Maisons-Dieu : statuts (L. Le Grand)  

 

                                   LES MAISONS-DIEU. LEURS STATUTS AU XIIIe SIÈCLE

                                                              Léon LE GRAND

 

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  I.

 

  Dans le tableau où Jacques de Vitry retrace avec des couleurs si vives l'idéal de charité et de dévouement auquel étaient appelés à conformer leur vie les frères et les soeurs qui desservaient les hôpitaux du moyen âge, ces religieux nous sont dépeints comme soumis à la règle de saint Augustin. Indépendamment de l'autorité qui s'attache aux écrits d'un prélat si bien au courant de l'histoire ecclésiastique de son temps, sou témoignage est encore confirmé ici par celui de nombreux textes au premier rang desquels on doit placer la plupart des statuts hospitaliers. Souvent, en effet, ces statuts déclarent en propres termes que les religieux auxquels ils sont destinés doivent suivre la règle de saint Augustin - , si bien que parfois ils renvoient à celte règle pour compléter quelques-unes de leurs prescriptions.

 

  Néanmoins ce serait une grave erreur d'en conclure, comme on l'a fait fréquemment, que les religieux hospitaliers du moyen âge appartenaient tous à un même ordre et formaient une seule congrégation, analogue, par exemple, aux soeurs de la Charité d'aujourd'hui. Il se constitua, il est vrai, quelques familles religieuses desservant plusieurs hôpitaux sous une direction commune, comme l'ordre du Saint-Esprit, qui se répandit surtout dans le Midi et dans l'Est; celui des Mathurins, qui posséda des Maisons-Dieu sur tous les points de la France, ceux de Saint-Jacques du Haut-Pas, de Roncevaux, des Frères de la Charité Notre-Dame, mais ce fut toujours là une exception, et l'immense majorité des hôpitaux représentaient autant de petites congrégations autonomes, absolument indépendantes les unes des autres, ayant leur vie propre, leurs statuts particuliers. Un seul point de contact existait entre ces congrégations, c'est à savoir que la règle spéciale qui régissait chacune d'elles était fondée sur les principes généraux de la règle de saint Augustin, qu'elle développait et complétait à sa guise. Tel est le sens qu'il faut attribuer au nom de Fratres et Sorores ordinîs saiicti Augustini sous lequel sont quelquefois désignés les religieux hospitaliers.

 

  Il suffit de jeter un coup d'oeil sur le texte auquel il est convenu de donner le nom de "Règle de saint Augustin" pour se convaincre que les constitutions religieuses qui l'ont pris pour base peuvent offrir entre elles les plus grandes variétés. C'est une simple lettre où l'évêque dicte à des religieuses un certain nombre de conseils propres à les guider dans la voie qu'elles ont choisie; on ne saurait voir dans ce document un code où saint Augustin aurait prétendu réunir un ensemble de prescriptions constituant un "ordre" religieux spécial. A l'exception de quelques préceptes particuliers, comme ceux de ne point sortir seules, de s'avertir mutuellement des fautes commises, de faire une lecture pieuse pendant les repas, de relire la règle une fois par semaine, les principes qu'il pose peuvent s'appliquera toutes les congrégations religieuses. Il interdit de rien posséder en propre et recommande de porter des vêtements simples fournis par la communauté, il ordonne l'obéissance à la supérieure, la pratique du jeune, le pardon des offenses, il exhorte les religieuses à la pureté, à l'humilité, à la douceur, à la chanté et leur indique la manière de prier. Ce sont là des règles que tous ceux qui embrassent la vie religieuse, hommes ou femmes, doivent observer, et l'on comprend qu'un texte de ce genre ait pu donner naissance à de nombreuses constitutions particulières. C'est ainsi que d'un tronc commun sont sortis, comme autant de rameaux, les diverses congrégations de chanoines réguliers, les Prémontrés, les Dominicains, les Augustins proprement dits et tant d'autres ordres qui ont pour fondement de leurs statuts la règle de saint Augustin.

 

  Les petites congrégations établies dans les différents hôpitaux sont venues prendre place auprès de ces grands ordres: au même titre qu'eux, elles forment chacune un membre distinct de l'innombrable famille augustine.

 

  Chez elles, ainsi que chez leurs aînés, la règle de leur père commun saint Augustin est comme le prologue de leurs règlements. On peut dire en effet que, dans toutes les associations religieuses qui sont réputées appartenir à l'ordre de saint Augustin, les constitutions se divisent en deux parties: la première, sorte de préface uniforme pour toutes, n'est autre que la règle même de suint Augustin; la seconde renferme les prescriptions particulières appropriées au but spécial poursuivi par chacune de ces associations. Rien ne saurait mieux exprimer la relation qui existe entre les différentes congrégations augustines, et rien en même temps n'est plus conforme à la réalité, puisqu'en fait plusieurs manuscrits de statuts hospitaliers renferment la transcription de la règle de saint Augustin, et que la même chose se produit pour les recueils contenant les constitutions des divers ordres que nous énumérions tout à l'heure.

 

  Par une exception probablement unique, un des hôpitaux les plus célèbres du moyen âge, celui de Roncevaux, n'avait pour règle que le texte pur et simple de la lettre de saint Augustin, dépourvu de tout commentaire, de toute addition. Celle exception s'explique, à notre avis, par la composition spéciale du couvent de Roncevaux. D'après la formule de réception des religieux inscrite dans un manuscrit du XVe siècle conservé aujourd'hui à l'église de Roncevaux, et d'après une description ancienne de l'hôpital, rédigée en vers latins rimés, que nous offre le même manuscrit, on voit qu'il existait côte a côte dans ce monastère une congrégation de chanoines réguliers et une confrérie de charité composée d'hommes et de femmes, à laquelle incombait la charge de la réception des malades et des pèlerins. La règle ordinaire de saint Augustin, dont le texte se lit dans le manuscrit dont nous parlons, s'appliquait évidemment aux chanoines, tandis que les frères et les soeurs qui soignaient les pauvres avaient sans doute, pour les guider dans cette mission de charité, un règlement plus précis, qui peut-être n'a jamais été codifié et qui, en tout cas, n'est point parvenu jusqu'à nous:

 

Domus dicte sepius fratres et sorores

Predictorum omnium sunt diapensatores.

Vitam regulariter ducunt atque mores,

Seculum despiciunt et ejus honores.

 

  II.

 

  Après avoir indiqué le caractère général des constitutions hospitalières, il nous faut étudier les éléments dont chacune d'elles se composait, les influences qui avaient agi sur leur rédaction, les rapports qu'elles offraient entre elles. Dans ce rapide aperçu nous ne nous attacherons qu'aux hôpitaux proprement dits, et nous laisserons de côté les léproseries, qui étaient soumises à un régime tout spécial, et dont les règlements formaient une famille absolument à part.

 

  L'histoire des hôpitaux pendant les premiers siècles du moyen âge est enveloppée d'une profonde obscurité. Quelles furent la date et les conditions de leur fondation ? C'est presque toujours là chose inconnue. On pourra constater leur existence à une époque donnée, grâce à quelque contrat de vente, à quelque lettre de donation; mais remonter jusqu'aux sources d'où sont sortis les courants de charité qui répandaient leurs bienfaits sur un nombre infini de localités, mesurer le temps qui s'est écoulé depuis leur première apparition, c'est ce qu'il est à peu près impossible de faire. Une seule chose se dégage avec certitude des rares documents parvenus jusqu'à nous, c'est que la création des établissements charitables a été inspirée par l'esprit nouveau que la religion chrétienne avait apporté dans le monde. C'était dans les dépendances des monastères, asiles de la charité aussi bien que de la prière, que s'élevaient beaucoup des maisons destinées à abriter les voyageurs et à recueillir les malades. C'était pour "éteindre dans l'onde de la charité les feux du péché" que les fidèles consacraient une partie de leurs biens à la construction de refuges pour les pauvres. C'était surtout sous la direction de l'évêque, protecteur-né des faibles et des malheureux, que se développait le mouvement charitable. Non seulement les évêques créaient dans les chefs-lieux de civitates ces Hôtels-Dieu qu'on retrouve à l'ombre de toutes les cathédrales, et dont l'administration fut partout dévolue à leurs conseillers, c'est-à-dire aux chanoines, mais encore ils étaient les supérieurs naturels de tous les hôpitaux fondés dans leurs diocèses. C'est des évêques qu'émanèrent la plupart des règlements que nous allons étudier, c'est à eux ou à leurs délégués qu'appartenaient

l'inspection et la réformation des maisons de charité, ce sont eux qui en recevaient et vérifiaient les comptes.

