Récit ancien de pèlerinage : Guillaume Manier

 

                                                        

 

                                   "Voyage d'Espagne et d'Italie fait en 1726 et en 1727 par Manier de Noyon,

                                                                         écrit de sa main en 1736"

   

  d'après la publication du Baron de Bonnault d'Houët : "Pèlerinage d'un paysan picard à St Jacques de Compostelle" (1890) 

  "L'orthographe de Manier étant absolument variable, je n'ai reproduit fidèlement que celle des noms propres, sauf à donner, s'il y a lieu, le nom rectifié entre crochets".

 

  voir aussi l'itinéraire résumé : Paris-Santiago (Manier)  Santiago-Madrid (Manier)  Madrid-Saintes (Manier)

 

                                                                          VOYAGE D'ESPANGNE

                                          FAIT PAR GUILLAUME MANIER EN CETTE ANNEE 1726

                                                 RAPPORT DES PARTICULARITES DE CE VOYAGE

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  (DE CARLEPONT A  PARIS)

 

  Le 28 du mois de juin de cette année, sont arrivés à Carlepont quatre petits garçons qui venaient de Saint-Claude en Franche-Comté, un Duger, un Varest, Brice Faivilet, Antoine Delorme. Ils furent reçus à l'entrée du village, à une croix nommée la Croix Minarde, avec le tambour et enseignes. Ce fut Monsieur Bonnedame, père du curé, qui les a reçus, comme ayant été à Saint-Claude, et Pierre Sterlin, chirurgien. Ils ont fait le voyage en vingt-sept jours.

 

  Dans le courant de ce mois, à Plaincourt [Aplaincourt], la femme d'un nommé Ravis fut tuée du tonnerre. En courant, l'air de ses cotillons a attiré le tonnerre qui l'a tuée et a jeté son bonnet à dix pas d'elle.

 

  Dans ce temps, de fréquentes demandes que mon capitaine me faisait pour aller payer des billets qu'il m'avait fait faire, ne me voyant pas en état d'y pouvoir satisfaire si tôt, me firent prendre la résolution de sortir du pays. Et, comme l'arrivée de ces petits pèlerins de Saint-Claude avait donné envie à quelqu'un d'en faire un plus long voyage, nous nous sommes trouvés à trois du même sentiment pour aller à Saint-Jacques, en Galices, et, pour cet effet, avons pris les mesures pour cela, si bien que:

 

  JUILLET,

 

  du 6. Nous sommes assemblés tous trois, savoir: Antoine Delaplaces, Jean Hermand et moi, pour prendre jour pour partir et pour....

 

  Le 7. Avons communiqué notre dessein au curé qui nous a applaudis.

 

  AOÛT,

 

  le 5. Je fus passer contrat, à Noyon, chez Masson, pour les terres que je lui avais vendues, séant à la Montagne Mion et au Tordoy Lurus.

 

  Le 18. Je fus à confesse, à Noyon, à Monsieur Descuvilly. Le même jour, avons commandé des bourdons à Firmin Ceuilly.

 

  Le 22. Avons été demander nos certificats au curé, qui nous furent accordés tels que les voici:

  Certificat du curé. - Ego infrascriptus, rector parochialis Sancti Eligii Carolopontis, testor omnibus... aut interesse poterit, ac fidem facio, Guillelmum Manier, parochianum nostrum, fidem catholicam, apostolicam et romanam profiteri, ipsumque peregrinationis causa ad sanctum Jacobum Compostellanum in Gallicia ac Romam hactenus aggredi velle. Qua propter omnes quotquot rogandi sunt, vehementer desprecor, ut illi liberum ac facilem aditum proebeant, illumque auxiliis ac omnibus facultatibus juvent. Datum in oedibus nostris Carolopontanis, anno Reparationis millesimo septingentesimo vigesimo sexto, in ea die vigesima secunda augusti.

  

  Avec cela nous fûmes à Noyon, à l'évêché, au secrétariat, pour le faire approuver de l'évêque, ce qu'ayant vu, le secrétaire a mis ce qui suit:

  Nos, episcopus, comes Noviomensis, par Francioe, fidem facimus et attestamur testimonium suprapositum, esse scriptum et signatum manû propria magistri Ludovici Bonedame, parochialis ecclesioe sancti Eligii Carolopontis nostroe diocesis, eique fidem adhibendam esse tam in judicio quam extra. Datum Noviomi, in palatio nostro episcopali, anno Domini millesimo septingentesimo vigesimo sexto, die vero mensis augusti vigesima secunda.

  Signé: CHARLES FRANÇOIS, ÉVÊQUE, COMTE DE NOYON. Et plus bas: De mandato : LEGRAND.

 

  Après cela, nous avons porté ce papier chez Monsieur Dopcens, à la Croix Blanche, qui était pour lors maire de ville, qui a mis son certificat au bas en ces termes:

  Nous, maire de la ville de Noyon, certifions à tous qu'il appartiendra, que le nommé Guillaume Manier, garçon âgé de vingt-deux ans, natif du village de Carlepont, distant de deux lieues de cette ville, se dispose à partir ce jour pour aller en pèlerinage à Saint-Jacques en Galice. Pour quoi, nous prions ceux qui sont à prier, de le laisser aller et revenir librement et sans aucun empêchement et de l'aider, si besoin est, de leur autorité, promettant de faire de même en pareil cas. Donné à Noyon, ce 23 août 1726.

  Le dit Manier a satisfait aux ordres du roi pour le sort de la milice. DOPCENS.

  Et le cachet des armes de la ville au bas, en rouge, et celles de l'évêque, en blanc.

 

  Avec tout cela, nous sommes retournés à Carlepont, où le lendemain j'ai fait à Jean Delaplace un bail de neuf ans, d'une de mes maisons et des terres, moyennant 50 livres chaque année.

  Le même jour, j'ai vendu, à Louis Vermand, un demi-quartier d'aulnois, 12 livres.

  J'avais 45 livres, Delorme avait 30 livres, Hermand avait 12 livres. Dans le moment que nous étions prêts à partir, est survenu le nommé Antoine Vaudry, frère de mère à Hermand, qui a voulu être du voyage. Ainsi, nous étions quatre pour partir. Nous avons fait nos adieux, et sommes partis. L'on a dit la messe pour nous.

 

  DÉPART DE CARLEPONT.

 

  Le lundi 26, à midi, lendemain de la Saint-Louis, sommes partis de Carlepont, par la rue du Moulin, pour aller droit à Tracy-le-Haut [Tracy-Le-Mont]; au Bac [Tracy-le-Val]; à Berneuil; à Pierfond [Pierrefonds], où nous avons couché au cabaret.

 

  Le 27, avons passé à Condron; à Crépis-en-Valois, ville où se faisaient, à Saint-Thomas, les services pour le repos de l'âme de Madame la duchesse d'Orléans. De là à Ormois; Amis-les-Champt [Esmy-les-Champs]; à Montagny, où nous avons couché dans une grange.

 

  Le 28, à Esve; à Dammartin, petite ville; à Villeneuve; au Miny [Le Mesnil]; à Rouaisy [Roissy]; au Bourget; à Paris, où nous fûmes à l'hôpital de Saint-Gervais, où nous avons couché et soupé à merveille.

 

  Le 29, fûmes voir la foire Saint-Laurent, où nous avons vu une lionne qui, de sa queue, cassait la jambe d'un boeuf, un ours, deux autres lions mâle et femelle et deux beaux tigres. Ils avaient des griffes comme des chats et juraient de même.

  Hermand et Delorme ont couché à la Fleur-de-Lys-Double, rue Jean-Painmolet, moi et Lacouture fûmes couchés dans la rue Saint-Antoine.

 

  Le 30, avons porté nos passeports chez monsieur le duc de Gèvre, pour les faire signer, comme gouverneur de Paris, qui ne nous ont été remis que le...

 

  DES PARTICULARITÉS DE PARIS.

 

  Pendant ce temps-là, nous fûmes promener à l'Observatoire royal, au faubourg Saint-Jacques, où, dans le bâtiment, n'y a ni fer ni bois. Il fut élevé en 1667.

  Dans la plaine de Grenel sont les Invalides. Les fondements en furent jetés en 1670, et il fut fini en dix ans de temps.

  On compte que Paris a près d'un million d'habitants dont il y a au moins deux cent mille domestiques.

  Le Parlement de Paris a été établi le premier de tous.

  L'Hôtel du Luxembourg fut bâti par la reine, aïeule du roi. C'était Marie de Médicis.

  L'Hôtel de Ville fut premièrement bâti de nouveau sous François Ier, en 1535. La première pierre en fut posée avec solennité, mais le roi Henri IV, dès 1606, le fit remettre depuis le haut jusqu'en bas, avec nouvelle réparation de la salle, pavillon, colonnes et tour de l'horloge.

  Le prévôt des marchands, que toute la police est entre ses mains et de quatre échevins, ils sont élus tous les deux ans. Il y a vingt-six conseillers de la ville, dix sergents qui servent au prévôt et aux échevins. Les vingt-quatre porteurs de sel servent aussi à porter le corps des rois décédés. Le prévôt des marchands et les échevins sont nobles: leur charge finie, ils ont qualité de chevalier.

  L'évêque n'est archevêque que depuis 1622, avec attribution des églises suffragantes, distraites de l'archevêché de Sens.

 

  La Ville a sept portes: celle de Saint-Antoine, celle du Temple, celle de Saint-Martin, celle de Saint-Denis, celle de Mommarthe, celle de Saint-Honoré et la Porte-Neuve.

  Le pont Notre-Dame et celui de Saint-Michel: fut bâti en pierres le premier depuis 1507, sous le roi Louis XII, avec six arches et soixante-huit maisons de hauteur de même aux deux côtés; aux quatre coins sont des tourterelles. Le pont Saint-Michel, ayant été bâti sous Charles VI, s'abattit en 1546 et fut refait depuis, avec des maisons des deux côtés de même hauteur.

  Le Pont-Neuf fut commencé à faire en mil six cent septante-huit, sous le roi Henri III, qui a assis la première pierre. Henri IV l'a rachevé et fut fini en 1604. Il Y a douze arcades, sept du côté du Louvre, cinq du côté des Augustins. Dessus la pointe de l'île est la statue, sur le pont, du roi Henn IV, envoyée de Florence par Ferdinand Ier, et Comme Ferdinant second, son fils, oncle et cousin de la reine Marie de Médicis, mère du roi Louis XIII.

  Il y a soixante-trois collèges. Il y a huit portes: Samt-Bernard, Saint-Victor, Saint-Marcel ou Marceaux,

Saint-Michel, Saint-Jacques, Saint-Germain, de Busy, de Nelle.

 

  Il y a soixante-neuf églises. Notre-Dame faite par Dagobert, fils de Hugues Capet, et parachevée par Philippe Auguste. Ses fondements sont sur pilotis et toute la masse est soutenue de cent vingt piliers ou colonnes faisant deux allées tout autour dans l' oeuvre, sans y comprendre les chapelles. Sa longueur est de cent septante-quatre pas, de largeur elle a soixante pas, de hauteur cent pas. Elle a quarante-cinq chapelles treillisées de fer. Elle a onze portes dans le tour. Sur le frontispice, les trois portaux de l'église sont les statues des rois, relevées de pierre au nombre de vingt-huit, à commencer par Childebert jusqu'à Philippe Auguste. Il y a deux hauts clochers où dedans sont huit grosses cloches. Dans le petit clocher, sur la croisée de l'église, sont six moindres cloches. Au clocher, l'on y monte par 389 degrés. L'on va d'une tour à l'autre par deux galeries, l'une haute, l'autre basse. Il y a tant chanoines que chapelains cent vingt-sept.

  La Sainte Chapelle de Paris fut faite par saint Louis en 1242.

 

  Le collège de Navarre est le plus beau de tous; il fut fait par Jeanne, reine de Navarre, femme du roi Philippe le Bel. Celui de Sorbonne, par Robert de Sorbonne, familier de saint Louis.

  L'hôtel-Dieu en 1660. L'hôpital des Quinze-Vingt, rue Saint-Honoré, en mémoire de trois cents aveuglés par les Sarrasins, fondé par saint Louis. Celui de Saint-Louis-les-Paris, fondé par Henri IV, pour les pestiférés.

  Le grand et petit Châtelet, faits par Jules César, ou plutôt par l'empereur Julien l'Apostat. Il sert aujourd'hui à tenir la cour et justice ordinaire du lieutenant civil et du siège présidial, dits à cause de ce le Châtelet et pour leur prison. L'hôtel de Clugny, rue des Mathurins, sert aujourd'hui à loger le nonce du pape. Etait aussi le palais ou château des Thermes ou bains, où logeait le même empereur.

  Le Louvre est le logis ordinaire du roi, quand il est à Paris. Le premier bâtiment fut fait par Philippe Auguste qui donna des murailles à Paris et qui le fait paver et bâtir les halles. Charles V, dit le Sage, le répara et accrut. François Ier et son fils Henri II le parachevèrent. Henri IV a fait achever les Tuileries.

  L'hôtel des Tournelles, qui était autrefois au lieu où est aujourd'hui la Place Royale, fut démoli, l'an 1565, par le commandement de la reine Catherine de Médicis, parce que le roi Henri II, son mari, ayant été blessé en un tournois, dressé en la rue Saint-Antoine qui en est proche, est mort dans cet hôtel. Henri IV fit commencer les maisons de cette place, de même hauteur, l'an 1604, avec les arcades et les allées couvertes qui y sont. Au milieu de cette place, est posée la statue de Louis XIII, à cheval, le tout en bronze.

  Dans l'enquête de la canonisation de saint Louis, il est porté que ce pieux prince a dépensé à faire faire la Sainte Chapelle, à Paris, plus de quarante mille livres tournois, et que l'ornement des châsses et reliques qu'il donna valait bien cent mille livres, qui était une grosse somme en ce temps-là. La même enquête de ce roi porte qu'il donna tant de blé de rente à dix ou douze chanoines qui y étaient, qu'ils avaient bien de revenu, chacun cent francs par an.

 

  RELIQUES.

 

  Et il y départit plusieurs trésors comme la couronne de Notre-Seigneur, les langes et drapelets dans lesquels fut enveloppé Notre-Seigneur par la Vierge. Une chaîne de fer dont il fut lié. La nappe sur laquelle il fit la Cène avec ses disciples, en l'institution du Saint Sacrement de l'Autel. Une partie de la vraie Croix. L'éponge. Le fer de la lance, du moins une partie dont le soldat Longis lui perça le côté. La robe de pourpre que Pilatte lui vêtit par moquerie. Le roseau que les Juifs lui mirent au lieu de sceptre. Une pièce de la pierre du Saint Sépulcre. Une partie du Saint Suaire. Une croix de triomphe. Du lait de la Vierge. La verge de Moïse. Une partie du chef de Saint Jean-Babtiste. Saint Clément. Samt Simon: qui sont les plus beaux joyaux qui sont demeurés à nos rois. Un joyau, augmenté d'un coffret d'argent doré, dans lequel fut enfermé le chef de ce religieux prince et roi saint Louis après qu'il fut canonisé.

  La Chapelle fut anoblie par Charles V. Il a obtenu du saint-siège, aux trésoriers d'icelle, d'user de mitre, anneau et autres ornements pontificaux, excepté la crosse, et donner la bénédiction comme un évêque célébrant le service divin. Dans le pourpris de l'enceinte du sanctuaire, cette chapelle a toujours été royale de fondation.

 

  Monsieur Paquy nous apprend en ses recherches que nos autres rois la voulurent, par succession des temps, honorer des fruits et émoluments de leur régale. Le premier qui l'en gratifia fut Charles VII, non à perpétuité, mais pour trois ans, lesquels étant finis, il continua autres trois ans, par ses patentes du 1er mars 1342, le tout, pour être employé moitié pour le service divin, l'autre pour l'entretènement des bâtiments et édifices. Et, par autres subsequentes, du 18 avril 1358, il leur continua cet octroi pour quatre ans, portant les lettres que le revenu fut reçu par les receveurs ordinaires, plus proches des lieux où écherraient les régales et par eux bailllées au changeur du trésor, pour être par lui converties en la réfection et réparation des ornements et vêtements de la dite Sainte Chapelle.

  Louis XI, soudain, après le décès de son père, voulant passer outre, par ses lettres du 13 septembre 1465, leur accorda, tant qu'il vivrait, le profit des régales pour employer la moitié à l'entretènement des ornements, vêtements, linges de l'église et pour en soutenir les vitres célèbres. Furent présentées à la Chambre qui ne les voulut vérifier tout à fait, mais les a seulement restreintes à neuf ans, par son arrêt du 6 novembre 1465. Depuis ce temps, on ne fit doute de leur accorder cet octroi, à la vie de chaque roi, et, de fait quasi par un voeu solennel, tous les successeurs de Louis XI leur octroyèrent, à leur avènement, tous ces profits, tant qu'ils vivraient et ne fit-on aucune difficulté à la Chambre, d'en vérifier les lettres. Charles VIII, par ses patentes du 12 décembre 1483, François Ier, le 18 mars 1514. Henri II, son fils, le 2 novembre 1547. Jusqu'à ce que Charles IX, par son édit de Moulins du 20 février 1565, ordonna que de là en avant tous ses fruits appartiendraient à perpétuité à la Sainte Chapelle.

 

  Cette église a encore plusieurs autres prérogatives, comme de dépendre immédiatement du saint siège apostolique, pour marcher de pair avec les chanoines de Notre-Dame, en processions publiques et avoir ses bénéfices et prébandes en la collation de nos rois.

  L'évêque de Tuculi [Tusculum], légat en France de la part du saint-siège, consacra la Haute Chapelle le 27 avril 1248, et le même jour, Philippe, archevêque de Bourges, dédia la Basse à l'honneur de la Sainte Vierge.

  En l'an 1630, un plombier étant dans le clocher de cette Sainte Chapelle, s'étant endormi, proche du plomb qu'il avait fondu pour recouvrir le clocher, le feu prit et brûla, non seulement le clocher, mais encore tout le toit de l'église. Si ce n'eut été le secours des marchands du palais, intéressés pour leurs boutiques, sur lesquelles le plomb fondu découlait, comme un ruisseau d'eau en temps d'orage, il aurait été brûlé. Louis XIII répara la perte, et le clocher fut rachevé par Louis XIV.

  La Chambre de la Tournelle établie la première en l'année 1667. Le parlement a été établi le premier de tous.

 

  Après toutes ces particularités, à notre connaissance, sommes retournés chez monsieur le duc de Gèvres, pour prendre nos passeports qui étaient faits en cette façon:

  Nous, duc de Gèvres, pair de France, marquis de Fontenay Mareil et Jagny, seigneur de Villier-le-Secq, Saint Ouyn, comte de Trocy et autres lieux, premier gentilhomme de la chambre du roi, brigadier de ses armées, gouverneur de Paris, capitaine et gouverneur du château et capitainerie royale de Monceaux, grand bailli et gouverneur de Crépy et du Valois, permettons à Guillaume Manier, natif de Carlepont, diocèse de Noyon, catholique, apostolique, et romain, d'aller à Saint-Jacques en Galice. Prions tous ceux qui sont à prier, de le laisser librement et sarement passer, sans souffrir qu'il lui soit fait aucun trouble ni empêchement, mais au contraire, de lui donner tout secours et assistance en cas de besoin, promettant de faire de même en cas requis. En foi de quoi, nous lui avons donné le présent pour servir et valoir ce que de raison, et à icelui, avons fait mettre et apposer le cachet de nos armes, et contre-signer par notre Secrétaire ordinaire. Fait à Paris, le 30 août 1726.

  Signé: LE DUC DE GESVRES. Par Monseigneur: BLANCHAR.

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  DE PARIS A SAINT-JACQUES-DE-COMPOSTELLE

 

  DÉPART DE PARIS.

 

  Le 31, à 10 heures du matin, sommes partis de Paris pour aller au Bourg-la-Reine, bourg; à Antony; à Lonjumeaux, bourg, où il y a une quantité de petites halles couvertes de chaume et une fontaine au haut. La rivière d'Orge y passe. Ce fut en cet endroit, où un nommé Antoine Louvet, de Carlepont, a appris le métier de cordonnier, où il eut le nom de: Dempt cruel et Gueule d'en peine, à cause qu'il est grand mangeur. Ce fut monsieur le marquis d'Esfiat qui le fit bâtir.

  De là, sommes allés à Balinvilly [Balainvilliers]; après, à Sainte-Geneviève; après Lière; à la ferme de Bondousse où demeurait un nommé Pierre Louvet, dit Marguette, de Carlepont, notre village, où nous avons couché et avons été bien reçus.

 

  SEPTEMBRE,

 

  du dimanche premier. Sommes allés au Plesier Dercouche [Plessis d'Argouges], à présent dit le Plesier Septville, où nous avons été à la messe, où en sortant avons vu Louis, frère de Pierre Louvet, notre dernier hôte, qui nous a menés au château voir le nommé Lefeubvre, dit Baujoin, leur oncle maternel, qui était receveur de ce château, qui, à la considération de ses neveux, nous a fort bien reçus. Il avait avec lui une de ses nièces, soeur de ces Louvet, nommée Marie. Nous avons eu, de sa part, un lit au cabaret, où nous avons couché.

 

  Le lendemain 2, ayant pris congé de lui, sommes partis pour aller à Bertigny [Bretigny]; à la Bertonnière [Bretonnière]; à Guittville [Guibeville]; à Esurinville [Avrainville]; à Tarfous [Torfou]; à la Poste [de Bonne]; à Estrechy le Caron; à Estampe, ville (c'était le jour de la foire); à Ville Sauvage; à Mondy [Montdesir]; à Monarville, où nous avons couché à l'enseigne des Trois Reines. Les pots d'étain de mesure de ces cabarets: derrière l'anse est la largeur d'un écu d'étain qui manque exprès à ces pots.

 

  Le 3, sommes allés à Angerville; à Toury, bourg; à Chantilly [Santilly]; à Artenay, bourg; à la Croix Briquet, où nous avons couché à la Montjoie.

 

  Le 4, à Langerrie [Langennerie]; à Sercotte, où en sortant se passe un bois; à Orléans, ville.

 

  DE LA VILLE D'ORLÉANS.

 

  Dans cette ville, la rivière de Loire y passe. La cathédrale est Saint-Agnan, fondée par Charlemagne. Cette ville a eu autrefois titre de royaume, ensuite titre de duché donné pour apanage aux enfants de France. Ce fut Louis, frère du roi Charles 7, qui le reçut sous ce titre. Saint Agnan est le patron de la ville.

  Sur le pont,est une croix de bronze, où au bas est l'image de la Vierge, tenant Jésus-Christ entre ses bras pour l'ensevelir. À un de ses côtés est à genoux le roi Charles VII, l'épée au côté. De l'autre est la pucelle d'Orléans, armée, bottée, éperonnée, l'épée au côté, à genoux comme le roi, faisant génuflexions. Elle a, comme une espèce de plastron, à son dos, garni comme de coquillages, avec ses cheveux épars. Tout est de bronze. Cette pucelle se nommait Jeanne Darcq, dont il fut changé en celui de Lis. Elle était native de Vaucouleur, en Loreine. Son épée se montre à Saint-Denis. Il se fait une procession en sa mémoire, tous les ans, le 12 de mai, où tous par ordre de la ville se trouvent et vont jusqu'au pont, où se dit une messe. C'est la fête de la ville.

  La forêt d'Orléans est de 70.000 arpents de bois. Elle avait été mesurée sous François 1er et avait pour lors 140.000 arpents. Après avoir été défrichée et mise en terres labourables à blé, vigne ou prairie. Elle commence à Monpipeaux, va du côté du chemin romain, va à Giens.

 

  Après avoir vu les particularités d'Orléans, sommes passés sur deux ponts, sur un desquels était un crucifix de bronze. La rivière, pour lors, était à sec. Pour, à l'égard de la ville, elle est de bonne grandeur: des basses rues étroites et bien marchandes et peuplées. Avant que d'arriver à la porte de la ville, pour la quantité de maisons et jardins qu'il y a, il semble un long faubourg d'une lieue. La place de la ville est assez grande, mais mal située.

 

  DÉPART D'ORLÉANS.

 

  De cette ville, avons pris la route de Saint-Memin, bourg; à Notre-Dame de Clairy, bourg; et nous avons couché dans une ferme, une demi-lieue de là, dans une grange.

 

  Le 5, aux Trois Cheminées; à Saint-Laurent des Eaux, bourg; à Nouan, bourg; à Muydes; à Saint-Guis [Saint-Die-sur-Loire], petite ville; à Montliveaux; à Saint-Claudes, d'où se voit le château de Chambort, résidence du roi Stanislas. C'est un château superbe. Un quart de lieue plus loin, en est un autre où la reine douairière de Pologne demeurait. Nous avons couché à une ferme peu loin de là.

