Indumenta peregrinorum (R. Plötz)

 

                                                    INDUMENTA PEREGRINORUM

                                            L'équipement du pèlerin jusqu'au XIXe siècle

                                                    par Robert PLÔTZ (Allemagne)

 

  in : Les traces du pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle dans la culture européenne

Colloque organisé par le Centre italien d'études compostellanes et par l'université de la Tuscia, Viterbe

en collaboration avec le Conseil de l'Europe. Viterbe (Italie), 28 septembre-1er octobre 1989

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  A partir du deuxième tiers du Xle siècle, l'occident chrétien se met en mouvement. En raison d'une série de modifications très profondes et en même temps générales, provoquées et rendues possibles par la fin des invasions extérieures, un nombre croissant d'hommes, en groupes ou seuls, cheminaient aux alentours de la deuxième moitié du Xle siècle. Les deux siècles qui vont de la deuxième moitié du Xle siècle au milieu du XlIIe siècle représentent pour l'occident une époque de grande mobilité: guerriers, commerçants, vagabonds, nobles et clercs, pèlerins et autres groupes sociaux peuplaient les chemins. Il est certain que tout au long de son histoire l'occident a toujours connu des voyageurs et des personnes en mouvement. Mais à l'aube du Moyen Age, on ne pouvait pas encore parler d'une vie touristique dans les épouvantables chemins de l'occident chrétien. Il manquait en effet un élément décisif dans le réseau routier: le marcheur voyageant de sa propre initiative. Les soldats, commerçants se déplaçant sur leurs ânes ou chevaux de charge, moines, messagers d'institutions laïques ("missi" à l'époque de Charlemagne) et ecclésiastiques (en 910, Cluny avait son propre service de messagerie pour garantir un contact permanent entre le monastère "matrix" et ses multiples "filiae"), formaient l'essentiel des gens de chemin.

 

  Ce panorama a complètement changé au cours du haut Moyen Age. Le type de voyage le plus courant est le "peregrinatio ad limina sanctorum", typique de la mobilité de cette époque qui pousse tous les estamentos (1) de la société sur les chemins qui mènent aux lieux saints et qui les emplit des sentiments religieux les plus profonds.

 

  C'est également à cette époque anonyme, au cours des dernières décennies du Xe siècle, que se crée pour les pèlerins un "habitus perigrinorum" propre, selon l'appellation de Richier de Saint-Rémi. Cet "habitus" a pour finalité de protéger celui qui le porte et de montrer la finalité religieuse du voyage. Les principaux éléments de l'équipement "peregrinalis" sont les vêtements, les attributs et les "signi peregrinationis". La gestation de l' "habitus peregrinorum" s'achève au Xlle siècle, en parallèle à 1'évolution de la "peregrinatio religiosa" en tant que "peregrinatio por Christo" dans le sens monastique du terme, et au mouvement des masses que l'on peut dénommer "peregrinatio al limina apostolorum" ou "sanctorum". Ce mouvement sacral commence au Xe siècle et culmine pour la première fois au Xle siècle. Etant limité par le temps, je ne pourrai pas traiter le thème de la phénoménologie de la "peregrinatio religiosa", je me contenterai de donner une aperçu général sur le "statut peregrinationis" puis sur les éléments particuliers de 1*"habitus peregrinorum".

 

  Suppositions

 

  Des sources hagiographiques mentionnent déjà au Ve siècle les éléments essentiels de l' "habitus perigrinorum". Cassiano dans ses "Collationes" dit "Sumpto baculo et pera, ut illuc cunctis viam ingredientibus monachis moris est, ad civitatem suam nos, id est Panephysim, itineris dux ipse perduxit" (Collatio XI). A la fin du XlIIe siècle la "Vita Trudonis" parle de l'"habitum perigrini" et pendant la seconde moitié du IXe siècle la "Vita Faronis" (Conservio Othgeri) mentionne les "peregrinationis insignia" et particulièrement le "baculus".

