'est-à-dire une plénitude personnelle. Un Dieu impersonnel serait superflu, sans importance pour l'homme. Uniquement en vertu de sa liberté absolue,  Dieu est transcendant par rapport au monde, à l'homme et à l'histoire. À un Dieu impersonnel, "l'homme ne peut pas adresser de prières, ni offrir de sacrifices. Devant lui, l'homme ne peut pas se prosterner pour manifester sa crainte religieuse, ni jouer de la musique ou danser" (17).

De toute évidence, un Dieu face à qui l'homme ne peut pas prendre d'attitudes personnelles, ne peut pas être le Dieu de l'homme. Une réalité impersonnelle ne serait pour l'homme qu'un objet, une chose, sans aucun intérêt pour la liberté humaine.

 

Dans notre relation libre avec Dieu, il convient de garder toujours à l'esprit ses deux attributs: la transcendance d'une part, et son caractère de personne, d'autre part, attributs qui dépassent toute contradiction en Jésus-Christ, puisque en Lui, Parole incarnée, ce n'est plus l'empire des idées, des valeurs et des lois abstraites qui régit l'histoire et en fonde le sens: "Il est Lui-même l'histoire". Dans la vie du Christ, la facticité ne coïncide pas seulement avec le normatif de fait, mais aussi par nécessité, parce que le fait est à la fois manifestation de Dieu et prototype de l'authentiquement humain selon le plan de Dieu (18).

 

     (16) Cf. 1. Marias, [Personne], Madrid, 1996; id., [Carte du monde personnel], Madrid, 1993 ; id., [La perspective chrétienne], Madrid, 1999, 113 sv ; C. Diaz [La personne comme don], Bilbao, 2001 ; R. Guardini, [Monde et personne], Madrid, 2000.

     (17) Cf. M. Heidegger, [Identité et différence], Stuttgart, 1957, 70.

     (18) "Le Christ, nouvel Adam, dans la révélation même du Père et de son amour, révèle pleinement l'homme à lui-même et lui découvre la grandeur de sa vocation", Concile Vatican II, Constitution Gaudium et Spes, n. 22.

 

7 - Le Dieu de Jésus-Christ, "concret et personnel"

 

C'est ainsi que le Christ, par sa récapitulation de l'histoire, en devient la norme, non pas une norme abstraite universelle, mais l'éternité dans le temps, la vérité dans la singularité de sa présence et de l'histoire, où le concret ne se soumet pas à la norme du général, car ce n'est jamais un simple cas. Cependant, tout dans l'histoire est soumis à la norme de Jésus Christ, vérité de raison universellement normative en vertu de l'accueil du Fils incarné.

 

Ainsi le Dieu chrétien, transcendant et universel, est maître du temps et de l'espace, puisque dans son action créatrice tout est sorti de ses mains (19) et qu'il est présent partout: "au Seigneur, la Terre et ses richesses, le monde et tous ses habitants, c'est lui qui l'a établie sur les mers, et l'a rendue solide sur les fleuves" (Sagesse 24, 1-2). Ainsi le monde entier peut être considéré comme un lieu sacré, le temple de Dieu.

 

Cependant, le Dieu révélé en Jésus-Christ est aussi concret et personnel; il s'est manifesté dans l'histoire du salut de manière spéciale en des lieux sacrés déterminés, comme le Temple de Jérusalem (Psaume 122, 1-2), et dans l'espace sacré par excellence qui est le Christ, nouveau Temple (Jean 2, 21), en qui réside la plénitude de la divinité (Colossiens 2, 9).