 

  Le 6, à Blois.

 

  DE LA VILLE DE BLOIS.

 

  En entrant à cette ville, nous avons vu plusieurs cadavres pendus et rompus: un pour avoir volé un carrosse,  l'autre pour avoir habité avec une vache. Le monstre est venu au monde et on l'a brûlé avec ce misérable.

La rivière de Loire passe en cette ville. Cette ville est un comté. À trois lieues de cette ville est un endroit, nommé le château de Bussy, où dans le milieu de la cour du château, se voit, en bronze, la statue du roi David, d'un grand prix. Elle fut apportée de Rome avec celles de plusieurs rois et empereurs et entre autres celle du moine Fustembergts, celui qui inventa la poudre et l'artillerie.

  A Blois, se voit un fort beau château, qui tient à l'église cathédrale, qui est élevé sur une éminence, qui fait une belle face à la ville qui est en bas. Ce château fut fait par François Ier et par la reine Catherine de Médicis. Dans une allée du jardin du château se voit l'effigie ou gravure d'un cerf qui fut pris du temps de Louis XII, qui a un bois de vingt-quatre rameaux. Le jeu de paume a, de long, cinquante-sept pas et vingt de large, estimé le plus grand de la France, si celui de Saint-Germain-en-Laye ne le compare.

  Il y a un fort beau pont, tout neuf, magnifique, où dessus est une croix élevée fort haute. Elle est de pierre, de trente ou quarante pieds. Au-dessus, est une belle croix de fer doré avec une grosse pomme dorée aux bouts. La croix est sur la droite en allant à la ville. Le pont a 400 pas de long. Il y a un petit port assez beau.

  C'est là où l'on apprend à fond la langue française.

 

  De Blois, sommes allés à Choisy d'Onzin [Chouzy d'Onzain]; Onzin, bourg; à Veusve; à Chantier [Hautchantier], où le mal de pied m'a si fort incommodé que je ne pouvais plus marcher. Mes camarades avaient de l'avance de plus de deux lieues. Un cavalier m'a attrapé. Comme n'allant pas bien vite, et, me voyant fatigué, m'a dit un remède pour endurcir mes pieds; savoir du suif de chandelle, de l'eau-de-vie et de l'huile d'olive fondus ensemble. En blasser les pieds fait des merveilles. Avant que d'entrer à Amboise, mes camarades m'attendaient sur le chemin avec cinq autres pèlerins du village de Quertancourt [Cannectancourt], près Noyon, qui allaient aussi à Saint-Jacques et ils nous ont quittés avant d'entrer dans la ville. Nous y avons couché.

 

  D'AMBOISE.

 

  Avant que d'entrer en cette ville est un pont, où il faut passer sur la rivière de Chère, qui est de bois, où se paie, par tête, deux deniers. Cette monnaie y valide à cause de cela. Ce pont a, de longueur 365 empas. Cette rivière est impétueuse et dangereuse.

 

  Le lendemain, samedi 7, me sentant soulagé de mes pieds, sommes partis, pour aller au château, pour y voir le bois d'un cerf qui avait vécu 900 ans.

  Dans la ville est une cloche furieuse appelée communément Georges d'Amboise. Il n'y a rien de rare en cette ville, les rues fort petites et peuplées. Il y a quantité de caves, hors de la ville, dans des rochers.

 

  DÉPART D'AMBOISE.

 

  Nous sommes partis de cette ville pour aller à la Croix, bourg; à Bléré, petite ville. Ce sont tous pays de vigne. La Chère passe là. À Ofaux [le Fau]-sur-Indre, bourg; à Mantlan, bourg, passe la rivière de Drome, où nous avons couché, dans une ferme, sur la paille, où dedans j'ai perdu douze sols.

 

  Le 8, dimanche, après la messe, sommes allés à Ancelle [Laselle]; au Port-de-Ville, bourg, où l'on passe la rivière de Creuse; de là à les Ormes, bourg; à Danger, bourg; à Ingrandes, bourg, où nous avons couché dans l'hôpital qui est abandonné.

 

  Le 9, à Châtelreaux, ville.

 

  DE CHÂTELREAUX.

 

  La rivière de Vienne passe en cette ville. Le pont a 9 arches, 230 empas de long et 66 de large. Ce fut la reine Catherine qui commença à le faire bâtir, et il fut achevé par le duc de Sully, gouverneur de la province. Il y a un vieux château où dans les masures se trouvent certaines petites pierres fort belles, que l'on appelle dIamants de Châtelreaux, et qui, étant polies, ont du rapport à des vrais diamants. Ce château est hors de la ville. Cette ville est renommée pour la qualité des bons couteaux et ciseaux.

 

  Nous fûmes arrêtés à la maréchaussée, qui nous ont fait défense de marcher quatre ensemble, à cause de la quantité de voleurs qui rôdaient par là. De là sommes passés le bois, pour aller à la Tricherie; à Clin [Clain]; au Grand Pont des Ances; à Poitiers.

 

  DE LA VILLE DE POITIERS.

 

  La rivière de Clein passe au bas de cette ville. Cette ville est située comme sur un coteau. Dans l'église de Saint-Pierre se gardent beaucoup de saintes reliques. Dans celle de Saint-Hilaire s'y voit une pierre, qui consume les corps morts en 24 heures de temps, le tombeau de Geoffroi-la-Grand-Dempt, fils de Merlusines, et une chambre où se garde le tronc d'un arbre appelé le Berceau Saint-Hilaire, où l'on y amène les fous pour les faire reposer dedans, avec quelques prières que l'on fait dire avec une messe, sous cette croyance qu'ils y recouvrent leur bon sens. Et ceux qui se veulent railler les uns les autres dans le pays, se renvoient au Berceau Saint Hilaire.

  Dans cette ville est un maire, 25 échevins et 75 bourgeois. Le maire est élu tous les ans, le jour Saint-Ciprien.

  Charlemagne y fonda l'église de Sainte-Croix, comme celle de Saint-Jacques-l'Hôpital à Paris.

  Le pavé de cette ville est fort petit et pointu comme celui de Verdun. Cette ville est grande et déserte, peu peuplée. Au milieu de la place est la statue de Louis XIV, en bronze peint en vert, le bâton royal à la main droite et la gauche sur son côté. Il est élevé sur un piédestal en carré, où chaque coin est une figure d'homme jusqu'à la ceinture. Autour est une grille de fer, en carré de 13 à 14 pieds de haut. Le palais est grand, mais désert, où se fait des peignes de buis, de corne et autres. Il y a un grand plaidoyer.

  Nous avons couché chez Madame Lamontagne, rue de la Tranchée.

 

  Le lendemain 10, fûmes faire rafraîchir nos passeports, par Monsieur Dutière, pour lors maire. Ensuite avons passé les bois, pour aller à Croutel, où nous avons couché.

 

  Le 11, à Colombiers; à Lusignan, ville.

 

  DE LUSIGNAN.

 

  C'est de cette ville qu'est sortie l'illustre maison de Lusignan qui a donné des rois à Cipres et à Jérusalem. La rivière de Clein y passe. Il n'y a rien de rare en cette ville.

 

  DÉPART DE LUSIGNAN.

 

  De cette ville sommes allés à Chnet [Chenay], bourg, où nous avons couché.

 

  Le 12, à Chet [Chey], bourg; à la Bart [la Barre]; à Saint-Léger, bourg; à Briou, bourg, où nous avons couché.

 

  Et sommes partis le 13, devant le jour, à cause que les archers arrêtaient chacun à cause des vols qui se faisaient fréquemment. Il y avait un pont, comme une longue chaussée, avant d'être dans le village, long de bien 200 empas. On nous dit qu'ils menaient les gens à Rochefort ou à la Rochel, pour les embarquer pour les îles. Cela nous donna beaucoup de terreur, qui fit que nous avons passé ce pont deux à deux, pieds nus, à 3 heures.

  Le principal sujet que l'on arrêtait chacun était à cause que quatorze garçons, d'une bande, avaient volé et violé une fille, et l'avaient attachée à un arbre après cela.

  Après être passés ce bourg, sommes allés à Ony [Aunay] bourg, où, dans le milieu des champs, y avons vu les ruines d'une belle église qui avait été faite par les Anglais, où, au-dessus du portail, est la statue en pierre de Charlemagne à cheval, la couronne sur la tête. Autour de l'église, est comme un cimetière où se voit un nombre infini de tombeaux, de pierre dure, fermés.

  De là, sommes allés à Viroulet [Virollet]; aux églises d'Argenteuil, bourg, où nous avons couché assez bien.

 

  Le 14, sommes allés à Saint-Julien [de Lescap], bourg. Tous ces pays sont des vignes qui n'y a pas d'échalas. Le vin vient dans les pierres. Le raisin en est excellent. De là, à la Rue; à Gnière [Annière], bourg; à Saint-Hilaire, bourg; nous avons passé derrière Ville-Dieu, à cause que l'on y arrêtait. Nous avons couché à Saint-Hilaire.

 

  Le 15, à la Rouvre [la Roulerie]; à Xaintes, en Xaintonges, ville capitale de cette province, où nous avons couché.

 

  DE LA VILLE DE XAINTES.

 

  Dans cette ville, était un chantre de notre village. Il était à la cathédrale qui est Saint-Pierre, nommé Houpin; nous avions même une lettre de recommandation pour lui. Cet homme nous dit qu'il croyait que ce fut un rêve de nous voir à quatre de son même village, que depuis qu'il était là, il n'en avait pas seulement vu de Noyon, qu'il était charmé de nous voir. Il nous fit dîner splendidement et souper de même, et nous fit donner un lit à la maison, où pend pour enseigne le Fort Louis, vis-à-vis la porte Saint-Louis, une des portes de la ville, du côté de Blaye.

 

  Le 16, sommes allés chez lui déjeuner et dîner. Cet homme est marié là, avec la fille d'un cordonnier de la Rochelle, qui lui a donné du bien assez. Elle nous fit bonne mine aussi. Elle a eu sept mille livres. Il avait avec lui la nièce de sa femme, nommée Mademoiselle Lefeubvre, que nous avons trouvée mariée en revenant.

  La rivière de la Charente y passe. Il y a une partie de la ville plus élevée que l'autre, sur laquelle est la tour de Mantrible, près du pont. Elle fut faite du temps des Romains. Il n'y a, au pont, que deux arches. La cathédrale est Saint-Pierre, faite par Charlemagne, dont se voit la tête gravée sur la muraille dans l'église. L'on y remarque la vis du degré, pour aller au clocher. Par le dehors de la muraille on y voit une Y pour marquer, à ce que l'on dit, que Charlemagne aurait fait bâtir autant d'églises en France, avant celle-ci, comme il y a de lettres à l'alphabet. Dans le faubourg Saint-Eutroppes est l'église du même saint, où dedans se montre la tête, qu'en la touchant, l'on est guéri de plusieurs maux. Sur le pont est la statue de saint Charles. Dans la ville est un couvent, où l'abbesse est une Biron.

  Cette ville est en partie dans un fond, fort souvent inondée des eaux.

  Après cela, sommes partis avec deux lettres que Ch. François Houpin nous avait données de recommandation: une (pour la liberté de passage de Blaye à Bourdeaux, comme l'on ne passait pas facilement), pour Monsieur Dupeux, maître de pension à Blaye; et l'autre, pour un chantre à Bourdeaux, avec un écu de 3 livres qu'il nous donna. Avec cela sommes partis.

 

  DÉPART DE XAINTES.

 

  Le 16, sommes allés à la Jartes [Lajard], où devant, nous avons vu un homme roué, en chemise fine, de la compagnie de Cartouche, nommé Brides-les-Beuf et son garçon Brides-les-Vaches. De là, à Pont, ville, où nous fûmes chez Monsieur Guerleaux, procureur général de l'hôpital, pour voir nos passeports. Il nous donna un billet pour aller coucher à l'hôpital, où nous y avons eu chacun chopine de vin et une livre de pain, et mal couchés.

 

  Le 17, à Bleur [Belluire]; à Saint-Chnis [Saint-Genis], bourg; à la Bergerie, où nous avons couché.

 

  Le 18, à Pesrou [Peyrou]; à Mirambeaux, bourg; au Petit-Gnort [Petit-Niort]; à l'abbaye de Pleinne-Seve, bourg; à Saint-Aubin, bourg; à Torlie [Etauliers], bourg; à Pontel; à Fouchouboudeaux [Fossebondan]; à Saint-Martin; à Blaye, ville et port de mer, où nous avons couché.

 

  Le lendemain 19, DE BLAYE.

 

  L'église de Saint-Romain est la principale de cette ville, fondée par Charlemagne. Les habitants disent que Roland-le-Furieux ou Roland-le-Palatin, neveu de Charlemagne, était natif de cette ville et qu'il en était comte. Il fut enseveli en cette eghse de Saint-Romain , où fut mise son épée Durandal et sa.trompe de chasse, au pied de son.tombeau, qui depuis fut portée à Bourdeaux, à Saint-Surin.

  Les habitants de Blaye sont presque tous soldats pour garder la ville.

  La ville est séparée d'avec les faubourgs. La citadelle est sur une éminence, où dedans sont deux moulins à vent. Cette ville n'est pas grande, mais longue, dispersée en deux ou trois parts, fort peuplée et marchande à cause du port, où la Garonne arrose les murailles du fort. A une portée de fusil, dans l'eau, est un fort pour découvrir, où les soldats de Blaye vont tous les jours monter la garde avec des petites barques.

  Le poisson y est bon marché.

 

  Ayant quelques prises avec Hermand, moi et Delorme, avions résolu de quitter ce Hermand; pour cet effet avons passé la Garonne dans deux vaisseaux, le 19, moi seul dans un, ayant ma provision de vivres, ma gourde pleine de vin blanc et douze sardines grillées. Il m'a coûté dix sols de passage.

  Le port de Blaye est assez beau, rempli de vaisseaux de toutes parts.

  Nous sommes arrivés, après avoir fait sept lieues sur mer, à Bourdeaux.

 

  DE LA VILLE DE BOURDEAUX.

 

  Étant arrivés dans le bassin du port de cette ville, avons vu comme une forêt de bois, pour la quantité de mâts de vaisseaux qui remplissaient ce port, au nombre de plus de 200. Ce port est appelé le Port de la Lune, à cause de sa forme en croissant, qui est fait cependant comme un arc dont la ville est la corde. Ce nombre d'environ 200 vaisseaux était fort bien équipé, royalement. Il y en avait de 40 pièces de canon de toutes les nations: des Indes, d'Espangne, d'Escosse, d' Irlandes, d'Angleterre, d'Holandes, de l'Orient, de la Turquie, de France, le tout, peint en différentes couleurs, très beau.

  Nous sommes rejoints au port et avons marché ensemble.

  Le Parlement de cette ville fut établi par Charles VII en 1461.

  La France possède 15 archevêchés: le premier est Paris, Raims, Sens, Lion, Bourges, Tour, Nerbonnes, Auche, Toulouse, Rouen, Bourdeaux, Ambrune, Vienne, Arles et... Les primats sont: Sens, Lion, Bourges, Nerbonnes, Rouen, Bourdeaux et Vienne.

  La rivière de Garonne sort des Monts Pirennés, elle reçoit la Dordogne. A Bourdeaux est le flux et reflux. Sur l'autre rive de la Garonne est un bois de cyprès, dont ceux qui partent de Bourdeaux prennent une branche de ces cyprès de la main du maire ou des jurats.

 

  La ville a de tour 2583 brasses et 905 de long. Il y a treize portes.

  Il y a un maire et six jurats, avec autant de quartiers que l'on appelle jurades. Ils ont été autrefois cinquante jurades et ont été réduits à six, depuis 1548. Le maire est toujours un seigneur du pays, et les deux premiers jurats sont de la noblesse; les deux autres sont deux avocats en parlement; et les deux autres sont bourgeois ou marchands. Ils ont une belle suite de plusieurs officiers politiques et archers du guet. Ils sont quarante archers qui vont devant eux, quand ils vont en corps. Le maire est revêtu d'une robe de couleur blanche et bleue, avec des parements de brocart; et les jurats ont des robes de damas blanc et rouge, doublé de tafetas rouge. L'archevêque ou le doyen du chapître, à son absence, reçoit le serment du maire dans l'église cathédrale de Saint-André.

  Il y a dans la ville: douze paroisses, huit couvents de religieux et religieuses, le Collège des jésuites (où sont reçus les pèlerins de Saint-Jacques par fondation) fondé l'an 1580.

  Il y a un ancien château, dans la ville, appelé du Ha ou du Fart, et un autre appelé le Château-Trompette, qui est un ouvrage du roi Charles VII, de l'an 1454, pour empêcher les fréquentes révoltes de la ville pour les Anglais. Le premier est vers le couchant, dans un lieu marécageux, près de Saint-André. Le Château-Trompette est sur le bord de la Garonne.

 

  Après avoir expliqué tout cela, je dirai en passant que les vendanges étaient prêtes à se faire et que, pour cet effet, la méthode du pays est que les vendangeurs s'assemblent sur une place exprès, dans la ville, environnée d'allées d'arbres; où il s'en trouve là quelquefois cinq à six cents avec les paniers et autres outils nécessaires pour la vendange; où les bourgeois, qui en ont besoin, vont sur cette place convenir avec le chef, de 5, 6 ou plus, s'il en a besoin, à tant par jour, et les emmène de cette façon à sa vigne.

  Et comme un de nous était incommodé, qu'il s'était fait saigner à Blaye, avant l'embarquement, que cela n'allait pas mieux, nous l'avons mis à l'hôpital aux Jésuites, où il fut bien couché et sollicité; et, pour lui faciliter sa convalescence, nous autres trois, nous sommes mis dans la foule des vendangeurs et nous fûmes enlevés d'un seigneur pour vendanger à... sol par jour. Avons venu coucher aux Jésuites, où nous eûmes chacun chopine de bon vin, une livre de pain et bien couché.

 

  Le 20, nous fûmes retrouver notre gentilhomme, nommé Monsieur Giast, qui nous a menés au Bourscades, sur le bord de la Garonne, à une demi-lieue de la ville. Nous étions à lui vingt-neuf, entre lesquels en était un, natif de Bergerat, qui avait le même nom que moi: Guillaume Meunier. Ce qui nous fit connaître, ce fut quand le monsieur nous appela nom par nom; nous avons répondu tous deux, et nous fûmes surpris tous deux. Par rapport au nom, nous nous sommes divertis ensemble. Nous avons couché dans une grange.

 

  Le 21, avons travaillé dans une autre vigne.

 

  Le 22, avons eu fait et sommes revenus à Bourdeaux et avons remis notre dernière lettre de Houpin, de Xainte, au chantre nommé Lafargues, musicien à Saint-André. Nous avons couché aux Jésuites.

 

  Le 23, avons vendangé dans le même village, pour un vigneron.

 

  Le 24, pour un autre, à Coudrant, de l'autre côté de la ville, à 8 sols par jour et nourris.

 

  Le 25, encore.

 

  Le 26, avons eu fait. Nous sommes retournés à Bourdeaux voir le marché, où se vendent toutes sortes de denrées; où dessus est une fontaine, avec un beau bassin de gré fort grand, où l'on descend dedans par quatre endroits, de quatre à cinq degrés chacun et plus même. Le bassin est rond; l'eau se perd par des trous souterrains; les tuyaux, d'où sort l'eau, ne sont qu'à un pied du bassin; et le bassin est cinq ou six pieds plus bas que le pavé. Au-dessus de cette fontaine est un vieillard peint en blanc, avec des ailes et un bâton à la main.

  De là, fûmes voir la cathédrale Saint-André. Il y a trois beaux clochers de pierre en flèche, hauts, élevés, percés à jour comme celui de Saint-Thomas de Crépis-en-Valois, faits par les Anglais.

  Il y a, pour forteresses, à cette ville, trois châteaux: le Castel Tua, le Château-Trompette, le Fort-Louis où dedans le dernier est la poudre. Dans les autres sont dedans chacun une belle église et des moulins à vent.

Il y a une porte, entre autres, à cette ville, qui se nomme le palais Gasiel. C'était autrefois un palais que le diable avait fait en une nuit de temps. Il y a encore des masures.

 

  Cette ville est belle, grande et marchande, bien peuplée de très belles grandes rues droites. Elle est la capitale de la Guienne, primat d'Aquitaine, université fondée par le roi Charles VII.

  Les Romains la considèrent comme une ville franche et libre. S'y voit encore le palais de Tutele, qui était un temple consacré aux dieux tutélaires. S'y voit aussi un très bel amphithéâtre bâti du temps de l'empereur Galien.

  Cette ville fut brûlée par les Gost en 415, et les Sarrasins la prirent en 732. Depuis, les ducs de Guyenne s'en rendirent les maîtres. Héléonore, fille et héritière de Guillaume X, dernier duc, la réunit à la France par son mariage avec Louis VII dit le Jeune, en 1137. Dans la suite, elle a eu assez de part aux malheurs du temps, durant les guerres de la religion.

  L'église métropole est composée de vingt-trois chanoines. Il y a douze paroisses, deux abbayes.

  Il y a chambre de justice, siège de sénéchal, de l'amirauté, un bureau des finances, un des monnaies.

  La foire était à la ville pour lors.

  Il y a une église, où la porte n'est remplie que de fers à cheval. Des garçons maréchaux qui passent dans cette ville, chacun forge le sien et le pose là. Peu loin de là est comme une porte pour entrer d'une place à une autre, où est une cloche qui se sonne pour les affaires de la ville.

  Après tout cela vu, sommes allés coucher hors de la ville, sur la route que nous devions prendre, dans le faubourg.

 

  DÉPART DE BOURDEAUX.

 

  Le 27, au matin, avons parti de cette ville pour aller à Saint-Guenet [Saint-Genès]; au pont de la Lances [Talance]; à Saint-Jacques, où est un petit bois de ciprès; de là, à Gravignan [Gradignan]; au Petit Bourdeaux, l'entrée des grandes Landes, où se fait près de trente lieues sans trouver autre que deux ou trois maisons de distance à autre. Il y a des temps où les eaux sont fort hautes, dont les vachers et autres qui gardent les bestiaux, sont obligés de marcher avec des échasses de trois ou quatre pieds de hauteur de l'eau, et le soir, ils ont des huttes faites exprès pour y mener coucher leurs bestiaux. C'est le pays le plus ennuyeux du monde. Enfin nous fûmes jusqu'à la poste, où nous avons couché sur le foin.

 

  Le 28, sommes allés à Clamlepeutche [le Putz]; à la Parpe [la Barp]; à Censier-la-Vargues [la Vegne]; à la Vignol; à Beslière [Beliet]; à Lespitala [L'Hospitalet de Beliet]; à Beslin [Belin], où nous avons passé la rivière et couché là. Tous ces endroits, aux environs, sont des bois de pin, où se fait de la résine en guise de chandelle. Ils font une entaille dans le pied de ces arbres, comme un dépôt où toute la sève découle. Ils la recueillent et font bouillir dans des chaudrons, puis en font de ces sortes de chandelles dont ils se servent dans ce pays.

 

  Le 29, à Murest; à Lispostel [Lipostey], où nous avons couché à une maison su le chemin, à quelque distance de là.

 

  Le 30, à la Boire; à la Basse [la Baste]; à Lafarines [Laharie]; à Lesperon, couché.

 

  OCTOBRE.

 

  Le mardi 1er, sommes allés à Talin [Talet]; à Gorberat [Gourbera]; à Erm [Herm], où nous avons couché.

 

  Le 2, à Saint-Paul, où l'on passe dessous le clocher de l'église qui est un clocher rond. De là, à Daxe, ville, où nous avons couché dans le faubourg.

 

  DE DAXE.

 

  Nous avons couché dans le faubourg de Sabla, qui est séparé de la ville par la rivière de l'Adour. Le maître des postes de cette ville réside dans ce faubourg; il se nomme Laborde, frère du sellier des mousquetaires noirs.

  Les noyers dans ces environs sont communs, aussi bien que des sources salines et mines de fer, où sont grand nombre de forges.

  C'est de la province du Périgord: à deux lieues de Périgeux, la capitale, où se voit une fontaine, à deux lieues de là, que l'eau se convertit en pierre et se gèle comme glace, formant mille figures différentes.

  Ce qu'on y jette se convertit de même en pierre ou se revêt d'une croûte précieuse.

  L'Adour, qui passe de Daxe à Bayonne, porte bateaux. Il y a 7 lieues.

 

  FONTAINE BOUILLANTE.

  Cette ville possède en elle une fontaine qui est bouillante, dont il sort dans une rue de la ville, par deux cahos de cuivre. Cette fontaine n'est ni carrée ni ronde, d'une mesure inégale; elle jette l'eau toute fumante dans la rue et chacun en prend pour laver la vaisselle. Elle est enclose dans une cour d'un tourneur, où il n'y a qu'un petit sentier pour y entrer et pour faire la séparation d'une autre qui est tout près, dont l'eau est froide comme la glace et n'a de grandeur que la moitié de l'autre.