 

  Le rôle prépondérant conservé aux évêques dans les affaires des pauvres, la surveillance active des établissements hospitaliers, qu'ils regardaient comme un des devoirs principaux de leur charge, sont les indices de la part importante qu'à l'origine, ils avaient prise dans l'organisation des établissements charitables. Ce fut seulement au XIVe siècle, lorsque la tradition fut affaiblie et le souvenir des premiers temps effacé, qu'un autre personnage ecclésiastique put s'approprier, aux dépens des évêques, une partie de leurs attributions en matière d'assistance. C'est au développement puissant du pouvoir royal que doit être rattaché le mouvement qui, à partir de cette époque, tendit à faire passer aux mains de l'aumônier du roi la direction de la majorité des hôpitaux, et les juges du Parlement se mettaient en contradiction avec la vérité historique quand ils admettaient la présomption que les Hôtels-Dieu dont le fondateur restait inconnu tiraient leur origine des libéralités royales: la véritable théorie était celle qui, appuyée sur la tradition léguée par les siècles anciens, voyait dans la création de ces maisons la main de l'évêque.

 

  Si les questions relatives à la fondation des hôpitaux sont, la plupart du temps, impossibles à élucider, à plus forte raison en est-il de même pour ce qui touche à leurs constitutions, à leur régime intérieur.

 

  La plus ancienne indication que nous connaissions à ce sujet est fournie par les formules insérées vers le commencement du IXe siècle dans le Liber Dîurnus. Encore ne s'agit-il que d'hôpitaux romains et ne trouve-t-on dans ces textes que des données bien générales et bien vagues. Le preceptum de concedendo xenodochio énumère les principaux devoirs imposés au maître d'un hôpital lors de sa nomination : l'entretien des lits destinés aux pauvres, la surveillance de leur nourriture, l'obligation de leur assurer des soins médicaux; mais c'est tout, et il faut descendre jusqu'au milieu du XIIe siècle pour rencontrer un texte qui renferme des prescriptions plus précises.

 

  Nous voulons parler de la règle d'un hôpital qui a joui d'un renom universel dans la chrétienté et dont les statuts semblent avoir exercé une puissante influence sur ceux des autres établissements charitables. Il s'agit de l'hôpital Saint-Jean de Jérusalem où les pèlerins, affluant du monde entier vers les lieux saints, trouvaient l'asile et les soins dont ils avaient besoin. Fondé avant l'époque des croisades par les habitants d'Amalfi, petite ville d'Italie qui entretenait d'actives relations commerciales avec la Palestine, et placé alors sous le patronage de saint Jean l'Aumônier, l'hôpital de Jérusalem était, lors de l'arrivée des croisés, dirigé par un homme appelé Gérard, qui menait une vie pieuse et sainte. Après le triomphe des chrétiens, Gérard, s'associant un certain nombre de compagnons, fonda une véritable communauté religieuse dont les membres devaient continuer les traditions de charité établies à Saint-Jean. Raimond du Puis, qui prit après lui la direction de cette milice, promulgua la règle du nouvel ordre religieux.

 

  Ce texte ne porte pas de date, on sait seulement qu'il appartient au second quart du XIIe siècle, période pendant laquelle Raimond du Puis fut maître de l'hôpital. La "constitution trovée par frère Raimont" * commence par tracer les règles auxquelles les frères doivent soumettre leur vie: la fidélité aux trois voeux de religion, un maintien digne et édifiant à l'église et dans le monde, la simplicité dans les vêlements et les repas, la sévérité des moeurs, l'abstention de querelles et de rixes, le silence au réfectoire et au dortoir, le détachement de toute propriété, etc. Puis, au moment où les statuts semblent complets, on voit que le rédacteur s'est aperçu d'une omission grave, et il ajoute quelques articles parmi lesquels se trouve celui qui offre pour nous le plus grand intérêt, celui où l'on indique "comment les seignors malades doivent estre recehuz et serviz".

 

  Dans les maisons désignées par le maître de l'Hôpital, lorsque le malade arrivera, il sera reçu ainsi: Ayant d'abord confessé ses péchés au prêtre, il sera communié religieusement, puis porté au lit, et là, le traitant comme un seigneur, suivant les ressources de la maison, chaque jour, avant le repas des frères, on lui servira charitablement à manger. Tous les dimanches, l'épître et l'évangile seront chantés dans cette maison et on y fera processionnellement l'aspersion de l'eau bénite.

 

  Il faut lire avec attention celte belle formule et en retenir les termes avec soin, particulièrement ce passage caractéristique d'après lequel le malade doit être considéré comme un seigneur, comme le maître de la maison.

 

  Car ces prescriptions sur le mode de réception des malades se retrouveront mot pour mot dans presque tous les statuts que nous passerons en revue, ils formeront comme l'essence de toutes les chartes hospitalières qu'on édictera successivement, et il est très vraisemblable que c'est la règle de cet hôpital international qui a servi de type aux différentes constitutions promulguées dans les établissements charitables de la chrétienté.

 

  Quelle est l'origine de celte formule, si noble dans sa simplicité? A-t-elle été trouvée par Raimond du Puis, ou s'est il contenté de consacrer sur ce point les coutumes établies avant lui dans la maison à laquelle il donna une vie nouvelle? Les éléments font défaut pour résoudre la question, mais cette dernière hypothèse semble la plus plausible, et il est très probable que ce cérémonial de réception des malades n'est autre que celui qu'on pratiquait dans l'antique hôpital établi à Jérusalem par les gens d'Amalfi, et qu'il se rattache ainsi presque aux premiers siècles du christianisme.

 

  On est d'autant plus en droit d'admettre cette supposition que, quand le successeur de Raimond du Puis, Roger de Molins, voulut compléter les statuts en ce qui concernait l'exercice de l'hospitalité, une partie des prescriptions qu'il promulgua fut simplement puisée dans les coutumes qui s'observaient d'ancienneté en l'hôpital de Jérusalem t.

 

  Que la règle de l'hôpital Saint-Jean ait eu une influence considérable sur les autres règles hospitalières, c'est ce qu'on peut reconnaître tout d'abord avec évidence en ce qui concerne les trois grands ordres hospitaliers des Teutoniques, du Saint-Esprit et de Saint-Jacques du Haut-Pas.

 

  Pour les chevaliers Teutoniques la constatation est facile, puisque le but de leur fondation a été précisément de créer un ordre qui tint à la fois des Templiers et des Hospitaliers de Saint-

Jean. La bulle du 19 février 1199, qui confirme leur règle, dit en propres termes que les religieux Teutoniques doivent suivre les statuts du Temple en ce qui concerne les devoirs des clercs et des chevaliers, et ceux de l'Hôpital en ce qui touche le soin des pauvres et des malades

 

  Quant à l'ordre du Saint-Esprit de Montpellier, on avait considéré jusqu'ici ses constitutions comme originales, mais il suffit de les étudier avec quelque attention pour se convaincre quelles ne sont dans leurs parties essentielles que la reproduction de la règle des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem.

