Maisons-Dieu : régime (L. Le Grand)  

 

                          LES MAISONS-DIEU. LEUR RÉGIME INTÉRIEUR AU MOYEN AGE

                                                          Léon LE GRAND

 

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  Indépendants les uns des autres, les hôpitaux du moyen âge étaient administrés par des congrégations de frères et de soeurs, qui formaient autant de petits ordres religieux distincts, obéissant chacun à des statuts particuliers, dont la rédaction date habituellement du XIIIe siècle,

 

  Si l'on ouvre ces constitutions pour se faire une idée de la vie qui était menée dans les asiles préparés aux pauvres par la charité chrétienne, on voit qu'elles sont conçues généralement sur un plan commun, tout en gardant entre elles certaines différences de détail. Telles les églises élevées à cette époque offrent dans leur construction les mêmes lignes générales et ne se distinguent que par la façon dont l'architecte a traité chaque morceau, tels les statuts hospitaliers, appelés à régir des établissements analogues entre eux, laissent dans l'esprit de celui qui les lit la même impression d'ensemble. Il faut donc, pour les étudier, adopter la méthode qu'on emploie pour décrire les oeuvres d'architecture, c'est-à-dire prendre successivement chacun des éléments communs qui les composent, en indiquer la structure générale, puis, entrant dans le détail de ces parties communes, noter les différences spéciales à chaque édifice, à chaque pays.

 

  La plupart des constitutions hospitalières sont anonymes. Nous les comparions, il y a un instant, aux églises de leur époque: cette comparaison est encore juste ici; il est aussi rare de trouver le nom de leurs rédacteurs qu'il est difficile de découvrir le nom du maître de l'oeuvre qui a tracé les plans de telle ou telle cathédrale célèbre. Sauf à Beauvais, où l'on sait que les statuts de l'Hôtel-Dieu furent dressés par l'archidiacre Garin et par le célèbre Vincent, sous-prieur des dominicains de cetle ville; à Troyes, où le règlement de l'Hôtel-Dieu le Comte paraît dû à l'aumônier du comte de Champagne; à Paris, où l'auteur de la règle est Etienne, doyen du chapitre, ces textes ne portent pas le nom de leur rédacteur. Ils ont le plus souvent été promulgués par l'évêque du diocèse, qui, s'il ne les a pas composés lui-même, les a faits siens par cette promulgation, comme au Mans, à Montdidier, Amiens, Saint-Riquier, Lille, Angers, Rethel. Ce n'est cependant pas là une règle absolue, et les statuts sont parfois édictés par le fondateur de la Maison-Dieu, comme c'est le cas pour Saint-Pol et Château-Thierry. A Vernon, les constitutions sont données sous le nom du roi.

 

  Tous ces staluls se composent d'une suite de chapitres, pourvus ou non de titres, qui se succèdent d'habitude sans ordre bien apparent. A Angers, les matières ont été rangées sous six chefs principaux qui répondent assez bien au contenu ordinaire des textes que nous étudions: ce sont le service divin, la réception des pauvres, la réception des frères et des soeurs, l'administration des biens, la sanction des fautes et les prières pour les morts.

 

  A notre point de vue, ces divisions peuvent se ramener à deux principales: les préceptes relatifs aux frères et aux soeurs de l'hôpital et ceux qui concernent le soin des pauvres.

 

  I. — LES RELIGIEUX HOSPITALIERS

 

  1° Réception des frères et des soeurs

 

  Le concile de Paris de 1212, en traçant les grandes lignes qui doivent servir de direction aux rédacteurs de statuts hospitaliers, insiste d'une façon spéciale sur la fixation du nombre maximum de membres que doit compter chaque congrégation, suivant les ressources de rétablissement qu'elle est appelée à administrer: "Un petit nombre de personnes, y est-il dit, peuvent suffire à soigner beaucoup de malades, et il serait souverainement injuste que le nombre des frères et des soeurs dépassât celui des pauvres assistés. Car si les fidèles ont enrichi les Maisons-Dieu de leurs aumônes, ce n'est pas pour entretenir des personnes bien portantes, mais pour soulager ceux qui souffrent".

 

  La plupart des statuts, s'inspirant de cette prescription, fixèrent un maximum au nombre des frères et des soeurs; il n'y a qu'au Mans que celte disposition ne se trouve pas. Quelquefois elle est, comme à Lille et à Châlons, l'objet d'un acte spécial. Il n'est permis de dépasser ce maximum que si l'intérêt évident de la maison l'exige, dans le cas où se présenterait un candidat apportant des ressources considérables. Mais, comme le font observer les règles de Paris, d'Angers, de Pontoise, il faut soigneusement éviter le vice de simonie; les préoccupations pécuniaires ne doivent jamais l'emporter sur les considérations morales et amener l'admission de membres indignes.

 

  Le nombre prescrit varie naturellement suivant l'importance de chaque établissement. A Paris, par exemple, ce n'est pas trop de compter huit frères clercs, dont quatre revêtus de la prêtrise, trente frères lais et vingt-huit soeurs, tandis qu'à Angers, on peut se contenter de dix personnes de chacune de ces catégories, et qu'à Amiens ce nombre s'abaisse à trois frères clercs, quatre lais et huit soeurs.

 

  La réglementation sévère du nombre des frères et des soeurs est un des points des statuts que les congrégations hospitalières eurent le plus de peine à observer. Les supérieurs étaient en butte à des sollicitations de toutes sortes de la part de personnes qui espéraient trouver dans la fraternité de l'hôpital des conditions assurées d'existence. Il y avait souvent, de la sorte, tendance chez ces petites congrégations à se transformer en quelque sorte en maisons de retraite pour les frères et les soeurs au détriment de l'exercice des oeuvres de miséricorde, et les évêques ou l'autorité civile durent maintes fois intervenir pour les rappeler à leur véritable mission.

 

  Une des causes qui durent avoir une fâcheuse influence sur la trop grande multiplication des frères et des soeurs dans les Maisons-Dieu fut l'usage où étaient les rois, à l'occasion de leur avènement, de nommer à une place de frère ou de soeur dans tous les établissements charitables de fondation royale ou placés sous la sauvegarde du souverain. Les solliciteurs profitaient avec empressement de ce droit de joyeux avènement, sans se préoccuper naturellement de savoir si le nombre fixé parles statuts était ou non dépassé.

 

  Il faut reconnaître d'ailleurs que les hôpitaux se pliaient difficilement à cette contrainte: ils n'hésitaient pas à faire appel au pouvoir judiciaire, pour repousser les intrus, quand le droit du roi n'était pas bien établi. Un jugement de ce genre, réformant une sentence du bailli d'Amiens, retrace d'une façon très vivante ce qui se passait en pareil cas.

 

  Une certaine Agnès de Wes avait obtenu de Charles IV des lettres lui accordant, par don de joyeux avènement, une place de soeur à l'Hôtel-Dieu d'Amiens, pourvu que cet hôpital fût reconnu soumis à l'exercice du droit royal. Après information sommaire faite sur ce point, le lieutenant du bailli rendit une sentence déclarant que le roi était en droit de faire cette nomination. Un sergent fut chargé de faire exécuter la sentence; il introduisit Agnès dans l'hôpital, fit commandement au maître, aux frères et aux soeurs de l'admettre à la fraternité, et lui bailla le pain et le vin en signe de sa réception. Les religieux repartirent que jamais ils ne consentiraient à laisser cette femme habiter l'Hôtel-Dieu ni à la nourrir, et ils lui arrachèrent des mains le pain et le vin que le sergent lui avait baillés. Ils obtinrent des lettres prescrivant une nouvelle enquête, où ils établirent qu'ils n'étaient pas soumis à l'exercice du droit de joyeux avènement, alléguant notamment que leurs statuts, confirmés par le saint-siège, limitaient à un chiffre fixe le nombre des membres de leur congrégation. La cour se rendit à ces raisons et donna gain de cause à l'Hôtel-Dieu.