  La bouillante, peut avoir 50 empas de tour, environnée de maisons. L'eau est chaude toujours plus en plus en allant au fond. L'on y a jeté autrefois un plomb avec une ficelle pour en sonder la profondeur, l'on n'a jamais pu parvenir au fond. Autrefois, un menuisier, qui était fou à courir les rues, est tombé malheureusement dedans. Il fut retiré sur le champ cuit, qu'il tombait par lampion [lambeaux].

  Derrière les Capucins, hors de la ville, sur le bord de la rivière est une maison bourgeoise, où dedans sont renfermés trois bains, appelés les bains de Daxe, qui sont renommés par toute la France. Ils sont séparés l'un de l'autre. Ils sont enclos de planches peintes en rouge. L'on descend dans chacun par un escalier de planches, qui va jusqu'au fond, pour prendre les bains tant et si peu que l'on souhaite. L'eau en est tiède, c'est pourquoi l'on se déshabille pour y entrer. L'un s'appelle la Boue, le second le Vin chaud, le troisième le Meilleur. La personne qui nous a expliqué cela était charmée et s'en faisait un vrai plaisir. Elle était fille, qui servait dans cette maison, mais une beauté ! Elle nous a donné à dîner. L'un de nous en était épris.

 

  La ville est à peu près comme Noyon, mais bien peuplée. Le pont a douze ou treize arches.

  Ce pays est en renom pour les cochons noirs qui y sont aussi communs comme les blancs ici.

 

  Après avoir considéré cette ville et ses particularités, sommes allés à Uers (qui était le 3 du mois); à Questamesse; à Messe [Mées et Bas-Mées]; à la Rivière; à Soumuse [Saubusse]; à Saint-Jean-de-Marsacq; à Sobrie [Saubrigues], pays montagneux garni de pertrons d'Espangne, qui sont fleuris presqu'en tous temps, jaunes, hauts de cinq à six pieds, une feuille longue et étroite, qui produisent de la graine comme celle des genêts; et il y a aux branches des picots longs d'un pouce et plus, gros comme un clou, presque aussi forts, et pointus comme une épingle.

  De cet endroit, avons commencé à entendre gronder les flots de la mer comme un tonnerre, d'où il semblait que toute la terre s'allait ouvrir, quoique nous en étions loin de 5 à 6 lieues. Nous a fallu dépouiller pour passer dans l'eau, à ces environs, où nous en eûmes jusqu'aux genoux. Après cela, sommes arrivés à Saint-André [-de-Seignaux], chez un gentilhomme ruiné, où nous avons couché.

  Le blé et pain de sarrasin sont si communs en ces environs, qu'il ne s'en voit guère d'autres.

 

  Le 4, avons fait la lessive dans un chaudron que la dame nous a prêté. Après cela, fûmes à Saint-Martin de Lusignan [Saint-Martin-de-Seignaux]; à Bayonne, ville, où nous avons couché.

 

  DE BAYONNE.

 

  Dans cette ville est un faubourg, appelé le faubourg du Saint-Esprit, où nous avons couché chez Madame Belcourt, la première maison en entrant, sur la droite, où est pour enseigne une coquille de Saint-Jacques attachée au-dessus de la porte. C'est là où tous les pèlerins de Saint-Jacques logent en allant et venant. Cette femme est connue aux quatre coins du monde pour cela.

  A la porte, est une sentinelle pour empêcher les soldats de sortir de la ville. Nous fûmes très bien couchés chez elle.

 

  Le 5, qui était dimanche, nous avons laissé nos hardes chez elle, et nous sommes mis le plus propre qu'il nous fut possible, et avons passé de quatre à cinq fois, sans que dans la quantité de plus de trente sentinelles on nous ait rien dit. (j'avais changé un écu de 6 l. en argent d'Espangne). Ayant traversé le pont, tel que je le dirai, nous sommes parvenus dans le faubourg du côté d'Espangne, où était un fort beau château où demeurait la reine douairière d'Espangne, veuve de Charles 7, qui est une femme haute de six pieds, où elle est gardée par des troupes de France de la garnison de cette ville. Nous nous sommes là rejoints tous quatre, où nous avons resté quelque temps, espérant quelque gratification d'elle; mais au contraire, un valet de chambre vint à paraître, qui nous fit galoper par une sentinelle, nous voulant faire reconduire à la ville, ce qui nous fit prendre la fuite aussitôt.

 

  Et dans ce temps, Delorme et moi, avions résolu de quitter les autres, à cause de leur manière de vivre qui n'était pas du tout traitable; et Delorme me trahissait à merveille, il racontait aux autres nos résolutions entre nous deux. Voyant cela, nous marchâmes tous ensemble jusqu'à Usa [Onzac]; et plus loin à l'Anglet, où nous avons couché dans une écurie, où j'ai perdu pour un écu d'argent d'Espangne.

 

  Le 6, je suis parti pour aller à Desvidalle; à Bidard [Bidart]; à Saint-Jean-du-Lud, dernière ville de France. Cette ville ne passe que pour un bourg, mais il est très gros, bien peuplé, gardé par des troupes de France. La mer arrose les murs de cette ville. Il y a un pont, dans le milieu, qu'il faut traverser, fort long, devant entrer dans la ville. La mer bat contre un mur qui est entretenu de dix ou douze pieds de haut et autant d'épais. L'on le fait à neuf trois ou quatre fois par an, à cause de l'impétuosité avec laquelle les flots viennent frapper contre ce mur. Les flots accourent l'un sur l'autre, aussi fort qu'un cheval de poste; et y étant arrivés, ils s'élèvent en l'air plus de 20 pieds de haut et retombent en arrière sur les autres, et toujours de même. Dans cette ville se faisait un vaisseau neuf.

  Dans cette province, la méthode de se coiffer: pour les hommes, au lieu de chapeaux, sont des bonnets d'étoffe de couleur de celle des Savoyarts, faits en façon des bonnets que les bedots ou serviteurs d'églises se servent en France. Les femmes ont des mantilles noires sur leur tête; elles sont d'une humeur très charitable.

  Après cela, fûmes dans un cabaret à cidre, à deux sols le pot: du cidre exquis. Ils ont la méthode de le mettre dans des longues pièces, qu'ils appellent foudres, qui ont de tour dans le milieu quinze ou seize pieds et bien trente pieds de long, avec des gros robinets de bois. Dans le jardin de cette maison était un arbre de laurier qui avait environ pied demi de tour dans le bas, haut de bien 30 pieds, droit comme un jonc.

 

  Ensuite du dîner, fûmes à Orungne [Urrugne], bourg; à Bidard [Baita ?]; au Pas~de-Vieux-Vis [le Pas de Behobie], le dernier village de France, où est une petite rivière qui fait la séparation de la France avec l'Espangne.

  Étant arrivés au bac, le bactier nous refuse le passage. Étant bien embarrassés, pour lors nous avons résolu d'attendre la nuit pour passer sur des fascines de blé de Turquie que nous nous promettions de faire en voyant devant nous, n'eût été un prémontré, qui venait d'Espangne, qui, nous voyant embarrassés, pria le bactier pour nous de nous passer: ce qu'il fit pour chacun un sol.

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  ENTRÉE EN ESPANGNE PAR LA HAUTE-NAVARRE.

 

  D'abord que nous fûmes passés cette petite rivière, nous sommes arrivés dans une petite ville de la Navarre, nommée Sainte-Marie-de-Hiron [Yrun], par un jour de fête.

  Nous avons d'abord vu une quantité de filles et femmes revêtues chacune de si grande beauté, qu'il semblait être dans un lieu de délices, avec leurs cheveux en nattes, des corsets bleus ou rouges, faites au tour, des visages mignons au-delà de ce que l'on peut imaginer. C'est pourquoi je peux dire que cette ville est partagée d'un aussi beau sexe, comme il s'en peut voir de toutes les villes de l'Europe et, au contraire, pour la laideur des hommes. Les femmes ont des manches à la marinière comme les hommes.

  Les églises sont superbement ornées. Il n'y a guère de villages en Espangne, qu'à l'entrée et au sortir, il n'y ait une chapelle bien ornée et entretenue avec de l'huile qui brûle toujours. Quand on sonne l'angélus dans ces pays, en tel endroit que l'on se trouve, faut se mettre à genoux. Ils y font mettre les étrangers, même de force, en cas de résistance.

  Nous fûmes coucher chez le passeur qui ne dégénérait pas en beauté, non plus que les autres même de toute la Biscaye. Mais notre plus grand embarras, c'est d'avoir perdu tout à coup l'usage de la langue française et d'entendre pas parler, même espagnol, mais biscayen, langue plus difficile que l'alemant. Nous fûmes obligés de demander notre nécessaire par signes, comme des muets.

  Le cidre à 4 sols l'asombre.

  Pour payer, c'était encore pire: fallut passer à leur compte et leur mettre l'argent à la main pour se payer. Il nous a coûté chacun 8 sols, qui font 4 réal de plate d'Espangne et 40 sols d'argent de France.

  Les monts Pirénnée commencent dans ces environs, suivent le long du Languedoct jusqu'à dans l'Auvergne.

  

  Le 7, partant de là, avons vu sur notre droite la ville de Fontarabie, autrefois siège des François. Il s'y voit encore la brèche qu'ils ont faite. Il n'y a que deux portes pour y entrer. La ville est très petite et elle est arrosée de la mer.

  Ensuite nous fûmes à Yron [Irun] , village superbe comme une ville, fermé de portes; de là, à Yarson [Oyarzun]; à Rintaries [Renteria], où il y avait des soldats en garnison, c'est un village très beau. Après cela, sommes passés à un quart de lieue de Saint-Sébastien, où nous avons vu la brèche des François. Il n'y a que deux portes, une par terre, une par mer. Là, s'y vend des pierres d'hirondelle bonnes pour le mal des yeux.

  Nous avons eu dispute ensemble avec Delorme et nous nous sommes quittés. Ils ont été ensemble, et moi tout seul. j'ai passé au Passage, où on me fit voir un vaisseau que l'on faisait pour le roi d' Espangne.

  De là, je fus à Arnannhis [Ernani], qui est un des plus beaux villages de l'Espangnes, où il y a garnison, qui m'ont arrêté pour me faire engager de force. Ayant toujours résisté de parole, il n'en fut rien, quoique le colonel me dit que j'étais déserteur de Frances, que mon chapeau était un chapeau de munition que j'avais rogné. Peu après, deux officiers me vinrent solliciter; peu après sont arrivés mes trois camarades que l'on leur a dit que j'étais engagé. L'un d'eux voulait s'y mettre aussi: mais lui ayant dit que non, avons remarché tous les quatre vers Andouin [Andoain]; à Lichart, où nous avons couché sur des planches.

 

  Le 8, à Bilionne [Villabona], tous pays montagneux; à Toulousette [Tolosa], ville; à Alesgria [Alegría]; à Stiedevisitte [Ycastigueta] ; à Lesgoret [Legorreta]; à Tisrondon [Ychasondo], où nous avons couché sur des fougères.

  A Villefranques [Villafranca], beau village fermé de portes; de là, à Biaquin [Veasayn]; à Yasis [Yarza]; à Sesguves [Segura], beau village comme une petite ville; à Arret, où, bien loin en delà, un garde du roi, ou commis, m'a pris un couteau à ressort que j'avais acheté à Châtelreaux. Sur ces environs sont des petits bois, où les paysans charrient avec une petite charrette et deux boeufs. Les roues, en marchant, vous divertissent pour l'harmonie qu'elles font, à force d'être négligées de graisser. Elles sifflent comme des cornets de toutes façons, tout à fait récréatif. Nous étions pour lors au pied de la montagne Saint-Adrien [San Adrian].

 

  DU TROU SAINT-ADRIEN ET DE LA MONTAGNE.   

 

  Cette montagne est une des plus hautes du monde, il faut bien deux heures pour y parvenir. Et y étant arrivés, vous voyez une pierre aussi grosse, tout d'une pièce, comme le plus gros château que l'on puisse s'imaginer, où dedans le milieu est un trou percé que l'on appelle le trou Saint-Adrien, où dedans est une chapelle et un cabaret. Et de là en bas paraît tout précipice de toutes parts. Après cela, l'on monte encore un peu et l'on entre dans un bois. En descendant ou en sortant, sur la droite se voit des montagnes rouges, de différents rouges, fort curieux, qu'il semble des tapisseries des plus belles. Nous sommes arnvés à l'Aret, où nous avons couché pour chacun 2 chaves [ochavos] qui valent un sol.

 

  Le 9, à Lousourdes [Zalduendo]; à Ligoeslesgria [Luzurriaga]; à Arbona [Arbulo]; à Laroges [Harraza]; à Loulouère [Lorriaga]; à Victoire [Vitoria], ville, où nous avons couché. Sur la place de cette ville sont deux fontaines hautes de 6 ou 7 pieds, où il y a à chacune six cahos par où l'eau sort. Le bassin est rond et couvert, du moins celui où sont les cahos, dont l'eau sort pour tomber dans le grand bassin. Au-dessus est un lion assis sur ses pattes de derrière, qui tient en celles de devant les armes du roi. En sortant de là, de la porte par dans la ville, du moins au-dessus de la porte, est un fauteuil où dedans est assis le roi l'épée à la main. Cette ville est peu de chose, il n'y a que quelques belles vues.

 

  Le 10, sommes allés à Esreigny [Ariñiz]; à Peuple [La Puebla de Arganzon], beaux villages; à Leccoardo [Lacorzana] ; à Mirandes [Miranda de Ebro], ville, où nous avons été bien couchés.

 

  Le 11, à Auronne [Oron]; à Amio [Ameyugo]; à Pancordes [Pancorbo], où nous avons perdu notre route; à Stifiguerre; à Exaleingne [Fonzaleche]; où nous avons couché.

 

  Le 12, sommes allés à un couvent de S. Francisco, où nous avons eu la soupe et une galette; de là, à Valiartes [Vallarta de Bureba]; à Rameilles [Remelluri]; à la Calsades Santomigo [Santo Domingo de la Calzada], en françois: à Saint-Dominique, ville, où nous avons couché.

 

  DE LA CALSADES OU SAINT-DOMINIQUES.

 

  Cette ville est le véritable endroit, où est arrivé ce beau miracle à l'endroit de ce pèlerin qui fut pendu, sans

être mort, par le faux jugement du juge. À un demi-quart de lieue de la ville, avant que d'y entrer, est là, comme une espèce de petite chapelle soutenue de quatre piliers de pierre. C'est l'endroit où fut pendu l'innocent pèlerin, dont nous rapporterons l'histoire par la suite.

  Nous entrâmes dans cette ville pour aller à l'hôpital, qui était comme un long cloître, où nous sommes entrés, où nous avons vu, élevée en l'air la peau d'un lézard remplie de paille, de la longueur de 5 à 6 pieds, d'une grosseur à proportion. Nous y avons eu, pour notre souper, du bouillon, des fèves et du bon pain, et mal couchés.

 

  Le 13, fûmes à la messe à Saint-Dominiques. Remarqué en entrant, à droite, une chapelle fermée d'une grille de fer, où dedans était représentée, en bas, la statue en argent de saint Dominiques, avec un visage noir, de hauteur de 5 pieds, avec la crosse en main.

  Sur la gauche, en entrant, se voit élevée en l'air, à 20 pieds de haut, une cage de fer, peinte en bleu, où dedans sont renfermés un coq et une poule blanche, en mémoire de celui qui était rôti à la broche du juge, qui a jugé l'innocent pèlerin, en disant au père et à sa mère: "Si votre fils n'est pas mort comme vous le dites, je veux que ce coq, qui tourne embroché, saute sur la table et chante". Ce que le coq fit par permission divine. Et, pour cet effet, l'on a gardé des poules de la race de ce coq, et l'on en élève, de temps à autre, pour faire connaître que ce miracle fut connu de là. Et l'on donne à chaque pèlerin deux ou trois plumes de la race de ces poules et coqs, que le plus souvent les pèlerins ont à leurs chapeaux.

 

  Pour en rapporter l'histoire en raccourci, il suffit de dire qu'un jeune homme allant à Saint-Jacques avec son père et sa mère, arrivant à cette ville, furent logés dans une auberge, dont la servante est devenue amoureuse du garçon. Lui ayant proposé la lure, ce qu'i! ne voulut accepter, et pour se venger de cela, le soir lui mit une tasse d'argent dans sa besace sans rien dire. Et le lendemain part sans savoir. La servante dit qu'il y avait une tasse de perdue. On fait courir après ces gens et l'on trouve la tasse sur le garçon, qui n'en savait rien. La justice s'en est emparée, si bien qu'il fut condamné d'être pendu et l'exécution s'en est faite. Le père et la mère poursuivirent leur voyage, où, au bout de quinze jours, furent de retour en cette  ville; ont trouvé leur enfant qui n'était pas mort par permission divine. Ils vinrent chez le juge, lui prier de faire dépendre leur fils qui n'était pas mort. A quoi le juge ne voulant pas ajouter foi, leur dit: "Si cela est tel que vous le dites, je veux que ce coq, qui tourne à ma broche, chante". Ce que Dieu a permis. Le coq s'ôta de la broche, sauta sur la table et chanta trois fois au grand étonnement du juge, ce qui fit connaître la vérité du fait. Et pour punition du juge, il y eut un jugement rendu contre lui et ses successeurs, qu'ils porteraient au col une corde pour ressouvenir de ce jugement. Ce qui s'est pratiqué longtemps, et depuis la chose s'est adoucie: ils portent un ruban rouge et donnent à souper tous les jours à un pèlerin, en reconnaissance.

  La chemise de ce pèlerin se garde encore dans l'église et la potence au-dessus d'une fenêtre. Elle est de cette façon. L'église est ornée de très beaux tableaux représentant le miracle et la vie et le jugement de ce pèlerin et le procès.

 

  Après cela vu, sommes allés à Gnion [Grañon]; à Vessilcamine [Redicilla del Camino]; à Vilpon [Villaipun]; à Millamayort [Villamajor]; à Belreaux [Belorado]; à Soutante [Tosantos]; à Bilianbistia [Villambistia]; à Villranyu [Villafranca de Montes de Oca], ville, où nous avons couché dans de bons lits après avoir soupé: une écuelle de bouillon dans un petit gobelet, du boudin à force, mais du bon pain. Cette ville n'a rien de rare. Elle est petite, située sur la côte d'une montagne, partie en haut, partie en bas.

 

  Le 14, avons parti de là et passé dans un bois sur une montagne. Avons passé à Daldouende [Zalduendo]; à Juesse [Ibeas]; à Castagnard [Castañares]; à Milayondes [Miraflores], où nous avons vu du blé sorti de terre qui balyoit au vent; de là, à Burgues [Burgos], ville, où nous sommes arrivés fort tard et nous avons couché à l'hôpital qui est au-delà de la ville.

 

  DE BURGUES.

 

  Nous sommes arnivés après souper et nous nous sommes couchés tels, mais dans de bons lits.

 

  Le 15, au matin, après avoir été à la messe aux Augustins, nous· avons considéré les particularités de cette église, principalement la chapelle où est gardé le Saint-Crucifix, dont il est parlé si loin.

  Cette chapelle est enrichie d'une lampe d'argent aussi longue qu'un muid. Au-dessus de la porte de cette chapelle et même autour, le long du mur, de la même hauteur, sont 40 lampes d'argent, savoir: [20] d'une grosseur ordinaire, et 20, une fois plus grosses. Dans le sanctuaire, en sont sept autres grosses de même matière, plus grosses qu'une pièce de vin, et une devant le Saint-Crucifix, encore plus grosse. À chaque côté du Saint-Christ sont un beau lustre d'argent avec six chandeliers de même, de chaque côté. Tant dans la chapelle que dans le sanctuaire sont cinquante lampes.

  Autour du mur de cette chapelle, à 20 pieds de haut, sont vingt cierges de 2 pieds de tour chacun, près de 4 pieds de haut. À chaque coin du marche-pied de l'autel est un chandelier d'argent d'un demi-pied de tour, haut de 6 pieds.

  Le devant d'autel est d'argent massif. Sur l'autel sont douze chandeliers d'argent. Il y a autant et plus de pots à fleurs d'argent et les fleurs d'argent massif. Le tabernacle est de même matière, de la hauteur de 2 ou 3 pieds, avec une vierge dedans de la même matière. Dessus le tabernacle sont six petits pots de fleurs et six bouquets, le tout d'argent massif. Il y a, aux environs, six pieds d'étoffe avec chacun un ange dessus, le tout d'argent, de 4 à 5 pouces d'épais et autant de haut. Chacun de ces anges tient un chandelier de la même matière.

 

  Pour découvrir et montrer le Saint-Crucifix, il faut d'abord allumer tous les cierges; ensuite le prêtre revêtu de chasuble tire une corde (après avoir fait sa prière), où est attaché un rideau, de devant le Saint-Christ, qui est de toile noire où dessus est imprimé un crucifix; ensuite tire un second rideau de soie rouge marbré; ensuite le troisième qui est de gaze fort claire, d'où se voit déjà, à travers, le crucifix.

  Les religieux, qui possèdent ce précieux gage, disent qu'il est en chair et en os. On le voit suer. Il a les cheveux noirs et la barbe, sa tête posée sur l'épaule droite. Il est de la hauteur de 5 pieds passés. Les bras paraissent meurtris de coups et de plaies cicatrisées et tout ensanglantées. Il a le corps tout déchiqueté. Il semble que le sang coule à vos yeux. Les Espagnols disent que l'on lui fait la barbe tous les huit jours, comme à celui d'Orinée [Orense] en Galice, que l'on lui coupe les ongles des pieds et des mains, [comme] à celui d' Orinée.

  Ce christ de Burgues n'a jamais été fait de main d'homme. Il s'est apparu sur mer, d'où l'on l'a pêché en grande dévotion, et se garde là depuis en grande vénération depuis ce temps-là, et il s'y fait des miracles tous les jours.

  Dans la nef de l'église, en entrant, se voit un autel où est une fort belle vierge habillée proprement avec de grandes manchettes de dentelles. C'est la méthode du pays d'accommoder les saints et saintes, comme des messieurs et dames.

  Au grand autel des moines est un tabernacle, où autour est un cercle d'argent, haut de 4 pieds et demi, 1 pouce d'épaisseur, et large de 4. À un autre autel est Notre-Seigneur: à un côté, revêtu d'une robe noire avec le corps et le visage tout déchirés de coups; à l'autre côté, il s'y voit dans les mêmes habits portant sa croix avec les bourreaux derrière.

  Dans la sacristie est une fontaine, où l'eau monte dedans un petit bassin où sont quatre cahos, d'où l'eau tombe dans un autre petit bassin plus bas. Cette petite fontaine est très curieuse.

Nous avons acheté des petits christs de papier et trois d'argent: Delorme deux et moi un, le tout 22 sols. Ils ont touché au Saint-Christ.

 

  DE L'HÔPITAL.

 

  Après cela vu, nous fûmes à l'Hôpital dîner, où l'on y a trois repas à prendre, qui diminuent par étage. À dîner, pour le premier, on nous a donné de la soupe et de la viande, plus que l'on n'en peut manger, avec une livre d'excellent pain blanc, une coartille ou chopine de bon vin.

  Après dîner, je me suis accosté d'un chaudronnier français qui m'a changé un louis de 24 l. Il m'a trompé de 6 l., parce qu'il me l'a changé en argent d'Espangne.

 

  CATHÉDRALE.

 

  Après cela, nous fûmes voir l'église cathédrale, où il y a huit clochers en rond, égaux d'hauteur, sans deux ou trois autres qui sont séparés de ceux-là, qui fait un joli effet. A cette église, toutes les grilles et barreaux de fer, qui sont dans l'église, sont dorés. L'église est enrichie d'une quantité de beaux tableaux.

  Ensuite sommes retournés souper à l'hôpital. On nous donna du pain plus bis qu'à midi, et chacun une demi-ration de viande sans vin, ensuite coucher.

 

  AUGUSTINS.

 

  Le vendredi 16, on nous a montré aux Augustins le Saint-Christ. On ne le montre que ce jour de la semaine, à 7 heures du matin. L'avons vu l'espace d'un demi-quart d'heure.

  Le traître Delorme avait insinué, dans ce temps, dans l'esprit de Hermand, que je le voulais quitter, ne disant pas que c'était par son avis et avec lui. Fit que Hermand m'a cherché querelle à nous battre, ce que nous avons fait.

