Cathédrale romane de Compostelle (M. Bénéjean)

 

                                                     Saint Jacques de Compostelle

                                                                 Mireille Bénéjean

 

  Docteur en Histoire de l'art et archéologie médiévale

  Conservateur du Patrimoine de Sarlat et des Antiquités et objets d'art de Dordogne

  Conseiller des Amis de Saint-Jacques du Limousin-Périgord

 

  (revue Le Bourdon - ACSJ Aquitaine - n° 16. 2002)

 

  Rappelons brièvement son origine: la doctrine grecque de l'évangélisation du monde par les douze apôtres, le "Brevarium apostolorum", où saint Jacques aurait reçu en partage l'Hispania et les régions de l'ouest, est renforcée par la découverte de son tombeau présumé due à Théodomir, évêque de l'ancienne cité romaine d'Iria Flavia, avant 847, année de sa mort.

 

  A partir de ces éléments, va se développer la légende, rassemblée dans le "Liber Sancti Jacobi", au Xe siècle. Ce livre est repris au XIIe siècle sous l'impulsion de l'évêque Diego Gelmirez: des scribes y ajoutent toute la liturgie concernant les fêtes de saint Jacques (afin d'introduire également le rite romain), l'histoire du Pseudo- Turpin, et le guide du pèlerin, attribué à Aimery Picaud, rédigé avant 1145. Cet ensemble est placé sous le patronage du pape Calixte II, et est connu sous le nom de "Codex Calixtinus".

 

  La légende, qui constitue la base du pèlerinage, amplifiant, embellissant un pèlerinage local, loin d'être un épiphénomène, va nourrir l'action persévérante du pouvoir politique et des autorités ecclésiastiques, ainsi qu'un ample travail d'imagination créatrice.

 

  Si le pèlerinage commence à se développer hors du cadre local à partir du Xe siècle, notamment avec un pèlerin allemand, clerc handicapé, en 939, puis avec Godescalc, l'évêque du Puy, en 950-951, c'est aux XIe et XIIe siècles qu'il acquiert sa véritable ampleur, parvenant à son organisation territoriale maximale, où pouvoir temporel politique et pouvoir spirituel religieux se sont conjugués.

 

  Le choix du site, ce "finistère" à l'extrême nord-ouest de la péninsule ibérique, n'est pas dû au hasard. Il fait partie du royaume des Asturies qui semble passablement isolé, en tout cas relativement à l'abri des musulmans. Le royaume acquiert même son indépendance vis à vis de l'archevêque-primat de Tolède, l'émergence des principautés s'accompagnant de l'autonomie du pouvoir religieux. Sa nouvelle autonomie religieuse lui permet de restaurer l'antique métropole de Braga et de promouvoir Oviedo au rang de nouvelle Tolède. Les rois d'Oviedo puis de Leon, du Xe au XIe siècles, veulent tous renouer avec le passé wisigothique et l'époque paléochrétienne. Ils placent le cuIte de saint Jacques au premier plan.

 

  1. Historique de Saint-Jacques de Compostelle

 

  La première basilique englobe le mausolée de saint Jacques. Elle est construite par le roi Alphonse II (791 - 842), puis reconstruite par Alphonse III (866 - 910) qui la fait consacrer en 899. Le vizir du calife de Cordoue, Al Mansour, la détruit en partie en 997, lors d'une de ses nombreuses incursions vers le nord. Ses ruines sont relevées rapidement par l'évêque de Compostelle, Pedro Mezonzo.

 

  L'effondrement du califat omeyyade de Cordoue entraîne une situation anarchique. C'est à ce moment là que s'établit un pouvoir fort en Espagne du nord avec le roi de Navarre, Sanche le Grand, qui mène désormais une politique nouvelle: le rattachement de l'Espagne à l'Europe chrétienne occidentale. Tout au long du XIe siècle, Sanche le Grand et ses successeurs pratiquent une politique d'intégration, rencontrant le duc d'Aquitaine et le roi de France, optant pour la réforme monastique dans l'esprit de Cluny, s'alliant par mariage à la maison de Bourgogne.