 

  Cette jurisprudence n'était pas constante, et quelques années plus tard on voit, dans un procès de même nature soutenu par l'Hôtel-Dieu de Saint-Riquier, le Parlement adopter la thèse soutenue par le procureur du roi, et déclarer que le souverain avait notoirement le droit, à son avènement, d'introduire un membre nouveau dans toutes les maisons charitables placées sous la sauvegarde royale.

 

  En dehors de ces admissions anormales, toute personne qui désirait se vouer au service des pauvres dans un Hôtel-Dieu devait d'abord obtenir l'agrément du maître. Indépendamment des qualités morales exigées pour cette existence de dévouement, le postulant devait être de condition libre et non engagé dans les liens du mariage. Dans le cas où deux personnes mariées auraient voulu d'un commun accord renoncer à la vie du monde, elles ne pouvaient entrer ensemble dans la même congrégation hospitalière. On n'admettait pas non plus les personnes ayant fait profession dans un autre ordre religieux, ou chargées de dettes qu'elles fussent incapables de solder. Au point de vue physique, les maladies secrètes, la lèpre, l'épilepsie, formaient obstacle à l'admission, et l'aspirant, ou l'aspirante, devait être assez vigoureux pour soigner les malades, pour les "lever et coucher". Enfin, dans certains Hôtels-Dieu, comme celui d'Angers, on voit invoquer un curieux motif d'exclusion: les femmes trop belles et trop jeunes ne pouvaient être reçues comme soeurs.

 

  A Lille, les frères n'étaient admis qu'entre vingt et soixante ans, les soeurs entre vingt et cinquante. Les règles de Pontoise et de Vernon reproduisent à peu près les mêmes conditions d'âge.

 

  Dans la plupart des constitutions hospitalières, à Amiens, à Cambrai, à Saint-Pol, à Lille, à Pontoise, à Vernon, on commençait par imposer au nouveau venu un certain temps de probation pour s'assurer qu'il était capable de supporter les austérités de la règle. Pendant ce noviciat, dont la durée était habituellement d'un an, mais qui, à Cambrai, ne se prolongeait que six mois, on enseignait au postulant les devoirs qu'il aurait à remplir; on lui apprenait ses prières, s'il ne les savait point par coeur. Les statuts de Lille et leurs dérivés de Pontoise et de Vernon reproduisent tout au long la règle des Dominicains, où l'on traite de la manière d'instruire les novices. Le frère, ou la soeur, chargé de leur formation, devait les façonner aux observances de la règle et à la pratique de la vie religieuse, leur enseigner le renoncement, l'humilité de coeur, la charité envers le prochain, la bienséance

 

  A l'expiration du noviciat, si le postulant persistait dans sa résolution et si la communauté, consultée en chapitre, décidait son admission, on le revêtait de l'habit religieux, et le nouveau frère prononçait entre les mains du maître, la nouvelle soeur entre celles de la maîtresse, la formule de profession qui comprenait les trois voeux de pauvreté, d'obéissance et de chasteté, avec, en plus, le voeu spécial de servir les pauvres malades.

 

  Chaque hôpital un peu important constituait donc, comme nous le disions en commençant, un véritable ordre religieux, et parmi les règlements que nous connaissons, nous n'avons guère rencontré que celui de l'Hôtel-Dieu de Coutances qui ne parle point des voeux de religion, la congrégation qui administrait cette maison paraissant n'avoir été primitivement qu'une simple confrérie pieuse. On doit cependant noter que les statuts du Puy ne prescrivaient pas le renoncement absolu à la propriété, puisque les membres pouvaient posséder des objets mobiliers dans les bâtiments de l'hôpital et faire des dispositions testamentaires avec l'autorisation du maître. Ces constitutions ne font pas non plus allusion au voeu de chasteté et mentionnent simplement le serment d'obéissance.

 

  A tous ces hôpitaux s'appliquaient les observations sur la vie religieuse que présente, en termes qui méritent d'être rappelés, le prologue de la règle de l'Hôtel-Dieu le Comte à Troyes: "Or appelle l'an estat de religion personnes qui sont confermées, obligées et reliées à garder, non pas tant seulement les commandemens de Dieu ès quiex sont obligiés touz bons crestiens et crestiennes, mais il sont reliés et obligiés à garder le conseil et la perfection de la sainte envangile, qui sont contenus en III veuz qui sont appellés, le premier, obédience: mettre sa volenté en la volenté de son mestre.... ; le secont veu si est povreté; car personne qui tel veu fait, il laisse le monde et s'en va liement en Paradis, si comme fait uns pèlerins qui n'est pas chargiés, qui n'a que son bourdon et s'escharpe (sa besace};

  Li tiers veu si est chasteté: donner son corps à Dieu; et tel personne est semblable aus anges de paradis. Car saint Jéromes dit que vivre en corps charnel sans faire les euvres de la char et fait miex à dire vie d'ange que vie d'omme.

  Et regardés comment cy III veu, obédience, povreté et chasteté sont veu bien ordenez en meson de religion:

  Car tout ainsinc, comme l'en fait une meson, que il faut le fondement, les paroiz et le tet, et se une de ces III parties y failloit ce ne seroit pas meson, tout ainsinc personne de ceste maison qui fauroit à garder l'un de ces III veuz ne seroit pas ne vravs frères ne vrave suer de la Meson Dieu.

  Et est obédience li fondemens de perfection ainsinc comme est assise seur le bon fondement. Povretez est ainsinc comme sont les paroiz de la meson, car, se chascune personne de religion vouloit faire sa bourse et tout ne retornoit au commun, la communité seroit perdue, ainsinc comme la meson chiet comme les paroiz se devisent. Mais chasteté est le toit et la couverture, car, quant il n'a point de toit sur la meson, il pleut partout: ainsinc quant une personne de religion se meffait de son corps en ne dit pas: "Ce a fait cilzeulx ou celle folleé, mais en dit communément: "L'ont fait cilz de la Maison Dieu".

 

  Les infractions aux voeux prononcés lors de la profession étaient punies des peines les plus sévères.

 

  Quelque religieux d'un hôpital enfreignait-il le voeu de pauvreté en détenant clandestinement de l'argent, à Amiens on lui imposait une dure pénitence de quarante jours, pendant lesquels il jeûnait au pain et à l'eau chaque vendredi; à Troyes et à Saint-Pol, on pouvait l'expulser de la maison, surtout en cas de récidive. Si c'était après la mort du coupable qu'on constatait sa faute, la plupart des statuts prescrivaient de le traiter comme un excommunié et de le priver de la sépulture ecclésiastique; son corps était jeté comme celui d'un chien, suivant les termes de la règle de Troyes, enterré dans le fumier, disent les statuts de Saint-Poi.

 

  La désobéissance était également rangée parmi les fautes les plus graves, de même que le "péché de chair" qui, suivant les règles de Lille et de Pontoise, devait être puni plus sévèrement que toute autre faute: châtiments corporels, séparation de la communauté, quelquefois exclusion complète de la maison, telles étaient les peines habituellement réservées à la violation du voeu de chasteté; à Troyes, si les deux coupables étaient frère et soeur de l'hôpital, le frère était chassé sans pitié et la soeur gardée à l'Hôtel-Dieu, mais privée du voile et soumise pour le reste de sa vie à une pénitence consistant en jeûnes et disciplines, à la discrétion du prieur et du chapitre.

