Federico Garcia Lorca 2

 

                                                     Santiago (Balada ingenua)

     Federico García Lorca (1898 - 1936)

     25 de Julio de 1918 (Fuente Vaqueros, Granada)

 

                          

 

                Une illustration inédite de saint Jacques réalisée par Federico Garcia Lorca.

 

  Don Manuel de Luna Aguado, Consul Général d'Espagne à Pau, a accepté de nous communiquer cette magnifique reproduction d'une illustration inédite de saint Jacques, propriété de sa famille, réalisée par Federico Garcia Lorca, et au sujet de laquelle il a ajouté ces quelques mots:

 

  "Ce dessin fut adressé à mon père par Federico Garcia Lorca en 1926. Il était très ami de mes parents qui faisaient partie du groupe de discussion de Don Fernando de los Rios. L'esprit du poète fut toujours présent dans notre maison durant ma jeunesse. Mon père Antonio de Luna Garcia, professeur d'université, enseigna la philosophie, le droit et le droit International Public. Il fit en 1957 une remarquable conférence sur Federico, qui fut diffusée dans tout le monde hispanique par la "Voz de America".

 

  Cet émouvant dessin, illustre parfaitement un poème: "Saint Jacques, Ballade ingénue", écrit par le poète en 1918, et que nous publions par ailleurs.

 

                Federico et les deux Saint Jacques

 

  Le professeur émérite Jean Vilar, spécialiste universitaire de littérature espagnole, commente le merveilleux poème "Santiago (Balada ingenua)", et le dessin inédit de Federico Garcia Lorca.

 

  1. Ce poème est apparemment écrit par Lorca le jour de la St-Jacques et de ses vingt ans, dans son village natal.

 

  Etudiant à l'Université de Grenade, il s'apprête à intégrer à Madrid la célèbre Residencia où, pendant près de dix ans, il côtoiera l'élite exceptionnelle des jeunes talents qui constitueront ce qu'on a appelé le "deuxième Siècle d'or" de l'Espagne: Bunuel, Alberti, Dali, etc. Il y a, dans l'inspiration de cette "ballade ingénue", une certaine touche germanique qui est conforme à l'esprit de rénovation pédagogique et d'attention prêtée à la culture populaire, qui fut celui des fondateurs de la Residencia. Le jeune Lorca attend peut-être de son ami et protecteur Manuel de Falla, qu'il fréquente à Grenade, qu'il soit le Schubert ou le Schumann de sa ballade.

 

  Composé en vers assonancés de dix syllabes (très rares en Espagne), le poème se présente sous la forme d'un diptyque, avec l'efficace naïveté d'un retable baroque rustique: un volet est consacré à l'Apôtre comme Chef de la Milice Céleste, l'autre à Saint Jacques Pèlerin.

 

  L'envoi final, commun aux deux volets, en forme de sizain, effleure le motif d'une "tristesse de l'âme" qui émeut, car le lecteur ne sait s'il doit l'attribuer à une réminiscence évangélique majeure, ou à un spleen nocturne convenu de jeune poète, ou à l'angoisse intime qui étreindra Lorca tout au long de sa courte vie. Plus tard, dans le ""Romancero Gitano" qui le révélera au grand public, Lorca préférera à la "ballade" européenne la forme plus espagnole du romance, en vers assonancés de huit syllabes et non de dix comme ici. Ce poème est donc une étape remarquable sur le chemin de la maturation et surtout du dépouillement auquel parviendra le jeune créateur. Il suffit de le confronter, par exemple, au triptyque des trois Archanges dans le Romancero.

 

  Mais on se souviendra aussi que certains détails communs aux descriptions un peu prolixes de ce poème de jeunesse et aux raccourcis "surréalistes" du chef d'oeuvre de 1927/28 sont moins imaginaires qu'il n'y paraît: plumes, perles, émeraudes et velours sont directement issus de l'art de la statuaire sacrée andalouse. Le jeune Lorca porte sur celle-ci un regard neuf et intense, au point de consacrer une conférence en 1926 aux représentations de Saint Sébastien (lettre à Jorge Guillén). Sous les normes dévotionnelles propres à l'iconographie baroque, il décèle l'expression d'un paganisme et d'un érotisme qui le charment, et dont il nourrira abondamment le cycle initial andalou de sa poésie.