 

  A la fin du XIe siècle, le royaume de Castille devient prépondérant, avec Ferdinand 1er qui épouse Sancha, l'héritière du royaume de Leon. Dès lors, il n'a de cesse de réactualiser l'idéologie des anciens rois d'Asturies tout en conquérant de nouveaux territoires, politique que son fils Alphonse VI va poursuivre avec l'appui de la chevalerie française. Celui-ci prend Tolède en 1085. Il se donne alors le titre d'empereur et double le tribut que doivent verser les chefs musulmans vaincus dont il envoie une part à saint Hugues, l'abbé de Cluny, pour agrandir son église. Parallèlement, les rois musulmans font appel aux Almoravides du Maghreb pour reprendre les combats.

 

  En 1085, la reconstruction de la cathédrale de Compostelle était déjà engagée depuis sept ans. Les commanditaires, le roi Alphonse VI et l'évêque Diego Pelaéz ont souhaité avoir un édifice dont l'architecture soit la plus innovante. De fait, la cathédrale fait partie de cette nouvelle famille d'églises dite de "grandes églises à reliques", comme nous les nommons de nos jours. Elles se distinguent en effet des églises de plan allongé (ou de type basilical) par leur chevet à déambulatoire et à chapelles rayonnantes. Cette solution permet aux moines ou aux chanoines de célébrer leurs offices dans le choeur sans être dérangés par les pèlerins qui vont d'une chapelle à l'autre pour vénérer les reliques qu'elles exposent. Un tel parti architectural connaîtra un vif succès puisqu'il sera repris dans presque toutes les cathédrales gothiques.

 

  Cette famille d'églises romanes comprend cinq grands édifices qui se répartissent sur les quatre routes de pèlerinage en France pour aboutir à la cinquième, Saint-Jacques. Les recherches historiques permettent aujourd'hui de restituer leur chronologie: Conques fut la première, bâtie entre 1030 et 1065; puis Saint-Martial de Limoges entre 1064 et 1114, et Saint-Sernin de Toulouse dont le chantier commence en 1075-1078; Saint-Jacques débute presque en même temps, et enfin Saint-Martin de Tours, élevé après l'incendie de 1096. L'histoire fait également apparaître des échanges entre ces chantiers qui forment un véritable réseau.

 

  2. La cathédrale romane de Compostelle

 

  Dans le Guide du Pèlerin, Aimery Picaud ne manque pas de faire partager son enthousiasme. Devant le premier portail occidental de la cathédrale, il écrit: " c'est beau, c'est grand, c'est d'un métier merveilleux et d'une variété innombrable de figures ". Sur l'architecture, il note: "elle est d'un effet merveilleux: large et spacieuse, toute claire, ayant la grandeur qu'il faut, et les proportions de longueur et de largeur qui conviennent" pour mettre en valeur" l'autel d'argent de dimensions considérables" .

 

  Cependant, pour obtenir un tel résultat, trois campagnes de travaux ont été nécessaires: la première, de 1078 à 1100; la seconde de 1100 à 1124; et la troisième de 1168 à 1185 pour achever la partie occidentale et construire le porche de la Gloire. Chaque campagne est particulièrement bien documentée. Les sources sont nombreuses, ce qui est rare pour l'époque.

 

  a) La première campagne de travaux

 

  La construction, décidée en 1077 par le roi Alphonse VI et l'évêque Diego Pelaez, commence en 1078. Bernard le Vieux et Robert sont respectivement l'architecte et le conducteur de travaux. Ils ont réuni une équipe de cinquante "lapicides" (tailleurs de pierre et sculpteurs). C'est Bernard le Vieux qui introduit le plan du sanctuaire mis au point à Conques. Le financement est assuré par le roi et l'évêque. Mais à la suite d'un conflit entre eux, l'évêque se retire en 1090. Il est remplacé par Diego Gelmirez en 1093, ecclésiastique brillant, secrétaire du comte de Galice (qui est le gendre du roi), Raymond de Bourgogne. Diego Pelaez s'y oppose. Diego Gelmirez ne sera nommé officiellement évêque de Saint-Jacques qu'en 1100.

 

  Aussi, les travaux ont-ils avancé très rapidement pendant dix ans, de 1078 à 1088, pour ralentir progressivement jusqu'en 1100. Le chevet est terminé lors de cette première campagne, incluant le déambulatoire et ses chapelles rayonnantes, dédiées au Sauveur, à saint Pierre et à saint Jean l'Evangéliste. Deux chapiteaux situés à l'entrée de l'abside axiale commémorent la pose de la première pierre, en quelque sorte, où l'on voit des anges présentant un phylactère (une banderole) avec l'inscription des commanditaires et la date (n° 168 et 176: voir plan). D'autres chapiteaux, situés dans les chapelles rayonnantes, sont ornés de sirènes, d'oiseaux, de lions. Mais leur style se précise, lorsqu'apparaît le chapiteau où figure la condamnation de sainte Foy de Conques (n° 154). La filiation avec Conques est directe ici. Ce sont les chapiteaux les plus archaïques avec leurs anges et leurs démons qui s'apparentent au style de Conques.