 

  Ceci pourrait nous amener à penser qu'il y aurait déjà eu un mouvement pèlerin au cours des premiers siècles du Moyen Age. Mais les passages cités se réfèrent aux "monachi scoti" qui envahirent du Vie au IXe siècle le continent européen, imitant les anachorètes et considérant la vie comme une "vita probationis", et en dernier lieu comme une "perigrinatio por Christo" à la recherche du salut éternel. Le même San Trudo déjà cité qualifie son départ d'"exemplum Patriarchae Abrahae gerens". Et le bourdon, que Guillermo de Malmesbury appelle au début du Xlle siècle "solatium itineris" a toujours été considéré comme une élément indispensable à tous les voyageurs de cette époque. Il avait également caractère de relique chez les moines écossais et les saints anglo-saxons.

 

  Un signe important du développement progressif du mouvement "peregrinalis" et de son acceptation par l'Eglise est l'introduction dans la liturgie de la "benedictio perarum et baculorum" qui apparaît pour la première fois au Pontificale de Maguncia autour de l'an 950.

 

  Le pèlerin; protagoniste historique

 

  Bien que certaines sources ne fournissent pas toutes les données sur le nom des clercs et des nobles hauts visitant les lieux saints pour des motifs divers, les sources littéraires nous permettent de vérifier comment et dans quelle mesure le changement conceptuel du développement sémantique du mot "pèlerin" a pu intervenir, et comment sa signification terminologique s'est modifiée sur le plan linguistique.

 

  Jusqu'à la première moitié du IXe siècle, le mot latin "peregrinus" avait le sens principal d'autre, d'étranger, de personne qui vit en exil. C'est au cours du haut Moyen Age que celui qui se rend à des "lugares santos" est identifié à l'étranger qui, pour diverses raisons, se trouve hors de sa patrie. C'est ainsi que le mot pèlerin prend sa signification moderne: "dénomination très étendue de l'homme qui pour des motifs religieux fait un pèlerinage de façon temporaire ou permanente". C'est dans l'ancienne "Gallia christiana" que le mot latin "peregrinus" est employé pour la première fois avec sa signification actuelle, dans la Vie de Saint Alexis, aux environs de l'an 1040. La "perigrinatio por Christo" comme principe de vie monastique avait déjà perdu de l'importance, remplacée par l'idée de "stabilitas loci" par les moines écossais.

 

  L'étape suivante serait la caractérisation du pèlerin en tant que personne singulière dotée des attributs et d'un équipement spécial lui permettant de se différencier des autres sur les chemins. Ce processus a eu lieu dans le drame liturgique qui présentait visuellement et scéniquement l'histoire chrétienne. Les drames liturgiques naissent aux alentours de l'an 1100 et par leur représentation d' "images vivantes", ils influencent immédiatement l'imagination sensitive et l'oeuvre artistique de leur époque. Ainsi, c'est un drame liturgique, l' "Ordo prophetatum" qui a servi de modèle pour 1'iconographie du "Portique de la Gloire" de la cathédrale de Compostelle. C'est également dans les archives de cette même cathédrale qu'un autre drame a pour thème la visite de la tombe par la Vierge. Les drames liturgiques du "Peregrinus", qui représentent la scène des disciples d'Emmaüis le deuxième jour de Pâques, jouent un rôle décisif pour le développement de l'image du pèlerin et pour la détermination de son aspect matériel. Dans cette scène clé, le Christ est représenté en tant que pèlerin.

 