 

  La pureté des moeurs devait, en effet, être l'objet d'une réglementation particulièrement sévère dans ces congrégations mixtes, composées d'hommes et de femmes réunis dans le même établissement. Quelques fondateurs d'ordres religieux, comme Robert d'Arbrissel à Fontevrault, saint Norbert à Prémontré, avaient naguère tenté une juxtaposition de ce genre, mais cet essai fut promptement abandonné. En effet, dans les monastères ordinaires, aucune nécessité ne justifiait un pareil usage, qui pouvait présenter de graves dangers, si la ferveur primitive venait à se relâcher. Dans les congrégations hospitalières, au contraire, l'activité des hommes et des femmes trouvait largement à s'exercer.

 

  La combinaison de leurs efforts assurait de meilleurs soins aux malades, qui profitaient des qualités particulières à chaque sexe. Les soeurs veillaient à leur chevet avec cette sollicitude quasi maternelle, ou pansaient leurs plaies avec cette délicatesse de main dont les femmes ont le secret; elles seules étaient capables d'entretenir convenablement le linge, dont le rôle est si important à l'hôpital; elles seules savaient entourer les pauvres de ce bien-être qu'une ménagère attentive répand dans une maison. Mais à d'autres points de vue, le ministère des frères était d'une grande utilité, et dans certaines Maisons-Dieu, c'était à eux qu'était réservée l'assistance des malades du sexe masculin. Aux frères lais appartenait la mission de travailler à l'exploitation rurale qui était habituellement jointe à chaque hôpital, et c'étaient eux qui, d'une façon générale, veillaient à la gestion des biens. Enfin, les prêtres et les clercs étaient toujours prêts à administrer les sacrements aux malades et les entouraient des consolations spirituelles, dont ceux qui souffrent comprennent si bien le prix.

 

  Les précautions les plus sages et les plus sévères étaient prises par tous les statuts pour éviter toute espèce de désordres. Dans tous les hôpitaux, sans exception, une séparation rigoureuse existait entre les dortoirs et les réfectoires respectifs des frères et des soeurs. Défense était faite aux frères de pénétrer dans le quartier des soeurs et réciproquement. Si quelque raison sérieuse les y obligeait, ils ne pouvaient le faire seuls.

 

  Il était défendu aux soeurs de servir les frères, de leur donner des soins, de faire leurs lits. Si une punition était infligée aune soeur, les frères ne pouvaient y assister, et vice versa. Toute conversation particulière entre les uns et les autres était interdite: ils ne devaient se parler que pour le service de la maison La chapelle et les salles des malades, tels étaient les seuls lieux où ils eussent à se trouver ensemble, et leur chapitre ordinaire était généralement tenu séparément.

 

  C'est un grand honneur pour les congrégations hospitalières d'avoir, grâce à l'observation fidèle de leurs règlements, échappé aux dangers que pouvait offrir cette organisation. Le fait seul que pendant plusieurs siècles, on continue à voir côte à côte des frères et des soeurs dans les Hôtels-Dieu montre que, dans la grande majorité des cas, la régularité de la vie n'en était pas troublée, car des organismes viciés n'auraient pas résisté à l'action du temps.

 

  C'est seulement à la fin du XV° siècle que le relâchement des moeurs amena des abus qui provoquèrent, au siècle suivant, la disparition des frères. Auparavant, les documents ne nous révèlent que rarement des désordres sur ce point. Eude Rigaud, si sévère sur le chapitre des moeurs, ne signale qu'un religieux hospitalier accusé de mauvaise conduite, et c'était hors de l'établissement

 

  Les procès-verbaux de visites dos hôpitaux du diocèse de Paris, dressés au milieu du XIVe siècle, ne font allusion à une faute de ce genre que dans une seule maison. Encore faut-il observer que la maladrerie où elle s'était produite ne parait pas avoir été administrée par des religieux proprement dits. Il exista, en effet, dans les campagnes, au moyen âge, un nombre considérable de petites Maisons-Dieu ou de léproseries, trop peu importantes pour que leur personnel constituât une véritable congrégation religieuse, et dont les administrateurs prenaient cependant le titre de frères et de soeurs et révétaient l'habit religieux. Ce sont celles dont parle l'auteur du prologue de la règle de l'Hôtel-Dieu de Troyes quand il dit: "En mout d'autres Mesons Dieu a maistres et sergens: ainsinc comme ils y viennent franchement quant il leur plaît, franchement il s'en pueent départir". Ces hospitaliers ne prononçaient point de voeux, souvent même ils étaient engagés dans les liens du mariage; mais ils étaient nommés par l'évêque et placés sous sa surveillance immédiate. Leurs fonctions, remplies ailleurs par des religieux profès, leur titre de frères et de soeurs et le costume qu'ils revêtaient, leur donnaient un caractère semi-religieux. C'est un des exemples de cette confusion, fréquente au moyen âge, entre la société cléricale et la société laïque, qui se pénètrent alors si  profondément l'une l'autre, qu'on a souvent peine à déterminer la limite exacte qui les sépare.

 

  Nous n'avons pas, dans une étude sur les statuts hospitaliers, à nous occuper de ces sortes de gardiens mis à la tète des hôpitaux de minime importance, puisque justement leur caractère distinctif consistait dans l'affranchissement d'une règle religieuse. Mais il était nécessaire de signaler au moins leur existence, et de montrer qu'un nombre considérable de Maisons-Dieu échappaient à l'action de ces statuts dont nous cherchons à déterminer l'influence.

 

  Des prescriptions relatives à la séparation sévère des frères et des soeurs on peut rapprocher le chapitre que certains statuts consacrent à l' "honnesteté de la mesnie". Les religieux hospitaliers ne pouvaient pas toujours suffire seuls à l'entretien de l'Hôtel-Dieu; ils étaient obligés de recourir à des serviteurs qui exécutaient les gros ouvrages, à des servantes ou "meskines" qui aidaient les soeurs dans les travaux de nettoyage, dans les veilles de nuit, etc. Le premier devoir de ces mercenaires était, sous peine de renvoi, de tenir une conduite irréprochable au point de vue des moeurs.

 

  Ces notions sur le personnel des hôpitaux seraient incomplètes si nous ne consacrions quelques lignes à une catégorie spéciale de membres qu'on appelait les "donnés" ou les "rendus". C'étaient des hommes ou des femmes qui se donnaient, eux et leurs biens, à l'Hôtel-Dieu, mais conservaient, en tout ou en partie, l'usufruit de ces biens et ne faisaient pas profession religieuse. En retour de cet abandon et des services qu'ils s'engageaient à lui rendre, la maison promettait aux donnés de les entretenir jusqu'à la fin de leur vie comme les autres frères ou soeurs, et même souvent de leur assurer une existence plus large et plus confortable. Le concile de Paris de 1212 s'était élevé avec force contre cette institution, jugeant funeste pour la vie religieuse ce mélange de l'élément laïque. Mais les statuts restèrent muets sur ce point, sans doute pour ne pas tarir la source de revenus que les établissements pouvaient tirer d'un semblable usage. On voit en fait que la plupart des Maisons-Dieu admirent des pensionnaires de ce genre, et il est probable que c'était souvent dans cette catégorie que prenaient rang, comme cela se passait à Noyon, les personnes placées dans les hôpitaux par les rois au moment de leur avènement.

 

  2° Le maître et la maîtresse

 

  Nous avons vu quelles règles présidaient à la formation des congrégations hospitalières et au recrutement de leurs membres; il nous faut à présent étudier le gouvernement de ces petites sociétés. Indépendamment de la surveillance générale qui appartenait à l'évêque sur les "lieux pitéables" du diocèse; indépendamment de l'action directe que le chapitre de l'église cathédrale exerçait habituellement sur l'Hôtel-Dieu des villes épiscopales, ou que le fondateur se réservait parfois, ainsi qu'à ses ayants cause, sur l'établissement qu'il avait créé, l'autorité était entre les mains du maître et de la maîtresse.