 

  Les manuscrits de Rome et de Dijon, qui nous ont conservé la règle du Saint-Esprit, ne nous donnent malheureusement pas le texte primitif des statuts tels que les édicta Gui de Montpellier avant la confirmation d'Innocent III, en l198: ils ne reproduisent qu'une compilation exécutée par les soins de deux cardinaux, qui vivaient dans la première moitié du XIIIe siècle, Etienne, cardinal-prètre du titre de Sainte-Marie trans Tiberim, et Renier, cardinal-diacre de Sainte-Marie in Cosmedin. La confusion qui règne dans la distribution des matières, les répétitions qui se produisent à plusieurs reprises, la juxtaposition, dans certains articles, de préceptes absolument étrangers à l'objet indiqué par le titre du chapitre, enfin le renvoi à une bulle d'Innocent III et l'insertion de dispositions qui s'appliquent uniquement à la maison de Rome, montrent avec certitude qu'on a affaire à un texte remanié.

 

  En prenant ces articles les uns après les autres, on s'aperçoit que plus du tiers d'entre eux (quarante sur cent cinq) ne sont que la reproduction, quelquefois un peu modifiée, mais le plus souvent littérale, de dispositions empruntées à la règle de Saint-Jean. Comme ces articles sont les plus importants et comprennent presque toutes les prescriptions concernant la condition et les devoirs des frères, ainsi qu'une partie de celles relatives au soin des malades, tandis que les additions étrangères à la règle de Saint-Jean se rapportent en majorité à des questions d'administration ou de discipline, on peut supposer avec vraisemblance que la règle primitive du Saint-Esprit n'était qu'une adaptation de celle de Saint-Jean, à laquelle on a ajouté, dans la révision postérieure, dont le texte seul nous est resté, les ordonnances propres à assurer le bon gouvernement de l'ordre.

 

  Pour préciser davantage, disons que la première règle des Hospitaliers, celle de Raimond du Puis, se retrouve tout entière dans la règle du Saint-Esprit, sauf la plus grande partie de l'article 5 et les articles 6 et 7, qui sont relatifs à la pratique des quêtes et au mode de réception des aumônes. Les quelques différences de détail qu'on pourrait constater sont de peu d'importance et consistent parfois simplement dans l'addition d'un commentaire tiré de la règle de saint Augustin

 

  Aux coutumes rédigées par le grand maître Joubert est pris l'article qui règle les obsèques des frères et des pèlerins; aux statuts de Roger de Molins est empruntée l'obligation de coucher les enfants dans des berceaux séparés, et aux "établissements" d'Alphonse de Portugal, la prescription d'employer les frères suivant la profession qu'ils exerçaient avant d'entrer dans l'ordre; puis vient la reproduction d'un certain nombre des "Esgarts" et des "Usances", c'est-à-dire des jugements rendus en chapitre et des coutumes recueillies par les prud'hommes de la maison.

 

  On trouverait donc là, pour le remarquer en passant, un élément qui permettrait de déterminer l'âge approximatif de quelques articles de ces "esgarts" ou "usances", qui ont été successivement incorporés aux statuts de Saint-Jean de Jérusalem, et qu'il était impossible jusqu'ici de classer chronologiquement, puisqu'ils ne portent pas de date et que les manuscrits qui nous les ont conservés ne sont que de la fin du XIIIe siècle ou du commencement du XIVe. Ceux de ces articles qui figurent dans la règle du Saint-Esprit sont certainement antérieurs à la première moitié du XIIIe siècle, et nous allons voir que la règle de Saint-

Jacques du Haut-Pas permet d'arriver sur ce point à un résultat encore plus précis.

 

  En effet, l'ordre hospitalier de Saint-Jacques de Alto-Passo, de Lucques, qui, au XIV  siècle, établit à Paris une de ses maisons dont le souvenir est resté dans le vocable de la paroisse Saint-Jacques, fut rangé également sous la règle de Saint-Jean de Jérusalem. Le 5 avril 1239, Grégoire IX publia une bulle qui prescrivait aux religieux hospitaliers de Saint-Jacques du Haut-Pas d'adopter dorénavant les statuts de l'Hôpital de Jérusalem. Conformément à cette décision, Galligus, "serviteur des pauvres de Dieu et gardien de l'hôpital Saint-acques du Haut-Pas", réunit le chapitre de son ordre et promulgua le nouveau règlement que leur avait assigné le souverain Pontife. Ce règlement, dont le texte a été conservé dans les archives de l'hôpital Saint-Jacques du Haut-Pas de Paris, se compose de la règle de Raimond du Puis et de celle de Roger de Molins, puis on y retrouve différents articles empruntés aux divers textes qui composent les constitutions de Saint-Jean. Comme on le voit dans la notice détaillée que nous donnons en note, les vingt premiers "esgarts" donnés par le ms. fr. 6049 ont passé dans la règle de Saint-Jacques, ainsi que la liste des fêtes, celle des jeûnes, l' "usance" 35 tout entière sur la réception des confrères, et le commencement de l' "usance" 22 relative au chapitre général. On peut donc affirmer que ces différents éléments non datés du code de Saint-Jean de Jérusalem sont à tout le moins antérieurs à 1239. Les statuts de Saint-Jacques sont rédigés en latin; il est assez curieux de noter à ce sujet que les articles qui renferment la règle édictée par Raimond du Puis reproduisent mot pour mot le texte latin de cette règle, tandis que ceux qui sont empruntés aux constitutions de Roger de Molins ont été traduits sur la version française. Ill est probable par conséquent que l'original de ces constitutions était écrit en langue vulgaire et que la traduction latine qui se lit aujourd'hui dans différentes compilations des statuts des Hospitaliers de Saint-Jean n'a été faite qu'après coup.

 

  C'est également la règle de Saint-Jean que le pape Clément Ï1I avait proposée à un ordre hospitalier fondé à Téruel par Alphonse II, roi d'Aragon, afin de travailler â la rédemption des captifs; mais cet hôpital, placé sous l'invocation du Saint Rédempteur, fut peu après réuni par son fondateur à l'ordre de Montjoye, qui suivait la règle de Citeaux, et il échappa ainsi à l'influence de l'Hôpital.

 

  A l'époque où furent rédigées les premières constitutions de Saint-Jean de Jérusalem, il ne semble pas que les autres hôpitaux particuliers eussent des statuts écrits; au moins les textes qui sont parvenus jusqu'à nous n'en offrent-ils pas de trace, croyons-nous, pour les maisons situées en France. Nous ne connaissons que l'hôpital d'Aubrac qui puisse présenter une charte presque aussi ancienne. Fondé au commencement du XIIe siècle pour la réception des pèlerins, cet hospice reçut, en 1162, des mains de Pierre, évêque de Rodez, une règle particulière. Composée de frères et de soeurs, la congrégation qui le dirigeait était soumise aux trois voeux de chasteté, d'obéissance et de pauvreté. Les membres devaient en outre s'attacher à la pratique de l'humilité, cultiver l'esprit de fraternité, vivre sobrement, se vêtir avec simplicité et modestie, et pratiquer l'hospitalité.

 

  Conformément à la règle de saint Augustin dont les constitutions sont évidemment inspirées, les religieux d'Aubrac devaient s'avertir mutuellement de leurs fautes. Les clercs avaient à réciter l'office, que les frères lais et les soeurs remplaçaient par la récitation de 30 Pater pour les matines et les autres heures. Il leur était enjoint de commencer et de clore la journée parle signe de la croix et de tout faire au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ; s'ils tombaient dans quelque péché grave, ils devaient se confesser aussitôt. Une séparation rigoureuse était établie entre les frères et les soeurs. Le matin, tous se levaient de bonne heure et se rendaient aussitôt à l'église. Ils prenaient leur nourriture en commun, dînant après none les jours de jeûne, après tierce les autres jours, et soupant après vêpres. L'abstinence de viande leur était prescrite le mercredi, le vendredi et le samedi, et tous les jours de la Septuagésime à Pâques et de l'Avent à Noël.

 

  Le maître avait droit à une vénération respectueuse et à l'amour de ses religieux, envers lesquels il était tenu de se conduire comme un père.