  Des instructions scéniques nous permettent d'avoir une impression exacte de la façon dont les gens s'imaginaient l'aspect du pèlerin. Un manuscrit de Saint-Benoit-sur-Loire (bibliothèque de la ville d'Orléans, Ms. 201) nous le transmet ainsi "in similitudine paratus, pillen incapite habens, hacla vestitus et tunica, nudus pedes" (comme le Seigneur, portant un sac et des rameaux de palmier, vêtu à la mode des pèlerins, avec un chapeau, une cape et une tunique, les pieds nus). Les disciples du Christ pouvaient également apparaître en pèlerins. Dans une dépêche de Rouen du XVe siècle, un peu tardive, nous pouvons lire: "induti tunica, et desuper cappis transversum, portantes baculos et peras in similitudine Peregrinorum. Et habeant capellos super capita et sint barbati" (vêtu d'une tunique, avec une cape par dessus, portant bâtons et sacs. Qu'ils aient des chapeaux sur la tête et qu'ils soient barbus). Un autre drame du XlVe siècle caractérise les pèlerins de la façon suivante: "habentes habitum vel signum peregrinationis et peregrinorum, videlicet galerum, bordonum et signum in capite, el manibus seu eorum signum super vestis" (ils portent l'habit ou le signe du pèlerinage, c'est-à-dire un chapeau de pèlerin, un bâton et un insigne de pèlerinage sur la tête et dans les mains ou ses signes sur les habits). Nous pouvons ainsi conclure qu'aux alentours de l'an 1100, il était déjà possible de savoir comment on pouvait reconnaître un pèlerin.

 

  Il est à noter qu'il n'y avait pas de vêtements particuliers pour les pèlerins, ce sont les attributs ou les insignes que le pèlerin porte à son retour qui le distinguent des autres voyageurs. Les premières représentations connues du Christ en tant que pèlerin datent du premier tiers du Xlle siècle; elles suivent la thématique du drame liturgique d'Emmatls. Dans le psaltérion anglais de saint Albain, le Christ est représenté en pèlerin. Dans une autre représentation, sur une plaque de marbre d'origine hispanique, il porte un sac avec une croix (Jérusalem) et un long bâton avec deux pommeaux. Dans le cloître de Santo Domingo de Silos, le Seigneur apparaît avec une grande coquille sur son sac. Il existe d'autres représentations connues de la même époque sur le portail de bronze de la cathédrale de Monreale, de Barisano de Trani, et un peu plus tard dans la partie septentrionale du cloître de Saint-Trophime d'Arles. Dans toutes les représentations, le Christ porte un sac avec les insignes des lieux de pèlerinage les plus connus à cette époque: Jérusalem et Saint-Jacquesde-Compostelle.

 

  C'est également à cette époque que la figure du pèlerin a commencé à être influencée par celle de l'apôtre saint Jacques. A l'opposé du développement iconographique normal qui représente le saint avec les instruments de son martyre, l'image de saint Jacques est identifiée à celle du pèlerin. Le programme pictural iconographique traditionnel de la cathédrale de Saint-Jacques représente l'apôtre presque exclusivement en "similitudine domine", de la même façon que les textes du Côdice Calixtino rapprochent le plus possible saint Jacques de la figure du Seigneur. Ainsi, la figure du pèlerin apparaît autant dans la littérature que dans l'art figuratif. L'art, comme transformation concrète d'une réalité aussi manifeste que l'était le pèlerinage, a fait du pèlerin anonyme le symbole du mouvement de masse que représente le pèlerinage. L'art de cette époque s'inspirait abondamment des Saintes Ecritures et de la vie des saints. L'incorporation du motif du pèlerin anonyme dans les canons classiques de l'iconographie appliquée représente ainsi une véritable innovation. Nous rencontrons le pèlerin dans le tympan de Saint-Lazare d'Autun (aux environ de 1130), dans la miniature de Saint-Maixent (Poitou,114l), dans le Rituale Lambacense (XIle siècle), dans un chapiteau du cloître de la cathédrale de Tudela, dans une figure latérale du tombeau de San Millan dans la Rioja (environ au milieu du Xlle siècle) et dans un relief en grès de la porte méridionale de la cathédrale de Fribourg de la fin du Xlle siècle qui représente le prototype du thème de "Santiago coronatio peregrinorum" qui jusqu'à ce jour n'est connu que dans des régions germanophones.

 

  La littérature de l'époque est également consciente du phénomène pèlerin auquel elle s'intéresse. Dans le sermon "Veneranda Die" (Liber I, cap. XVII) du texte jacquaire par excellence, le "Codice Calixtino", on trouve une explication approfondie de la signification des mots bourdon et besace, les attributs du pèlerinage.