 

  Ayant reçu quelques coups, je cassai mon bâton sur Hermand. N'eut été le secours du chaudronnier français, il y aurait arrivé autre chose. Toutefois sommes partis de là, en bons amis, pour aller à Comentergoelche [Quintanileja]; à Saint-Memin [San Mamés de Burgos]; à Trave de las Quastades [Ravé de las Calzadas], où nous avons quitté notre droit chemin; à Ornille el Camines [Hormillos del Camino], où nous avons été fort bien couchés.

 

  Le 17, avons repris notre chemin à Tardaep [Tardajos] ; à Ontane [Hontanas], au couvent des pères de Saint-Antoine comme à l'hôpital de Burgues, où nous avons dîné. Ces pères ont une lettre sur leur habit noir, un T en rouge (cet hôpital est pour les passants), qui pour la moindre incommodité coupent bras ou jambes et les pendent à la porte de l'hôpital. De là, à 4 Souris [Castrogeriz], ancienne ville réduite en bourg. Dans toutes les villes d'Espangne, ils ont l'habitude de vendre du poisson cuit et le tout, pommes et poires, à la livre. Dans ce bourg de 4 Souris, les dames m'ont pris des aiguilles en quantité, parce qu'ils sont fous. Après mille petits amusements, comme ceux-là et d'autres qui ne voient jamais en Espangne faits de cette façon. Dans cet endroit sont cinq ou six couvents. L'on y fait du poivre écrasé d'une meule, par le coin, toujours tournante et traînée d'un cheval qui a les yeux bandés.

  Après cela, sommes passés sur une montagne qui n'était que verre, d'où l'on en tirait pour faire des glaces. Cette montagne reluisait comme un soleil. Ensuite sommes allés à Yteros le Castille [Itero del Castillo]; à Godil del Camines [Boadilla del Camino], où nous avons couché chez un paysan, dans de la paille hachée, de ce qu'ils donnent à manger à leurs boeufs en guise d'avoine.

 

  Le 18, à Fromista; à Posulations [Poblacion de Campo], où nous avons grappillé dans une vigne vendangée. Avec les grains que nous avons ramassés, nous nous sommes ivres tous quatre. De là, nous fûmes à Resmingues [Revenga]; à Biliarmentereau [Villarmentero]; au grand Carillon [Carrion], ville, où nous avons recoqueire sur de la paille. Pour entrer à cette ville est un pont sur une rivière, la ville est peu de chose.

 

  Le 19, sommes allés à un hôpital, sur le chemin peu loin de là, où l'on donne pour pasade [pasada] du pain; de là, au couvent nommé le Grand-Cavalier où l'on donne la pasade. De là, à Marottines [Moratinos]; à Saint-Nicolas [San Nicolas del Camino frances], où nous avons recoqueire.

  Dans ces quartiers est un beau sexe habillé proprement: taille fine, les manches de leurs chemisettes justes comme celles des hommes en France, leurs poignets de chemise garnis de dentelle noire et sur le tour de la gorge et col, ce qui les fait paraître blanches comme albâtre, quoiqu'elles le soient d'elles-mêmes. Les dames ont des chemises fines garnies de haute dentelle par en bas, d'un demi-pied de haut.

 

  Le 20, sommes allés à Sagoune [Sahagun], ville, où nous avons trouvé un déserteur de France, qui avait été garde du corps du roi d'Espangne, qui vint avec nous jusqu'à León et emporta le passeport du gouverneur de Paris, de la Couture, un de nous. En cette ville de Sagoune est une rivière, où dessus est un pont que l'on passe pour aller à Perchianne [Bercianos], où nous avons été; à Gagnerass [El Burgo Ranero]; à Reliesgosse [Reliegos], où nous sommes recoqueire.

 

  Le 21, à Manncille [Mansilla de las Mulas], ville de peu de chose, dont les murs ne sont faits que de terre jaune, hauts, élevés. Ce fut en cette ville, où nous y avons vu pour la première fois des cosses, en façon de ces grosses gohettes rouges ou haricots que nous voyons en France, qui ne se plantent que par curiosité. C'est poivron, que l'on appelle en Espangne. Il y en a de toutes sortes de couleurs, des rouges, jaunes, noirs, ainsi des autres. La propriété que cela a, c'est que l'on met cela dans la soupe. Cela donne un goût charmant, comme du poivre. Voilà d'où qu'ils les appellent poivron, et pour les garder l'hiver, ils les font confire dans le vinaigre ou atchitte en espagnol. Et ils mangent cela avec du pain seul aussi.

 

  De là, sommes allés à Limosse [Marne]. C'est là où j'ai presque vu la fin de mes espadrilles que j'avais achetées à Burgues 6 sols. Ce sont comme des souliers de cordes de nattes cousues ensemble pour la semelle, et une toile de corde pour empeigne. Cela est léger et de grand usage dans le pays. J'ai fait près de 100 lieues avec. Après cela fûmes à Alcouesgues [Alcabueja]; à Pas de Ragonde [Puente de Castro]; à Léon, ville.

 

  DE LA VILLE DE LÉON EN ESPANGNE.

 

  Cette ville a un hôpital hors de la ville, pour recevoir les pèlerins qui vont à St-Jacques, qui est comme une

maison royale, appelé communément hôpital St-Marc [San Marcos]; et dans la ville en est un autre, pour les recevoir à leur retour, appelé l'hôpital de Saint-Antoine.

  Cette ville est un évêché. La cathédrale est assez belle. À l'entrée est un pilier à la porte, où dessus est un lion, assis dessus, tenant en sa patte droite un étendard. Dans l'église sont deux beaux autels dorés, un de chaque côté. Plus avant dans l'église en sont deux autres plus petits aussi dorés. Sur le grand autel est comme un grand cercueil d'argent en travers de l'autel, où au milieu est une petite loge comme un tabernacle, où dessus est un petit saint d'argent. Je crois que c'est une châsse. Au pied de l'autel sont quatre chandeliers d'argent, hauts de 5 pieds et gros à proportion.

  Dans le milieu de l'église est un crucifix dans une chaire de vérité, où à ses côtés sont quatre saints, savoir: saint Pierre, saint Paul, saint Jacques et saint Jean, à ce que je crois; mais ce saint avec saint Jacques sont accroupis au pied de la croix.

  Sur la gauche, en entrant, est un saint Cristophe, en peinture, portant Jésus-Christ sur ses épaules, avec une palme à la main, de 7 pieds de haut. Sur la droite, en haut, en entrant, est une horloge qui est frappée par un petit saint avec un marteau. Le cadran marque 24 heures tout de suite. Dans le trésor se voient de belles reliques.

 

  Cette ville est petite, il n'y a rien de particulier.

  Après cela, fûmes chercher la pasade à l'hôpital Saint-Marc, où devant est une croix, dont il est parlé dans la Chanson de S. Jacques, où les pèlerins s'avisent pour prendre le chemin à droite ou à gauche, quoique tous les deux vont à Saint-Jacques. Mais l'on va aussi à Saint-Salvateur, qui veut dire Saint-Sauveur, sur la droite. Nous avons pris d'abord à gauche. Pour la ville, elle est petite.

 

  DÉPART DE LÉON.

 

  De cette ville, sommes allés à Trouasse [Trabajo]; à Notre Seillo le Camine [Nuestra Señora del Camino]; à Fraisene [Fresno]; à l'Aldée [La Aldea], où nous avons couché dans de la paille hachée.

  La méthode de ce pays pour mettre le vin, c'est dans la peau de bouc apprêtée pour cela. Le robinet est la patte du bouc. Ils n'ont point de chaises dans toute l'Espangne. L'on s'accroupit ou l'on se tient droit. Les bourgeois ont des tabourets de bois. On se sert de gobelets de bois pour boire. Plein un de ces gobelets de vin vaut deux liards, qui vaudrait bien dix sols en France, pour l'excellence et la qualité de ces vins qui ne sont pas falsifiés. Quand quelqu'un va pour boire, comme au cabaret, l'on s'accroupit; et la cabaretière ou autre ne quitte pas le cul du bouc de vin, que vous n'en ayez bu votre suffisance, qui ne dure pas longtemps, parce que vous êtes ivrés pour 6 liards.

 

  Le 22, sommes allés à Robraides [Robledo de la Valdoncina]; à Bislialangues [Villadangos]; à Saint-Martin [San Martin del Camino], où nous avons eu pour la pasade une livre de pain et un demi-quart de beurre, qui est dans de la peau, comme du boudin, de la même grosseur. C'est ce qui est bien rare dans toute l'Espangrie, car il n'y a que les riches qui s'en servent, à cause de la cherté. On se sert d'huile d'olive pour faire la soupe et autre chose. De là, sommes allés à la Pointe, ou Pont-d'Or [Puente de Orbigo], qui est un village, où est un pont qui fait porter son nom au village. Il a de long 400 empas. De là, à Calsasille [Calzada], où nous avons couché dans un parc de moutons, dans un tas de longue paille. Ce fut la première fois que nous avons couché à la belle étoile.

 

  Le 23, à San Cousstre [San Justo de la Vega]; à Sturgues [Astorga], première ville de la Galice. L'on réparait l'église presque à neuf. Il y avait un pèlerin de mort à l'hôpital. Nous y avons eu la pasade: un verre de vin blanc et une livre de pain. La ville n'est revêtue d'aucune rareté non plus que de grandeur.

  Partant de là, sommes allés à Sainte-Catherines [Santa Catalina]; à l'hôpital d'Argances [El Ganso]; à Ravanal, village de la province de l'Andalousie, où j'ai rencontré un vieux pèlerin de Saint-Jacques, overgna, qui m'a vendu une douzaine de pierres d'hirondelle 4 sols. Nous avons couché chez un paysan.

 

  Le 24, à Fonsavalou [Fuencebadon]; à Macary [Manjarin]; à la Senne [El Acebo]; à Reaux [Riego de Ambroto]; à Moulin [Molina Seca]; à Ponfera [Pontferrada], petite ville, dans des montagnes affreuses, où est elle renfermée comme dans un précipice, où nous avons recoqueire, ou couché.

  Le 25, à Componeraye [Componaraia]; à Cacavelle [Cacabelos], petite ville, où Delorme, un de nous, s'amusant à caresser les Espagnolettes, a manqué d'être sabré par deux officiers d'infanterie espagnole, n'eût été les excuses que je leur ai faites pour lui. De là, fûmes à Piero [Pieros], coucher.

 

  Le 26, à Villefranque [Villafranca del Bierzo], petite ville, où nous avons été fort bien couchés à l'hôpital. Cette ville est environnée de montagnes.

 

  Le 27, avant partir, nous ont donné du pain et de calde [caldo] ou du bouillon. Ensuite sommes allés à Perecq [Perex]; à Vaccalelle [Valcarce]; à Portelle [la Portella de Valcarce]; à Embassmesstre [Ambasmestas]; à la Besgues [la Vega de Valcarce]; à Roytalant [Ruitelain]; à la Cararie [las Herrerías], où nous avons couché.

 

  Le 28, à Liamas [Lamas]; à Falnouun [La Faba]; à la Lagoune [Laguna]; à Sesbraire [Cebrero]; à Lignard [Liñares]; à l'Hôpital de la Comtesse, où les maisons sont couvertes de chaume relié, de distance à autre, comme des cerceaux sur le toit. De là, sommes allés à la Marciespadormelle [Padornelo]; à Fomfiet [Fonfría], où nous avons couché.

 

  Le 29, à Boudouaides [Biduedo]; à Foliouas [Folgeiras]; à la Matiacasstelle; à Tesliacastelle [Triacastela]; à St-Chenis [San Gil]; à Fourelle [Furela]; à Pinty; à Aquiades [Aguyada]; à Sars [Sarria], petite ville (qui veut dire Sars [Sastre], tailleur), située sur une haute éminence. J'y ai acheté des sapattes [zapatos] ou souliers, 6 réals de plate demi. Le réal 8 sols de France. C'était un mauvais cuir. De là, sommes allés à Stomesquentes [Meijente]; à Sainte-Marie; à Ferrerre [Ferreiros]; à Poslatchanne [San Pedro de Puertomarín]; à Pontrnarin [Puertomarín], où nous avons couché, où il faut traverser un pont qui a de long 230 empas.

 

  Le 30, à Saint-Jaques de Bigondes [Bagude]; à Saint-Jaque de Loutiede [Ligonde]; à Palas de Rey; au Carmalia [Carvallal]; à St-Julien del Camines [San Julian del Camino]; à Sainte-Marie de Louvre [Santa-Maria de Leboreyro]; à Fourelle [Furelos]; à Millier [Mellid]; à Pont de Penne [Puente de Pambre]; à Goelles [Boente]; à Castagnerre [Castañeda]; à la Pointe de Rivedieu [Puente Rivadiso]; à Arthes [Arzua], ville; à Bourges [Burres]; à Frereuss [Ferreiro]; à Salsades [Salceda], village situé dans la Galices, la plus pauvre province de toute l'Espangne, où nous avons couché.

 

  TOUR PLAISANT ARRIVÉ À HERMANT.

 

  Étant arrivés dans ce village, dans une maison entre autres, où nous étions pour coucher: il est bon de dire que la méthode du pays est pour les hommes et femmes, qu'ils couchent tout habillés et changent de linge deux fois par an. Les boeufs couchent dans la même maison, à la réserve d'un bâton qui les sépare avec l'auge à manger. Les cochons et autres bestiaux sont libres de battre la patrouille la nuit, par tous les coins et recoins de la maison.

  Nous autres, étions couchés devant le feu sur trois ou quatre brins de paille qui couraient après l'un l'autre, si bien que l'heure de la patrouille des cochons étant arrivée, sont venus nous joindre où nous étions. Ils ont d'abord éventé un navet que Hermant portait dans son sac, depuis plus de cinquante lieues, par curiosité et dans la vue d'en faire une fricassée, pour le régal de celui de nous qui serait roi en découvrant le premier le clocher de Compostelle. Ce navet pesait bien trois livres. Le plus hardi de ces cochons ayant investi le pauvre Hermant, pour avoir son navet qui était pour lors dans son sac, et que son sac était en guise de chevet sous sa tête; l'empressement que ce cochon avait d'avoir le navet, fit qu'il donna un grand coup de gueule sur le sac pour avoir le navet; il prit en même temps le sac et une bonne partie de ses cheveux et l'entraîna à quatre pas loin. Celui-ci se sentant insulté, tout en sursaut se met à crier: au voleur et à l'assassin; si bien que tout le monde s'était éveillé. On a allumé la lampe pour voir ce que c'était. L'on a d'abord vu monsieur le cochon en bataille avec ses camarades, qui voulaient être de moitié de sa capture. Ce qui fut le sujet de la comédie des Espagnols, le reste de la nuit, et le sujet des jurements exécrables de Hermant qui ne se possédait pas, si tellement que si on lui en parlait encore aujourd'hui, il jurerait de nouveau, comme si la chose venait de lui arriver.

 

  Le 31, fûmes à Brerre [Brea]; à Nervoiscades [Las dos Casas], où nous avons couché.

  Le premier de novembre, arrivée à Saint-Jacques.

 

  NOVEMBRE.

 

  Du 1er de ce mois, sommes allés à Umesnard, qui est dans un fond; puis on monte une montagne pour aller à Lavacouille [La Vacola]; à la Fouguere [Fabnega]; à Saint-Marc [San Marcos]. J'ai pris l'avance une lieue, seul, pour voir le premier le clocher, ce que j'ai vu. Il y a trois clochers de pierre, savoir: celui des Jésuites, fait par les Anglais, dont l'église n'est pas loin de celle de Saint-Jacques; cette église est une de celles que l'empereur Charlemagne a fait faire; celle de Saint-Jacques a deux clochers faits dans le même goût.

  L'ayant aperçu, j'ai jeté mon chapeau en l'air, faisant connaître à mes camarades, qui étaient derrière, que je voyais le clocher. Tous, en arrivant à moi, ont avoué que j'étais le roi. Nous sommes arrivés ensemble à Talatte, qui n'est qu'à un quart de lieue de Compostelle qui est au bas d'une montagne.

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  DE NOTRE ARRIVÉE À COMPOSTELLE ET DE LA DESCRIPTION DE LA VILLE

 

  Cette ville est à peu près de la grandeur de la ville de Noyon, située entre des montagnes. En y entrant, étant descendu de la montagne de Talatte, l'on y entre de plain-pied et dans le milieu l'on descend. Elle est fort marchande. Le tabac d'Espangne se vend en poudre, étalé sur la place, aussi bien que d'autres marchandises.

  Nous y avons entré à 9 heures du matin, où nous fûmes à la cathédrale, qui est Saint-Jacques, pour rendre grâces à Dieu de nous avoir fait la grâce d'avoir fait le voyage en santé. Nous y avons entendu la messe. Ensuite à comaire ou dîner au couvent de Saint-François de Chocolante, à onze heures précises; l'on y donne du bon pain, de la soupe et de la viande. A douze heures, avons été manger, en second lieu, la soupe au couventdes bénédictins de Saint-Martin, où l'on y donne de la morue et de la viande et de l'excellent pain, ce qui est rare en cette province. A une heure à Sainte-Thérèse, couvent de religieuses qui donnent du pain et de la viande. A 2 heures aux Jésuites, l'on donne du pain. A 4 heures au couvent de Saint-Dominique, hors de la ville par où nous sommes entrés, l'on y donne la soupe qui sert de souper. Après cela, nous fûmes coucher à l'hôpital, dans de bons lits, dont nous parlerons par la suite aussi bien que de l'hôpital.

 

  Le 2, Jour des Ames, qui était un samedi, fûmes à confesse à un prêtre français dans l'hôpital, où en sortant m'a donné un billet dont voici le contenu:

  Audivi confessionem Guillelmi Manier, natione Galli, diocesis noviodunensis. Compostelloe, die 2 mensis novembris anno Domini 1726. Et soussigné au bas.

 

  Avec cela, je fus à Saint-Jacques communier dans la chapelle des Français, appelée la chapelle Saint-Louis. Après avoir communié, on m'a donné à 2 heures mon certificat de voyage et de communion de cette façon:

  D. Lucas, Antonus de la Torre, canonicus hujus almoe apostolicoe ac metropolitanoe ecclesioe compostellanoe ejusque fabricae administrator et ab illustrissimo. D. decano et capitulo deputatus ad curam capellae christianissimi Francorum regis ibidem sitoe, ut omnibus fidelibus et peregrinis ex toto terrarum orbe, devotionis affectu vel voti causa, ad limina apostoli nostri ac Hispaniarum unici et singularis patroni ve tutelaris sancti Jacobi convenientibus sacramentaliter ministremur, omnibus et singulis proesentes litteras inspecturis notum facio: Guillelmum Manier, natione Gallum, diocesis noviodunensis, pergentem ad Romam, hoc sacratissimum templum visitasse, confessumque et absolutum, eucharisticum Domini corpus sumpsisse. ln quorum fidem, proesentes nomine meo subscriptas et sigillo ejusdem sanctoe ecclesioe munitas ei confero. Datum Compostelloe, die secunda mensis novembris anno Domini 1726.

  Yo canónico DAMIANUS ASENICADO.

 

  Cela nous a coûté 2 sols. En sortant de là, nous fûmes à l'archevêché où l'aumônier de l'évêque ou l'archevêque nous a donné chacun une coartes [cuarto], 2 liards.

 

  DE L'ÉGLISE DE SAINT-JACQUES ET DE SES PARTICULARITÉS.

 

  Cette église a trois clochers de pierre faits en flèche, avec des pommes d'or au haut, savoir: deux sur le choeur, un sur le bout.

  Le service, le jour de la Toussaint, s'y est fait en cet ordre: premièrement une musique entière avec deux jeux d'orgues, qui sont dans l'église au-dessus du choeur des chantres, non pas faits de la façon de ceux que nous avons en France, dont les tuyaux sont en longueur; mais au contraire ces tuyaux ici sont en travers, pour mieux dire de la façon qu'est une trompette, quand elle est sonnée.

  II y avait trois violons, une épinette, une trompette, plusieurs basses et autres instruments qui faisaient une mélodie charmante.

  II y a dans cette église environ quarante ou cinquante chanoines, avec de bonnes prébendes. Ils sont revêtus de surplis à grandes manches toutes plissées à petits plis. Ils mettent cela comme une chemise de roulier.

  Les deux jeux d'orgues sont magnifiques et dorés.

  Dans cette église sont deux choeurs, savoir: le choeur où est l'autel, le plus grand de l'église; séparés l'un de l'autre, de dix ou douze empas, par une allée formée de grilles de fer de part et d'autre qui donne communication de l'un à l'autre.

  Dans le maître-choeur sont plusieurs belles figures de saints à grands personnages très beaux. Au bas du grand autel étaient huit chandeliers d'argent de la hauteur de cinq à six pieds, gros à proportion. Le devant d'autel est d'or et d'argent massifs. Au-dessus de l'autel est un tabernacle haut de passé trois pieds, soutenu de huit petits piliers d'argent, le tout fait en miniature. Le tabernacle environné de plusieurs autres belles figures, entre autres une petite vierge d'argent, dont la tête et le visage sont tout noirs. Au tabernacle est une sainte vierge, et un saint évêque couronné d'un ange, le tout d'argent. Aux quatre coins du tabernacle sont quatre évêques, couronnés de quatre anges, aussi tout d'argent.

 

  Au-dessus du tabernacle, Saint-Jacques à hauteur d'homme, en argent doré, avec une selavine [esclavina] ou collet de même matière sur ses épaules, garni, au lieu de coquillages [illisible]; le tout d'or et d'argent massifs, assis dans un fauteuil, le bourdon à la main, la tête nue. Au collet sont les armes de guerre: canon, fusil, tambour, épée, esporton [espadon]; frange d'or au bas du collet. Aux deux côtés, derrière le choeur, sont deux escaliers secrets, un de chaque côté, qui ont treize ou quatorze degrés, qui conduisent tous deux à la hauteur de ce Saint-Jacques, où étant parvenus les pèlerins embrassent Saint-Jacques par-derrière, mettent leur collet sur ses épaules et leur chapeau sur sa tête.

  Au-dessus de ce Saint-Jacques en est un autre en pèlerin, en matière de cuivre jaune, le chapeau sur la tête, le bourdon à la main.

  Sept ou huit pieds plus haut est comme un pupître soutenu par quatre gros anges. Au-dessus et dans le milieu de ce pupître, est représenté à grand personnage Saint-Jacques à cheval, appelé des Espagnols Santiago, la cavale dorée, qui de sa mane stierdes [man isquierda], sa main gauche, tient un étendard blanc, de la droite l'épée à la main, avec lesquels il chasse deux païens qu'il foule sous les pieds de son cheval.

  Autour de lui, de part et d'autre, contre le mur, sont cinq étendards rouges soutenus de cinq anges. Autour du choeur, de la hauteur de cinquante pieds, sont seize lampes d'argent fort grosses, soutenues, du moins les cordes de chacune, par un ange des plus grands, qui est dans l'attitude d'un officier de guerre quand il tient l'étendard. Les anges sont dorés, huit chaque côté.

  L'église est fort longue, en forme de croix. Il y a trois entrées. La plus commune est à gauche, où il faut descendre trois ou quatre degrés dans un grand espace, où sont huit petites boutiques, où se vendent des petits Saint-Jacques en plomb, en cuivre, des coquilles et chapelets.

 

  DES CHAPELLES DE L'ÉGLISE.

 

  En entrant par la porte qui est à gauche, sur la gauche est une chapelle [I], où dedans sont deux lampes d'argent dont l'une est faite en forme de vaisseau de mer.

  Ensuite en est une autre [II] de Saint-Hippolyte, où dedans sont deux lampes d'argent, une grande et une petite.

  Ensuite en est une autre [III], où l'on monte quelques degrés, appelée la chapelle du St-Sépulcre, où en entrant à gauche est Notre-Seigneur couché sur une hauteur. Il y est représenté au naturel, en chair, mourant ou mort, les pieds nus, le corps couvert de taffetas, la tête mourante sur un oreiller de toile fine, avec de la dentelle en frisure autour, à différents étages, entrelacée de rubans bleus dans le double de la dentelle. Le tout blanc comme albâtre.

  Après cette chapelle en est une autre [IV], où dedans sont deux lampes d'argent.

  Après cela, en est une autre [V], où dedans est une belle vierge avec un cercle d'argent sous ses pieds et comme un croissant qui environne sa tête avec une couronne, le tout d'argent, avec une lampe et deux lustres d'argent qui brûlent devant. Dans la même chapelle est un second autel où devant sont 2 lustres d'argent.

  En retournant autour du choeur à gauche, est dedans [chapelle VI] un évêque couché.

 

  Ensuite en est une autre [VII], où dedans est une lampe d'argent.

  Plus en tournant autour du choeur, en est une autre [VIII], où dedans est une lampe d'argent, fermée d'une grille, où entre 2 barreaux à hauteur d'homme est enclavée une machine de fer, en façon d'ailettes avec quoi les femmes filent du lin, où dans le milieu, comme dirait une bobine sur un fer entre ces supposées ailettes, est enfilé un grain du chapelet de St-Jacques que les pèlerins vont toucher et faire tourner par dévotion.