 

  Tous enfin devaient se souvenir qu'ils étaient là pour servir les pauvres, et les considérer comme les seigneurs de la maison.

 

  En cas d'infraction à ces règlements, diverses punitions étaient infligées, telles que l'expulsion temporaire, le jeûne au pain et à l'eau, la privation de draps.

 

  Cette règle ne demeura pas lettre morte; une enquête faite un siècle plus tard, en 1266, atteste que le maître d'Aubrac la faisait exécuter fidèlement, et que l'hospitalité était dûment exercée dans la maison.

 

  Tel est le rapide résumé des plus anciens statuts que nous rencontrions dans un hôpital français. Comme nous venons de le dire, ils constituent pour cette époque un type isolé; c'est seulement une cinquantaine d'années plus tard qu'on voit apparaître toute une série de règles du même genre.

 

  Il semble donc que jusqu'à la fin du XIIe siècle, les hôpitaux fussent dans cette période qu'on rencontre au début de la vie des institutions comme à celui de la vie des peuples, et pendant laquelle les lois ne sont pas encore rédigées et inscrites dans des codes, mais restent à l'état de coutumes transmises par la tradition orale.

 

  Il existait sans doute, dans chaque établissement hospitalier, un ensemble de pieux usages qui avaient leur source dans les pratiques charitables observées parle fondateur, et qui se complétaient insensiblement grâce à l'initiative des directeurs qui se succédaient à la tète de la maison.

 

  Mais là, comme dans toutes les autres sociétés, un tel régime ne saurait durer toujours, sous peine d'amener le désordre et l'anarchie. Forcément, il arrive un moment où l'on sent le besoin de préciser et de fixer par l'écriture les coutumes observées traditionnellement. Pour les hôpitaux de l'ancienne France, cette heure sonna au commencement du XIIIe siècle.

 

  Les évêques, qui, comme nous l'avons déjà dit, avaient la haute direction des institutions charitables dans leurs diocèses, comprirent qu'il était temps de formuler les règles auxquelles les religieux hospitaliers devaient se plier pour procurer le plus grand bien des pauvres auxquels ils avaient résolu de se dévouer.

 

  Réunis en concile à Paris en 1212, les prélats du nord de la France prescrivirent que dans tous les hôpitaux assez importants pour être desservis par une congrégation religieuse, on établit une règle reposant sur un certain nombre de principes fondamentaux qui devaient servir de base commune aux statuts des différentes maisons, sauf à les développer et compléter suivant les lieux et les circonstances.

 

  Tout d'abord, les membres de chaque congrégation hospitalière étaient tenus de prononcer les trois voeux de religion, pauvreté, chasteté, obéissance, et de revêtir l'habit religieux. Les Pères du concile posent ensuite une règle excessivement sage, que les hôpitaux du moyen âge eurent trop souvent une fâcheuse tendance à négliger, et sur l'observation de laquelle on verra les évêques des divers diocèses revenir sans cesse, c'est d'éviter la trop grande multiplication des religieux dans un seul Hôtel-Dieu. Comme le dit le canon du concile de Paris, un petit nombre de personnes saines pouvait suffire au soin de beaucoup de malades, et c'était souverainement injuste d'absorber pour l'entretien du personnel hospitalier la majorité des ressources que la charité des fidèles destinait au soulagement des infirmes et des pauvres.

 

  Enfin les évêques réunis à Paris s'élèvent contre un usage qui régnait déjà dans les maisons hospitalières, comme on le verra persister en bien des endroits, et qui consistait à recevoir des donnés, c'est-à-dire des personnes qui se donnaient eux et leurs biens à la maison, à la condition d'être entretenus par elle, et s'assuraient ainsi, aux dépens des pauvres, une existence douce et facile. Le concile proscrit cette coutume et défend d'admettre ces "donnés", à moins qu'ils ne fassent profession de la vie religieuse.

 

  Les règles posées au concile de Paris, et qui furent promulguées à nouveau deux ans plus tard au concile de Rouen, n'étaient que le résumé, dans leurs parties essentielles, des statuts qui venaient d'être édictés quelques années auparavant, en 1207, par l'évêque d'Amiens pour l'Hôtel-Dieu de Montdidier.

 

  Ces statuts traitaient des points suivants :

 

  Après avoir fixé le nombre maximum des frères et des soeurs et les conditions de leur réception, ils réglaient l'administration de la communauté, marquant le rôle du maître, de la maîtresse, du procureur et du chapitre. Les devoirs religieux des frères et des soeurs; la séparation sévère qui devait exister entre eux; les règles à observer dans leur vie de chaque jour: lever, coucher, repas, sorties; la nature de leur vêtement; les peines infligées à leurs fautes formaient autant de chapitres d'une réglementation fort sage, que venaient couronner les prescriptions relatives à la réception des malades et des pauvres. C'est là que se retrouvait le chapitre de la règle de Saint-Jean de Jérusalem, que nous avons cité tout à l'heure. Les deux textes sont identiques, et l'évêque Richard s'est contenté de transcrire purement et simplement le passage de la règle de Raimond du Puis: "Anchois que li malades soit rechus, qu'il soit confessés, et, s'il est besoing, communiés religieusement. Et puis il, ou celle, soit menés à son lict et là soit servis chacun jour charitablement comme li sire de la maison, anchois que les frères et seurs dignent ou mengent. Et tout ce qu'il désire, s'il poeult estre trouvé et il ne luy est contraire, baillé selon le povoir de la maison, jusques à ce qu'il soit retournés en santé".

 

  On voit qu'une seule addition a été faite à la formule de Saint-Jean, pour prescrire aux religieux hospitaliers de fournir aux malades tous les aliments qu'ils désireraient, pourvu que leur santé n'en souffrit pas, et que la maison pût se les procurer. Bien que ce commandement ne fût pas inscrit dans le code de l'hôpital de Jérusalem, il y était cependant connu et observé traditionnellement, et l'empressement des hospitaliers de Saint-Jean à satisfaire à tout prix les désirs de leurs malades était devenu proverbial. Leur renom était si bien établi sur ce point que l'imagination populaire en avait tiré une gracieuse légende, dont les récits du Ménestrel de Reims nous ont conservé la trace. Saladin, s'il faut en croire le spirituel conteur, imagina un jour de vérifier par lui-même si la réputation de charité des frères de Saint-Jean était méritée. Il se déguisa en pèlerin, et vint frapper à la porte de l'hôpital. On l'accueillit avec bienveillance, on lui demanda ce qu'il souhaitait manger, mais, pendant deux jours, il repoussa toute nourriture. Enfin, poursuivi par les sollicitations de l'infirmier, il déclara qu'un seul mets lui faisait envie, mais qu'il n'osait en formuler le désir, parce qu'on le lui refuserait certainement. On le pressa de s'expliquer, et il finit par avouer qu'il était résolu à se laisser mourir de faim si on ne lui servait point un des pieds du cheval du grand maître. Celui-ci, ayant été consulté, donna l'ordre de se conformer au caprice du malade, aimant mieux sacrifier le superbe animal que de causer la mort d'un chrétien. On amena donc le cheval, et on allait le mutiler quand Saladin, trouvant l'expérience concluante, se fit reconnaître.

 

  Nous croirions volontiers que c'est pour imiter cette légendaire condescendance des Hospitaliers de Saint-Jean envers leurs malades, que le précepte dont nous parlons fut inséré dans la règle de Montdidier, en même temps qu'on empruntait textuellement aux statuts de Jérusalem la première partie de l'article relatif a la réception des malades. L'influence des constitutions de l'antique hôpital se fait donc sentir avec évidence sur celles de la Maison-Dieu de Montdidier et de tous les autres établissements charitables qui adoptèrent successivement la même rédaction.