 

  Gottfried de Strasbourg décrit en détail les différents éléments de l'équipement du pèlerin, dans son oeuvre "Tristan et Yseult" (autour de 1210). La Kaiserchronick (milieu du Xlle siècle) fait également mention de l'équipement du pèlerin, de même que le "Renner" de Hugo de Trimberg qui évoque la coquille comme "intersignum peregrinationis". Pour la langue latine et les langues romanes, Du Gange apporte des exemples suffisants dans la "Dissertation XV" (De 1'escarcelle et du bourdon des pèlerins ...)

 

  Le XIIIe siècle nous a également fourni un grand nombre de représentations de pèlerins anonymes qui, pour le moins, sont intégrés dans des scènes ou des séries de scènes: par exemple, dans le "Coronatio Peregrinorum" déjà cité, dans les peintures murales de l'église de Saint-Martin-de-Linz (Rhénanie), ou dans celles de l'église de Saint-Nicolas-de-Mwlln, ou alors les deux pèlerins en pierre de l'église détruite de Saint-Jacques près de Villingen. Quant au relief de l'église de Saint-Léonard de Franckfort (autour de 1220), il continue à poser un problème de classification.

 

  De même, la figure du pèlerin est intégrée dans "Les six oeuvres de la miséricorde", motif qui apparaît dans l'art chrétien à partir de 1150: dans le reliquaire de Saint-Ode et de Saint-Georges d'Amay, dans les sources baptismales en bronze de la cathédrale de Hildesheim (autour de 1220), dans la rosace de la cathédrale de

Fribourg (autour de 1250), dans le tombeau de l'évêque Martin Rodriguez (+1242) dans la cathédrale de Léon. Une des rarissimes représentations particulières d'un pèlerin de cette époque remonte au milieu du XlIIe siècle, il s'agit de la représentation du comte Louis, en monture de pèlerin à Jérusalem, dans un relief du reliquaire de Sainte-Isabelle, à Marbourg (1240-50). Au XIVe siècle, le thème artistique du pèlerin continue à être un canon pictural: dans un inventaire des reliques de l'église de Saint-Nicolas de Passau, de 1333-40, on trouve le portrait de Nikolaus Omichi dessiné à la plume. Celui-ci s'était rendu en pèlerinage à Rome, en Terre sainte et à Saint-Jacques-de-Compostelle, où il perdit la vie. La représentation d'un pèlerin-moine du monastère danois de Sor nous donne un exemple de 1'universaiisme pèlerin de cette époque, avec un dessin de son épitaphe où apparaît le pèlerin avec les insignes des lieux de son pèlerinage. On trouve des pèlerins dans le célèbre retable de Frontanya, qui fait partie d'une des représentations les plus caractéristiques du miracle du pendu, dans les remarquables miniatures flamandes du manuscrit de Guillaume de Digueville intitulées "Le pèlerinage de la vie humaine" (autour de 1360), dans un manuscrit conservé à Bruxelles, de la première moitié du XlVe siècle, dans les actes constitutifs de l'hospice du Saint-Esprit de Nuremberg (autour de 1400), etc.

 

  Le XVe siècle et la première moitié du XVIe siècle nous fournissent une fois de plus une quantité considérable d'oeuvres d'art qui reprennent toujours les thèmes classiques de l'art chrétien. Sans trop entrer dans cette époque, je souhaiterais mentionner tout au moins le maître Alkmaar (1504), le célèbre retable d'Indianapolis, du maître Clervoles d'école espagnole, les planches du retable du maître Jakabfalva (Hongrie, autour de 1480), la peinture de Jan Wellems de Cock, dont le thème principal est celui du diable qui essaie de tenter un pèlerin, le fameux retable en bois du maître Herlin, de Rotemberg, etc.