  Ensuite est la chapelle Saint-Louis [IX], appelée la chapelle du roi de France, où tous les pèlerins communient et reçoivent leur certificat de voyage de St-Jacques, qui vous coûte avec le billet de confession 4 cuartes qui valent 2 sols de France. Cette chapelle est enrichie d'un bel autel doré rempli de belles figures, avec deux belles lampes d'argent.

  Plus en tournant, derrière le choeur, à côté de celle-là, en est une autre [X], où dedans est une belle vierge d'argent avec une lampe de même.

  Dans celle d'après [XI], sont 3 autres lampes et 2 lustres d'argent

  Dans l'autre ensuite [XII], est un haut autel doré avec une belle lampe d'argent devant, en forme carrée, où à chaque face est une coquille de St-Jacques gravée en argent dessus, de la grandeur, de la forme d'un sombrere [sombrero] ou chapeau.

 

  Dans le trésor est une chapelle, où à chaque côté est un grand saint, et St-Jacques à cheval au milieu d'eux qui foule sous les pieds de son cheval 2 païens. Devant le bas du trésor est une balustrade de 9 à 10 pieds de haut, en barreaux au nombre de 80. Le tout d'argent.

  De l'autre côté de l'entrée de l'église, sur la droite, n'y a pas de chapelles.

  Au bout de l'église est un christ, où au bas est un autel, où au-dessus de cet autel est une vierge revêtue de noir, en linge blanc, magnifique, en religieuse. Au-dessus de cette vierge sont 3 belles lampes et 2 lustres d'argent.

  Sur la gauche est un autre autel de la Vierge tout doré, où devant sont 6 autres belles lampes d'argent.

De l'autre côté est une chapelle, où est une lampe.

  Dans l'église sont deux beaux grands christs. Devant celui qui est devant le grand autel, est une belle grille de fer doré, haute de 50 pieds. Devant est un lustre d'argent, qui est au-dessus de l'allée, qui donne communication du choeur des chanoines à l'autre.

  Au-dessus du grand autel et au-dessus de St-Jacques le pèlerin en argent, est représenté Notre-Seigneur dans les nues, environné d'anges. À côté de ce St-Jacques sont 2 hommes guerriers. Le grand autel est garni de 10 chandeliers d'argent.

  A côté du choeur, en entrant, sont deux chaires de vérité dont le dessus en est doré. Ces 2 chaires sont de bronze.

  Devant le choeur des chanoines est un pilier sur la droite, où tout le long est un tuyau ou fourreau de fer, où dedans est enfermé le véritable bourdon de St-Jacques, dont les pèlerins ont la satisfaction de toucher le fer par en bas.

 

  A l'autel de la Vierge, derrière le choeur des chanoines, est une vierge noire et un ange, à chacun de ses côtés, tenant à leur main un gros coeur rouge. Au-dessus de ces anges, en sont 2 autres qui tiennent chacun un tableau. Au-dessus des tableaux sont des couronnes d'épines et au-dessus est une figure.

  Dans le milieu du bout de l'église est un pilier de marbre bis-blanc, où dessus sont les marques des 5 doigts d'une main de Notre-Seigneur, quand il a changé l'église, parce qu'autrefois le grand autel était au soleil levant. Les marques des cinq doigts y sont moulées comme dans de la pâte.

  Pour descendre dans l'église, sur la gauche, sont 8 ou 10 degrés.

  Dans le clocher de cette église sont les sonneries de différents rois. Il y a 4 grosses cloches entre autres; l'on y sonne à la française. L'une de ces cloches fut donnée par le roi de Portugal, la seconde par le roi d'Espangne, la troisième par l'empereur, la quatrième par le roi de France. Elles portent le nom, chacune, de leur donateur.

 

  Après tout cela examiné, fûmes coucher à l'hôpital.

 

  Le 3, fûmes promener dans la ville, où nous y avons vu 5 ou 6 fontaines ou foente [fuentes] assez belles. L'une est sur le marché aux Herbes, à 4 cahos d'où l'eau sort et tombe dans un bassin, puis dans un second plus grand, à peu près comme celles de Noyon et Viler-Cotret.

  Il y en a une autre devant le couvent de Saint-Martin, mais elle n'est pas si belle.

  Étant un jour à manger la soupe au couvent de St-Martin, était avec nous un Écossais, noir comme la cheminée, qui faisait l'admiration de plus de cinquante que nous étions.

 

  DE L'HÔPITAL.

 

  Cette maison est comme une maison royale. Les lits de l'Hôpital ne sont pas si mauvais: il y a 3 couvertes, 2 pour en guise de draps et une dessus.

  Il y a dedans une grande cour, où sont deux fontaines, comme celles de dessus la place.

  Devant la face de l'hôpital sont 24 piliers de pierre, hauts de 2 ou 3 pieds, éloignés du mur de 5 ou 6 pieds, où est dessus chacune d'elles une grosse chaîne de fer plombée dessus, de façon que toute l'approche en est défendue par le moyen de chaînes entrelacées de bondes.

  Ce fut là où nous avons rencontré un garçon tourneur, natif de Raims, qui m'a vendu 12 pierres d'aigle et une d'aimant. Le garçon est revenu en droiture avec un de nous, nommé Delorme, qui nous a quittés, comme je dirai par la suite, pour aller avec ce garçon nommé Saucet.

  Dans l'hôpital est une chaîne de fer pour y attacher les malfaisants (ce qui est arrivé à un pendant que nous y étions couchés), avec la lampe allumée pendant la nuit pour lui faire plus de honte. Il avait volé un en dormant.

  Dans cette ville sont plusieurs belles églises: entre autres celle de Jésuites, où il y a deux beaux clochers en pierre, faits en flèche, percés à jour, faits par les Anglais. Ces deux clochers de loin paraissent être ceux de Saint-Jacques comme en étant tout près, si bien que bien des gens croient que les deux des Jésuites et les trois de Saint-Jacques sont à la même église. Il n'y a pas de pommes d'or à ceux des Jésuites.

  Après cela, fûmes coucher à l'hôpital.

 

  Le 4, au matin, après avoir été à la messe, fûmes faire nos petites emplettes de chapelets, coquilles et plombs, et autres petites drôleries. Puis après, mes camarades m'ont donné un bouquet, comme leur roi; ensuite j'ai acheté des sardines qui sont des demi-harengs. Nous fûmes au cabaret boire quelques sombre ou pots de vin, pour les régaler en reconnaissance de leur bouquet, où pendant ce temps, Delorme nous a signifié, qu'il voulait nous quitter et ne voulait pas aller à Saint-Salvateur. Nous l'avons laissé dans la ville avec son nouveau camarade; puis sommes allés coucher à l'hôpital.

 

  Le 5, au matin, nous fûmes à Saint-Jacques voir la Porte-Sainte, où la porte de l'église avait été anciennement; mais Notre-Seigneur a permis qu'elle fût changée et remise où elle est à présent. Et en mémoire de ce, elle est appelée Porte-Sainte. Au-dessus de cette ancienne porte est la statue de saint Jacques représenté en pèlerin, peint en blanc, avec un autre pèlerin à chacun de ses côtés de même couleur. C'est par cette porte que saint Jacques est entré à Compostelle.

  Après cela, fûmes voir le trésor dont voici le mémoire :

 

  MÉMOIRE DES RELIQUES.

 

  Premièrement, sous le grand autel, est le corps du glorieux apôtre saint Jacques-le-Grand, patron d'Espangne et premier fondateur de la foi catholique en ce royaume, avec deux de ses disciples: saint Athanase et saint Théodore. Dans le trésor de cette église sont les reliques suivantes:

  Premièrement, la tête de saint Jacques-le-Mineur, dit le Juste, avec plusieurs de ses reliques qui sont enchâssées en argent doré, orné et garni de pierreries, avec une dent du même apôtre, qui fut dérobée. Et par permission divine il retourna à ce saint reliquaire.

  Des reliques de saint Antoine.

  Dans une croix d'or est une grande pièce de bois de la Vraie-Croix de Notre-Seigneur.

  Dans une boîte de cristal est une épine de la couronne de Notre-Seigneur.

  Dans une image de Notre-Dame est une goutte du lait de la Sainte Vierge.

  Dans un petit livre, qu'une petite image de saint Jacques tient, en sa main, est une partie du vêtement de saint Jacques.

  Plusieurs reliques de saint Janvier et ses compagnons, martyrs espagnols.

  Le gosier de sainte Novelle [12 avril] et de sainte Gaudence, martyrisées à Rome [30 août].

  Des reliques de saint Mathias, apôtre.

  Des reliques de saint Brices, archevêque de Tours, en France [13 octobre].

  Beaucoup de reliques de saint Cécile et ses compagnons, martyrs espagnols, lesquels furent brûlés vifs en Grenades, pour la foi.

  La tête de saint Victor, martyr.

  Des os de saint Julian, martyr, époux de sainte Basilistes [saint Julien l'Hospitalier et sainte Basilisse, 9 janvier].

  Des reliques de saint Vincent Ferrier, religieux jacobin [5 avril].

  Un os de saint Clément, pape et martyr.

  Un grand os de saint Rossende, prélat de cette sainte église [saint Rozeind, 1er mars].

  Un grand os de saint Torquat, disciple de saint Jacques, évêque de Cadix [15 mai].

  Des reliques de saint Maxime, évêque et martyr.

  Des reliques de sainte Agnès, vierge et martyre.

  De celles de saint Laurent, martyr, avec plusieurs reliques de saints et saintes, martyrs.

  Huit têtes des onze mille vierges, lesquelles, avec sainte Ursule, furent martyrisées à Colongne, ville d'Allemangne.

  La tête de sainte Paulines, vierge et martyre.

  La moitié d'un bras de sainte Marguerite, vierge et martyre.

  De la robe de Notre-Dame, avec d'autres de plusieurs saints et saintes, vierges et confesseurs.

  La moitié d'un bras de saint Christophe, martyr.

  Une des têtes des deux cents martyrs, qui furent martyrisés à Saint-Pierre de Cardeigne ou Cartagène, en Espangne.

  Le corps de sainte Suzanne, vierge et martyre.

  Celui de saint Silvestre, martyr.

  Celui de saint Cucufatte, martyr [saint Cucufat, 25 juillet].

  Celui de saint Fruteux, archevêque de Bragues en Portugal [16 avril].

  Celui de saint Quairines, martyr [saint Quirin, 4 juin].

  Celui de saint Crécences, martyr [saint Crescent de Cordoue, 27 juin].

  Des reliques de saint Luc, évangéliste, avec beaucoup d'autres de plusieurs saints.

  Le corps de saint Candides, martyr.

  Des reliques de sainte Julienne, veuve [7 février].

  De celles de saint Amante, martyr.

  De celles de sainte Pauline, vierge et martyre.

  Une figure de saint Philippe de Néri, où sont de ses reliques.

 

  Mémoire des reliques apportées par le roi Dom Alphonse le Grand, quand il a consacré cette église, suivi de plusieurs archevêques et pnnces d' Espangne.

  Premièrement, DANS L'AUTEL DE SAINT-SAUVEUR, qui est la chapelle du roi de France, est:

  Du tombeau de Notre-Seigneur;

  De sa sainte tunique;

  De la sainte Croix;

  Du lait de la Vierge;

  De saint Vincent de Xérès [22 janvier ?];

  Des cendres et du sang de sainte Eulalie de Mérida [10 décembre];

  De saint Martin, évêque [30 janvier];

  De sainte Léocadie [9 décembre];

  De sainte Martines;

  De sainte Lucresse [sainte Lucrèce, 23 novembre];

  De saint Christophe;

  De saint Julien et de sainte Basilisse [déjà cités].

  DANS L'AUTEL DE SAINT-PIERRE, qui est la chapelle à droite de celle du roi de France, sont les reliques de :

  Saint Fructueux, évêque [déjà cité];

  De sainte Luces;

  De sainte Ruffines.

  DANS L'AUTEL DE  SAINT-JEAN L'ÉVANGÉLISTE, à gauche de la dite chapelle, sont:

  De la robe de saint Jean, apôtre et évangéliste;

  De saint Barthélemy, apôtre;

  De saint Laurent, archidiacre;

  De sainte Lucresse, martyre;

  De sainte Léocadie;

  De saint Jean-Baptiste;

  De saint Julien;

  De la robe de la sainte Vierge.

  DANS LA CHAPELLE E. E. M. D. PEDRO CARILLO, archevêque de cette église sont les reliques suivantes:

  Le corps de saint Demettre, martyr;

  Celui de saint Boniface, martyr.

  DANS LA CHAPELLEDE NOTRE-DAME DE  LA CONCEPTION sont des reliques :

  De saint Auban [saint Audence de Tolède, 3 décembre ?];

  De saint Fortunat [3 décembre];

  DANS LA CHAPELLE DE MONSEIGNEUR MONROY, je [crois] que c'est celle du roi d'Espangne, sont les

reliques:

  De saint Fructuoso, saint Théodore, sainte Justine [déjà cités];

  Saint Vincencie [sainte Vincentia, yr février];

  Saint Victorie [sainte Victorie, 28 septembre];

  Et de sainte Liberatto [sainte Liberate, 18 janvier];

  Saint Laureato, martyr, et plusieurs autres qui sont en cette église, qui ne sont pas marqués, à cause de la grande quantité.

  Auprès de l'hôpital était un laurier, gros de 3 ou 4 pieds et bien haut de 50.

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  DE COMPOSTELLE A OVIEDO

 

  DÉPART DE COMPOSTELLE.

 

  Le lundi 4 du mois, après avoir rendu grâces à Dieu, sommes partis de cette ville à 2 heures après midi, à trois, ayant laissé Delorme pour partir le 5; et nous, nous fûmes d'abord à Talatte; à Saint-Marc; à Lavacouille, où nous avons quitté le chemin que nous étions venus, pour reprendre celui de Saint-Salvatur pour passer à la Fouguère, où nous avons couché. Le chemin est à gauche.

  Étant arrivé le soir, pour me désennuyer de la perte d'un de nous, je me suis amusé à lire et à écrire la recette, vertus et propriétés des pierres d'Aigle.

 

  LES VERTUS ET PROPRIÉTÉS DES PIERRES D'AIGLE (aquiloe), qui se trouvent en la mer peaisque [persique] et des Indes. - Les anciens auteurs, lesquels ont découvert la propriété des animaux, pierres, plantes et racines, ont laissé par écrit, entre autres choses, après en avoir fait expérience très véritable des vertus et propriétés d'une pierre appelée aquiloe ou l'aigle. Les Grecs et Latins lui donnent le nom oetire. Elle a été délaissée aux hommes par l'aigle, oiseau royal. De là vient qu'elle en porte tel nom, parce que l'aigle peut faire éclore les oeufs de ses petits la portant dans son nid, de sorte que le plus souvent l'on en trouve deux au nid des aigles. Aussi l'aigle s'en sert afin que ses petits soient préservés de toutes aventures, comme sorcelleries, tempête ou autres inconvénients. Quant à la forme, il y en a de toutes façons, sa couleur est la plupart rougeâtre ou tirant sur le castor gris. Dans icelle on sent remuer comme un pion ou une autre pierre, ceux qui ont la pierre. Ou le mâle la ponte et la femelle. Toutefois il n'y a guère de différence en cette pierre aquiloe. Dieu, de la providence duquel tout dépend, a donné merveilleux effet, voire qu'il semble prodigieux à ceux qui l'ont expérimenté. Entre tous les auteurs qui ont écrit, le très ancien Isidore en parle au livre XVIe, chapitre IV; Pline, livre XXVI, chapitre II et III; Dioscorides, au Livre des Pierres; Albert le Grand; Matheoles Bartellemy Anglos, dans son livre: De la propriété des choses; Remi Beleaux, en ses Pierres précieuses; et autres grands personnages de grande autorité, lesquels, après l'avoir mise en usage, lui ont donné les vertus, effets et propriétés qui en suivent, savoir: pour les femmes enceintes ou en travail faut prendre cette pierre, et la lier étroitement sur le bras gauche ou à la + de la femme, mais la faudra ôter à l'instant que la femme sera délivrée, sans retard. Pour empêcher d'avorter les femmes grosses, liez la pierre sur le bras gauche de la femme et vous verrez que le fruit viendra à perfection; ou bien, étant pulvérisée, en mettre dans son brevage. Pour ceux qui sont empoisonnés, faut prendre de cette poudre dans du potage ou du vin, serez guéris. Contre le haut mal: l'ayant pilée et mise en poudre, incorporez-la avec de l'huile, citron, ou d'olive, et faites un sachet pour le mettre dedans, et mettez le sachet sur l'estomac, avec l'aide de Dieu serez guéris.

  Contre le mal de tête, pilez-la et prenez la poudre en un bouillon sur le soir, avant de vous coucher.

  Contre le mal temporel cette pierre est bonne. Contre toutes sortes de fièvres, prenez de cette poudre; la mettez dans votre bouillon, quand la fièvre vous saisira. Contre la peste: cette pierre est un bon remède contre le mal pestilentiel. La portant sur soi, elle ôte aussi les marques du visage, si elles sont fraîches. Elle est bonne contre le mal de ventre. La terre qui est dans cette pierre est bonne pour la pleurésie, en prenant deux dragmes avec de l'eau, devant 24 heures ou bien devant. Elle étanche le sang. Elle est bonne contre les vers, en la prenant en buvant ou mangeant. Elle est bonne contre le mal de matrice, la prenant dans du vin ou du bouillon. Elle est bonne pour la vue, pour une maladIe laquelle est cause de l'obscurcissement de la vue. Elle est bonne pour les enfants qui ont quelque coupure. Faut la lier dessus.

  Elle est de la grosseur d'une noix ou plus en longueur, comme un caillou.

 

  DÉPART.

 

  Le lendemain 5, fûmes à Sainte-Marie de Gonsart [Gonzar], où nous avons couché à une maison escarpée.

 

  Le 6, sommes allés à Sobrades [Sobrado], où est un couvent très beau, où sur l'église sont deux beaux clochers de pierre d'une hauteur prodigieuse, avec un beau portail à l'église, fait en sculptures en pierre; il est superbe. Ce village est dans un fond.

  Dans l'église, de chaque côté, sont couchées les statues de deux seigneurs ou fondateurs de cette église, en pierre, représentés en habit guerrier, leur sabre en main, le long de leur corps.

  Dans ce couvent, nous y avons eu la soupe et bien chacun livre demie de pain. Après cela, sommes partis pour aller à Saint-Mammert [Santa-Marina], où nous avons couché.

 

  Le 7, sommes allés à Sainte-Marie de Incheri [Santa-Maria]; à Mirasse [Mueira], où nous fûmes chez un gentilhomme, qui nous a donné chacun une escoudelle [escudilla] de vin, du bouillon et du pain, et quatre réal de plate à un de nous, nommé La Couture, pour lui acheter des souliers. Cela fait en argent de France 36 sols.

  Ensuite fûmes à Sainte-Locades [Santa Leocadia de Parga]; à Bresdebres de Parques [Puebla de Parga]; à Bamondes [Baamonde]; à Liatort [Ilian], où nous avons couché.

 

  Le 8, à Saint-Jean de Valdes; à Bilialbes [Villalva]. Sommes allés coucher à une maison, sur la gauche du chemin. Tous ces environs sont montagneux et des endroits la plupart comme des précipices.

 

  Le 9, à St-Jacques de Goyries [Goiriz]; à Montagnelle [Mondoñedo], ville située sur le côté d'une montagne, partie rocher. Parmi les campagnes de ces environs, dans les haies et buissons, ce ne sont que lauriers d'une prodigieuse grandeur.

  Nous y avons vu un oignon des Indes d'une prodigieuse grosseur, avec des orangers qui portent oranges bonnes à manger. Peu loin est un couvent tout neuf. Après cela, fûmes à Villeneuve [Villanueva]; à Saint-Judes de Cavaldes [San Justo de Cabarcos]; à Saint-Pierre de Rentes [Rente], où nous avons couché; du moins j'ai couché, comme ayant laissé les autres derrière, pour dispute que nous eûmes ensemble.

 

  Le 10, je fus à Notre-Seigneur de la Pointe [N.S. de la Puente]; à Rivedieu [Rivadeo], petite ville et la dernière de la province de Galice.

 

  DE LA VILLE DE RIVEDIEU.

 

  Par un dimanche, étant arrivé en cette petite ville tant renommée, pour être l'endroit du pont qui tremble. Cette ville est sur le bord de la mer, un des endroits les plus périlleux et à craindre de toute l'Espangnes. Il coûte 2 cuartes, qui valent un sol, pour le passage. L'on est une demi-heure à le passer. Il y a bien au moins un demi-quart de lieue de trajet. L'on ne passe au moins qu'à une cinquantaine dans une grande barque faite exprès, dont il faut ramer. Vous voyez les flots effroyables de la mer s' élancer en l'air les uns sur les autres, qu'il semble qu'ils vous menacent de ruine, joint au bruit effroyable qu'ils font: qui donnent un mouvement à la barque où vous êtes, qui font descendre la barque entre deux flots, comme si elle descendait dans un précipice; puis vous croyant englouti de ces ondes,une autre vous fait remonter au plus vite, comme dessus une montagne. Voilà le manège que cela fait pendant le passage, qui vous cause des peurs épouvantables, que vous croyez à tous moments être péri. Voilà le sujet, à cause du péril où vous êtes, qui donne le nom à ce passage de: "pont qui tremble".

 

  A l'autre bord, où l'on débarque, est comme un petit village nommé Figuere ou Stifiguere [Figueras]. De là, je fus à Bars [Barres]; à Ville [Vilarvelle]; à Casselliau [Salsedo], où j'ai couché.

 

  Le 11, à Saint-Thiedes [Santa Gadea]; à Tappe [Tapía], situé sur le bord de la mer, où j'ai drogué, où j'ai eu cinq sardines, dix oeufs ou goesve [huevos] et quatre à cinq livres de panne [pan] ou brouette. De là, je fus à Mante [Martín], où j'ai retrouvé mes camarades. Nous nous sommes réunis ensemble et avons relié la fête en goeves et en sardines. Ensuite sommes allés ensemble à Salebbe [Salave]; à El Franques [El Franco]; à la Machaliol de Parle [Mohices ?]; à Arbosse [Arboces], où nous avons couché.

 

  Le 12, à Saint-Charles; à un quart de lieue plus loin se passe une rivière; de là, à Nave [Navía]; à Autour [Otur]; à Escaral; à Serville; à Louarques [Luarca], ville, située au bas d'une montagne, dont quelques rues sont percées dans le rocher, qui est sur le bord de la mer. La ville ne se voit pas que l'on ne soit à la porte. Nous avons couché à l'hôpital dans de bons lits. Il y en a huit de même. Dans le haut de la salle est un Saint-Jacques à cheval.

 

  Le 13, à Barcia, où à quelque distance de là se passe une barque sur un recoin de la mer. Mais elle est calme. De là, à Cannerre [Canero]; à Casavese [Cadavedo], où nous avons couché dans l'hôpital.

 

  Le 14, à Balotte [Vallota]; à Sainte-Marie [Santa Maria de Vallota]; à Chatte [Castañeras]; à Montmayort [Mumayor], où se monte une rude montagne fort raide. De là, fûmes à Pillia de Pilly [Piñera]; à Coudidierre [Cudillero], ville située sur la côte d'une montagne, où nous avons couché à l'hôpital, dans de bons lits.

 

  Le 15, fûmes à Mort [Muros]. A un quart de lieue plus loin, l'on passe une barque. De là, à Sancobiesde [Soto del Barco], où nous avons couché à une maison peu loin de là.

 

  Le 16 à la Grandes [Grado]; à Obiede [Oviedo], dit S. Salvateur ou S. Sauveur, ville.

  Ce jour-là, sont tombées les premières neiges.

 

  DE NOTRE ARRIVÉE À OBIEDES ET DE SES PARTICULARITÉS.

 

  Cette ville est située dans une plaine, où à sa gauche est un pont de pierre bien de 40 pieds de haut, sur 41 arches. Il a 5 pieds demi de large. Cela est à cause des débordements qui y arrivent quelquefois. Il y a avant d'entrer, sur la droite, un couvent de Saint-François, où se donnent à 3 heures, la soupe, de la morue et du pain.

  Cette ville est marchande, assez bien peuplée. Elle est de moyenne grandeur. Elle n'a rien de rare, sinon à la maîtresse église qui est Saint-Sauveur. Le clocher de l'église est en flèche, mais il fut rompu, par la moitié, par le tonnerre.

  Voici le mémoire des reliques qui sont renfermées dans le trésor.

 

  MÉMOIRES DES SAINTES RELIQUES.