 

  Après avoir traité de l'entrée des malades et de la nourriture à leur donner, le règlement de Montdidier parle des soins dont on doit les entourer:

 

  "Et affin que aulcuns restitués en santé ne renquisse en maladie par trop [tost] lever, il soit soustenus par sept jours en la maison, cy il luy plaist, et non plus. Li malades ne soient jamais sans garde qui les veille songneusement".

 

  La première de ces prescriptions semble due à l'initiative du rédacteur de ces statuts. Quant à l'article suivant, il peut se faire qu'il ait été inspiré par un passage analogue des dispositions complémentaires ajoutées à la règle des hospitaliers par Roger de Molins. Mais on ne saurait l'affirmer, car le texte de Montdidier, tout en offrant le même sens que celui de Saint-Jean, est beaucoup plus court, et la présence d'un article de ce genre dans une règle hospitalière est en soi si naturelle, qu'il n'est pas nécessaire de l'expliquer par l'influence d'un règlement antérieur.

 

  On pourrait également signaler dans le reste des statuts de Montdidier diverses autres dispositions qui se rapprochent des "constitutions de frère Raimont", comme la défense de sortir seul, l'interdiction des disputes, l'usage de vêlements modestes, la prescription de faire une lecture pendant les repas; mais ces passages appartenant en même temps à la règle de saint Augustin, il est plus naturel de chercher dans celle-ci leur source commune.

 

  III.

 

  Comme il fallait s'y attendre après la décision du concile de Paris, on ne tarda pas à voir publier de tous côtés des règlements inspirés par cette décision, et se rapprochant de celui de Montdidier. C'est d'abord, en 1218, cette même règle de Montdidier qui est appliquée à l'Hôlel-Dieu de Noyon, puis, à la même époque, ce sont les statuts de l'Hôtel-Dieu de Paris que rédige Etienne, doyen du chapitre Notre-Dame, entre 1217 et 1221, dates extrêmes de son décanat. Le manuscrit original de ces statuts étant perdu aujourd'hui, on a pu se demander si cet Etienne en était bien l'auteur, à l'exclusion d'un autre doyen du même nom qui vivait dans la seconde moitié du XIVe siècle. Mais il ne saurait y avoir de doute sur ce point,  indépendamment des ressemblances étroites que ce texte offre avec les documents analogues du XIIIe siècle, M. Coyecque a montré que certains articles concernant le nombre des soeurs et les confesseurs des religieux et des religieuses ne pouvaient s'appliquer qu'au XIIIe siècle, sans compter celui d'après lequel les frères devaient porter la tonsure comme les Templiers.

 

  On peut d'ailleurs faire valoir un argument qui n'a pas encore été invoqué et qui tranche péremptoirement la question: la reine Jeanne fonda en 1304, à Château-Thierry, un Hôtel-Dieu, auquel elle déclara donner la règle de celui de Paris; or le règlement de Château-Thierry, qui est parvenu jusqu'à nous, reproduit, sauf quelques différences de détail, le texte publié sous le nom du doyen Etienne; ce personnage ne peut donc être autre que le contemporain de Philippe-Auguste.

 

  Les statuts parisiens offrent une grande analogie avec ceux de Montdidier, tout en étant loin de les copier servilement. Comme eux, ils reproduisent le chapitre de la règle de Saint-Jean de Jérusalem, relatif à la réception des malades, mais ils ne bornent pas là leurs emprunts aux constitutions de l'Hôpital: ils transcrivent encore textuellement le passage concernant la visite des malades par le prêtre, et s'inspirent des statuts additionnels de Roger de Molins pour recommander que des pelisses et des chaussures soient toujours à la disposition des pauvres, lorsque les nécessités de la nature les forceraient à quitter leur lit. Quant au précepte de garder les convalescents pendant sept jours, il est imité de la règle de Montdidier, et ils y ajoutent celui d'entourer de soins spéciaux, dans une salle séparée, les malades les plus gravement atteints.

 

  Avant que le malade ne soit reçu, dit le texte des statuts parisiens, il confessera ses péchés et sera communié religieusement; puis il sera porté au lit, et là, le traitant comme le seigneur de la maison, chaque jour, avant le repas des frères, on lui servira charitablement à manger, et tout ce qu'il désirera, pourvu qu'on puisse se le procurer et que cela ne soit pas nuisible à son état, lui sera apporté avec empressement, jusqu'à ce qu'il soit rendu à la santé. S'il devient assez malade pour être séparé des autres et placé dans l'infirmerie spéciale des pauvres, on doit alors le soigner avec encore plus de sollicitude qu'auparavant, et quand il sera rendu à la santé, de peur qu'un départ trop précipité n'occasionne une rechute, il sera gardé dans la maison pendant sept jours après sa guérison. Six paires de larges et grosses pelisses, dix paires de bottes et dix grandes aumusses doivent toujours être tenues à la disposition des pauvres alités, quand ils veulent se lever pour aller aux commodités. Le prêtre doit se rendre à la visite des malades, revêtu de ses habits de choeur et portant le Corps du Seigneur. Le clerc doit l'accompagner avec la croix, le vin, l'eau bénite et la clochette. Les proviseurs et le maître doivent avoir soin de préposer à la garde des malades trois soeurs au moins pendant le jour, et une soeur avec deux servantes pendant la nuit: ces gardes doivent les soutenir quand ils veulent aller aux commodités .

 

  Ce n'est pas seulement dans les dispositions relatives à l'admission et aux soins des malades que les statuts de l'Hotel-Dieu de Paris offrent la trace de l'influence de la règle de Jérusalem. Différentes prescriptions concernant la vie religieuse des frères et des soeurs sont copiées mot pour mot sur les constitutions de Raimond du Puis, comme la défense faite aux femmes de laver les pieds ou la tête des frères et de faire leur lit, ainsi que le précepte de ne prendre que deux repas par jour, sauf le cas de maladie

 

  Plus courte et plus succincte que celles que nous venons d'exposer est la règle donnée en 1220 à l'hôpital Saint-Julien de Cambrai par le chapitre de celte ville; mais sous une forme abrégée, elle offre le même caractère, et elle reproduit l'article de la réception des malades d'après la rédaction des statuts de Montdidier et de Noyon. Quelques années plus tard, en 1227, Geoffroi II , évêque de Cambrai, étendit à l'Hôtel-Dieu Saint-Jean de cette cité le règlement promulgué pour Saint-Julien.

 

  En effet, à mesure que se multipliaient les rédactions de statuts destinés aux maisons hospitalières, on constate que dans les mêmes régions, on se contentait souvent de transcrire les dispositions adoptées par les hôpitaux voisins. C'est ainsi que la règle édictée à Montdidier en 1207 et à Noyon en 1218 est successivement introduite à Amiens en 1233, à Saint-Riquier la même année, à Abbeville en 1243, à Beauvais en 1246, à Montreuil-sur-Mer en 1250, et il est probable que c'était elle également que suivaient les religieux de l'Hôtel-Dieu de Péronne.

 

  Enfin le comte de Saint-Pol, dans la charte donnée en 1275 à la Maison-Dieu qu'il avait fondée en cette ville, emprunta aux mêmes constitutions un certain nombre de leurs articles, tandis que d'autres, notamment ceux qui concernaient le soin des pauvres, furent inspirés, semble-t-il, par les statuts de l'Hôtel-Dieu de Paris

 

  La règle adoptée ainsi dans la plupart des établissements hospitaliers de la Picardie obtint tant de vogue qu'elle fut transportée beaucoup plus loin, car en 1247 ce fut elle que l'archevêque de Reims donna à l'Hôtel-Dieu de Rethel.