 

  Dans la majorité des hôpitaux, en effet, on rencontre à la fois un maître, ou prieur, et une maîtresse.

 

  Tantôt le maître était désigné par les suffrages de la communauté, comme à Amiens, ou bien choisi par le fondateur ou ses héritiers, comme à Saint-Pol; tantôt il était désigné par le chapitre, comme à Paris, à Toul; tantôt sa nomination appartenait directement à l'évêque, ainsi que le portent les statuts du Mans. En somme, le droit commun en cette matière était que la collation de la maîtrise revenait à l'évêque, et c'était évidemment comme conseil de l'évêque que le chapitre procédait à cette nomination dans l'Hôtel-Dieu principal des villes épiscopales. Là où l'élection à la maîtrise appartenait aux frères et aux soeurs, ce n'était qu'en vertu d'une délégation de l'évêque, et celui-ci se réservait habituellement le droit de confirmation, ainsi que nous le voyons à Pontoise et à Vernon, où il n'y avait à la tête de la maison qu'une maîtresse; à Amiens, les statuts ne parlent pas de confirmation; mais, puisqu'ils sont édictés par l'évêque, c'est bien de lui que la congrégation tient ses droits; ils spécifient d'ailleurs que le maître reste sous la dépendance de l'évêque.

 

  Les droits épiscopaux en cette matière sont clairement établis par les procès qui étaient fréquemment soulevés à propos de la nomination des maîtres des différents hôpitaux du royaume. A partir du XIVe siècle, en effet, l'aumônier du roi prétendit s'attribuer cette prérogative pour tous les hôpitaux de fondation royale, et chercha sans relâche à augmenter le nombre des établissements réputés tels. De ces prétentions naquirent, avec les prélats des divers diocèses, une foule de contestations  qui étaient habituellement portées devant les Requêtes de l'Hôtel et venaient en appel au Parlement. Le registre de visites des hôpitaux du diocèse de Paris en 1351 montre que, dans la plupart des maisons hospitalières de cet évêché, les lettres de maîtrise étaient accordées par l'évêque, et il donne les formules d'après lesquelles ces actes étaient rédigés.

 

  On peut donc affirmer que, lorsque les statuts n'indiquent pas à qui était dévolue la nomination du maître, elle appartenait à l'évêque.

 

  Le prieur devait être choisi parmi les frères revêtus de la prêtrise; la règle de l'Hôtel-Dieu de Paris spécifie que, si aucun d'eux n'est jugé capable de remplir ces fonctions, on peut le prendre au dehors. D'après une ordonnance du chapitre de Toul, il fallait chercher pour cet emploi un homme avisé, bien au courant des affaires temporelles, doux et pitoyable envers les pauvres C'était à lui, en effet, qu'appartenait la direction spirituelle et temporelle de la maison. Il avait charge d'âme, et certains statuts, comme ceux de Troyes, interdisaient aux frères et aux soeurs de se confesser à un autre prêtre qu'à lui. C'était lui qui recevait les nouveaux frères, réglait leur services, et présidait leur chapitre. C'était lui qui accordait les autorisations spéciales dont les religieux et les religieuses pouvaient avoir besoin, comme par exemple pour aller au dehors de la maison; lui encore qui jugeait la gravité des fautes commises par les frères ou les soeurs, et décidait de la punition qui leur serait infligée. Enfin il était chargé de l'interprétation des statuts, et avait, dans certains cas, le droit d'en modifier l'application.

 

  Les frères et les soeurs s'engageaient par leurs voeux à lui prêter complète obéissance, et le respect et la révérence qu'ils devaient lui porter s'opposaient à ce que les manquements où il pourrait tomber fissent l'objet d'une discussion publique au chapitre. De son côté, le maître était tenu de témoigner aux religieux une sollicitude paternelle. Il administrait les biens sous le contrôle de la communauté, procédait, avec l'assistance du chapitre, aux mises à ferme, aux ventes ou acquisitions d'immeubles. Dans les établissements importants, tels que celui de Troyes, il pouvait nommer un proviseur pour l'aider.

 

  Le maître choisissait parmi les soeurs une maîtresse à qui était dévolue une partie importante de l'autorité. La première mission de la maîtresse, celle qui rendait son office indispensable, était la direction des soeurs, envers qui elle jouait le rôle réservé au maître près des frères. Elle surveillait leur instruction pendant le noviciat, recevait leurs voeux au moment de la profession, présidait à leurs repas, tenait leur chapitre, veillait sur leur conduite, s'appliquait à maintenir la concorde entre elles.

 

  Mais là ne se bornaient pas ses attributions; le maître se déchargeait généralement sur elle de tout ce qui regardait le service intérieur, et en particulier de la surveillance des soins â donner aux malades. Comme le dit la règle de Lille, son office le plus important était de pourvoir, par elle-même ou par le ministère des soeurs, à ce que les malades fussent gardés avec sollicitude et traités avec honneur, comme les seigneurs de la maison.

 

  Les soeurs, les frères lais et les serviteurs étaient placés sous sa domination immédiate. Chaque matin, à la sortie de la messe, tous s'assemblaient devant elle pour prendre ses ordres et "oïr leur commandement des besoignes de la meson".

 

  Quand l'office de maître venait à vaquer, la maîtresse prenait en main tout le gouvernement de l'Hôtel-Dieu jusqu'à ce qu'un nouveau prieur fût nommé.

 

  Dès le XIIIe siècle, les soeurs avaient pris une place prépondérante dans certains hôpitaux, où l'on constate déjà les premiers effets de la tendance qui devait finir par éliminer complètement les frères des congrégations hospitalières mixtes. Cette prépondérance eut pour effet, dans les établissements où elle se fit sentir, d'attribuer à la maîtresse l'autorité entière et de supprimer les fonctions du maître, comme à Pontoise, à Vernon et plus tard à Cambrai.

 

  La maîtresse était, dans ce cas, élue par la communauté à la majorité des suffrages et jouissait de toutes les prérogatives réservées au maître; elle était "dame et gouverneresse de la meson, de tous les biens temporés et espiritués", disent les constitutions de Vernon, et les soeurs, les frères clercs et lais, et toute la "mesnie" de la maison, étaient tenus de lui obéir.

 

  3° Le chapitre

 

  Quelle que fût l'importance du rôle joué par le maître et la maîtresse dans les hôpitaux, leur pouvoir n'était pas absolu, et le gouvernement des congrégations hospitalières tenait un peu du régime constitutionnel.

 

  Chaque semaine, en effet, la communauté se réunissait au moins une fois en chapitre, pour traiter des affaires de la maison et permettre aux membres de se livrer à une sorte d'examen de conscience public. Le règlement de l'Hôtel-Dieu de Saint-Pol est le seul à ne point parler de ces réunions hebdomadaires. Dans un bon nombre d'hôpitaux, à Paris, à Cambrai, au Mans, à Troyes, le chapitre réunissait les frères et les soeurs. Dans d'autres, comme ceux de Lille, de Pontoise, de Vernon, le chapitre des soeurs était tenu séparément de celui des frères. A Amiens et à Angers, le texte des statuts ne donne pas d'indications sur ce point.

 

  Les règles de Lille, de Pontoise et de Vernon, qui s'inspirent, comme nous l'avons dit, des constitutions des Dominicains, fournissent de nombreux détails sur la manière de tenir les assemblées capitulaires. Après la récitation de diverses prières, les soeurs venaient se prosterner devant la prieure et confesser les fautes dont elles se reconnaissaient coupables; c'était ce qu'on appelait "dire sa coulpe ou faire sa veine" (veniam petere). Après l'audition des coulpes, libre à chacune était de "clamer", c'est-à-dire d'accuser publiquement celles qui auraient commis quelque méfait et ne l'auraient point confessé. Cet avertissement mutuel, qui se retrouve dans presque tous les statuts hospitaliers, avait son fondement dans la règle de saint Augustin, et on en constate l'existence dans tous les ordres religieux qui se rattachent à cette règle.