 

  Au temps que Coldroes [Chosroës], roi de Perse, saccagea la ville de Jérusalem, Dieu par sa puissance admirable transporta une arche ou coffre de bois inconuptible fait de la main des apôtres et rempli des merveilles de Dieu, de cette sainte cité jusqu'en Afrique; de là à Carthagène en Espagne; de là à Séville, ensuite à Tolède; de là aux Asturies, à la montagne appelée Sacrée; et de là à cette sainte église de St-Sauveur, ville appelée Oviedes. Et cette arche étant ainsi ouverte, s'est trouvé dedans quantité de petits coffrets d'or et d'argent, d'ivoire. Et ceux, qui avec grand respect les ouvrirent, trouvèrent les témoignages écrits, en chaque relique, qui déclaraient manifestement et distinctement ce qu'il contenait.

  Ils y trouvèrent une grande partie du suaire de Notre-Seigneur, dans lequel il fut enveloppé dans le sépulcre. Ce précieux linge est teint de son sang, ayant couvert sa face et son chef. Ce qui se montre trois fois par an au peuple; le jour de la fête des Saintes Reliques qui arrive le 3 mars et le jour du vendredi-saint et le jour de l'exaltation Saïnte-Croix, le 14 septembre, et les jours de fêtes ordonnés dans les jubilés.

  Un aleaa [ala], qui est mot espagnol à moi inconnu, de la Vraie Croix.

  Huit épines de la couronne de Notre-Seigneur.

  De sa tunique rouge.

  De son saint Sépulcre.

  Des linges dans lesquels il fut emmaillotté dans la crèche.

  Du pain de la Cène.

  De la manne que Dieu fit pleuvoir aux Israélites.

  Une bonne partie de la peau de saint Bartellemy, qui fut écorché tout vif.

  Le manteau ou chasuble que la Reine du Ciel donna à saint Ildefoso ou Ildephonse, archevêque de Tolède.

  Du lait de la sainte Vierge.

  De ses cheveux.

  De ses vêtements.

  L'un des 30 deniers, pour lesquels le Fils de Dieu fut vendu par Judas, lesquels il a reçus.

  L'on y trouva une petite fiole en laquelle étaient de l'eau et du sang de Notre-Seigneur.

  De la terre, sur laquelle il mit les pieds, en montant au ciel et quand il ressuscita le Lazare.

  Du sépulcre du Lazare.

  D'un manteau du prophète Élie.

  Du front et des cheveux de saint Jean-Baptiste.

  Des cheveux de la Magdeleine, avec lesquels elle essuya les pieds de Notre-Seigneur.

  Une partie des os des enfants Anaie [Ananias], Azarie [Azarias] et Missael.

  De la pierre qui couvrit le Saint-Sépulcre.

  Du rameau d'olivier, que Notre-Seigneur porta, étant monté sur l'ânesse, faisant son entrée en Jérusalem.

  De la pierre de Sinay ou du mont Sinay où Moïse jeûna.

  Une petite partie de la verge de Moïse, avec laquelle il divisa les eaux de la mer Rouge, pour donner passage aux enfants d'Israël.

  Un fragment du poisson rôti et du rayon de miel, que Notre-Seigneur goûta après sa résurrection, quand il apparut à ses apôtres.

  L'habit que mettait le glorieux saint Tirse [saint Thyrse, 27 septembre].

  Une main de saint Étienne, premier martyr.

  L'une des sandales de saint Pierre.

  Une partie de sa chaîne.

  Des reliques des douze apôtres et de leurs os.

  Des reliques et ossements des prophètes:

  De celles de saint Laurent;

  De saint Sébastiens;

  De saint Cosme et saint Damiens;

  Du pape saint Étienne;

  De l'évêque saint Martin;

  De saint Féconde; [S. Fagon et S. Primitif, martyrisés en Galice, 27 novembre]

  De saint Permiteur;     "

  De saint Justes; [S. Just et S. Pasteur, frères, 6 août.]

  De saint Pasteur;               "

  De saint Adrien; [S. Adrien et Ste Nathalie sa femme, 4 mars et 1er décembre]

  De saint Netel;                 "

  De saint Mammelle; [S. Mammès, 17 août]

  De sainte Julie;

  De saint Verissime; [1er octobre]

  De saint Maxime;

  De saint Badule; [S. Badour, 19 août]

  De saint Pantaleon; [27 juillet]

  De saint Ciprien;

  De saint Cristophe;

  De saint Cucufatte; [S. Cucufat, 25 juillet]

  De saint Sulpices;

  De sainte Agatte;

  De saint Emeterie; [S. Emétère, vulgairement S. Madier et S. Chelidoine, 3 mars]

  De saint Celdonie;      "

  De ste Fructueuses; [S. Fructueux, évêque, S. Augure et S. Euloge, diacres, martyrisés à Tarragone, 21 janvier]

  De saint Auguries;      "

  De saint Euloges;       "

  De saint Victor;

  De saint Justes; [Ste Juste et Ste Rufine, vierges et martyres à Séville, 19 juillet]

  De sainte Ruffines;     "

  De sainte Servande; [S. Servant et S. Germain, martyrs à Ossone, 23 octobre]

  De sainte Germanie;     "

  De saint Surjette; [S. Serge et S. Bacq, 7 octobre]

  De saint Ebachie;       "

  De saint Julien;

  De saint Félix;

  De saint Pierre; [S. Pierre l'Exorcite,2 juin]

  De saint Exorcitte;     "

  De saint Eugènes ;

  De saint Vincent; [S. Vincent, diacre, 9 juin]

  De saint Levitte;               "

  De sainte Anne;

  De saint Sulpices; [S. Félix, d'après Florez, 29 juillet, ou S. Simplice, S. Faustin et se Béatrix, leur soeur, 29 juillet]

  De saint Fauste;         "

  De sainte Beatrice;     "

  De sainte Petronille; [31 mai]

  De sainte Eulalie; [Ste Eulalie de Barcelone, 12 février]

  De saint Berchimont;    "

  De saint Éleiliant ou Émélian; [Ste Emilie, 2 juin]

  De saint Jeremie, martyr; [7 juin]

  De saint Penpolle; [Ste Pompose, 19 septembre]

  De saint Coleges; [S. Collège, 18 mars]

  De saint Sportelly.

 

  Comme aussi de plusieurs corps, ossements et reliques de saints prophètes, martyrs, confesseurs et vierges, qui sont renfermés et gardés; les noms desquels ne sont sus que de Dieu seul.

  Hors de cette arche, il y a une croix de fin or travaillé et fait de la main des anges. Dans cette même église est la fameuse croix du roi Pélage, avec laquelle il combattit la superbe nation des Mores, du temps qu'ils régnaient sous leur tyrannie presque toute l'Espangne.

  Il y a aussi une des chruches ou cruches, dans lesquelles Jésus-Christ convertit l'eau en vin aux noces de Cana.

  Le corps de saint Euloges, martyr; [11 mars]

  Celui de sainte Lucrèce; [23 novembre]

  Celui de sainte Eulalie; [10 décembre]

  Saint Pélages, [évêque d'Iria, 26 janvier]

  Saint Vincent, martyr et abbé;

  Saint Julien; [d'après Florez, S. Julien de Tolède, 6 et 8 mars]

  Saint Suzanne, évêque.

 

  Quiconque visite ces précieuses reliques, le révérendissime évêque de la même église de Oviedes, par autorité apostolique qui lui est concédée, lui remet la troisième partie de la peine due à ses péchés; et qu'en outre il gagne mille et quatre ans et quarantaine d'indulgences et participe aux sacrifices qui se font en cette église.

  Le pape Eugène IV et les autres pontifes romains par leurs lettres apostoliques concèdent indulgence plénière et rémission de tout péché, même en l'article de la mort, étant en état préparé, à ceux qui ont véritablement repentance de leurs péchés et qui se sont dévotement confessés, à ceux qui ont un ferme propos de se confesser, aux temps marqués, dans l'endroit, visiteront cette église le jour de l'exaltation de la Sainte-Croix, au mois de septembre; et quand elle tombera le vendredi, il concède la même indulgence trente jours devant et autant après la fête; et chaque année, tel jour qu'elle se célèbre, on trouve indulgence plénière et rémission de tout péché, huit jours devant, huit jours après la fête, même en l'article de la mort et cela est à perpétuité. En foi de quoi, nous doyen de la dite église et chapitre de l'église d'Oviedes, avons ordonné la teneur des présentes lettres.

 

  Dans l'église sont comme quatre chaires de vérité: l'une est sur la droite, à l'encontre d'un pilier, ou au-dessus est St-Sauveur qu'ils appellent San Salvateur.

  Il y en a une autre qui lui fait face à gauche, où au-dessus est élevé en pointe comme un clocher.

  Les deux autres sont au bout du second choeur qui est celui des chanoines, l'une d'un côté, l'autre de l'autre, où dessus le bord d'une, où le prédicateur pose ses mains, est un oiseau doré; à l'autre c'est de même.

  Le maître autel de cette église est enrichi de personnages de 3 ou 4 pieds de hauteur, le tout, en tournant chaque côté de l'autel, représentant tous les articles de la passion.

  En entrant dans l'église, à droite, est le trésor où il faut monter 25 à 30 degrés. L'église est fort grande. C'est un chapitre, qui a pour seigneur un évêque, qui réside à l'évêché de cette ville.

  Le bourreau de cette ville, comme toutes les autres de l'Espangne, a, pour se faire connaître entre les autres hommes, une petite échelle d'argent à son chapeau.

  Cette ville n'est pas grande mais bien marchande et peuplée.

  Après cela, nous fûmes coucher à l'hôpital, où j'ai trouvé un pèlerin de la Biscaye, avec qui j'ai troqué un livre espagnol pour un autre, moyennant trois pierres qu'il m'a données de retour, savoir: deux grosses de Croix, une d'agate bonne pour le mal de tête, la mettant dans un linge sur la tête. Plus, j'ai acheté à un autre pèlerin six ou sept douzaines d'autres pierres de Croix pour 5 ou 6 cuartes [quartos], dont l'un vaut 2 liards de France.

 

  Le 17, j'ai acheté à un autre pèlerin "Les vertus et propriétés des pierres de croix et de celles d'hirondelle".

 

  VERTUS ET PROPRIÉTÉS DE LA PIERRE DE LA CROIX, APPELÉE PIERRE DE SAINT-PIERRE OU SAINT-ÉTIENNE, où sont les articles suivants:

  Premièrement sont propres contre les esprits malins qui entrent dans le corps, fulminés, la portant sur soi.

  Elle est bonne pour ceux qui ont peur la nuit; pour ceux qui ont la fièvre, la portant au col; pour la dyssenterie du sang, en en prenant en poudre pendant neuf matinées avec du vin étant à jeun.

  Elle est bonne pour retenir le sang qui prouve aux femmes qui ne peuvent uriner, la portant au col.

  Elle est bonne pour le mal de coeur.

  Elle est bonne pour les temps et voir. Appliquant cette pierre, elle sera abondante et délivre de tout mal temporel.

  Elle est bonne pour ceux qui naviguent par mer ou par terre, récitant Ave Maria à l'honneur de Jésus-Christ.

Imprimé à Rome avec permission des supérieurs.

  Cette pierre, telle petite qu'elle soit, il y a une croix noire dedans et le fond est blanc. Elle se tire de la montagne Saint-Pierre, près du mont Esturdes [Asturies], en Espangne.

 

  RECETTE ET PROPRIÉTÉS DE LA PIERRE DE L'HIRONDELLE. L'expérimenteur Albertus Magnus de evas

  On dit que dans la tête de l'hirondelle se trouvent deux petites pierres menues, l'une desquelles est blanche et l'autre rougeâtre. Les vertus desquelles s'ensuivent:

  Premièrement la portant sur soi, surtout la blanche, on ne sera fatigué de la soif, et la portant dans la bouche, elle la rendra toujours fraîche.

  Pour le flux de sang, pendez-la au col, elle retiendra le sang.

  Elle a la même vertu à aider à enfanter les femmes, comme la pierre d'Aigle.

  Mettez cette pierre dans un verre d'eau pour la nuit et buvez-la le matin, elle amolit le ventre de ceux qui l'ont dur; elle apaise le mal de la goutte et la fièvre, si elle la tient.

  Elle a aussi une vertu très efficace pour l' oeil, quand l'on y a mal, la mettant dans le petit trou que l'oeil fait près du nez, la laissant quelqu'espace.

  Si l'oeil a eu quelque coup, faut la laisser une nuit entière, elle vous guérira bientôt.

  Celui qui porte sur soi cette pierre, du moins la rougeâtre, sera préservé de différentes maladies.

  Le tout est approuvé.

 

  Nous fûmes le matin à l'évêché où nous avons eu cadaoune: [cada uno, chacun] livre de pain pour almorsar [almorzar] ou déjeuner, ensuite fûmes à comeire [comer] ou dîner au couvent de Saint-François, puis recoqueire [recoger] ou coucher à l'hôpital.

 

  Le 18, fûmes faire toucher nos chapelets aux saintes reliques: un entre autres, de cuivre, joliment fait, que j'avais acheté treize cuartes, qui valent 6 sols et 6 deniers; avec un autre petit, de bois rouge, d'une beauté peu commune, que j'ai donné à la femme de Lescuru de Carlepont, à mon retour.

  Après cela, fûmes dîner au couvent de Chocolante de Saint-François, puis sommes partis. L'évêque du lieu donne à chaque pèlerin 2 cuartes.

                                               -----------------------------------------------------------------

 

  D'OVIEDO Á MADRID

 

  DÉPART DE S. SALVATEUR.

 

  Partant de cette ville, sommes allés à Olungnet [Olloniego]. À Olungnet, l'on y passe une barque, où nous avons rencontré, sur la montagne, deux pèlerins de nos voisins, natifs de Pont-l'Évêque, nommés ... et Flamens, qui était tailleur, ce qui nous fit plaisir à l'un et à l'autre. Mais nous ne pouvions pas témoigner la joie que nous avions les uns les autres, attendu que l'un allait, l'autre revenait. Il n'y avait ni cabaret ni village. Fallut nous quitter de même. À leur rencontre j'ai perdu deux ou trois douzaines de mes pierres des Croix. Nous nous sommes quittés après bien une demi-heure de conversation. Nous fûmes à Robillia [Rebolleda]; à Mire [Mieres del Camino], où nous avons couché. Les environs de ces pays ne sont que montagnes et lieux impraticables pour les charrois. Il n'y peut aller que des voitures à dos, sur des petits sentiers qui sont sur le penchant des montagnes, tout pierreux et rochers dans les fonds, où, entre deux de ces montagnes sont comme des précipices.

 

  Le 19, à Ouches [Ujo], où nous avons monté une montagne furieuse environnée de bois; de là, à la Polle [Pola]; à Louadelaposle [Pola de Lena]; à Vesgalciet [Vega del Ciego]; à Ambromanee [Campomanes]; à la Freche [Frecha]; à la Veille [Veguellina]; à Larmie [la Romia]; à Paysages [Pajares], où nous avons couché à l'hôpital dans de bons lits. Il y a une montagne, où il fait froid toute l'année, appelée le mont Estudes.

 

  Le 20, fûmes à Sainte-Marie des Harbes [Santa Maria de Arbas], qui fait le différent des Asturies d'avec la Castille; de là, à Mousedon [Busdongo]; à Misaloy [Villanueva del Camino ?]; à Miliamany [Villamañin]; à Milia Saint-Prix [Villasimpliz], où nous avons couché.

 

  Le 21, à Bouyse [Vega de Gordon], où les villages sont, du moins les maisons couvertes de chaume, au lieu que dans les Asturies elles sont couvertes de pierres plates, blanches, d'autres couleur d'ardoise, larges de 2 ou 3 pieds en carré et épaisses d'un pouce.

  De là, fûmes à Beverines [Beberina de Gordon]; à la Posle de Gourlonne [La Pola de Gordon]; à Perdille [Peredilla]; à Roble [la Robla], où étant arrivés sur les 4 heures du soir, sans savoir s'il y avait loin au premier village, avons entrepris d'y aller. Il y avait la ville de Léon à 5 lieues de là, où nous fûmes obligés d'aller de

nuit pour coucher, n'ayant trouvé aucune maison. Étant d'abord enfilés sur une montagne, à l'entrée de la nuit, nous avons perdu le chemin bien vingt fois, sans voir clair à mettre le doigt dans les yeux des uns les autres. Étant parfois perdus, nous nous asseyions pour entendre où passer le reste de la nuit, si le froid l'eût permis; puis étant glacés, nous marchions ensuite, comme des perdus que nous étions, croyant toujours attraper quelque gîte. À la fin, à force de marcher vite, nous fûmes contraints de marcher à tâtons, où après être presque hors de nous-mêmes de la fatigue, du froid et du chaud que nous endurions l'un après l'autre, Dieu permit que nous nous sommes trouvés au pied des murs de la ville de Léon, à 8 heures du soir.

 

  ARRIVÉE À LÉON.

 

  Étant par la grâce de Dieu arrivés dans la ville, ne comptant coucher qu'à l'abri de quelque maison, encore trop heureux, ne rencontrant pas une personne. Après avoir marché beaucoup, nous fîmes rencontre d'un prêtre, qui était par bonheur un des administrateurs de l'hôpital Saint-Antoine, qui était justement celui que nous cherchions. Il nous a interrogés d'où nous venions. Après lui avoir dit, il nous conduit chez lui, qui était l'hôpital, dont je viens de parler, où il nous fit coucher sur un lit de planches, entortillés de couvertes pourries, où nous avons fort bien reposé.

 

  Le 22, nous avons eu pour déjeuner, chacun une livre de pain. Nous avons passé là le jour avec deux pèlerins, que nous avions marché ensemble quelque temps: entre autres un de Tours, en Touraine, fouleur de son métier, qui ressemblait beaucoup à un nommé Moulin, de Noyon, qui avait été charretier chez Monsieur de Noyon Rochebonne. C'est pourquoi nous l'appelions Moulin. Et l'autre pèlerin était un prêtre espagnol, qui nous fit reproche d'avoir quitté notre camarade Delorme, qu'il avait rencontré et qui lui avait conté mille mentiries de nous, tout au contraire de ce qui s'était passé entre lui et nous, quand nous nous étions quittés. Après cela, fûmes coucher à l'hôpital.

 

  Le 23, fûmes à l'évêché chercher la limogene [limosna], que l'évêque fait, c'est-à-dire l'aumône: chacun livre et demie de pain. Puis après, je fus chez un sastre ou tailleur, pour demander de l'ouvrage, pour voir seulement la méthode de leur ouvrage. Il nous accorde de l'ouvrage pour deux, mais nous ne savions pas travailler pour mouqueire [mujer], femme. C'est la méthode de travailler pour les deux. Puis nous lui avons dit que nous allions revenir, que nous allions chercher de l'ouvrage pour notre troisième camarade, que nous avions dit être sapateire [zapatero] ou cordonnier. Nous sommes encore à retourner.

 

  De là, sommes sortis de la ville pour aller al Pas de Ragonde [Puente de Castro]; à Alcouesque [Alcabueja]; à Limosse [Marne]; à l'Hôpital de la Pointe [Puente de Villarente], où nous eûmes du pain et devions coucher à l'hôpital. Mais nous fûmes obligés d'aller plus loin, à cause qu'un de nous nommé Hermand a brusqué la servante de l'hôpital. Elle lui a répondu vivement. Il l'a prise par le bras, l'a jetée en bas de l'escalier, où nous n'eûmes que le temps de nous sauver, à faute de ce que nous aurions eu la bastonnade. Nous avons donc marché de nuit jusqu'à Manneille [Mansilla de las Mulas], petite ville, où nous avons couché à l'hôpital sur des lits de planches.

 

  Le 24, au lieu de continuer notre route sur la gauche, par où nous étions venus, avons pris notre chemin sur la droite pour aller à Madrid. Avons d'abord passé à Sainte-Marthe [Santas Martas]; à Sainte-Cristines [Santa Cristina de Madrigal]; à Albire [Albires], où nous avons couché.

 

  Le 25, à Mayorques [Mayorga de Campos], ville, où nous y avons admiré la sonnerie plutôt qu'ailleurs, quoiqu'elle soit de même par toute l'Espangne.

 

  DESCRIPTION DE LA SONNERIE ET DE LA FAÇON QUE SE SONNENT LES CLOCHES EN ESPANGNE.

 

  Rarement dans chaque église se trouvent deux cloches. Elles sont toutes à découvert, entre deux murs. Elles sont pendues, comme supposez au haut d'une fenêtre. Au-dessus des clochers sont communément des nids de cygnes. La cloche pend la gueule en bas, comme les nôtres, mais le ciel est égal en lourdeur par la quantité de fer qu'il y a à ce sujet, de sorte qu'en tirant la cloche, elle est aussi longtemps en l'air qu'un Gloria patri. Et elle retombe, elle se relève, de sorte qu'elle ne frappe que très lentement et toujours tout de même. Voilà l'explication en deux mots. Cela vous désole et impatiente. Cela est tout au contraire dans les maîtresses villes: ils ont des pareilles sonneries, comme celles qui sont en France.

 

  Après ces attentions faites, nous fûmes dîner au couvent de Saint-François. Après cela, sommes allés à Bescille [Vecilla], où nous avons couché.

 

  Le 26, à Paroisse. Toutes les campagnes de ces environs sont plates, unies, belles, fructueuses, odoriférantes pour toutes les bonnes herbes qui y viennent. Le pain y est excellent, bon, blanc, tirant sur le jaune comme du gâteau, un goût enchanté, léger. A 9 ou 10 lieues plus loin, s'en mange d'une autre façon, blanc comme du papier, crayeux en le mangeant, fort entassé.

 

  AVENTURE ARRIVÉE.

 

  Par tous les environs de ces pays, dans les villages, se fait des petits pains d'une livre qu'ils appellent pains des trépassés. Ils le portent le dimanche à l'église, le mettent par terre, devant eux, avec un pain de bougie qu'ils font brûler auprès, du moins les femmes. Elle sont accroupies, parce que ce n'est pas la méthode d'avoir des bancs. Les hommes sont dans un pupître, haut, élevé au fond de l'église, avec le magister qui y chante.

  Le prêtre faisant l'eau bénite, va bénir ces pains à chacune de ces femmes, puis elles les remportent chez elles, en font l'aumône aux pauvres. Les hommes sont à chanter tous ensemble, d'une façon à vous faire rire, qu'il semble, sans comparaison, que c'est le sabbat en l'air. Et quand l'on lève Dieu, ils battent leur estomac de leurs poings, tous ensemble, d'une manière qu'il semble que ce sont tous les tambours d'une armée qui roulent. Bref, il s'agit de dire qu'un jour entre autres, étant dans un village ou lougard [lugar], à la messe de Requiem qui se disait pour lors, le prêtre, ayant fait l'offrande, monte en chaire et prêche d'une façon, qui a excité mes camarades et moi à rire d'une force extraordinaire, de sorte que je me suis aperçu de la colère de quelques habitants, qui se sont détachés plusieurs de l'église pour accourir après nous. N'eût été la fuite que nous avons prise subtilement, nous aurions payé la folle enchère, pour les grimaces et contorsions que le moine prédicateur faisait. Il aurait excité les plus sérieux à rire.

 

  Après cela, fûmes à Reauxsecq [Medina de Rioseco], ville, où nous avons couché. Cette ville est assez belle et marchande.

 

  Le 27, fûmes à Vilneuve [Villanubla], à Balioly ou Valiadoly [Valladolid], une des belles villes de toute l'Espangne, belle, grande, riche, marchande et bien peuplée, où nous avons couché.

 

  DESCRIPTION DE VALIADOLY.

 

  Cette ville est située dans une belle plaine, peuplée d'un si grand nombre de couvents, que je crois qu'il y en a de toutes sortes d'ordres. Tous ces couvents sont dans une grande, spacieuse place, tout autour. Elle est de forme ovale.

  Dans cette ville est une université.

  Dans le milieu de cette grande place ovale, où sont tous ces couvents, ne s'y fait pas d'autre marché que pour les bestiaux, en temps de foire. Dans le milieu est une belle maison qui est un plaidoyer. Cette place est éloignée des endroits les plus peuplés de la ville, et pour y parvenir l'on passe par une porte aussi grande que celle par où l'on entre dans la ville, qui est une porte superbe, peinte à la mosaïque, où est représenté, en peinture, le roi Philippo quinto à cheval, par un côté, et la reine sa femme de l'autre, aussi à cheval.

Cette place est si grande qu'il y tiendrait bien quatre-vingt mille hommes en bataille.

  La Grande Place, où se fait le marché général de tout, est bien plus petite mais en carré, avec des halles tout autour ou des arcades, avec de belles chambres au-dessus de quatre à cinq étages, qui fait une belle symétrie.