 

  Mais ce n'est là qu'une exception. En général, à mesure que l'on s'écarte de la région du nord, on voit les formules se modifier. Ainsi, les constitutions de l'Hôtel-Dieu-le-Comte, à Troyes, écrites en 1263 par l'aumônier du comte de Champagne, et imposées en même temps à l'Hôlel-Dieu de Provins, tout en se rapprochant dans leurs grandes lignes de celles dont nous venons de parler, offrent une rédaction différente, et constituent une famille à part. Si l'on examine, par exemple, le chapitre De infirmis, on voit qu'il est plus développé que dans les autres textes. On y retrouve, à peu près dans les mêmes termes, les prescriptions portées par les statuts parisiens, mais elles sont complétées par de nombreuses additions relatives à l'administration des derniers sacrements, à la conservation des vêtements des pauvres, à l'entretien des lits, à la réception des femmes en couches, etc. La rédaction champenoise marque donc un notable progrès dans l'administration hospitalière.

 

  Les statuts de l'Hôtel-Dieu d'Angers, qui semblent avoir été composés au commencement du XIIIe siècle, s'éloignent encore plus que ceux de Troyes des textes que nous avons rencontrés dans le nord.

 

  La formule de réception des malades s'y présente en particulier en des termes sensiblement différents; elle paraît encore inspirée par le texte de Saint-Jean de Jérusalem, mais elle ne le reproduit pas fidèlement comme les constitutions que nous avons signalées jusqu'ici.

 

  Après avoir prescrit aux religieux de parcourir la ville deux fois la semaine pour recueillir les malades et de recevoir tous ceux qui viendraient eux-mêmes frapper à la porte de l'hôpital, la règle d'Angers s'approprie le début du chapitre des malades dans celle de Saint-Jean de Jérusalem, mais elle ne renferme pas le précepte de traiter le pauvre comme le seigneur de la maison; par contre, la façon dont les religieux doivent présider au repas des malades, la douceur qu'ils doivent leur témoigner, la qualité de la nourriture qu'on leur sert, les soins à prendre de leurs hardes forment l'objet d'autant de développements nouveaux. Les statuts d'Angers se rapprochent ensuite de ceux de l'Hôpital en ce qui concerne la veille des malades et leurs vêtements de nuit, puis ils se terminent par l'énumération des catégories de personnes qui ne peuvent être reçues dans l'hôpital, c'est-à-dire celles qui sont atteintes d'infirmités incurables, telles que la lèpre, la cécité, etc. Les enfants trouvés sont également exclus, mais les femmes enceintes peuvent être admises à faire leurs couches à l'Hôtel-Dieu.

 

  Geoffroi de Laval, évèque du Mans (1231-1234), composa pour la Maison-Dieu de Coeffort une règle qui ne se rattache pas aux autres documents du même genre parvenus jusqu'à nous. Sans doute, en pareille matière, il ne peut y avoir dissemblance complète: forcément des règles destinées à des religieux hospitaliers doivent offrir des points de contact, alors même qu'elles sont indépendantes les unes des autres: c'est la manière de présenter les choses, c'est la rédaction des préceptes communs qui permet de reconnaître si les textes ont entre eux des rapports de parenté. Or, dans les statuts du Mans, la forme est beaucoup plus brève, la distribution des articles n'est plus la même, les termes employés diffèrent de ceux des autres statuts; enfin les dispositions relatives au soin des pauvres sont particulièrement succinctes et on n'y retrouve aucune trace des formules empruntées par les autres règles aux constitutions des hospitaliers de Saiut-Jean de Jérusalem. L'évêque du Mans, tout en désirant donner au personnel de son Hôtel-Dieu le caractère d'un ordre religieux, ne paraît pas avoir voulu le rattacher à la grande famille des Augustins, et c'est seulement à la fin du XIVe siècle que cette congrégation fut considérée comme soumise à la règle de saint Augustin. La règle de l'hôpital de Coeffort fut suivie également à l'Hôtel-Dieu de la Ferté-Bernard.

 

  Les statuts que nous avons énumérés constituaient tous de véritables règles religieuses imposant à ceux qui s'y soumettaient l'obligation de prononcer les trois voeux de religion, conformément aux prescriptions du concile de Paris. Mais il n'en fut pas de même dans tous les diocèses, et quelques évêques, au lieu de confier l'administration des hôpitaux à un ordre religieux proprement dit, se contentèrent d'instituer une sorte de confrérie charitable vouée au soin des malades. C'est ce qui se produisit à Coutances, où Hugues de Morville fonda un Hôtel-Dieu dirigé par des frères et des soeurs qui n'étaient pas engagés dans les liens de la profession religieuse, comme le montrent les divers règlements qu'il rédigea pour cet établissement de 1209 à 1224.

 

  Il en était de même à l'Hôtel-Dieu de Sens, dont nous ne connaissons pas les statuts, mais sur l'organisation duquel un procès jugé au Parlement de Paris, au commencement du XVe siècle, fournit d'intéressants renseignements. Par cette sentence, la cour reconnut que l'hôpital de Sens n'était pas administré par un ordre religieux, collegium religionis. Bien que portant le nom de frères et de soeurs et revêtus d'un habit religieux, les personnes qui y soignaient les pauvres et les malades n'étaient pas astreintes à la profession religieuse, et pouvaient quitter la congrégation pour rentrer dans le siècle et se marier

 

  IV.

 

  Après avoir examiné les règles hospitalières du XIIIe siècle, qu'on peut qualifier d'épiscopales, puisque presque toutes furent édictées par des évêques pour un des hôpitaux de leur diocèse, il nous reste à parler d'une autre série de textes qui ont entre eux des liens étroits, et où les articles relatifs à la vie religieuse des frères et des soeurs ont reçu un développement beaucoup plus important qui engagerait à leur donner le nom de règles monastiques. Ce sont d'abord les statuts de l'hôpital Comtesse à Lille, qui furent également adoptés par les hôpitaux de Séclin, de Comines et de Thémolin-lez-Orchies. Promulgués du temps de Gautier, évêque de Tournai, et de Jeanne, comtesse de Flandre, ils datent par conséquent au plus tard de 1244. Puis viennent ceux de l'Hôtel-Dieu de Pontoise, qui paraissent avoir été rédigés un peu avant la mort de saint Louis, et enfin les "Constitutions le roi de France, lesquels l'on doit garder en la Meson-Dieu de Vernon", qui furent probablement écrites vers la fin du XIIIe siècle, pendant la période qui s'écoula entre la mort et la canonisation du roi.

 

  Il suffit de rapprocher les uns des autres ces trois textes pour constater qu'ils appartiennent à la même famille: la distribution des matières n'y est pas la même à la vérité, mais ils offrent un grand nombre de chapitres communs, et dans certains cas, les obscurités de l'un peuvent s'éclairer par les passages correspondants des autres.

 

  Cependant, si leur affinité est évidente, c'est une question assez délicate que de déterminer le degré de parenté qui existe entre eux. Malgré leurs nombreux points de contact, les prescriptions spéciales qu'ils renferment sur certains sujets, et surtout la diversité des expressions et des tournures de phrases qu'on remarque dans la rédaction des articles communs à ces trois documents, nous avaient d'abord fait supposer qu'ils étaient indépendants les uns des autres, et découlaient de quelque charte hospitalière, perdue aujourd'hui, qui leur aurait servi de prototype.

 

  Un examen plus approfondi permet de reconnaître qu'il n'en est pas ainsi. Ces textes, comme nous le montrerons, procèdent bien d'un type unique, mais un seul d'entre eux a puisé directement à la source primitive, c'est celui de Lille; les autres ne participent à l'original que par l'intermédiaire des statuts de l'hôpital Comtesse, que ceux de Pontoise ont copiés en grande partie, avant d'être imités eux-mêmes par ceux de Vernon.

 

  Quant aux constitutions qui ont servi de modèle à la règle de Lille, ce ne sont pas des constitutions hospitalières, mais simplement celles des Frères Prêcheurs modifiées dans la mesure nécessaire pour s'adapter à un ordre hospitalier.