 

  La maîtresse prononçait alors les peines encourues pour les fautes signalées au chapitre. Pour se guider dans l'application des divers châtiments, elle avait à sa disposition une sorte de code pénal qui se trouve à la fin de la plupart des constitutions hospitalières. Il serait trop long de suivre ces textes dans tous les détails où ils entrent à ce sujet. Il nous suffira d'indiquer les principales catégories de peines entre lesquelles s'échelonnaient les degrés de la répression. Pour les négligences et manquements légers, c'était habituellement l'injonction de réciter diverses prières: quelque chose d'analogue à la pénitence sacramentelle. Aux fautes d'une certaine gravité, telles que coups et injures, s'appliquaient le jeûne, la privation de vin, l'obligation de manger à terre, l'administration de la discipline. A Aubrac, une punition assez originale consistait dans la privation de draps de lit. S'agissait-il de ce qu'on appelait à Lille, comme dans la règle dominicaine, les "plus griefves coulpes", le coupable était condamné pour longtemps au jeûne et aux châtiments corporels. En cas d'endurcissement invétéré ou pour les "très griefves coulpes", les véritables crimes, le maître ou le chapitre prononçaient l'expulsion.

 

  Comme nous le disions plus haut, les réunions du chapitre n'offraient pas seulement un caractère religieux ou disciplinaire, elles avaient aussi un but administratif. C'était devant les frères et les soeurs, réunis dans la salle capitulaire, que le maître et le receveur, quand l'établissement était assez important pour justifier l'existence de cet officier, rendaient compte de leur gestion; c'était dans ces assises de la communauté qu'étaient prises, à propos de l'administration des biens, les décisions trop importantes pour être abandonnées à l'initiative du maître, telles que les ventes ou acquisitions d'immeubles, la passation des baux, etc. Comme dans toutes les congrégations du moyen âge, un silence rigoureux était imposé sur les délibérations tenues dans les salles capitulaires des hôpitaux, et des peines sévères portées contre ceux qui révéleraient "les secrets du chapitre".

 

  4° Le costume

 

  Après avoir décrit l'organisation des communautés hospitalières et déterminé les principes qui présidaient à leur recrutement et à leur administration, il est temps de pénétrer dans l'intérieur des Maisons-Dieu, de nous initier à la vie des religieux et des religieuses qui les peuplaient, d'entrer avec eux à la chapelle, au réfectoire, au dortoir, et de les suivre dans toutes leurs occupations journalières.

 

  De grand matin, l'été au lever du soleil, l'hiver avant le jour, le maître fait sonner la cloche du réveil.

 

  A ce signal, tous quittent leur lit, et suivant la recommandation de la règle d'Aubrac, leur première action doit être de faire le signe de la croix, pour consacrer leur journée à Dieu. Les habits que vont revêtir les frères et les soeurs sont, comme il convient à des religieux, exempts de toute recherche d'élégance. L'étoffe en est commune, bure, camelin grossier, lainage; les couleurs voyantes sont proscrites, on n'admet que le noir, le gris, le brun, le blanc ou la teinte naturelle de la laine; pas d'ornements, pas de fourrures de prix, seulement de la peau d'agneau ou de lapin, rien dans la forme qui sente l'affectation ou la coquetterie, mais des robes larges et fermées, tombant jusqu'aux pieds. La règle fixe le temps que doivent durer les vêtements. Quand ils ont besoin d'être remplacés, leur détenteur ne peut en recevoir de neufs qu'en rendant ceux qui sont devenus hors d'usage, pour bien persuader aux religieux qu'ils n'ont le droit de rien posséder, que tout ce qui leur sert appartient à la communauté et qu'ils n'en ont que la jouissance temporaire.

 

  La composition du costume varie suivant les statuts de chaque hôpital, mais, en général, elle se ramène aux éléments suivants: pour les frères la chemise, les braies, deux tuniques, l'une très longue et tombant jusqu'aux pieds, sorte de robe ou soutane, l'autre plus courte, tantôt pourvue de manches, - c'est le bliaud d'autrefois, la blouse ou le bourgeron de nos jours -, tantôt sans manches et se réduisant quelquefois à un véritable scapulaire; à cela s'ajoute, pour les froids d'hiver, un pelisson fourré; comme chaussure, des souliers de cuir brun lacés, ou bien des bottes.

 

  Pour les soeurs, une chemise, des chausses, une robe de dessous ou souquenille, un surcot, une pelisse fourrée, un manteau ou un voile noir, une coiffe blanche; enfin des chaussons et des "bottes rondes".

 

  Quand les soeurs soignent les malades, leur robe est habituellement revêtue d'une sorte de tablier. Lorsque les frères vont au dehors, ils portent le capuchon.

 

  Pour compléter ce qui a trait à la toilette des religieux, il faut dire un mot des cheveux, que la plupart des statuts prescrivent de porter courts. Plusieurs fois par an, les soeurs sont complètement rasées; quant aux frères, ils portent la large tonsure, qui ne laisse subsister autour de la tête qu'une étroite couronne de cheveux.

 

  5° Les exercices religieux

 

  Dès que les frères et les soeurs ont revêtu leurs habits, et que les ablutions du matin sont terminées, ils quittent leurs dortoirs respectifs et se rendent à la chapelle, pour chanter matines et entendre la messe; il n'est fait d'exception que pour les soeurs qui ont veillé près des malades, ou qui ont rempli quelque emploi très fatigant.

 

  Les religieux hospitaliers sont tenus à la récitation des heures canoniales et des heures de la Vierge, mais les exercices de piété ne doivent pas les détourner de leur mission principale, qui est le soin des malades; ils peuvent donc, comme le dit la règle d'Amiens, être dispensés de réciter les différentes parties de l'office aux heures fixées par la liturgie. En fait, le texte des diverses règles semble indiquer que la communauté se réunit à la chapelle, au moins trois fois, à l'heure de matines, de vêpres et de complies.

 

  La récitation de l'office doit se faire pieusement, posément, sans trop de hâte ni trop de lenteur, pour éviter le scandale et en même temps ne pas engendrer la fatigue; mais souvent les frères et les soeurs ne sont pas assez lettrés pour se livrer à cette récitation: à l'égard de ces dernières, c'est même le cas le plus fréquent. On y supplée en disant, à la place de chaque heure, un certain nombre de Pater et d'Ave, dont la quantité est fixée dans chaque règle. C'est évidemment cet usage de remplacer l'office liturgique par une série de Pater et d'Ave qui a donné naissance au chapelet.

 

  Quand la mort vient frapper un des membres de l'hôpital ou un des malades, des prières spéciales sont dites à son intention. Ainsi à Vernon, si c'est jour de chapitre, la prieure, au début de la réunion, invite la communauté à prier pour le mort dont le corps repose sous le toit de la maison. Puis, le jour venu des obsèques, tous doivent y assister. Indépendamment du service solennel célébré pour l'enterrement, les frères prêtres doivent dire plusieurs messes pour le repos de l'âme du frère ou de la soeur qui vient de mourir; les frères clercs, à la même intention, récitent le psautier, et les frères lais et les soeurs un certain nombre de Pater et d'Ave.

 

  Pour rappeler le religieux défunt au souvenir et aux prières des survivants, son nom est inscrit au "martyrologe" de la maison, et chaque année, à date fixe, on célèbre un service anniversaire pour les frères, les soeurs et les pauvres qui sont morts dans la Maison-Dieu.