 

  b) La deuxième campagne de travaux

 

  A partir de 1100, Diego Gelmirez fait venir Maître Etienne, le nouvel architecte, afin de donner un nouvel élan. La ténacité de Diego Gelmirez, l'appui du pape et de Cluny, parviendront à faire du siège archiépiscopal de Saint-Jacques le rival de Tolède, au point de l'éclipser.

 

  La seconde campagne de travaux s'arrête en 1124. La façade occidentale, ses tours et son portail, sont élevés, mais deux travées occidentales sont inachevées. Malgré le succès du pèlerinage, Diego Gelmirez est désenchanté. La mort du pape, Calixte II, en 1124, semble avoir mis un point final au chantier.

 

  Maître Etienne et ses lapicides oeuvrent dans le transept et la nef. Les chapiteaux de la seconde campagne présentent de nombreux motifs feuillagés empruntés à Toulouse et à Moissac. Le chapiteau n° 201, où figurent des oiseaux, s'apparente à un chapiteau de Pampelune. Un autre (n ° 229) présente une femme assise sur l'encolure d'un lion: c'est le même motif que celui de la porte Miègeville de Toulouse. Plusieurs enfin ont une parenté avec ceux de Jaca, présentant les mêmes motifs d'animaux ou de personnages pris dans des entrelacs.

 

  c) La troisième campagne de travaux

 

Le nouveau roi de Castille et Leon, Ferdinand II, fait rouvrir le chantier en 1168. La cathédrale sera véritablement achevée en 1211, par Maître Mathieu. Ce n'est plus l'art roman d'origine mais déjà l'art gothique (voir ci-après).

 

  d) La Porte des Orfèvres

 

  Située sur la façade sud du transept, elle est de même structure que la Porte des Comtes à Saint-Sernin de Toulouse: elle est géminée, comportant deux portes "jumelles". Ses sculptures sont composites: elle comporte des éléments du portail situé au nord du transept, disparu, et du premier portail occidental, celui qui a précédé l'actuel Porche de la Gloire.

 

  Le portail nord du transept, appelé "la Porte de France", décrit dans le Guide du Pèlerin d'Aimery Picaud, a été refait au XVIIe siècle. Ses sculptures ont été incrustées dans la Porte des Orfèvres à cette époque. La dénomination de la "Porte de France" rappelle qu'il s'agissait de l'entrée réservée aux pèlerins dont l'hospice était au nord de la cathédrale. La Porte des Orfèvres, au sud, était dénommée ainsi à cause de la présence des ateliers de joailliers qui vendaient des bijoux d'argent. La Porte des Orfèvres, édifiée par Maître Etienne, après 1100, apporte cependant une innovation par rapport à la Porte des Comtes de Toulouse: elle possède deux tympans constitués d'un assemblage de plaques de formes variées. L'introduction du tympan sculpté en Espagne a été réalisée à Jaca, déjà depuis vingt ans, en 1090. La Porte des Comtes lui est antérieure.

 

  Le tympan de gauche présente "La tentation du Christ", dont le sujet est inscrit sur le socle avec la citation de Mathieu en latin : "Ductus est Jesus in desert(um)". L'antique serpent est venu lui soumettre trois tentations: 1 - que Jésus change les pierres en pain (que présentent des anges-singes), 2 - qu'il fasse apparaître La Ville Sainte, 3 - qu'il se laisse entraîner à la conquête du monde des apparences. Le Christ ayant choisi l'humilité et l'obéissance à son Père, remporte la victoire: des anges viennent le servir. Marcel Durliat a rapproché l'ensemble sculpté du tympan de la grande "Annonciation" située dans le bras nord du transept de Conques. A n'en pas douter, l'artiste qui a créé le tympan de Compostelle, le "maître de la Tentation", est venu de Conques. Ses figures sataniques, démoniaques sont de même style. Seule question: est-il l'auteur de la plaque où figure "la femme à la tête de mort" ? Pour Aimery Picaud, ce chef d'oeuvre n'avait aucune ambiguïté : il s'agissait du châtiment de la femme adultère. Nous restons sceptiques, tout en y voyant encore une référence à la Porte Miègeville de Saint-Sernin de Toulouse.