 

        (19) Saint Augustin écrit: "J'ai demandé à la terre et elle m'a dit : 'Non, moi je ne suis pas ton Dieu, et toutes les choses qui l'habitent m'ont répondu la même chose. J'ai demandé à la mer et aux abîmes [. ..] et ils me  répondirent  'Nous ne sommes pas ton Dieu, cherche au dessus de nous. J'ai demandé aux nuées, et l'air et toutes les choses qui l'habitent m'ont répondu:  'Anaximène se trompe, je ne suis pas ton Dieu. J'ai demandé au ciel, au soleil, à la lune, aux étoiles et ils m'ont dit  'Nous ne sommes pas non plus le Dieu que tu cherches. Et j'ai dit à tout ce qui m'entoure: 'Dites-moi quelque chose de mon Dieu, puisque vous, vous ne l'êtes pas; dites-moi quelque chose de lui. Et ils s'exclamèrent avec force: 'C'est Lui qui nous a faits. Ma question fut mon regard, leur réponse fut leur beauté", Confessions, X, 6, 9, PL 32, 783.

 

8 - Transformation de l'expérience universelle de l'espace sacré

 

Sur ces prémices, on peut considérer que "le mystère de l'Incarnation (...) transforme l'expérience universelle de l'espace sacré en le restreignant d'une part et, d'autre part, en faisant ressortir son importance dans des termes nouveaux. En effet, la référence à l'espace est impliquée pour le Verbe dans le fait même de s'incarner (Jean 1, 14). Dieu a assumé en Jésus de Nazareth tous les caractères propres de la nature humaine, jusqu'à l'appartenance ineffaçable de l'homme à un peuple concret et à une terre déterminée (. ..) La réalité physique de la terre et de son emplacement géographique est unie à la vérité de la chair humaine assumée par le Verbe" (20).

 

C'est dans ce contexte de l'Incarnation (21) que se situent le temps et le lieu sacrés concrets de l'Année sainte compostellane, qui est une grâce pour tous et, singulièrement, une invitation, pour ceux qui se trouvent éloignés d'une attitude de foi, à faire retour à la vie chrétienne, c'est-à-dire à se convertir. Ceux qui ont besoin du médecin, ce sont les malades (Matthieu  9, 12), qui doivent revenir vers le pasteur de nos âmes, après

s'être égarés (1 Pierre 2, 25).

 

     (20) Jean-Paul II, Sur le pèlerinage des lieux attachés à l'histoire ... n. 3

     (21) Cf. les études sur la dimension biblique, théologique, spirituelle, eschatologique du Jubilé, par divers auteurs (I. Cardellini, G. Gottier, A.M. Triacca, A. Vanhoye,E. Romera Pose et F.E. George), Seminarium 39, 1, 1999.

 

9 - Grâce et conversion en un dialogue de liberté

 

Grâce et conversion sont donc les principes qui doivent régir tout pèlerinage. Le principe essentiel de la vie chrétienne est la primauté de la grâce, qui est très loin de la tentation de réduire tout chemin spirituel et l'action pastorale, "à l'idée que les résultats dépendent de notre capacité à faire et programmer. Il est certain que Dieu nous demande de collaborer effectivement à sa grâce et, par conséquent, nous invite à utiliser tous les recours de notre intelligence et de notre capacité d'action pour servir le Royaume. Mais il ne faut pas oublier que, sans le Christ, nous ne pouvons rien faire (Jean 15, 5)" (22).

 

Bien que le don de Dieu soit définitif et donné sans retour, il dépend néanmoins de l'accueil des hommes, en un acte de conversion dans un dialogue de liberté. En acceptant la révélation du salut, l'homme, tel un pèlerin, abandonne son cadre antérieur de vie personnelle, aspirant à être avec le Christ, espérant être revêtu de la nouvelle condition, à la lumière et sur le fondement de la vérité reçue par la grâce de Dieu.

 

La vie de l'homme pèlerin n'est pas facile, parce qu'il doit continuellement vaincre la tentation de s'installer et de s'accrocher aux réalités ou créations de l'homme, qui sont loin d'exprimer la nouveauté chrétienne. Le pèlerin chrétien, "en chemin vers le ciel, mais dont les racines sont sur la terre", doit s'alléger de tout le superflu, de tout ce qui n'a pas été transformé par l'esprit des Béatitudes.