 

  Les hôpitaux qui, comme ceux de Lille, de Pontoise et de Vernon, suivent une règle procédant des constitutions des Dominicains, empruntent à ces constitutions le touchant usage de consacrer un service religieux annuel à la mémoire des parents, des frères et soeurs de la maison. C'est comme un écho de la belle prière qu'on récitait jadis dans les hôpitaux de Saint-Jean de Jérusalem et qui se terminait ainsi: "Seignors malades, priés por les âmes de vos peyres et de vos meires, et de toute crestienté, qui sont traspassé de ceste ciégle en l'autre; que Dieu leur doint requiem sempiternam. Amen".

 

  Pour terminer le chapitre des exercices religieux, il faut mentionner les prescriptions que les statuts hospitaliers renferment sur la réception des sacrements, ils insistent, pour la plupart, sur l'usage fréquent qu'on doit faire de la confession. Non seulement les frères et les soeurs sont tenus de s'approcher du tribunal de la pénitence dès qu'ils ont commis une faute grave, mais il leur est recommandé de se confesser à certaines dates, qui varient suivant les règles: quatre fois par an à Troyes, tous les quinze jours à Vernon et à Pontoise. Pour la communion, les statuts de ces deux Maisons-Dieu sont moins exigeants, et n'obligent les frères et les soeurs à recevoir la sainte Eucharistie que huit fois par an; à Lille ce nombre est porté à treize.

 

  La pratique des mortifications corporelles est également conseillée aux religieux hospitaliers. Les statuts d'Amiens, qui ont eu tant de vogue dans le nord de la France, enjoignent aux frères et aux soeurs de se donner la discipline une fois la semaine.

 

  6° Le travail quotidien

 

  Le matin, après la messe, la maîtresse distribue à chacun le travail de la journée; parmi les soeurs, les unes sont envoyées auprès des malades pour leur donner les soins de toilette nécessaires, les aider à se lever, les panser, faire leurs lits; les autres ont à s'occuper de l'entretien du linge. On voit dans l'étude si intéressante que M. Coyecque a consacrée à l'Hôtel-Dieu de Paris quelle était l'importance du service de la lingerie. Sans doute, dans les hôpitaux ordinaires, construits sur un plan moins vaste que l'Hôtel-Dieu, les lessives n'occupaient pas un si grand nombre de bras qu'à Paris, mais le travail était à proportion aussi dur, et dans toutes les villes, le long de la rivière, près de laquelle un usage constant faisait autrefois construire chaque Maison-Dieu, on voyait se répéter quotidiennement le spectacle auquel Gerson nous fait assister sur les bords de la Seine: les soeurs dans l'eau jusqu'aux genoux, même au coeur de l'hiver, pour laver le linge et les vêtements des pauvres

 

  Après les soins de la lessive viennent ceux du raccommodage. Soumis à un usage journalier, les draps et serviettes de l'hôpital s'usent vite, d'autant plus que bien souvent, quand ils viennent pour la première fois s'empiler dans les armoires de la Maison-Dieu, ils ne sont pas neufs, mais proviennent de quelque legs charitable, comme on en rencontre si souvent dans les testaments du moyen âge. Une pièce spéciale est réservée aux soeurs pour se livrer à ces travaux d'aiguille. Elles s'y doivent assembler toutes les fois qu'une autre occupation ne leur est pas assignée, et "y labourer de leurs mains", car " l'oisiveté est ennemie de l 'âme"; c'est là qu'on doit toujours pouvoir les trouver quand on a besoin d'elles pour le service des malades.

 

  Les frères, de leur côté, sont également astreints à travailler en commun. Quand l'office divin est terminé, ils ne doivent point se disperser dans les chambres, mais se réunir dans le cloître pour y lire, y étudier le chant, et se tenir prêts à répondre dès qu'on aura besoin d'eux.

 

  7° Les repas

 

  Quand sonne l'heure du repas des pauvres, les frères et les soeurs se rendent dans la grande salle de l'hôpital et servent les "seigneurs malades" avec charité et déférence. C'est seulement après avoir présidé au dîner des malades qu'eux-mêmes peuvent aller prendre leur nourriture; la formule empruntée aux statuts de Saint-Jean de Jérusalem, et reproduite dans la plupart des règles hospitalières, est formelle sur ce point. L' "eschiele", c'est-à-dire la cloche, sonne de nouveau et appelle frères et soeurs à leurs réfectoires respectifs, qui sont partout soigneusement séparés l'un de l'autre. Tous doivent répondre avec exactitude à cet appel; il n'y a d'excuse que pour ceux qui sont retenus près des malades.

 

  Selon l'usage universel du moyen âge, les religieux hospitaliers ne commencent point leur repas avant d'être passés par le "laveoir" et s'y être lavé les mains. Une fois ce soin pris, tous se rangent autour des tables, le maître ou la maîtresse, suivant qu'il s'agit des frères ou des soeurs, dit la "beneiçon", et chacun s'assoit à la place qui lui est marquée. Au réfectoire des frères, on fait toujours la lecture, suivant la recommandation de saint Augustin, qui veut que l'esprit soit nourri en même temps que le corps; mais, d'après la rédaction des différents statuts, cette prescription ne semble pas s'étendre à la table des soeurs, qui sont simplement astreintes à garder le silence. Si elles ont besoin de quelque chose, elles le peuvent demander à leurs voisines, mais à voix basse et brièvement; il leur est sévèrement interdit de dire "conte, nouvelle ou truphle", et de rire "baudement". Un frère au réfectoire des hommes, une soeur à celui des femmes, fait le service de la table, et chacun doit prendre sans murmurer les mets qu'on lui présente; nul ne peut offrir à ses voisins une portion de sa pitance sans l'assentiment du prieur. Les convives doivent se conformer aux règles de la bonne tenue: ne pas jeter à terre des coquilles d'oeufs ou de noix, prendre bien garde de ne point briser les objets de vaisselle, et surtout ne pas boire en tenant leur verre d'une seule main, précepte qu'on retrouve dans plusieurs statuts religieux. La nourriture, égale pour tous, est simple: un potage et un seul mets, auquel on peut ajouter du fromage, des herbes crues, des fruits; comme boisson, une mesure de vin ou de bière, à la discrétion du maître.

 

  Sauf certains jours de fête, l'usage de la viande n'est permis que trois fois la semaine: le dimanche, le mardi et le jeudi. Quant aux jeûnes, on observe d'abord naturellement ceux qui sont prescrits par l'Église, puis les divers statuts en établissent de spéciaux pour certains jours de l'année, tels que tous les vendredis, depuis le 14 septembre jusqu'à Pâques, les vigiles de différentes fêtes, etc.

 

  Le repas terminé, on dit les grâces, soit au réfectoire, soit à la chapelle, et chacun retourne à ses occupations. Les restes de la table sont soigneusement recueillis pour les pauvres secourus par l'hôpital.

 

  Les religieux hospitaliers ne sont pas cloîtrés, mais il leur est interdit de franchir la porte de l'hôpital sans l'autorisation du maître ou de la maîtresse, et quand cette autorisation leur est accordée, jamais ils ne peuvent sortir seuls. Les statuts sont unanimes sur ce point. Dans leurs courses au dehors, ils doivent tout spécialement veiller sur la dignité de leur maintien, afin d'éviter tout scandale. Tant qu'ils sont dans la ville où est situé l'hôpital, il leur est interdit de manger ou de boire autre chose que de l'eau, ailleurs que dans la Maison-Dieu. Quand vient le soir, après le souper, où les mêmes règles sont observées qu'au dîner, tous se rendent à la chapelle pour réciter complies. L'office dit, ils restent encore quelques instants en oraison, puis on sonne le couvre-feu, et les frères et les soeurs regagnent chacun leur dortoir.

 

  8° Le coucher

 

  Comme de raison, tous les statuts prescrivent que ces deux dortoirs soient situés en des lieux séparés. Habituellement même, les prêtres ne doivent point partager le dortoir des frères, mais en avoir un pour eux seuls. Le maître peut autoriser des laïques à coucher dans la même salle que les frères, mais il n'y a jamais que les converses qui soient admises au dortoir des soeurs.