 

  Pour quel motif le rédacteur des statuts de Lille copia-t-il la règle de saint Dominique? C'est ce qu'on ne sait pas d'une façon positive; mais on peut supposer avec vraisemblance que ce rédacteur appartenait à l'ordre des Frères Prêcheurs, et qu'il fut tout naturellement amené à proposer aux frères et soeurs de Lille les observances qu'il pratiquait lui-même. La place importante que les Jacobins avaient rapidement conquise dans la société religieuse du XIIIe siècle expliquerait assez qu'un d'entre eux eût été chargé de composer la règle de l'Hôtel-Dieu de Lille, de même que le célèbre Vincent travailla à la rédaction de celle de Beauvais.

 

  Quelle que soit d'ailleurs la cause, l'effet est là, facile à constater: il n'est besoin pour cela que de mettre l'un à côté de l'autre les deux recueils de statuts. Mais avant de procéder à cette comparaison, il est indispensable de dire un mot de la formation des constitutions dominicaines et des différents aspects qu'elles ont revêtus.

 

  Ces constitutions ont passé par deux états principaux. La première rédaction, qui fut promulguée en 1228, est l'oeuvre du bienheureux Jourdain de Saxe, premier général des Frères Prêcheurs après saint Dominique; le texte en a été publié par le P. Denifle.

 

  Peu d'années après, Raimond de Pennafort, troisième général de l'ordre, remania les statuts primitifs ,et leur donna la forme qu'ils ont conservée depuis lors, sous la réserve de quelques modifications de détail apportées, au cours des siècles, par les décisions des chapitres généraux. Ce remaniement toucha à l'agencement des matières, beaucoup plus qu'au fond de la règle, et Raimond de Pennafort se contenta de ranger dans un ordre plus méthodique les prescriptions inscrites dans les constitutions primitives, en n'y ajoutant qu'un nombre très restreint de dispositions nouvelles. Le texte original de cette seconde rédaction n'est point parvenu jusqu'à nous, elle ne nous a été transmise que par un recueil qu'Humbert de Romans composa sur la liturgie dominicaine, en 1256, et dans lequel il incorpora aux statuts des Frères Prêcheurs les décisions rendues par les chapitres généraux de 1240 à 1256.

 

  C'est au second étal de la règle des Frères Prêcheurs que se rattachent les statuts de l'Hôpital-Comtesse dans la traduction littérale qu'ils donnent d'un certain nombre de ses passages; l'ordre selon lequel se succèdent les préceptes est le même que dans la seconde version des constitutions dominicaines, et les quelques passages ajoutés au texte de Jourdain de Saxe se retrouvent dans les statuts lillois.

 

  L'auteur inconnu de ces statuts avait donc sous les veux un manuscrit de la seconde rédaction des constitutions dominicaines, et il est probable que ce manuscrit appartenait à un couvent de femmes, car on a fait passer dans le règlement de Lille une partie de l'article de Labore, qui ne figure pas dans la règle proprement dite des Frères Prêcheurs, et qui se retrouve au contraire dans l'adaptation qu'on fit de cette règle aux communautés de religieuses dominicaines.

 

  Sur les vingt-sept chapitres qui composent la règle de l'Hôtel-Dieu de Lille, dix-sept sont la reproduction, le plus souvent textuelle, de dispositions appartenant aux statuts des Frères Prêcheurs. Mais en réalité, la proportion de l'élément dominicain dans cette règle est plus élevée encore que ne le ferait supposer ce calcul basé sur le nombre des chapitres, car ceux qui dérivent des constitutions des Jacobins comptent parmi les plus développés, et l'on peut dire qu'ils représentent au moins les trois quarts du document.

 

  Ces emprunts comprennent d'abord les règles relatives à l'entrée des frères et soeurs dans l'ordre: réception, vèture et instruction des novices, formule de profession des récipiendaires; puis viennent les dispositions relatives à la vie des religieux et de la communauté: office religieux des clercs, prières pour les morts, tenue du chapitre hebdomadaire, discipline des repas, observation du silence, travail des soeurs, coupe des cheveux, saignées et soins k donner aux frères et soeurs malades; enfin l'on rencontre une sorte de code pénal où les punitions encourues pour les différentes fautes sont rangées, suivant la gravité des cas, en quatre grandes classes, auxquelles s'ajoute une catégorie spéciale de châtiments réservés aux religieux qui s'enfuiraient de la maison.

 

  Quant aux prescriptions dont le type ne se retrouve pas dans la règle des Jacobins, elles concernent l'office divin des soeurs et des frères lais, leur vêtement ainsi que celui des clercs, la nourriture et le jeûne, le dortoir, la nomination et les devoirs de la prieure, enfin "l'honnêteté de la maisnîe".

 

  De la règle de Lille, la plupart de ces préceptes d'origine dominicaine passèrent dans la règle de Pontoise. Celle-ci, à vrai dire, est un peu moins développée sur certains points et omet par exemple le chapitre relatif aux frères et soeurs malades; dans d'autres articles, elle pratique des coupures, comme dans celui du Labeur ou dans ceux des différentes coulpes, mais pour le reste elle suit fidèlement la version de Lille.

 

  Ce qui prouve bien que les statuts de Pontoise ont été calqués sur ceux de Lille et n'ont pas emprunté directement aux constitutions des Dominicains les articles dans lesquels ils se rencontrent avec celles-ci, c'est que toutes les fois que le traducteur lillois a apporté une modification au texte dominicain, ou y a introduit une addition, cette modification ou cette addition se retrouvent dans la rédaction de Pontoise.

 

  Si les mêmes dispositions ne sont pas toujours exprimées en termes identiques, si les phrases sont différentes, tout en conservant le même sens, cela tient peut-être à ce que les textes que nous possédons aujourd'hui sont écrits en langue vulgaire, et qu'il a pu y avoir, soit pour les deux règles de Lille et de Pontoise, soit au moins pour l'une d'entre elles, une rédaction latine dont le manuscrit parvenu jusqu'à nous n'est qu'une traduction.

 

  Les quelques citations que nous avons données en note suffisent à faire saisir le procédé employé par le rédacteur inconnu de la règle de Pontoise, et à montrer que c'est toujours à la version lilloise qu'il s'est référé pour les passages imités des constitutions dominicaines. Mais ce n'est pas là l'unique source à laquelle il ait puisé. Les statuts de Lille renferment peu de prescriptions relatives au soin des malades, ils n'ont traité cette matière que d'une façon accessoire en parlant des devoirs de la prieure. L'auteur de la règle de Pontoise a comblé cette lacune en reproduisant le chapitre inspiré par les statuts de Saint-Jean de Jérusalem, dont il parait avoir emprunté le texte à la règle de l'Hôtel-Dieu de Paris, tout en y insérant certaines additions, relatives presque toutes à la réception des femmes en couches.

 

  Ces formules concernant les malades ont été adoptées à leur tour par les constitutions que le roi fit édicter pour la Maison-Dieu de Vernon. C'est en effet la règle de Pontoise qui a servi de type à la règle de Vernon. Celle-ci présente, il est vrai, avec son modèle des différences notables de rédaction. Non seulement elle renferme diverses prescriptions qui lui sont propres, mais, même dans les passages qu'elle emprunte à Pontoise, elle entre souvent en plus de détails: l'idée est la même, mais développée et amplifiée. Des arguments analogues à ceux que nous venons d'exposer à propos de la règle de Pontoise montrent également que celle de Vernon n'a pas été copiée directement sur les statuts des Frères Prêcheurs. On peut affirmer aussi qu'elle procède immédiatement des statuts de Pontoise et non pas de ceux de Lille, puisqu'elle renferme plusieurs articles qui manquent à ceux-ci et se retrouvent dans ceux-là; on peut citer notamment, en dehors des chapitres relatifs aux malades, le début du prologue, l'obligation pour les novices d'apprendre le Pater, l'Ave et le Credo, s'ils l'ignorent, et la défense de révéler les secrets du chapitre.