 

  Le motif commun aux deux volets du poème est emprunté à la part astrale du légendaire de Saint-Jacques. Le "cortège" des Saints Cavaliers qui forment la Milice Céleste est matérialisé par les étoiles de la Voie Lactée, en perpétuelle pérégrination vers l'Aurore, derrière la bannière du Patron de l'Espagne. Mais le premier volet ne fait qu'effleurer cette dimension violente du culte jacobite, pourtant si prégnante depuis la fameuse bataille de Las Navas de Tolosa, où les armes chrétiennes triomphèrent enfin de la morisma, sous la bannière terrestre d'un grand Navarrais. Le deuxième volet fait la part la plus belle à la tradition populaire d'un Saint-Jacques pèlerin bienfaisant, dispensateur estival d'abondances agraires et d'étoiles spirituelles, tradition pétrie de Charité et non plus de Justice armée.

 

  2. Le dessin, dédicacé à Antonio de Luna, est plus qu'évidemment lié au poème de 1918, dont il offre une "explication de texte" lumineuse et synthétique.

 

                                  

 

  Luna fait partie de ces jeunes gens qui accompagnent Manuel de Falla, aux côtés de Lorca, dans une excursion à la Sierra Nevada dont il est resté une photo célèbre. Lorca lui dédiera aussi la première version imprimée de ses "Viñetas flamencas", parues dans le supplément littéraire du journal de Murcie "La Verdad", en avril 1927.

 

  Le dessin, portant curieusement la double date de 1924 et 1926, a peut-être été exécuté par Lorca à l'occasion d'une relecture de ses premiers essais poétiques, qu'il a publiés à Madrid en 1921, sous le titre banal de "Libro de poemas". C'est précisément en 1924 que le jeune grenadin avoue au peintre Gregorio Prieto, qu'il rencontre à la Residencia, le peu de succès que rencontrent ses coloriages enfantins lorsqu'il les distribue généreusement à ses amis. Avec un humour noir très andalou, Lorca prophétise à Prieto, qui, lui, les collectionne, qu'ils prendront une grande valeur après sa mort. Un autre résident, Rafael Alberti, qui est alors peintre, lui aussi, et deviendra le grand rival de Lorca en poésie, en reconnaîtra toute la dimension. Ce seront ses amis catalans, imprégnés du surréalisme naissant, qui feront à Lorca le plaisir d'exposer ses dessins à la Galerie Dalmàu de Barcelone, en 1926, à une date où il est encore inconnu comme poète hors de Grenade.

 

  Un des dessins exposés portait le titre de "Teorema del jarro", et le motif du vase est en effet récurrent dans les dessins de Lorca, dont celui qu'il placera en frontispice de son Romancero Gitano. Ici, à l'extérieur de la composition, on croit voir en effet un arceau de fleurs bleues planté dans deux vases symétriques, comme dans ces reposoirs qui parent au mois de mai les rues andalouses. Lys, roses et jasmins parsèment la marche terrestre du Saint, dans le deuxième volet du poème. Mais à y regarder de plus près, ces pots de fleurs, surtout celui de droite, ressemblent aussi à des heaumes chevaleresques, avec leur gorgerin, leur visière et leur panache, comme ceux qui ornent la façade de tant de nobles demeures espagnoles. Cette double signification des objets est constante dans la poésie et la peinture, comme Lorca aime à le rappeler dans ses conférences de jeunesse. La guirlande représente l'orbe de la Voie Lactée milicienne, aux astres tournoyants sur le bleu céleste. Le Saint "Cortège" des Chevaliers du Ciel jaillit d'un heaume pour s'abîmer, la nuit finie, dans un autre. Les heaumes, posés au sol, libèrent de toute violence l'autre Saint Jacques, le "pèlerin du ciel sur la terre".

 

  Portant les attributs de son propre culte (chapeau, bourdon, gourde), Saint Jacques arbore trois coquilles couleur écarlate, stylisées à la façon d'un idéogramme chinois, sur le coeur et les jambes, ces jambes si nécessaires aux marcheurs de la Charité. Il n'exhibe pas la croix sanglante de l'Ordre, le fameux lagarto auquel ont aspiré tant d'Espagnols. Santiago pacifique occupe le centre de la composition. Sa jeunesse et son maintien modeste donnent à son intervention terrestre bienfaisante une dimension de piété filiale. Il est et il montre le droit chemin, comme le signifie la naïve orientation dextrogyre de ses pieds.

 

  Jean Vilar

  vilar.j@wanadoo.fr

 

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                                                                       25/01/2007

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