 

  Parallèlement à ces oeuvres magnifiques et particulières commence la diffusion élargie des produits du nouveau médium "imprenta". A partir de la seconde moitié du XVe siècle, la méthode de la reproduction sérielle d'images permet à une grande partie de la population d'avoir accès à un nouveau monde informatif, particulièrement dans les grandes villes. Pour moi, l'impressionnante frise de pèlerins qui orne selon la technique du graffiti une muraille de l'église de Saint-Jouin de Echebrune dans la Saintonge. Un incunable pressé sur bois représente la "Passio Sancti jacobi" et le miracle du pendu qui date d'environ 1460 et qui se trouve au musée Germano-Roman de Nuremberg. Pratiquement tous les artistes se consacrèrent à ce nouveau médium autour de l'an 1500. Nous leur devons une grande partie de représentations de pèlerins qui, à cette époque, devaient déjà représenter l'essentiel du trafic européen. Sans pouvoir entrer dans le vif du sujet qui mérite une étude particulière, je tiens au moins à mentionner les noms de Lucas van Leyden (autour de 1508) qui nous donne des informations picturales sur l' "habitus peregrinarum", le maître de Pétrarque (autour de 1520), les illustrations de Hans Burgkmair dans la fameuse oeuvre de Geiler de Kaysersberg sur le pèlerin chrétien qui donne un vaste panorama des préparatifs qu'un pèlerin doit réaliser avant d'abandonner sa patrie et son foyer et qui décrit en détail les "indumenta peregrinorum". Dans le cadre de cet aspect des représentations dédiées aux pèlerins, on notera la représentation intéressante de la vertu de la "pietas" comme simple pèlerine dans le "Schéma seu spéculum principium" que l'on doit à Rafaël Sadeler I, selon Joannes Stradanus, autour de l'an 1580.

 

  Avant de passer à l'étude chronologique de l' "habitus peregrinorum" jusqu'au XIXe siècle, je ferai un résumé, une quintessence du contenu de toutes les représentions mentionnées et énumérées, en rapport avec certains degrés de développement matériel et en rapport avec le "Zeitgeist".

 

  Etude historique de l'habillement du pèlerin

 

  Au départ, le pèlerin n'a pas de vêtements caractéristiques, il porte le vêtement commun aux voyageurs. Les composantes générales sont:

 1. linge de corps, en toile, qu'il porte jusqu'aux mollets;

 2. au-dessus de cette tunique, un vêtement de même longueur, parfois plus court pour ne pas gêner les jambes, avec des manches qui arrivent jusqu'à l'avant-bras, taillé dans une étoffe grossière et dense. Ce vêtement peut également être sans manches et être coupé sur les côtés;

 3. capuche taillée en pointe dont le col forme comme une masse qui s'étend sur les épaules. Sur cette capuche, les pèlerins portaient souvent un chapeau à bord large;

 4. bas ne couvrant pas les pieds;

 5. chaussures. Bien que de nombreuses représentations de pèlerins nous montrent des pieds déchaussés, la chaussure est certainement l'élément qui préoccupe le plus les pèlerins. Rien de plus éloquent à ce sujet que les ordres de la confrérie de Saint-Martin de Astorga, rédigés au XIIIe siècle et qui disposent "todo cofrade que labrarre dia santo que furer de guardare e lo non guardare pèche un soldo e medio foras se fure para Romio de camino". C'est-à-dire que les cordonniers pouvaient travailler les jours fériés sans payer d'amende s'ils le faisaient pour des pèlerins. Et Hermann Kunig consigne dans ses carnets de route qu'entre San Blas et Roncevaux "il y a un petit village où l'on fabrique des clous avec lesquels les frères renforcent leurs chaussures", information qu'il recueille sans doute pour d'autres pèlerins.

 

  Les pèlerines étaient pratiquement vêtues de la même façon. Le vêtement porté sur la tunique arrive jusqu'au pied et un bonnet ou voile avec un chapeau remplace la capuche. Les autres pièces de vêtement et les chaussures suivent l'évolution générale de la mode, surtout à partir du XVIe siècle comme nous le verrons plus avant. Les principales exigences étaient la commodité et la résistance aux intempéries.