 

  Enfin, il est certain que ce sont les constitutions pontoisiennes qui ont servi d'intermédiaire entre celles de Lille et de Vernon, à l'exclusion de l'hypothèse inverse, car la règle de Pontoise renferme certains articles, comme celui de "l'honnêteté de la maisnie", qui existent dans la règle de Lille et manquent dans celle de Vernon, tandis que cette dernière n'offre aucune disposition qui lui soit commune avec les statuts de l'Hôpital-Comtesse et qui ne se lise pas en même temps dans ceux de Pontoise. Cela s'accorde bien d'ailleurs avec ce que nous savons de l'âge respectif de ces différents textes, puisque, comme nous le disions plus haut, la règle de Pontoise a dû être composée avant la mort de saint Louis, tandis que celle de Vernon semble appartenir à la période qui s'écoula entre la mort et la canonisation du roi.

 

  V .

 

  Cet exposé des constitutions hospitalières du XIIIe siècle serait incomplet, si nous ne disions pas quelques mots d'un ordre religieux qui a eu la direction d'un certain nombre de Maisons-Dieu, parmi lesquelles on peut citer celles de Lisieux, de Meaux, de Compiègne, de Verberie, de Bar-sur-Seine, de Fontainebleau, de Châteaufort, de Fontenai-lez-Louvre. C'est l'ordre des Trinitaires, connus vulgairement sous le nom de Mathurins, qui avait été fondé à la fin du XIIIe siècle, dans le double but d'assister les malades et de travailler à la rédemption des captifs.

 

  Les statuts des religieux de la Sainte-Trinité, approuvés en 1198 par Innocent III , donnent assez peu de renseignements sur la manière dont la charité devait être exercée par eux. On voit seulement qu'ils étaient tenus de faire trois parts de leurs revenus: l'une employée à l'exercice des oeuvres de miséricorde, la seconde destinée à leur propre entretien, et la troisième réservée aux frais du rachat des captifs. Mais cette dernière prescription n'était pas toujours appliquée dans les hôpitaux qu'ils administraient. Ainsi, quand le pape approuva leur installation à l'Hôtel-Dieu de Compiègne, il spécifia que les revenus de la maison ne seraient soumis à aucun prélèvement en vue de la rédemption des captifs, mais qu'ils seraient réservés à l'assistance des pauvres et des malades et à l'entretien de l'hôpital.

 

  Leur règle recommande ensuite aux Mathurins de pratiquer largement l'hospitalité vis-à-vis des voyageurs, et, en ce qui concerne la réception des malades, les quelques préceptes inscrits dans leurs statuts semblent procéder des constitutions de Saint-Jean de Jérusalem. A son entrée en effet, le malade doit se confesser, et le soir, dans la grande salle de l'hôpital, on récite pour le bien et la paix de l'Église el de la chrétienté, ainsi que pour les bienfaiteurs de la maison, une prière qui rappelle la belle formule offerte par le cérémonial des hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem: "Seignors malades, priés por la pais: que Dieus la nos mande de ciel en terre. Seignors malades, priés por le fruit de la terre, que Dieus le multeplie en cele manière que Dieus en soit servis et la crestienté sostenue, etc".

 

  Il serait intéressant de comparer également aux règles des divers Hôtels-Dieu les constitutions des religieux hospitaliers de Saint-Antoine, qui avaient pour mission de recueillir les malheureux atteints du mal de saint Antoine, et celles des Frères de la Charité Notre-Dame, fondés par Gui de Joinville à la fin du XIIIe siècle et établis à Paris, puis à Senlis: mais cette comparaison est impossible à faire, car nous ne possédons pas le texte primitif des statuts de ces deux ordres hospitaliers.

 

  VI.

 

  Les archives des hôpitaux sont loin d'être toutes explorées; il est probable qu'à mesure que les inventaires et les monographies se multiplieront, l'existence de nouveaux statuts nous sera révélée; mais les textes que nous possédons jusqu'ici forment un ensemble suffisant pour que les conclusions que nous en avons tirées au cours de cette étude n'aient pas chance d'être sensiblement modifiées par les découvertes futures;

 

  Rappelons-les rapidement en terminant.

 

  Dès le commencement du XIIIe siècle se fit sentir le besoin de rédiger les usages observés dans les différents hôpitaux. Sous l'impulsion que lui donnèrent les conciles provinciaux tenus à Paris en 1212 et à Rouen en 1214, ce mouvement de codification prit une rapide extension, et c'est dans le courant de ce siècle que la plupart des chartes réglant l'administration intérieure des Maisons-Dieu furent promulguées sur tous les points de la France. C'est une exception quand on ne rencontre dans les établissements charitables fondés anciennement que des statuts postérieurs au XIIIe siècle, comme cela se produit pour l'Hôtel-Dieu de Chartres, en 1344; pour l'hôpital de l'Écoterie à Saint-Omer, en 1417; pour celui de Saint-Jean en l'Estrée d'Arras en 1438; pour celui des Ardents au Mans, en 1473, et dans ce cas ce ne sont parfois que des renouvellements d'ordonnances plus anciennes. Bien souvent les règles du XIVe et du XVe siècle s'appliquent à des maisons de création récente et leur ont été données par leurs fondateurs: tels les statuts de l'Hôtel-Dieu de Chambéry (1370), ceux de l'Hôtel-Dieu de Beaune (1443), ceux de l'hôpital Sainte-Elisabeth de Roubaix (XVe siècle).

 

  Les statuts des Hôtels-Dieu ont presque toujours pour base commune la règle de saint Augustin, dont les préceptes généraux sont complétés pour chaque maison par un ensemble de prescriptions particulières. Les frères et les soeurs qui desservent les différents hôpitaux constituent ainsi autant de petits ordres religieux indépendants, vivant sous une règle distincte et soumis à la surveillance de l'évêque.

 

  On trouve habituellement dans chaque région un établissement hospitalier important dont la règle sert de type aux Maisons-Dieu voisines, qui se contentent le plus souvent de la transcrire purement et simplement. Ainsi se forment par provinces des groupes d'hôpitaux qui, tout en restant autonomes, sont régis par des lois semblables. Parmi les villes dont l'Hôtel-Dieu fournit un modèle à l'organisation des autres établissements charitables de la contrée, on peut citer Montdidier et Noyon pour la Picardie; Paris pour l'Ile-de-France; Troyes pour la Champagne; le Mans pour le pays du Maine; Lille pour la Flandre, avec extension de son influence jusqu'à Pontoise et Vernon.

 

  La règle de saint Augustin, qui sert comme de prologue aux constitutions réparties entre ces différents groupes, n'est pas le seul lien qui les unisse. Presque toutes dans leurs chapitres les plus intéressants, c'est-à-dire dans ceux qui concernent le soin des malades, dérivent d'une source commune: les statuts des Hospitaliers de Jérusalem; presque toutes reproduisent textuellement la belle formule de Saint-Jean, d'après laquelle le malade, après avoir rempli ses devoirs religieux, doit être porté au lit et traité comme le seigneur de la maison, et plusieurs d'entre elles empruntent aux statuts des grands maîtres Raimond du Puis et Roger de Molins un certain nombre d'autres articles relatifs à la pratique de l'hospitalité.

 

  Enfin l'influence d'un autre ordre religieux se fait sentir dans la règle de l'Hôtel-Dieu de Lille pour de là agir sur celle de l'Hôtel-Dieu de Pontoise, qui la transmet à la Maison-Dieu de Vernon. La règle de l'hôpital de Lille se compose en effet en grande partie d'emprunts faits aux constitutions des Frères Prêcheurs, qui donnent à la famille de textes dont celui de Lille est le chef une tournure plus spécialement monastique.

 

  Telle est dans ses grandes lignes l'histoire des constitutions hospitalières du moyen âge, tels sont les principaux éléments ayant concouru à former les statuts sous lesquels vivaient ces "innombrables congrégations d'hommes et de femmes qui, dans toutes les régions de l'Occident, renonçaient au siècle et se consacraient avec une humble piété au service des pauvres et des malades".

 

  Léon Le Grand . 

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                                                                       08/02/2013

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