 

  La plus grande simplicité est requise pour les lits où reposent les religieux de l'hôpital; il leur est interdit d'avoir des coffres fermés à clef, et le maître ou la maîtresse doit de temps à autre visiter le lieu où ils rangent leurs effets, pour s'assurer que le voeu de pauvreté est exactement observé.

 

  Une fois entrés dans leurs dortoirs, les frères et les soeurs ne doivent plus en sortir jusqu'au matin, et le maître et la maîtresse font des rondes la nuit pour s'assurer que tous sont couchés. D'après toutes les constitutions, le silence le plus rigoureux est de règle au dortoir, un silence religieux comme à la chapelle, et qui ne saurait être rompu que pour des causes graves, telles que les cas de vol, d'incendie, etc.

 

  "Plus em paix et sans noise, disent les constitutions de Vernon, se teignent les seurs en dortoir que en autres leus et plus religieusement".

 

  Contrairement à ce qui se pratiquait chez les laïques au moyen âge, les religieux hospitaliers doivent porter la nuit quelque vêtement: les frères, une chemise et un caleçon, les soeurs, une chemise. Il leur est également recommandé d'observer la décence la plus scrupuleuse en se déshabillant. Comme au moment du lever, chacun fait en se couchant le signe de la croix "contre les adversitez et les temptations du deable". Le labeur d'une journée consacrée tout entière aux oeuvres de charité et la fatigue des veilles passées à tour de rôle au chevet des malades appellent promptement pour tous un sommeil réparateur. Bientôt tout mouvement cesse, tout bruit s'éteint, tout s'endort, et il ne reste qu'une petite lumière qui doit jusqu'au matin faire briller sa lueur dans le dortoir

 

  9° L'infirmerie et les saignées

 

  Lorsque les frères ou les soeurs tombent malades, ils sont conduits dans des infirmeries séparées, où on les entoure des soins nécessités par leur état. S'il s'agit d'une maladie sérieuse, on leur fournit une nourriture spéciale, et on leur donne des gardes pour les veiller.

 

  Un usage, qui se retrouve dans la plupart des congrégations religieuses du moyen âge, et dont on peut d'ailleurs constater également l'existence dans la société laïque à cette époque, contribuait à peupler, à certaines dates, l'infirmerie, sans qu'il fût besoin de maladies véritables. L'habitude était alors de se faire saigner plusieurs fois par an, et à la suite de cette opération, on avait besoin de quelques jours de repos. Les frères et les soeurs qui s'étaient fait saigner passaient trois jours à l'infirmerie, où ils avaient "melior réfection et repos et pais par ces III jorz".

 

  Était-ce l'attrait de ces quelques journées arrachées au labeur quotidien avec un régime de nourriture moins sévère? Était-ce au contraire que la saignée elle-même procurât une sensation agréable? Nous ne savons. Toujours est-il que cette minutio sanguinis, comme on disait, semblait considérée comme une sorte de plaisir, car tous les statuts en règlent le nombre et interdisent de s'y livrer plus de cinq ou six fois par an. Ceux d'Angers ajoutent, avec beaucoup de sagesse, que tous ne devaient pas se faire saigner à la fois, afin de ne pas immobiliser le personnel tout entier; malgré le silence des autres règlements sur ce point, nous supposons qu'il en était de même dans tous les hôpitaux.

 

  Voici, parcouru tout entier, le cycle des observances imposées aux frères et aux soeurs voués à l'exercice de la charité. Comme on peut s'en rendre compte, ces règles étaient simples, pratiques et bien appropriées au but poursuivi par ces congrégations charitables. Une grande largeur d'esprit s'y faisait sentir, puisque le principe dominant était que le soin des malades devait passer avant tout, et que les prescriptions des statuts cédaient au besoin devant cet intérêt supérieur. Les religieux qui se conformaient à ces règlements pouvaient donc à bon droit, comme dit la règle d'Angers, "compter sur la grâce de Dieu en cette vie et sur la gloire éternelle en l'autre".

 

  II . - LES PAUVRES MALADES

 

  1° Les bâtiments de l'hôpital

 

  Ce n'était pas aux religieux hospitaliers que l'organisation charitable du moyen âge attribuait le premier rang dans les Hôtels-Dieu. Ils n'étaient considérés que comme les humbles serviteurs des pauvres, et c'étaient ces derniers qui étaient les vrais maîtres, les seigneurs de la maison. Il nous reste à étudier comment ils y étaient reçus et soignés.

 

  Par là même, nous aurons à décrire les bâtiments de ces Maisons-Dieu, dont nous n'avons pour ainsi dire pas eu encore à parler, puisque leur partie essentielle est la salle, le "palais" des malades, comme disaient les hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem.

 

  Pour l'installation matérielle comme pour l'administration intérieure, il faut, cela se conçoit aisément, établir une distinction absolue entre les petits hôpitaux semés partout, dans les villes comme dans les plus petits villages, au hasard des fondations particulières, et les Hôtels-Dieu importants remontant à une haute antiquité, tels que ceux qu'on trouve toujours près de l'église cathédrale, dans les cités épiscopales, ou bien ceux qui, dans les autres villes ou dans les bourgs populeux, font partie de l'ensemble des établissements publics dont une certaine agglomération d'habitants nécessite tôt ou tard la création.

 

  Pour les premiers, nulle règle ne préside à leur construction. La plupart du temps, ils sont établis dans quelque maison appartenant au fondateur qu'on approprie tant bien que mal à l' "hébergement des passants ou des malades". Une déclaration rendue en 1547 donne l'idée de ce que pouvaient être ces petits établissements: "Une maison séant à Warc, près des murs de ladite ville...., aumosnée dès longtemps par Maresse, femme de feu Robert de la Folie...., pour estre logez les pauvres indigens, malades et autres, à l'honneur de Dieu; en laquelle est demourant un homme dudit Warc pour traicter et recevoir les pauvres y survenant, laquelle maison est de bien petite vallue . . . "

 

  Dans les Maisons-Dieu élevées spécialement pour cette destination, on retrouve au contraire les éléments d'un même plan. D'après une règle à peu près constante, elles sont bâties au bord d'un cours d'eau. Les idées sur l'hygiène n'étaient pas les mêmes autrefois qu'aujourd'hui, et ce qui nous semblerait malsain était regardé comme une condition favorable, à cause sans doute des facilités que le voisinage de l'eau donnait pour entretenir la propreté de la maison et se débarrasser des détritus par l'application du tout à l'égout.

 

  Un grand vaisseau voûté et supporté par des colonnes, semblable à une nef d'église, telle est la disposition qu'affecte le corps principal du bâtiment dans les hôpitaux qui ont subsisté jusqu'à nous, comme ceux d'Angers, de Provins, de Compiègne, de Brie-Comte-Robert, de Tonnerre, de Chartres, ou dont il nous reste des vues ou des descriptions, tels que ceux de La Rochelle, de Caen, de Pontoise.

 

  On connaît la prédilection des architectes du moyen âge pour les salles de ce genre, qui se retrouvent dans la plupart des constructions importantes de l'époque. Dans le palais des seigneurs malades, aussi bien que dans ceux des princes et des barons, la "salle" était la partie essentielle, l'élément constitutif du monument.

 

  Divisée habituellement en plusieurs nefs par les colonnes qui soutenaient la voûte, cette salle d'un côté servait de dortoir aux malades, et de l'autre formait la chapelle, qui se trouvait ainsi en communication directe avec l'asile des pauvres. De nombreux textes établissent cette disposition des bâtiments qui, comme pour mieux justifier le nom de Maison-Dieu, plaçait sous le même toit le Christ et "ses membres souffrants", les pauvres.