 

  Le tympan de droite présente sur deux registres "L'Adoration des Mages" en haut et, en bas, de gauche à

droite, "La Guérison de l'Aveugle" très apparentée au style Leonais, puis des scènes de la Passion, "La Flagellation", "Le Couronnement d'épines". De nouveau, ces plaques sculptées sont très proches du style de Conques.

 

  Les autres reliefs qui ornent le portail sont soit d'origine, soit de la Porte de France, soit du portail occidental. Notons que les sculptures situées entre les deux portes jumelles, en marbre, proviennent du portail occidental commencé en 1120 et détruit en 1180: saint Jacques, Abraham et Moïse ont été remployés, incrustés dans la porte sud. Il en est de même des colonnettes torses de marbre d'une grande délicatesse. Les sujets transposés ici correspondaient au thème de la Transfiguration que développait le tympan occidental. Les piédroits des portes géminées sont décorés de "figures-piliers" annonçant les "statues-colonnes" languedociennes: voici la création d'Adam, en haut à gauche, dominé par un Christ en majesté, surmontant David musicien; tandis que dans l'ébrasement de la porte de droite une femme au lionceau, les jambes croisées nous interpelle: elle est semblable aux femmes au lion et au bélier exposées au Musée des Augustins à Toulouse. Elles demeurent toutes mystérieuses pour nous. De nouveau se révèlent des similitudes avec les motifs et le style de la Porte Miègeville de Saint-Sernin de Toulouse. Au-dessus des portes géminées, sont demeurées neuf plaques sculptées qui faisaient partie de la présentation complète des douze apôtres, le collège apostolique, sculpté ici pour la première fois en Espagne. Le thème deviendra fréquent par la suite sur les portails espagnols.

 

  e) Le porche de la Gloire

 

  La fin du XIIe siècle est porteuse de promesses: l'explosion de l'iconographie, l'invasion de la sculpture

sur les portails annoncent déjà l'art gothique. C'est une période de transition. On peut dire que les portails du

Porche de la Gloire sont les premiers portails gothiques de l'Espagne. Mais il s'agit aussi d'un porche: toute une architecture précède les portails, comme pour les magnifier et les protéger. Le porche est conçu comme une tour  massive à plusieurs niveaux: une pseudo-crypte en soubassement, le porche proprement dit et l'étage des tribunes. Cette architecture trouve son origine en Bourgogne, notamment à Vézelay. Elle se réfère également aux massifs occidentaux carolingiens.

 

  Chacun des trois portails présente des sculptures dont l'ensemble iconographique, complexe, est axé sur le retour du Christ à la fin des temps. Le Christ en Gloire apparaît dans le portail central, sur le tympan. Sur le portail latéral de droite, se développe sur les voussures le thème du Jugement dernier. Sur le portail de gauche, figurent les prophètes et des apôtres. Le trumeau central est décoré de l'Arbre de Jessé que dominent la Trinité et saint Jacques, sur un trône, témoin de la Gloire de Dieu. C'est lui qui, avec Pierre et Jean, eut la révélation de la Transfiguration au Mont Thabor, et fut appelé à veiller avec le Christ dans le Jardin des Oliviers.

 

  Quant au personnage en prière, au revers du socle du trumeau, il ne semble pas être maître Mathieu lui-même comme il a été écrit, mais bien plutôt un pèlerin, celui qui doit désormais revenir chez lui, en homme nouveau, débarrassé de ses "vieux habits".

 

 

  Tels sont en définitive tous les apports de la cathédrale de Saint-Jacques de Compostelle pour l'art et l'architecture espagnols: leur impact sera très important. A la source, il est intéressant de constater que toutes ces innovations sont dues à la conjugaison de plusieurs chantiers, et aux échanges entre plusieurs grands artistes qui n'ont pas tous donnés leur nom: le maître de l'Annonciation de Conques, le maître de la Porte Miègeville à Saint-Sernin de Toulouse, le maître de Jaca, le maître de Fromista, le maître de Leon, et à Compostelle, Bernard le Vieux, venu de Conques, Maître Etienne (le maître de Pampelune), et Maître Mathieu, avec chacun un style bien

particulier affirmant leur personnalité.

 

  Faire le pèlerinage, aujourd'hui, peut être aussi une tentative de les retrouver et d'en admirer l'art.

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                                                                       10/12/2012

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