 

  C'est au XVe siècle que change l'habillement du pèlerin: le vêtement extérieur est progressivement replacé par un manteau doté d'une assez grande capuche, qui couvre le pèlerin jusqu'aux mollets. Le col de la capuche s'élargit également et le chapeau a des bords plus larges et rabattus vers le haut pour montrer les insignes du pèlerinage, presque toujours une coquille.

 

  L' "habitus peregrinorum" montre progressivement une certaine uniformité, ce qui ne signifie pas que l'on puisse considérer les pèlerins comme un groupe homogène. Tout dépendait de la finalité du voyage ou des circonstances dans lesquelles le pèlerin se trouvait et qui pouvaient donner lieu à de petites modifications de sa tenue.

 

  Les attributs

 

  Les attributs les plus importants et les plus caractéristiques du pèlerin étaient le bourdon et la besace. Plus tard se sont rajoutés la gourde, une boite en fer ou en étain pour les documents importants (sauf-conduits, passeports, la "compostela", etc.) et le rosaire.

 1. Le bourdon. C'est un bâton arrondi, de longueur variable, généralement surmonté d'un pommeau et pourvu d'un socle pointu recouvert de fer. Bien que la longueur des bourdons soit presque toujours la même dans les représentations, la majorité d'entre eux dépassent les épaules et même la tête. Le pommeau qui les termine est généralement rond, et parfois double; à partir du XVe siècle apparaît dans les représentations un crochet qui servira plus tard à suspendre la besace et plus tard la gourde. Le "Côdice Calixtino" dans le sermon "Veneranda dies" dit que le "bourdon" est à l'origine le bâton du pèlerin, et qu'il constitue une "défense contre les loups et les chiens" tout en servant de soutien et d'aide pour la marche et les passages difficiles.

 2. Le sac ("poire") représente, d'après le même texte, la largesse des aumônes et la mortification de la chair. Le sac, ajoute-t-il, est un sac étroit en peau d'animal mort avec la bouche ouverte et celui-ci n'est pas attaché par des cordons. A cette époque on appréciait tout particulièrement les besaces en peau de cerf qui étaient vendues au "Paraiso", devant la porte nord de la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle. Les monuments et documents graphiques nous montrent une grande variété de formes et de dimensions de sacs. Ceux des pèlerins de Saint-Jacques portaient toujours la coquille, et souvent, ils étaient si petits qu'ils servaient davantage de bourse que de sac. Le sac le plus répandu est rectangulaire, il est parfois fermé à l'aide d'une courroie et d'une boucle.

 3. La boite pour les certificats du pèlerin. Bien que l'habillement du pèlerin se soit fixé au cours du temps, cette boîte lui servait de sauf-conduit, en vertu de la protection accordée par les lois, en absence de toute autre documentation, et lui permettait d'accéder à la charité organisée par les hospices et les couvents ainsi qu'à la charité privée. Le pèlerin, surtout à partir du XIVe siècle, voyageait avec divers documents complémentaires pour attester la fin religieuse de son voyage.

 4. Le rosaire. A partir du XIVe siècle, le rosaire vient compléter l'équipement du pèlerin. Il n'est pas uniquement un signe de pèlerinage mais un objet de piété pour tous les chrétiens de l'église catholique romaine.

 

  Insignes de pèlerinage

 