 

  Le 28, sommes allés à Point d'Or ou Pont d'Or [Puente de Duero]; à Valceseil [Valdestillas], où nous avons couché.

 

  Le 29, à Ornille [Hornillos]; à Oelmedes [Olmedo], petite ville, où nous avons couché.

 

  Le 30, à Coantoelmedes [Fuente Olmedo]; à Cointecotte [Fuente de Coca]; à Sainte-Usse [Santiuste]; à Barlesquesquoque; à Desnouagourna; à Cossart de Victor; à Coart, où nous avons couché.

 

  DÉCEMBRE

 

  du 1er, jour de la saint Éloy, sommes allés à Esterre [Hetreros], où nous avons couché.

 

  Le 2, à Oardame [Guadarrama ?], où nous avons couché.

 

  Le 3, à la Tour [Torrelodones], où nous avons couché.

 

  Le 4, à la Roses [Las Rozas]; à Mancalondes [Majadahonda]; à Possiol [Pozuelo de Alarcon]; à Oumard [Umera]; à Madrid, ville capitale.

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  DE NOTRE ARRIVÉE À MADRID ET DESCRIPTION DE SES PARTICULARITÉS.

 

  La ville, par où nous sommes entrés, est sur une hauteur, où pour y parvenir est une longue et belle chaussée, ayant le château ou palais du roi sur la gauche, en entrant. Cette chaussée est murailIée des deux côtés, haut de trois pieds passés, avec des grosses pommes de pierre plus hautes que le mur, de distance à autre. Étant parvenus à la porte qui est belle, haute, nous fûmes coucher à l'hospice ou l'hôpital de Saint-Louis, hôpital des François (chaque nation a son hôpital), où nous avons eu un peu de salade avec du pain, et mal couchés.

 

  Le 5, fûmes à un couvent, près du palais, où nous avons eu chacun une escoudel [escudilla] ou écuelle de bouillon. Ensuite avons entré dans la cour du palais, gardé par les gardes valones (qui ont le même habillement que les gardes françoises à Paris), où nous avons considéré les particularités:

  Premièrement, le corps du palais est haut, élevé, ayant deux ailes de bâtiments en devant qui forment une cour en carré, où dans le milieu de l'aile, vers la ville, est la porte pour y entrer. À l'autre aile est une porte, tout vis-à-vis de celle-ci, pour sortir hors du palais et hors de la ville. Chaque aile a 300 empas de long. Sur le bord des toits ou couvertures des ailes de bâtiments par-dedans la cour, sont une infinité de statues de rois, reines, princesses et autres. Au bout des deux ailes est encore une entrée.

  Le corps de logis ferme le haut des deux ailes. Il y a cinq ou six étages, où à chacun sont vingt-six croisées, avec de beaux balcons en devant de barreaux de fer peints en vert, où aux bouts des barreaux et dans le milieu sont trois pommes dorées. À chacun des bouts du corps de logis, est un beau pavillon en carré. À chacune des faces, sont quatre croisées ornées de balcons devant, comme les autres. Le fond du corps de logis en briques rouges.

 

  Le même jour, sur les 2 ou 3 heures après midi, le roi a sorti du château et de la ville pour aller à la chasse. Quelque quart d'heure avant, son aumônier fait distribuer à chaque Français 4 cuartes, qui valent 2 sols de France. Ensuite celui du prince des Asturies donne deux cuartes, et le prince sort dans son carrosse, avec six beaux mulets qui tirent avec des cordes au lieu de traits de cuir. Ce prince était très beau, tout jeune, avec une chevelure blonde, superbe, revêtu d'un habit gris blanc, avec un Saint-Esprit relevé en broderie d'argent. Depuis, ce prince est devenu duc de Parme, puis roi de Naples, sous le nom de Don Carlos.

  Après lui, est sorti son frère appelé pour lors Don Carlos, ayant à son carrosse six mulets gris blancs, ayant ses valets de pied derrière le carrosse, l'épée au côté, qui est la mode en Espangne pour les gens de livrée. Le prince était revêtu d'un pareil habit que le prince des Asturies, son frère. Il avait le visage pâle; grand d'environ trois pieds demi; ayant aussi une pareille chevelure que son frère.

  Après lui est sorti le comte Don Fernand, son frère, avec six mulets à son carrosse, ayant aussi à  a suite ses gardes du corps, comme ses frères, ayant un même habit et une même chevelure. Puis après, est passée l'infante avec une chevelure blonde et un habit brodé en argent, de velours vert, ayant aussi six mulets à son carrosse.

  Puis après, le roi, avec six mulets rougeâtres, revêtu d'une grande casaque grise blanche, ayant l'air un peu pensif; il a le nez long et bossu, long visage pâle; d'une bonne taille. Après tout cela vu et examiné, fûmes à un hôpital général, pour toutes les nations, appelé l'hospice, où, en chemin faisant. avons rencontré l'ambassadeur d'Empire qui n'avait pas encore fait son entrée.

  À chaque portière de son carrosse était un suisse de grande taille, revêtu d'habit rouge, court. avec crocs. Leur habit était fait sur le modèle de ceux des housards, avec des bonnets de grenadier et un sabre de housard, dont le fourreau était orné et garni de diamants superbes.

  Étant arrivés à l'hospice, nous y avons soupé. La portion est de la soupe, du pain, des pois et un verre de vin, et bien couché. Cela dure trois jours.

 

  Le 6, fûmes à confesse au collège impérial des Jésuites, où, en sortant, le confesseur donne à chacun un billet en ces termes :

  Alabada sea la virginal pureza de Maria, comulgó santissima en el colegio imperial de la compañiia de Jesus de Madrid, anno de 1726

 

  Avec ce petit billet, fûmes au secrétariat du nonce du pape, pour avoir une patente de lui, qui nous fut accordée telle que le voici:

  Alexander Aldobrandinus, Dei et Apostolicoe sedis gratia, archiepiscopus Rhodiensis et sanctissimi domini nostri domini Benedicti divina providentia papoe decinnitertii, ejusdemque sedis, in Hispaniarum regnis cum potestate legati de latere, nuncius, juriumque reverendoe cameroe apostolicoe colector generalis, dilecto nobis in Christo Guillelmo Magny Gallo, salutem in Domino.

  Exposuisti nobis, voti adimplendi causa, ad B. B. S. P. P. Petri et Pauli de Urbe limina et alia pia sanctorum loca visitanda peregrinari velle et propterea nostras testimoniales litteras expetisti. Nos igitur, hoc animi tui propositum commendantes, has tibi litteras per menses IX tantum valituras damus, quarum facultate ad dicta B. B. S. P. P. Petri et Pauli de Urbe limina, pia loca peregrinari tibi liceat. Illud admonentes ut, priusquam iter arripias, de peccatis tuis confessus sacram sumas eucharistiam; benedictionem etiam, quoe religiosis precationibus ex ecclesioe instituto peregrinis adhibetur, abaliquo parocho oppidi petas et assumas; peregrinando, omnia fugias quoe devotionis studium impedire possunt, illa solum amplectaris quibus tua pietas excitetur ac potissimum orationibus sanctis, meditationibus, piisque coloquiis instes; ab omnique peccato et peccandi occasione abstinendo, religiose sanctorum ecclesias visites, ut peccatorum tuorum indulgentiam consequi merearis. Elemosinas autem, non nisi de parochorum licentia, nec per ecclesias vagando, sed proe illarum foribus, colligere tibi licebit.

  Quibus omnibus et proesertim circa elemosinarum collectionem rite servatis, te universis Christi fidelibus commendatum esse cupimus. Illud vero postremo memineris, ut a sancta peregrinatione reversus, parochum tuum convenias, qui te sanctis orationibus benedicat et a Domino, quoe tibi salutaria futura sunt, precetur.

Datum Madrili, Toledanoe diocesis, die 6 mensis decembris, anno a nativitate Domini nostri Jesu Christi millesimo septingentesimo vigesimo sexto.

  ALEXANDRE ALOOBRANDIN.

  Avec le cachet

  Gratis ubique.

 

  Avec cela, nous fûmes chez le vicaire général, qui nous donna au dos une permission pour huit jours dans la ville de pedir la limosna, le tout écrit en abrégé, en espagnol.

  Après avoir obtenu cela, nous sommes retournés à l'hospice pour dîner. Nous avons eu de la morue et de la soupe aux lentilles, pain et vin.

  Après dîner, fûmes au palais où nous avons vu sortir tous les princes, avec les mêmes habits que le jour précédent, à la réserve du comte Don Fernand qui était revêtu d'écarlate, avec un parement de soie blanche et bleue à fleurs, avec un St-Esprit brodé.

  Ensuite, est passée l'infante habillée à l'amazone d'un habit gris blanc, comme ses frères, avec un St-Esprit.

Ensuite est passé le roi.

 

  Après cela, fûmes promener à la porte de la ville, par où nous étions entrés.

  En voici la description: cette porte a deux entrées; le tout est de briques; elle est belle, haute, élevée; elle est remplie d'un nombre infini de beaux et différents dessins, le tout en belles scultries. Elle est comblée d'une couronne royale avec ces mots: Philippo quinto rei d'Espagna.

  Dans la ville sont cinq ou six belles fontaines ornées dessus, de chacune une déesse.

  La ville est belle, grande et marchande.

  Après cela, fûmes coucher ou recoqueire à l'hospice, après y avoir soupé.

 

  Le lendemain 7, avons entré dans le palais par une porte, qui est hors de la ville, tout derrière le château. Ce château (étant derrière), paraît être bâti sur une montagne; effectivement le corps de logis est élevé sur la côte d'une montagne. Cette porte est magnifique, ayant de front trois entrées: savoir, deux pour aller à la ville et une pour aller au château. Elle n'a pas de communication avec les deux autres, quoiqu'elle fasse la symétrie avec elles. Elle conduit au château par une terrasse adoucie en montant et aplanie proprement. C'est par cette porte que le roi sort pour aller à la chasse. Elle est descultrée, très belle, toute blanche, avec la couronne royale dessus. Au-dessus de celle du milieu, est la statue d'un moine qui lève son doigt vers le ciel.

  À 2 heures, le roi et les princes sortent. Ce jour-là l'infante avait un habit à l'amazone, couleur d'olive.

 

  Au bas de cette ville passe la rivière de Mançanarès.

  Les portes de la ville se nomment: l'une Tolède, une de la Vegua, une de St-Joachim.

  La ville est édifiée de belles fontaines nommées la fontaine de l'Ange-Gardien, avec six autres élevées en pointe à quatre cahos.

  Il y a le palais Buon Retiro.

  L'hôtel de la Monnaie.

  Le palais du roi.

  Le pont de Ségovie, par où nous sommes entrés.

  Le palais du roi del Campt.

  L'église de Notre-Dame de la Toca. Le couvent de Saint-François, celui de Saint-Isidore.

  Saint-Jean de Latran, église, à l'hôpital des François.

  Le collège impérial des Jésuites. Le monastère de Saint-Michel. Le collège Saint-Augustin.

  Toutes ces églises sont superbes et tous les autres édifices de même. Après cela vu, fûmes souper et coucher à l'hospice.

 

  Le 8, avons considéré le dessus de la porte du corps de logis de l'hospice. Tout est neuf. La statue du roi est au-dessus de la porte, l'épée à la main, le bâton royal de l'autre, avec une couronne d'or sur la tête. À ses pieds est un homme en blanc, tout comme lui blanc, qui dans ses mains tient un plat où dedans sont deux clefs d'or, qu'il présente au roi.

  La place est belle, grande, faite en carré, les maisons à même étage, le tout de symétrie. À chaque rang sont cinq étages, à chacun desquels sont quarante-deux croisées et à chaque bout vingt, avec de beaux balcons de fer; les maisons sont de briques, marbrées de bleu.

  Le marché, pour les boulangers, se fait de cette façon. Ils vendent leur pain de dessus leur cheval. Ils se mettent tous en ligne, ils tirent leur pain des paniers dont les chevaux sont chargés et le vendent à tout venant. Il n'y a pas de maîtrises. Ce sont les boulangers de village qui viennent en grande partie pour le vendre de cette façon. Il y a des villages d'alentour qui ne sont que tous boulangers, comme Gonesse autour de Paris.

 

  Dans le moment que nous étions à considérer cette place, il est venu à passer une procession, que je veux expliquer ici l'ordre qu'elle tenait.

  Dans cette procession se portait une vierge. Il y avait, tant chanoines que moines de différents ordres, bien deux cents. Il y avait dix-huit croix d'argent et quatre d'or. Il y avait quarante-quatre chandeliers d'argent. Tous ceux qui portaient chape étaient en grand nombre. Ils avaient tous chacun un reliquaire à la main. Il y avait dix ou douze étendards. Après cela, est passée la vierge avec une couronne d'argent doré sur la tête. Elle était couchée de son long. À chacun de ses côtés, était une longue couronne, le long de son corps, avec des rayons et brillants, le tout en argent doré.

 

  Après cela vu, nous fûmes au palais, où nous avons reçu les cuartes du roi, des princes, et quatre de la reine.

  Don Carlos était revêtu ce jour d'un habit gris de cendre, de soie à carreaux, avec un parement de drap d'argent.

  L'infante avait un habit gris avec des brodures en argent, coiffée à l'avantage.

  Ensuite le roi avait un habit gris de souris, avec des parements à fleurs rouges, bleues et blanches. Ensuite est passée la reine, dans une chaise à porteurs toute brodée en argent, avec des franges de même. La reine était enceinte pour lors.

  Cette femme est grande, mince, grêlée, laide et affreuse; visage plat, pâle.

 

  De là, fûmes à l'hôpital des Portugais, dit Saint-Antoine, où il y a cinq lits extraordinairement bons. Nous y avons eu pour souper deux oeufs et un petit pain blanc; ensuite, bien couchés.

 

  Le 9, au matin, avons eu pour déjeuner un petit pain blanc. De là, je fus acheter ou comprar des chansons en langue espagnole.

  Les rues de cette ville sont belles, mais très sales et mal entretenues. En certaines rues, l'on y marche dans la fange jusqu'à mi-jambe. Il y a des écluses.

  Pendant le séjour que nous y avons fait, est mort un grand d'Espangne

  Les maréchaux de cette ville battent leur fer, au frais, dans les rues.

  L'air de cette ville y est si fort qu'un chien mort d'un mois ne sentirait pas.

  Après cela, fûmes porter une lettre à un nommé ..., frère de la femme d'un nommé Minet demeurant à Passel près du Mond-Renault, qui est devenu panetier du roi d'Espangne. Il demeure vis-à-vis la Croix-Verte. Il a donné à un de nous deux ou trois réal de platte, qui valent vingt-quatre sols de France.

 

  Il nous fut raconté dans cette ville, qu'environ quinze jours après le retour de France de l'infante à Madrid, était arrivée l'histoire suivante. Il suffit de dire que l'infante d'Espangne ayant été renvoyée de France en Espangne, comme chacun sait, à cause de sa trop grande jeunesse, intérieurement cela ne fit pas plaisir au roi son père, mais toutefois il est françois. Cela fit un grand déplaisir à la reine et aux grands d'Espangne, comme vous verrez par la suite. La rage si grande de la reine contre la France fit que très souvent, la nuit, l'on trouvait des François égorgés dans Madrid, en revanche de la prétendue insulte qu'ils [les Espagnols] avaient reçue, si bien que de temps à autre s'accroissait de plus en plus la haine secrète contre les François, si bien que vous auriez parlé à un marchand françois, il vous aurait parlé espagnol pour ne se pas donner à connaître. De façon que les grands d'Espangne ne savaient comment insinuer à Sa Majesté de faire chasser tous les François de l'Espangne. Personne d'eux n'osait en porter la parole. Ils ont trouvé le secret de le faire annoncer par la reine qui n'était pas déjà leur amie. Cela se trouva fort bien. La reine prend jour et va conter cela à Sa Majesté qui feignit d'accepter sa demande, quoiqu'en lui-même irrité: la reine très satisfaite, aussi bien que les grands, attendant toujours l'exécution de cela. Le roi pour cet effet fit écrire à tous les colonels des régiments d'envoyer tous les soldats et officiers françois à Madrid, sans grand délai avec armes et bagages. Ce qui fut fait en peu de temps. Joint à cela, le roi avait fait emballer l'or et l'argent du royaume, qu'il devait faire conduire hors d'Espangne. Le jour pris, le roi (présents la reine et les grands), monte dans son carrosse et fait partir les François, qui étaient en grand nombre, devant et derrière, en disant adieu à la reine. À quoi elle lui demande où il allait. Il lui dit qu'il allait accomplir sa demande.

  "Qu'entendez-vous, sire, dit-elle, ma demande?

  - Oui, lui dit-il, vous m'avez demandé de chasser les François du royaume, je les chasse et les renvoie en France et je m'en vais avec eux. Il est juste que je suis François, que j'en sorte aussi"

  A ce mot la reine reconnut sa faute et demanda pardon de sa demande, et depuis ce temps-là on a renvoyé les soldats et officiers rejoindre chacun leur régiment. À présent, si elle n'aime pas les François, ni les grands: ils se contentent de le penser mais non pas d'en parler.

 

  Au bas de la porte blanche qui va au château, sont de grandes avenues avec de belles fontaines de distance à autre.

  Dans l'église impériale des Jésuites, qui est un collège, il y a au maître-autel cent quatre chandeliers d'argent qui sont tout le long de l'autel à trois rangées: savoir dans la première, il y en a trente-six et vingt-quatre dans chacune des deux autres. Le reste est dans les environs.

  Entre deux chandeliers, sont des bouquets d'argent très larges, dans des pots de même matière, au nombre de cent quatre ou cent six.

  Dans cette église, est un autre autel où dessus est un christ qui est contre une très belle glace de Venise, au lieu d'être un tableau. Au bas du christ, est la sainte Vierge avec une épée claire dans son sein. Dans cette église sont plusieurs autres beaux autels.

  La ville est couverte de tuiles et bâtie tout de briques rouges.

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  RETOUR EN FRANCE

 

  DÉPART DE MADRID.

 

  Le 9, à 9 heures du matin, sommes partis de cette ville pour aller à Conillet [Canillejas]; à Lamede [Alameda]; à Lacque [Rejas]; à Torcon [Torrejon de Ardos]; à Arcalas [Alcala de Henares], petite ville, où nous avons couché.

 

  Le 10, en partant de là, avons admiré les campagnes des environs. Nous l'avons trouvée très peu garnie de châteaux. il y a seulement aux environs de Madrid quelques maisons royales, comme la Grange, l'Escurial.

  L'Escurial est une maison royale et un couvent, situé à 8 lieues de Madrid, fondé par Philippe II, roi d'Espangne, en mémoire de la bataille qu'il gagna contre les François à Saint-Quentin. Les clefs qui ouvrent les portes, étant toutes ensemble, pèsent dix mille. Cette maison est dans la province de la Nouvelle-Castille, faite sous l'invocation de saint Laurent, comme cette bataille fut gagnée par ses généraux, à pareil jour. Les religieux qui y demeurent se nomment hiéronymites. Les rois d'Espangne y ont choisi leur sépulture, comme les rois de France ont choisi la leur à Saint-Denis, en France.

 

  Après cela, sommes allés à Lavacart, petite ville, où nous avons dîné au couvent de Saint-Francise; puis sommes allés à Tarassine [Taracena]; à Valacart [Valdegrudas ?]; à Estagnas, où nous avons couché.

 

  Le 11, à Torrique [Torija]; à Tricoy [Trijueque], où nous avons couché.

 

  Le 12, à Biliadecanecocque [Valdearenas]; à Valermoces [Valhermoso de las Monjas], où nous avons couché.

 

  Le 13, à Vilneuve [Villanueva de Argecilla]; à Cadraque [Jadraque], où nous couchâmes.

 

  Le 14, à la Tendre [Zendejas de la Torre]; à Saint-Amédé [Zendejas Eumedio]; à Ismonne [Huermeces]; à la Rive de Studes [la Riva de Santiuste]; à Bailly le Cour [Valdelcubo ?], où nous avons couché sous un rocher, qu'un paysan en avait fait une écurie.

 

  Le 15, étant pris de la pluie, fûmes à Alpalsecque [Alpanseque]; à Baronne [Barahona]; à Bilsaye [Villasayas], où nous avons couché.

 

  Le 16, à Courtelas [Cobertelada]; à Almansanne [Almazan], petite ville, où nous avons couché.

 

  Le 17, à Bianne [Viana]; à Armaroeil [Almarail]; à Maconne [Zamajoñ]; à Tapiul [Tapiela]; à Armesnard [Almenard]; à la Goce de Campe [Hinojosa del Campo]; à Sors [Soria]; à Alguerdat [Agreda], petite ville, où nous avons couché.

 

  DESCRIPTION DE L'ÉGLISE DE CETTE VILLE.

 

  Le lendemain 18, avant de partir, fûmes dans la maîtresse église pour en remarquer les particularités.   Premièrement est au maître-autel une devanture superbe tout en or et argent massifs; dessus étaient six beaux chandeliers d'argent, dix-huit pots de fleurs de même matière, avec six beaux bouquets de même; avec cela, il y a trente-six autres chandeliers non d'argent, avec autant de pots de fleurs de même. Au-dessus de l'autel est une plaque d'argent massif.

  Sur la droite, en haut de l'église, est un Saint-François, avec un christ devant lui, dont les cinq plaies de Notre-Seigneur sont jointes aux cinq mêmes endroits à Saint-François, marquées par des petits cordons rouges.

  Au sortir de l'église, entre la grille et la porte, est une vierge enfermée dans le mur, non visible, qui fait beaucoup de miracles.

  Après cela, fûmes au couvent de Saint-François pider la limogne, où, pour raison connue à moi, j'ai là laissé mes camarades et suis parti seul de cette ville pour aller à Saint-Tronique, petite ville, où, par toutes ces campagnes, ce ne sont qu'oliviers tout couverts d'olives, qui sont sur l'arbre toutes bleues, en si grande quantité qu'ils semblent des glanes d'oignons.

  J'ai couché dans cette ville.

 

  Le 19, je suis allé à Trouselle [Tudela], petite ville; à Alguerdat [Arguedas], où j'ai couché.

 

  AVENTURE QUI  M'EST ARRIVÉE.

 

  Avant que d'être arrivé à l'endroit du village d'Alguerdas, en pleine campagne, très unie, odoriférante à l'excès, pour les bonnes herbes, principalement le romul [romero], que nous appelons romarin, qui était en si grande quantité, qui formait comme un petit bois tailli de la hauteur de 3 à 4 pieds, qui dure bien l'espace de dix lieues. Étant seul de compagnie, enfilé dans ce petit bois agréable de romarin, je fis rencontre de quatre garçons espagnols blatriers, qui venaient de la ville d'Alguerda [Agreda], avec chacun un mulet, mener du blé.   Lorsqu'ils m'eurent joint, ils m'ont demandé en leur langue:

  "Seignor pelegrino, "Monsieur le pèlerin, eyoste esta francise? êtes-vous françois ?

- Non, Seignor. - Non, Monsieur.

- Douquel tiere eyoste ? - De quel pays êtes- vous?

- Seignor, eyo sou savoyart. - Monsieur, je suis savoyard. (Parce qu'ils aiment cette nation.)

- Se sont boyna cristiane". - Ce sont de bons chrétiens".

  Cependant ils se disaient les uns aux autres, c'est un François.

  Ils me demandent:

"- Eyosté tingo el caracq in calsonne ? Avez-vous de quoi en culotte?

  En même temps, l'un d'eux le couteau à la main s'en vient en furie contre moi, pour me terrasser et me faire rasibus cujus et ensuite me pendre à un arbre tout près qu'il m'avait montré. Il m'aurait égorgé, n'eût été la pitié qu'un d'eux eut de moi, qui m'a fait exiler d'eux.

 

  Le 20, partant d'Alguerda [Arguedas], je suis allé à Maltiere [Valtierra]; à Marcille [Marcilla]; à Tafaille [Tafalla], petite ville, où j'ai couché.

 

  Le 21, à Marsoye [Barasoain]; à Mindesville [Mendivil], où tous les environs sont tous pays plats, enfoncés, pleins d'eau. De là, à Nonnin [Noain]; à Panplune [Pampelune], ville capitale de la Navarre, où je suis arrivé fort tard et suis allé coucher à l'hôpital.

 

  ARRIVÉE À PANPLUNE ET DE SA DESCRIPTION.

 

  Le lendemain 22, au matin, dans l'hôpital, j'ai vu un bel autel. Dedans il y a de fort bons lits. Les pèlerins vont dîner dans l'église cathédrale, qui est rentée pour cela (à 11 heures), pour douze pèlerins; et quand il en manque, on prend quelque pauvre abbé de la ville à leur place, qui sont en grand nombre dans cette ville, aussi bien qu'en toute autre ville du royaume.