C'est ce qu'enseigne le concile Vatican II: "que les chrétiens, une fois acquise la compétence professionnelle et l'expérience qui sont absolument nécessaires, respectent dans l'action temporelle la juste hiérarchie des valeurs, par fidélité au Christ et à son Évangile, afin que toute leur vie, tant individuelle que sociale, soit imprégnée de l'esprit des Béatitudes, et particulièrement de l'esprit de pauvreté" (23). Il est certain que "le monde ne peut pas être transformé ni offert à Dieu sans l'esprit des Béatitudes" (24).

 

     (22) Jean-Paul II, Lettre apostolique Au début du nouveau millénaire, n. 38.

     (23) Vatican II, Constitution Gaudium et Spes, n. 72,

     (24) Vatican II, Constitution Lumen Gentium, n. 31.

 

III - L'HEUREUSE ANNONCE DE CETTE ANNÉE JUBILAIRE

 

10 - Le pèlerinage comme expression adéquate de la condition humaine

 

"Le temps jubilaire nous introduit dans le rude langage que la pédagogie divine du salut utilise pour pousser l'homme à la conversion et à la pénitence, principe et chemin de sa réhabilitation et condition pour retrouver ce que ses seules forces ne pourraient pas obtenir, l'amitié de Dieu, sa grâce, la vie surnaturelle, la seule où puissent se résoudre les aspirations les plus profondes du cœur humain" (25).

 

C'est la condition de pèlerin de toute existence humaine qui pousse saint Augustin à s'exclamer: "notre cœur est inquiet jusqu'à ce qu'il repose en Toi" (26), et saint Thomas d'Aquin à situer comme catégorie centrale de la Somme théologique la condition de l'être humain pèlerin, homo viator.

 

Être en chemin est un élément fondamental dans la vie des hommes à toutes les époques. Le croyant y voit le chemin vers le but, la consommation en Dieu. Les pas qui vont vers ce but sont fréquemment comparés aux pas de celui qui marche dans le monde et dans l'histoire.

 

Le chemin de Saint-Jacques, espace et temps pour le dialogue, la réconciliation et la paix, doit se parcourir aussi avec le bagage de la foi, de la confiance en Dieu et de la charité, car si celle-ci manquait à notre pèlerinage, tout serait vain et inutile (1 Corinthiens 13, 2). C'est un héritage que nous devons vivre et transmettre avec reconnaissance.

 

Le sens du pèlerinage est un trait profondément enraciné dans la vision chrétienne de la vie et de l'Église (27). Le pèlerinage à Compostelle pendant l'Année sainte constituera un événement capital dans l'Église universelle appelée à rénover la vitalité de sa foi. Le rôle séculaire de lieu de rencontres que la ville de l'Apôtre Jacques tient dans le concert international et l'extraordinaire héritage historique et culturel du Chemin de Compostelle retrouvent force avec l'arrivée de nombreux pèlerins de tous les continents.

L'expérience que nous vivons dans ce terme du pèlerinage indique, de façon éclairante, que Compostelle et les routes jacobéennes sont toujours ces phares d'espérance et de concorde qui guidèrent les pas de tout homme voyageur, homo viator, qui, selon la forte expression de saint Augustin, évoquant les pèlerins d'Emmaüs, est chaque enfant de Dieu parcourant son propre chemin sur la terre.

 

Le pèlerinage dans ses différentes formes est le symbole le plus adéquat pour comprendre la vie de l'homme (28), qui se perçoit fondamentalement comme chemin vers l'éternité, la vérité et la plénitude. Le désir d'être, de connaître, d'aimer qui domine la vie humaine, n'est pas autre chose que l'amour toujours présent de Dieu: vouloir être, c'est aimer l'éternité; vouloir connaître, c'est aimer la vérité; vouloir aimer, c'est aimer l'amour (29).