  Tous les lieux saints d'une certaine importance avaient leur emblème de pèlerinage que les pèlerins recevaient dans le sanctuaire même pour les emporter avec eux. Pour le pèlerinage "ad limina Beati Jacobi", la coquille est vite devenue l'insigne du pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. Ainsi, il est très probable que la coutume des pèlerins de Compostelle de coudre les coquilles Saint-Jacques sur leurs capes, chapeaux et escarcelles ait une lointaine origine superstitieuse païenne, semblable à celle que le jais aura par la suite, sous des influences orientales. La coquille (pectem maximus) apparaît dans l'art plastique autour de l'an 1100 et au Xlle siècle le "Côdice Calixtino" atteste la vente de "crusille piscium id est intersigna Beati Jacobi" dans le "paraiso" déjà cité. Dès le XlIIe siècle, plus de mille boutiques vendaient cet insigne à Compostelle. Un vitrail de la cathédrale de Fribourg, du début du XVIe siècle, représente le donateur Jakob Villinger et sa femme devant la cathédrale de Saint-Jacques, couronnés par l'apôtre. On peut voir en arrière plan des pèlerins devant les boutiques avec des coquilles et d'autres objets de dévotion. A la fin du XIIe siècle, on trouvait déjà des coquilles en plomb ou des coquilles coulées dans d'autres métaux comme l'atteste la "Vie de saint Thomas martyr" du prêtre Guernes  (Garnier) de Point-Sainte-Maxence (1172-1174). Au départ, la coquille était l'insigne local du sanctuaire de Compostelle. Puis très vite, le pèlerinage se transformant progressivement en mouvement de masse, la coquille est devenue 1'"intersignum" de tous les pèlerins. D'autres insignes se sont ajoutés à la coquille comme nous pouvons le constater dans les représentations artistiques: cordons en os qui se mettaient par paires des deux côtés de la coquille pour décorer le bord relevé du chapeau comme nous l'avons dit précédemment. Cette coutume, comme cela apparaît dans les images et peintures, est déjà pratiquée au XVe siècle et se répand au cours du siècle suivant. C'est également pendant ce siècle que les pèlerins commencent à porter des images, des

coquilles et même des amulettes en jais, mode qui s'est généralisée pendant les deux siècles suivants.

 

  L' "habitus peregrinorum" du XVIe au XIXe siècle

 

  La composition classique des éléments de l' "habitus peregrinorum" ne change pas au cours des siècles suivants. A l'époque moderne, seuls les vêtements s'adaptent à la mode actuelle. Le manteau à large capuche qui a été introduit au XVe siècle remplace progressivement et pratiquement complètement les vêtements extérieurs. Son col large devient une pièce d'habillement typique et spéciale, le "mantelet" ou "pèlerine" ou "cape" qui représente directement le pèlerin à partir du XVIIIe siècle, ayant pratiquement valeur d'attribut. Le pèlerin est paré de nombreuses coquilles dans presque toutes les gravures et oeuvres d'art de cette époque. Les autres pièces d'habillement suivent l'évolution de la mode de l'époque.

 

  Je tiens à mentionner brièvement une évolution spéciale: pendant la période transitoire allant du XVIIe au XVIIIe siècle, la littérature et les arts s'approprient la coquille ainsi que d'autres attributs pour les intégrer dans des romans et dans la peinture. La Fontaine est l'un des premiers auteurs à utiliser le thème du pèlerin dans le roman intitulé "Le petit chien qui secoue de l'argent et des pierreries", où un homme amoureux s'habille en pèlerin pour rendre visite à sa maîtresse. L'emploi le plus spectaculaire des attributs du pèlerin apparaît dans le "voyage ou pèlerinage à Cythère", thème des "fêtes galantes", où la coquille retrouve sa signification ancienne de symbole de Vénus, la déesse de l'amour physique. On retrouve ce thème dans l'huile de Watteau "Pèlerins de Cythère", où des personnages connus comme Louis XIV, la marquise de Pompadour,et le président Mole portent des habits de pèlerin.

 

  C'est une image expressive de l' "habitus peregrinorum" de la période allant du XVIe au XVIIIe siècle que nous présentent les équipements originaux: par exemple ceux de Jakob VII Trapp, du Tyrol du Sud, qui se rendit en Terre sainte en 1560, de Stéphane III Praun, qui se rendit à Saint-Jacques-de-Compostelle en 1571 et dont le tombeau se trouve à Lourdes, du XVIIe siècle et le col de Jean Juillet de la Bourgogne, du XVIIIe siècle.

 

  Parmi les pèlerins qui rentraient chez eux, certains conservaient leurs vêtements, chapeaux et bourdons à titre de souvenir pieux et comme témoignage à présenter à leurs descendants du dernier pèlerinage définitif de la mort. D'autres les laissaient à une église à titre d'ex-voto et de remerciement pour avoir pu rentrer indemne des dangers du voyage. Ceux qui rentraient dans une confrérie jacquaire pouvaient également porter les attributs du pèlerin à l'occasion des célébrations.