  Ils ont la méthode dans ce pays, que, quand il y a quelque orphelin, ils ont des endroits pour les élever jusqu'à 6 ou 7 ans, et après les mettent aux études, à des gens payés pour cela. Il n'en coûte rien aux orphelins pour l'éducation, et les couvents des villes sont obligés de nourrir ces enfants-là alternativement. On les met tous aux études. Voilà d'où vient que ce royaume produit tant de pauvres prêtres et abbés.

 

  Les environs de cette ville, comme partout ailleurs du royaume, ne sont guère accompagnés de maisons de campagne, ni châteaux autrement bâtis que comme des maisons bourgeoises; et pour faire connaître que c'est un château, ou maison de campagne à quelque gentilhomme, elles sont ordinairement bâties au bas de quelque larri ou lieu élevé, où, dessus la hauteur ou larri, est bâtie une petite tour blanche, qui signifie la maison d'un seigneur.

  C'est de là d'où sort le mot qui se dit communément en France, quand l'on voit quelqu'un pensif, on lui dit: "Tu bâtis des châteaux en Espagne". L'on a raison de le dire, car il n'yen a pas d'autres que ceux-là.

  Il n'y a guère de ces maisons ou espèces de châteaux, qu'il n'y ait quelque belle chapelle dedans.

 

  La monnaie de cette ville capitale de l'ancien royaume de Navarre se nomme marabilisse [maravedis] (ce royaume fut uni à la France en 1620), qui sont à quatre côtés tout petits et il en faut quatre pour un sol de France. Il y en a de plus grands à six côtés avec un F par un côté et une marelle de l'autre.

  Pour revenir à l'église cathédrale où l'on dîne dedans, nous y avons eu de la soupe, de la morue, un petit pain blanc et deux verres de vin, pendant trois jours.

  Cette ville est à peu près comme Noyon, située en plat pays, bien peuplée, ornée d'une belle place. Les cabaretiers de cette ville ont pour enseigne à leur porte: un drapeau au bout d'un bâton.

  Cette ville est bâtie dans les intervalles des monts Pirennée, qui s'étendent le long du Languedoc.

 

  Le même jour, sommes partis de cette ville pour aller à Biliave [Villaba], où dans les champs j'y ai vu des jardiniers fouir de cette façon: ils ont un louchet large de deux ou trois pieds, tout d'une pièce, avec trois ou quatre manches et à chacun manche est un homme, qui fouissent tous ensemble et tous à la fois, afin d'emporter un plus gros lopin de terre.

  Nous avons couché à Biliave, à l'hôpital, dans de fort bons lits, où avant, pour souper, avons eu chacun une livre de beau pain blanc, du bouillon et deux verres de vin. L'hôpital a 8 fort bons lits.

 

  Le 23, sommes allés à Miliere [Miravalles], où tout le long du chemin ne sont que rochers affreux, où dedans les intervalles sont une quantité de buis, comme des petits arbres. De là, sommes allés à Arnonde [Larrasoaña], où j'ai couché.

 

  Le 24, à Suive [Zubiri]; à Ronchevalle [Roncesvalles], qui est un couvent situé dans les bois, où toute la terre était couverte de neige pour lors. Ce couvent est renté pour y recevoir les pèlerins pendant trois jours; où étant arrivés, on nous fit accueil d'un bon feu qui nous fit bien de l'honneur; ensuite souper et bien coucher. Il y avait pour lors une belle fille qui servait les pèlerins, ayant ses cheveux en natte, qui nous a donné à souper de la soupe, une pagnotte de pain bis, de la viande et deux ou trois verres de vin ou une coartille.

 

  Le lendemain 25, jour de Noël, avons été à la messe, puis dîner, chauffer, souper et coucher.

 

  Le 26, je fus à la messe, puis dîner, souper et coucher.

 

  Le 27, après la messe, sommes partis pour aller à Arnayy [Arneguy]; à Bancarlosse [Valcarlos], situé dans les montagnes; de là, à Deslarné [Olhonée], premier village de France, où nous avons couché.

 

  Le 28, à Saint-Jean-Pied-de-Port, première ville et clef de France, qui n'est qu'un trou et bien peu de chose, si ce n'est qu'elle est forte à cause des montagnes. De là, à Issart [Irissari], où j'ai joint un vieux pèlerin dont nous avons couché ensemble dans une bonne maison à l'écart, dont la maîtresse, toute biscayenne qu'elle était, écorchait un peu le français. Elle nous fit bien chauffer et nous fit une bonne soupe, nous donna de la viande et du cidre à force, excellent, le tout pour rien. Il ne vaut que deux sols le pot.

 

  Le 29, au matin, nous étant acheminés, avons considéré les campagnes de ces environs, qui sont toutes contraires à bien d'autres, car il n'y a pas de village autrement bâti. L'église est dans un endroit accompagnée de quelques maisons, et tout le reste du village, aussi bien que d'autres de la Biscaye, les maisons sont éparses çà et là, à vingt empas ou quarante, les unes des autres. Ce qui fait un effet charmant dans la campagne, de voir ces maisons partout comme des papillons; mais toutes maisons belles et riches, couvertes de tuiles; pays abondant en cidre plus estimé que celui de Normandie. Les pommes sont ramassées dans les vergers par tas hauts de 40 à 50 pieds de haut; la plupart des pommes douces. Le pays est fort fertile, aussi les habitants de cette province ont le droit que le roi ne leur demande pas de milice ni bien d'autre impôt. Mais au contraire, en revanche, ils ont tous le coeur ordinairement si généreux qu'ils se piquent par eux-mêmes, de lever dans leur province de 13 à 1400 hommes de milice pour le service du roi, qui ne sortent jamais du pays; mais en cas que le roi en ait besoin dans ces environs, ce sont les premières troupes postées pour la défense du pays. Ils les habillent, nourrissent et entretiennent à leurs dépens.

  Les habitants du pays se servent ordinairement de sabots ouvragés, qu'ils portent avec tout le dessus du cou de pied découvert, faits très délicatement, avec une courroie attachée proprement des deux bouts, qui donne sur leur cou de pied afin de ne pas les blesser. Nous avons couché à une maison à l'écart.

 

  Le 30, au matin, dans quelques maisons, je me suis amusé à recueillir quelques mots de cette langue biscayenne, qui est aussi difficile que l'allemand.

................................................."Cet essai de manuel de la conversation est fort court et renferme trop d'expressions obscènes pour mériter d'être reproduit"

 

  Après avoir marché beaucoup, avons été obligés de coucher dans une maison à l'écart.

 

  Le 31, sommes allés à Bayonne, ville capitale de la Basque ou Biscaye.

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  ARRIVÉE À BAYONNE.

 

  J'ai couché au faubourg du Saint-Esprit chez Madame Belcourt et ai quitté mon vieux camarade.

 

  JANVIER 1727.

 

  Du premier, j'ai trouvé chez madame Belcourt, notre hôtesse, un petit pèlerin de Saint-Jacques, flamand de nation, avec un autre aveugle, qui savait jouer du violon, natif de Dammartin, frère de l'hôte de l'Étoile, qui avait été abandonné dans le cabaret par le Flamand, son conducteur. La pitié nous excita à la pitié, ce qui a fait que nous l'avons pris à notre garde pour le conduire et rendre chez lui.

 

  Du temps que nous étions en cette ville, en allant, est arrivée une drôle d'aventure dont voici le contenu:

  Madame la marquise de Poyanne, ayant été volée de son cuisinier de la somme de dix mille louis, a fait ses diligences pour le faire prendre. Ce qu'elle n'a pu faire si promptement qu'elle l'aurait souhaité. Cette marquise était pour lors résidente à Daxe. Ce valet de chambre ayant le butin, s'en vint à Bayonne pour passer en Espangne, comme c'est la dernière ville de France. Il fut arrêté et mené devant Monsieur Le Blanc (haut de six pieds), gouverneur de la citadelle, âgé pour lors de 101 ans. Le croyant déserteur, ayant trouvé que non, il fut conduit chez Monsieur Adancourt, gouverneur de la ville, où il fut interrogé comme il faut, le sujet pourquoi il voulait avoir un passeport pour passer en Espangne. À ces interrogations il pâlit et changea de couleur. Il le fit prendre par ses gardes et le fit fouiller. On lui trouva dans le dedans de sa chemise, cousus en quatre différents endroits dix mille louis, et dans une bourse, sur son cheval, cinq cents écus, en argent. Il fut mis en prison, et, sur sa déclaration, envoya son valet de chambre en poste à Daxe pour s'informer de ses vie et moeurs. Il trouva que c'était le cuisinier de Madame la marquise de Poyanne. On en a fait le procès qui n'aura pas été avantageux pour lui.

 

  PARTICULARITÉS DE CETTE VILLE.

 

  Il y a un superbe pont de bois bâti sur la mer qui sépare la ville d'avec le faubourg. Ce pont est peint en rouge, fait à peu près dans le goût de celui de Rouen. Il s'ouvre dans le milieu pour donner passage aux vaisseaux. Il y a dessus des parapets, où sont de distance à autre des sentinelles. Sur ce pont, étant à le considérer, nous y avons rejoint mes camarades du pays, dont il y avait trois semaines que nous nous étions quittés, qui me firent froide mine. Ils furent coucher à l'hôpital et nous chez la Belcour.

 

  Le 2, au matin, ils me sont venus joindre et sommes mis bons amis.

  Cette ville est fort peuplée, rues étroites, bien marchande, d'un grand commerce. Le roi des Juifs y fait ordinairement sa résidence.

  Cette ville est dans un fond et le faubourg du Saint-Esprit, qui est presque aussi grand que la ville, est élevé sur une côte. La ville, par rapport aux rues, étroite et fort obscure. La rivière de l'Adour tombe en cette mer Océanne.

  Chez cette hôtesse, était une petite fille qu'un soldat avait là laissée. Elle était âgée de 5 à 6 ans, belle comme le jour et bien avisée, qui me fit un compliment hardi pour une enfant de son âge. Elle se nommait Marguerite. Après avoir drogué dans la ville avec l'aveugle qui avait son violon et avoir bien eu 50 sols, nous sommes venus passer par la rue des Juifs, qui sont en grand nombre en cette ville pour les reconnaître des autres des chapeaux.

 

  DÉPART DE BAYONNE.

 

  Nous sommes partis quatre ensemble savoir: Hermand, Vaudry ou la Couture, l'aveugle et moi, pour aller coucher dans une ferme, à cinq lieues de là.

 

  Le 3, à Daxe, ville, à l'hôpital où nous avons eu pour souper du pain quesse et un verre de vin.

 

  Le 4, à Ponton, l'entrée des Petites-Landes, chemin plus agréable à cause que l'on trouve bien plus de villes et villages que par les Grandes. De là, à Tartasse [Tartas], ville, où nous avons couché.

 

  Le 5, nous avons roulé dans la ville, même dans un couvent de religieuses qui ont fait jouer notre aveugle et ont dansé, toutes les religieuses en rond. Nous fûmes coucher encore à l'hôpital.

 

  Le 6, avons diverti des garçons, comme étant le jour des Rois.

 

  Le 7, au matin, sommes partis de cette ville pour aller à Meillan [Meilhan]; à Campangne [Campagne]; à Mon de Marcean, ville, où nous avons couché.

 

  Le 8, à Rocqfort, où nous avons couché. Là, j'ai quitté l'aveugle et l'ai mis es-mains d'un de nous, nommé Vaudry, qui voulait retourner au pays en droite ligne; et nous ont quittés et nous sommes restés à deux, savoir: Hermand et moi qui ont pris l'avance. Je l'ai mené environ 20 lieues et ai eu bruit avec l'autre. Je suis parti seul, où j'ai couché dans une maison à l'écart.

 

  Le 9, j'ai couché encore à une autre maison à l'écart.

 

  Le 10, ayant rejoint Hermand, fûmes à Basacq [Bazas], ville, où nous avons couché.

 

  Le 11, à Longon [Langon], ville, où nous avons couché à l'hôpital, où nous y avons trouvé le petit Flamand (qui avait quitté l'aveugle à Bayonne), qui m'a vendu deux ceintures, l'une rouge, et l'autre bleue (ou rubans), marquées dessus et écrites de la passion de Notre-Seigneur, en langue espagnole, qui ont touché au Saint-Christ de Burgue, en Espangne, qui sont bonnes pour aider à accoucher les femmes enceintes, et pour les porter sur soi pour être préservé de tout malheur et accident.

 

  Le 12, nous sommes partis de là, à trois, Hermand, le Flamand et moi, pour aller à Prignan [Preignac]; à Balsaque [Barsac]; à Potense [Podensac]; à Bourdeaux, ville, où nous avons couché.

 

  Le 13, sommes allés à la maison de ville pour avoir des passeports, à cause que l'on arrêtait en bien des endroits. Nous n'avons pas pu obtenir rien.

 

  Le 14, au matin, nous y avons retourné et n'avons encore rien pu obtenir; mais cependant on les a pris et on nous a dit de revenir le lendemain.

 

  Le 15, nous fûmes au greffe où le greffier nous les a délivrés. Voilà ce qu'il porte:

  Les maire, sous-maire et jurats, gouverneur de la ville et cité de Bourdeaux, comte d'Ornon, baron de Veirynes, prévôt et seigneur d'Eysines et de la petite prévôté et banlieue d'entre deux mers, juge criminel et de police, certifions à tous qu'il appartiendra, que le nommé Guillaume Magny, natif de Carlepont en Picardies, tailleur de son métier, venant de Saint-Jacques et désirant aller à Toulouse, lequel nous a requis notre passeport sur ce nécessaire. C'est pourquoi, n 'y ayant, grâce à Dieu, dans la présente ville aucune sorte de maladies contagieuses ni soupçon, nous prions tout gouverneur, lieutenant du roi, maire, sous-maire, jurat, échevin, consul, capitoul et tous autres seigneurs juges qu'il appartiendra, de laisser sûrement et librement passer le dit Guillaume Magny, sans lui faire ni souffrir lui être donné aucun trouble ni empêchement, offrant en pareil cas d'en faire le semblable.

  Donné à Bourdeaux, en jurade, sous le seing du clerc et secrétaire ordinaire de la ville. Scel et armes d'icelle, le 16janvier 1727.

  Signé: DUBOCQ.

  Délivré gratis, avec le cachet et armes de la ville, qui sont deux tours, comme l'entrée d'un château, où autour de ce cachet est écrit : Sigillum urbis ...

 

  Après cela, fûmes coucher à l'hôpital aux Jésuites.

 

  Le 16, fûmes dîner aux Chartreux qui sont à une porte de la ville, puis sommes venus à l'hôpital coucher.

 

  Le 17, nous nous sommes embarqués, non pas pour suivre la Garonne, mais pour la traverser seulement. Elle a bien un bon quart de lieue ou plus de trajet. Nous sommes débarqués à Pleuron [Peyron]; de là, au Charbon blanc [Le Carbon-Blanc]; à Saint-André, bourg, où l'on passe la Dordongne qui est extrêmement large; de là, à Saint-Gervais, bourg, où nous avons couché.

 

  Le 18, à Sesgouria; à Bourg, petite ville; à Blaye, ville, où nous avons couché.

 

  Le 19, à Pont, ville, où nous avons couché à l'hôpital, où dedans était une concubine, que l'un de nous s'était emmouraché.

  Le fondateur de cet hôpital se nomme Guerleaux.

 

  Le 20, nous y avons séjourné.

 

  Le 21, avons couché à Lajarte [Lajard].

 

  Le 22, à Xainte en Xaintonge, où nous fûmes coucher chez Houpin, chantre de notre pays et résidant là, qui nous reçut avec une froideur à l'excès, à cause que notre premier camarade avait dit, en passant, à sa femme mille mentiries de sa famille.

 

  Le 23, avons séjourné chez lui, pour nous expliquer des faits avancés par Delorme, dont j'ai raccommodé tout cela, et ai fait connaître le contraire de tout ce qu'il avait avancé.

 

  Le 24, après déjeuner, avons pris congé de lui et sommes partis d'avec lui, mais nous avons couché dans la ville.

                                                      -----------------------------------------------------------------

 

                                                 RAPORT D'UNE PARTIE DE LA LANGUE ESPAGNOLLE

 

  "Sous ce titre, Manier nous donne, à la suite de son Voyage d'Espagne, une sorte de petit vocabulaire à l'usage des voyageurs. On en pourra dédulre quels étaient ses besoins, ses preoccupations et ses goûts. Nous avons laissé ce glossaire tel qu'il apparaît sur le manuscrit original, sans apporter de corrections orthographiques".

  

  Du bled.                     Trigois.

  Dejeuné.                    Almorsart.

  Diné.                         A comeire.

  Goutté.                      A merenda.

  A souppé.                  A senart.

  Des bas.                    Messiass.

  Jarretière.                   Ligass.

  Lundy.                       Louny.

  Mardy.                       Mard.

  Mercredy.                   Mircolet.

  Jeudy.                       Coesvest.

  Vendredy.                   Biernet.

  Samedy.                    Saouaou.

  Dimanche.                  Omingue.

  Chapaux.                    Sombrere.

  Chemise.                    Camisa.

  Bouton.                      Botonn.

  Culotte.                      Calsonne.

  Rouge.                       Tinte.

  Encre.                        Tinta.

  Soulier.                        Sapatte.

  Cordonnier.                  Sapateire.

  Tailleur.                      Sasstre.

  Du fille [fil].                 Hilas.

  Noire.                        Naigre.

  Je vous salue.            Salougue.

  Main droitte.               Manne dratche.

  Main gauche.            Manne stierde.

  Au melieux.                Medio.

  Main.                         Manne.

  Chemain.                   Camine.

  Un pais.                     Tiere.

  Une eglise.                 Egliesa.

  Monsieur.                  Seignor.

  Curé.                         Cour .

  Un grand seigneur ou monsieur.  Cavalieross.

  Du pain.                      Panne.

  Du vin.                        Vino.

  Argent.                       Dineire.

  Le tempt.                   Tiempo.

  Alons.                        Bamouse.

  Vite.                          Presto.

  Je ne seay pas.          Eyo no lo save.

  Dieu.                         Deoss.

  Saint Pierre.                San Pedro.

  Saint Paul.                  San Pauuelo.

  Jaque                         Tiago.

  Jean.                          Dyouanne.

  Antoine.                      Antouna.

  La lumièrre.                La louse.

  De l'huile.                   Holio

  Dominique.                 Omigo.

  Uncocq.                     On gal.

  Une poul.                   Galino.

  Un oeuf.                     On goéve.

  Pelerin.                      Pelegrino.

  Mangé.                      Magnart.

  Le roy.                       Elle ray.

  Soldat.                      Soldatte .

  Prince.                      Principesse.

  Asturie.                     Astouriass.

  Hospitalle.                 Hospedal.

  Panplune                   Panpelonna.

  Madrid.                      Madril.

  Sigovie.                     Segovia.

  Un heur.                    On hort.

  Ecrire.                       Scribante.

  Selle [sel].                Salse.

  Pour appelé les poul. Pidess.

  Dieu vous benisse.    Dios te remedio.

  Un ongnon.               Savouille.

  Du lart.                     Tossine.

  Un chat.                   Gattoss.

  Un chien.                 Perro.

........................          "J'ai remplacé par des points quelques jurons fort grossiers"

  Quel heur et il.          Quei ora ess.

  Touchy.                    Tocart .

  Un batton.                On palle.

  Du feu.                     El fogue.

  Bonjour.                   Bonoss diess.

  Bonsoire.                 Bonn start.

  Courage.                  Alaigrio.

  Ou alé vous.            Onde ba osté.

  D'ou vené vous.        Donde bienn osté.

  Un vilage.                Lougard.

  Une ville.                 Sioudatte.

  Du boy.                   De leigne

  Une pomme.            Mansanne.

  Un lit.                      Cammre.

  Levé.                       Levantart.

  Couché.                  Recoqueire.

  Racomodé.             Componnard.

  Travailly.                 Travaeart.

  Achettee.                Comprart.

  Bon marché.           Mass baratte.

  La tette.                 La caveche.

  En avé vous assé    Eyo tingue bastante.

  En voila ascé.         Basstante.

  Je vous remercie.    Bon provéche.

  Tien [tenir].             Tom.

  Tené   ".                 Tom ossté.

  Choffé vous.            Calientar ossté.

  Il fait froy.               Fague friou.

  Je vous salue.        Stou salougue.

  Homme.                 Ombre.

  Femme.                 Smouqueire.

  Fille.                      Smoutiatiou.

  Garcon.                 Smoutiate.

  Fils.                      Filiol.

  Amis.                    Amigo.

  Alé ou marchy vite. Andard presto.

  Souppe.                 Menesstre.

  Bouillon.                Calde.

  Personne.              Ningoune.

  Chataine.               Castagne.

  Une noix.               Notche.

  De l'eaux.              Agoa.

  De l'eaux de vie.     Agordientess.

  Parlé.                    Ablard.

  ............................................

  Voleur.                  Ladronne.

  L'autre.                 La aultre.

  Celuy cy.              Staquy.

  Pigeon.                 Pombre.

  ..........................................

  Dansé.                 Baylard.

  Maison.                Casse.

  Paille.                  Paque.

  Jour.                    Diesse.

  Nuit.                    Notche.

  Joué.                   Ed jougart.

  Violon.                 Violine.

  Demandé.            Pidere.

  L'aumonne.          La limozenne.

  TI n'i a personne.  Eyo non tingue ningoune.

  Romarin.             Romule.

  Couvent.              Cobento .

  Recollé [récollet]. Chocholante.

  Moy.                   Eyo.

  Une belle personne. On goape ningoune.

  Une belle fille.         On goape smoutiatiou.

  Un beau garcon.     On goape smoutiate.

  Une belle femme.    On goape smouqueire.

  Un bel homme.       On goape ombre.

  Un capitaine.          Capitanne.

  Un chateaux.         Castelle.

  Une eppee.            Spada.

  Payé moy aujourdhuy. Pagué eyo oy

  Aujourdhuy.            Oy.

  Demain.                 A la magnanne.

  Petitte.                  Etchique.

  Fermé.                  Serras.

  Chanté.                 Coantart.

  Baucoupt.             Moutche.

  Aveugle.                Siègue.

  Frere.                   Charmanne.

  Ouy.                     Sy.

  Non.                    Non.

  Pere.                   Padre.

  Mere.                  Madre.

  Billet.                  Bolotine.

  Une lettre.           Carte.

  Cela et vray.        Al verda.

  Baiser.                Abracart.

  Une ecuel.          Oune scoudel.

  Une cuillere.        Cosstiart.

  Un bourdon.         Boirdonn.

  Une coquil.          Conntche.

  Un collet.             Selavine.

  Une foy.              Ouna voilta.

  Un juste o corps.       On vestige ou vestido.

  Regarde ou regardé.   Mire ossté.

  A chacun un ou une.  Cada ouna.

  Chaut.                 Caliente.

  Navet.                 Nave.

  Pas davantage.    Non mass.

  Etranger.             Frustiere.

  Un pont.              Pointe.

  Apres.                Despoisse.

  Je n'en ay pas.    Eyo non tingue.

  Un mari cocu.     On cornoudo marido.

  Un peigne d'ivoire. Eburneo peine.

  Une warloppe de menuisier. Cepillo

  Usurper.              Usurpar.

  Urler.                  Haulart.

  Uriner.                Orinar.

  Voyager.            Andar.

  Nous.                 Noss.

  Volontier.            De boena gana.

  Voleur.               Volador.

  Volage.              Ligeros.

  La voix.              Voz, Boz.

  Voiture.              Acareo, acarretto.

  Mauvais voisin.    Mal veisino.

  Unique.              Ouniquo, solo.

  L'un apres l'autre. Ouno tras otro.

  Vivandier.            Vivanderos.

  Vitre.                  Vidreras.

  ......................................

  Un.                     Ouna.

  Deux.                 Dosse.

  Trois.                 Traise.

  Quatre.              Coatre.

  Sinque               El chinque.

  Six.                   Seyce.

  Sept.                 Siette.

  Huit.                  Otche.

  Neuf.                 Noeve.

  Dix.                   Detche.

  Onze.                Ondehé.

  Douze.              Dotche.

  Traise.              Traidche.

  Quatorze.          Coatordche.

  Quinze.             Quinndche.

  Saise.               Siese.

  Dis sept.           Detosiett.

  Dis huit.            Disotche.

  Dix heuf.           Desnoeve.

  Vingt.               Binta.

  Un homme à 2 visages.    Hombre de dos caras.

  Vis a vis.                         De frente enfrente, frontero.

  Violon [rebec] .                Rabel.

  Violette jaune .                Violettas amarillas.

  Girofflé.                           Halhely.

  Vrilliette [tarière].             Talladrio

                                                                             --------------------------------------

 

  FIN DU VOYAGE D'ESPANGNE

                                                                  -------------------------------------------------------------

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