 

Au début, on partait en pèlerinage pour effacer une faute ou pour gagner l'indulgence pour les péchés, pour obtenir le salut spirituel, avec l'espoir de la guérison d'un mal corporel, mais aussi par désir d'aventure. Il ne faut pas en effet dévaloriser ce dernier facteur, car, pour de nombreux pèlerins médiévaux, le pèlerinage fut l'unique possibilité de sortir d'un monde à la structure rigide; ainsi, les pèlerins d'autrefois et de maintenant ont bien des points communs, car aujourd'hui comme hier, dans le pèlerinage jacobéen, on abandonne les règles et les occupations quotidiennes pour retourner aux origines culturelles et religieuses de la vieille Europe.

Cependant, au delà de tout temps et lieu, la raison la plus profonde du pèlerinage à Compostelle, c'est la conversion au Dieu vivant dans la rencontre de soi-même, car "on se prépare à découvrir le christianisme non par la lecture des livres ni par les perspectives historiques, mais par l'approfondissement de l'existence" (30).

Ainsi, l'homme est en chemin vers Dieu, mais Dieu est en chemin vers l'homme, puisqu'Il s'est ouvert un chemin par l'histoire pour le rejoindre là où il était: s'Il n'avait pas voulu être le Chemin, nous serions perdus. Il s'est donc fait le chemin, pour que nous puissions passer. Je ne te dirai plus: "cherche le chemin", car celui qui vient à toi est le chemin: lève-toi et marche!" (31).

 

     (25) Jean-Paul II, Le mystère de l'Incarnation, Bulle de convocation du Grand Jubilé de l'an 2000, n. 2.

     (26) Saint Augustin, Confessions I, l, l, PL 32, 661.

     (27) Vatican II, Constitution Lumen Gentium, n. 9.

     (28) On peut consulter à ce propos le numéro 266 de la revue Concilium (1996), consacré entièrement au thème du pèlerinage.

     (29) Saint Augustin, Du libre arbitre III, 9, 21, PL 32, 1282 sv.; De la Trinité IV, 1,2, PL 42,887-889.

     (30) Cf. S. Kierkegaard, [Œuvres et écrits 1 L'exercice du christianisme], Madrid 1961, 35

     (31) Saint Augustin, Sermons 141, IV, 4, PL 38, 777.

 

11 - L'heureuse annonce pour tous

 

Le début du nouveau siècle est le point de départ idéal pour des spéculations et des pronostics de toute sorte sur ce que le futur nous réserve (32).

Par ailleurs, l'inquiétude des hommes et la dramatique incertitude qu'entraînent l'absence de solidarité, la violence, le terrorisme sont évidentes. C'est pourquoi les peuples doivent, mais peuvent aussi exprimer leur volonté de paix comme une attitude générale d'espérance (33). De cette façon, on apportera à l'humanité une impulsion positive pour entreprendre le chemin du nouveau millénaire.

 

Avec une telle espérance, en reconnaissance de ce privilège accordé à l'Église particulière de Saint-Jacques de Compostelle, je suis heureux d'annoncer la première Année sainte compostellane du troisième millénaire et j'invite les fidèles de l'Archidiocèse et des diocèses frères de Galice, du reste de l'Espagne, de toute l'Europe et des autres continents (34) à se mettre en chemin, répondant à l'appel à suivre le Christ, de façon décidée, pour confesser la foi en Lui et pour recevoir l'abondance de Sa miséricorde.

 

     (32) Sur les différents aspects du changement de siècle, on peut consulter les articles publiés dans le revue Cuenta y Razon 126,2002.

     (33) C. M. Martini, [Terrorisme, rétorsion, légitime défense, guerre et paix . Discours pour la vigile de saint Ambroise 2001], Milan,2001.

     (34) "Le pèlerinage est une universalité vaste et chrétienne qui dépasse les étroitesses d'origine, de patrie ou de frontières pour se lancer résolument dans l'immense flux de la catholicité" , Pie XII, Message au pèlerinage de la jeunesse catholique lors de l'Année sainte 1948, Actes du Siège apostolique 404 (1948), 417.

 

 

 

01/03/2006

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