 

  Les inventaires des hospices constituent une autre source importante. Ils reflètent en effet avec authenticité le mode vestimentaire de la grande masse des pèlerins ainsi que leurs attributs et autres compléments. Voici un exemple tiré du registre des malades de l'hôpital des rois catholiques de Saint-Jacques-de-Compostelle:

"Dicho dia 6 de marzo de 1715 a Jorge Foril, hijo de Matias Foril de Varvora Foril, difuntos vecinos que fueron de Vispurgo, en Alemania. Trajo una chupa de pano azul mediana con votones de Peltu, un justillo de pano ordinario sin mangas viejo, calzôn de pellicai viejo, sombrero negro viejo, médias de lana abatanadas viejas, zapatos viejos de Moscovia, un par de guantes de lana avatonados viejos, una cartera de oja de lata con sus pasaportes, très pesos y un real de plata en monedas de Francia y se componen de cinco piezas las dos de

peso, dos de medio y una dicho real de plata, y dentro de ella, un par de zapatos viejos, una caja y en ella diez y siete rosarios de madera negros, una camisa vieja y rota, très pedazos de suela de cuero nueva y los demâs andrajos. Fuese en dos de abril de 1715".

 

  Au XIXe siècle, le mouvement européen des pèlerins vers le tombeau apostolique de Compostelle prend fin. Mais nous continuons à en voir des reflets, surtout dans l'art graphique. Baldwin Cradock, de Londres, publie en 1820 une gravure d'un pèlerin à Loreto, portant une cape, ornée de quatre coquilles, un bourdon en forme de croix, une gourde et un grand chapeau. Une autre gravure allemande sur bois de l'année 1835 représente un pèlerin espagnol, à la fête de Saint-Pierre de Rome. Tous les attributs sont également inclus, avec en plus une croix dans le rosaire ... Dès le milieu du XIXe siècle, d ' après un article anonyme du "Fraser's Magazine", les pèlerins continuent à porter le bourdon, la gourde et un manteau court orné de coquilles. "Certains ont leurs vêtements en loques et les visages fatigués comme des hommes qui sont venus de très loin et qui ont marché pendant très longtemps". Le français Nicolai rencontra encore le classique pèlerin de Compostelle à Saint-Jean-de-Luz en 1891: "II demandait la charité un dimanche à la sortie de la messe et les coquilles qui parsemaient son manteau, et la croix de cuivre qu'il montrait ... sa besace, son bourdon avec la gourde, causaient l'étonnement et l'admiration des enfants.

 

  Perspective actuelle

 

  Le pèlerin, pendant cette période de transit entre le XIXe et le XXe siècle est-il perçu comme un étranger sur les vieux chemins d'Europe qui conduisent au sanctuaire européen le plus visité d'alors?

  "Ce pèlerin qui circula par tous les chemins d'Europe ne représente t-il pas la fin d'une époque, qui se trouve réduite aujourd'hui à l'image touristique de la ville de Saint-Jacques et ses alentours", écrivit Vâzquez de Parga il y a exactement 40 ans. Depuis, les choses ont changé. Le chemin de Saint-Jacques renaît, le pèlerin également.

  Une nouvelle infrastructure apparaît, de même qu'un nouveau pèlerin qui a remplacé la gourde par la bouteille en plastique, la besace par le sac-à-dos en fibres artificielles, la cape par l'anorak. Mais il s'agit toujours d'un pèlerin, portant l' "intersignum peregrinalis", la coquille et réclamant la "Compostela" comme attestation d'un pèlerinage qui ne remplit pas toujours les exigences d'une "pérégrination religiosa", mais qui fait renaître un peu de l'esprit européen de jadis.

 

  Notes

- (1). Chacun des quatre ordres qui assistaient aux Cortés par l'Estatut Royal.

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