 

  Voici par exemple la description qu'un auteur du XVIe siècle donne de l'hôtel-Dieu de Caen: "La grande salle est d'une fort ancienne structure, contenante six-vingt marches de long, et de largeur trente-et-une, les voûtes de laquelle sont soustenues par dix-huit gros piliers; à l'un des costez d'icelle est le temple ou l'église auquel les prieur et religieux célèbrent le service divin, et au bout d'icelle sont des hautes chapeles qui contiennent semblable largeur, où l'on y monte par de grands degrez".

 

  A Pontoise, d'après un écrivain de la même époque, "le bastiment de l'église est divisé en deux voultes par dedans, mais par dehors n'y a qu'un'toict qui couvre le choeur, la nef et le lieu où sont les malades". Même indication est fournie par l'Hospital d'amour, poème allégorique du XVe siècle, que nous aurons plusieurs fois l'occasion de citer:

 

Après nous veinmes en la salle

Où a des malades grant tas....

Au bout de ceste salle estoit

La très glorieuse chapelle

En quoi le service on chanloit.

 

  Enfin, différents documents tels que les statuts de Lille et de Pontoise, le règlement des chapelains de Saint-Julien de Cambrai montrent que les malades pouvaient entendre de leur lit la récitation de l'office, ou parlent du prêtre qui "cante à le capele emmi le sale".

 

  Cet usage de faire ouvrir directement le dortoir des malades sur l'église se perpétua jusqu'à la fin du moyen âge, comme le témoigne un article de l'acte de fondation de l'hôpital de Vesoul en 1442: "Item veulx et ordonne, dit le fondateur, que entre le maisonnement et estaige des povres et la chapelle ait un muret de trois ou de quatre pieds de hault, et au long d'icelui une pièce de bois ou soient fais postels jusqu'au soulier qui sera proche, en telle manière que une personne y puisse entrer et que les povres y puissent voir Dieu en ladite chappelle".

 

  Autour de la salle qui formait comme le noyau de l'hôpital étaient disposées les différentes pièces et dépendances nécessaires à l'administration de la maison. Pour les pauvres d'abord, il fallait, en dehors du dortoir commun, une chambre à l'usage des personnes les plus sérieusement atteintes, qui avaient besoin de soins continuels et spéciaux, et qu'on ne pouvait bonnement laisser au milieu des malades ordinaires; c'est ce qu'on appelait l'infirmerie des "griefs malades", et ce qui semble avoir porté aussi le nom d'antexenodochium.

 

  La nécessité d'une pièce particulière pour les femmes en couche ne se faisait pas moins sentir, et l'on voit que dans la plupart des Maisons-Dieu, on y avait pourvu. A l'Hôtel-Dieu de Paris, il y avait la "chambre des accouchées", installée malheureusement dans des conditions d'hygiène très défectueuses; à Troyes, l'Hôtel-Dieu le Comte, grâce à la libéralité de Renaud de Bur, disposait depuis l'an 1270 d'une maison uniquement affectée à la réception des femmes malades, ou "gisans".

 

  Au Pont de l'Arche, en 1439, un compte de charpenterie montre qu'on fit faire "en la grant maison nommée le dorteur aux malades une cloeson au travers d'icelle pour départir une chambre à mettre les femmes gisans d'enfant", avec une "lucarne pour donner jour en l'endroit de la chambre des dictes femmes gisans". A Montreuil, à la fin du XVe siècle, le maître de l'Hôtel-Dieu, Me Poullain, put réaliser le voeu qu'il formait depuis longtemps "de faire une chambre où il y ait une cheminée et trois ou quatre lits pour mettre les femmes gisans d'enfant", qui auparavant étaient "inhumainement couchiées en une salle, parmi les aultres passans et malades qui y sont chascun jour, qui n'est chose bien honeste ne humaine. Et se il n'y a nulles femmes gisans, on y gardera les povres qui seront les plus malades. - Ainsi, ajoute-t-il, on fait à l'Ostel-Dieu de Lille, Amiens, Abbeville, Saint-Riquier".

 

  Des baignoires, "des cuves à baigner les femmes" complétaient l'installation nécessaire pour les accouchées. Au moyen âge, en effet, les bains jouaient un rôle important dans le traitement des femmes en couche. Il fallait également de petits bassins pour baigner les enfants nouveau-nés et des berceaux pour les coucher. La règle de Saint-Jean de Jérusalem, reproduite en cela comme en beaucoup d'autres articles par celle du Saint-Esprit, recommandait avec insistance de ne pas coucher les enfants avec leurs mères et de leur donner des berceaux séparés. On ne saurait affirmer que tous les hôpitaux aient adopté ce précepte si sage, mais on peut constater qu'à Saint-Jean en l'Estrée, notamment, on faisait usage "d'auges pour couchier les enfants des adjutes". Les accouchées devaient en effet rester à l'Hôtel-Dieu jusqu'à leur complet rétablissement. Divers statuts, avec beaucoup de raison, fixent à ce séjour une durée de trois semaines .

 

  N'oublions pas de mentionner, parmi les constructions affectées à l'usage des personnes hospitalisées, les "chambres privées", les "aisemens", dont la bonne installation joue un rôle important dans les établissements qui nous occupent. Placés en dehors de la salle, il fallait prendre des précautions pour que les malades ne prissent pas froid en s'y rendant; aussi tous les statuts recommandent-ils de tenir à la disposition des pauvres des pelisses fourrées et de larges bottes pour cet usage. La nuit, les latrines devaient toujours être éclairées.

 

  Les autres bâtiments de l'hôpital renfermaient d'un côté le dortoir, le réfectoire et l'infirmerie des frères, de l'autre ceux des soeurs soigneusement isolés des premiers; puis venaient les locaux occupés par les services communs de la maison: la cuisine où se préparait la nourriture des malades, en même temps que celle des frères et des soeurs, la porterie où se présentaient les pauvres qui sollicitaient leur admission, les greniers où se conservaient les provisions, etc. Le nombre de ces dépendances variait naturellement beaucoup, suivant l'importance de la maison. On peut, dans l'étude si intéressante de M. Coyecque, se rendre compte des proportions qu'elles prenaient dans l'établissement le plus développé de tous, l'Hôtel-Dieu de Paris

 

  Tel était, dans ses grandes lignes, le plan de construction de ces Maisons-Dieu, dont les portes s'ouvraient à toutes les misères, comme le disent de mauvais vers latins transcrits à la suite des statuts de Saint-Jacques du Haut-Pas:

 

Communis locus factus pietatis

Non ficte domus est caritatis.

Foribus ommo stans reseratis

Infirmis clamat et fatigatis....

Que domus ista sit hospitalis.

 

  Il nous reste a voir la réception qui était faite aux malheureux qui venaient frapper à ces portes et les soins qu'on leur donnait.

 

  2° Réception des malades

 

  A Angers, les religieux, non contents d'accueillir ceux qui demandaient à entrer à l'Hôtel-Dieu, envoyaient deux fois par semaine deux frères chargés de "quérir les povres par la ville". Les statuts de cet Hôtel-Dieu avaient formulé celle règle dès le commencement du XIIIe siècle, et on voit, par les débats d'un procès plaidé au Parlement, qu'elle était encore observée fidèlement deux cents ans plus tard . Mais on ne constate pas ailleurs l'existence de ce charitable usage. Habituellement, c'était à la porte de la maison que les hospitaliers attendaient leur clientèle misérablen et jugeaient si les solliciteurs remplissaient les conditions voulues pour être reçus. En principe, il n'y avait d'autre limite à l'admission des malades que la capacité de l'hôpital, puisque c'était à eux qu'appartenait la maison, quia domus eorum est, disent les statuts d'Angers. Cependant, certaines catégories de maux étaient légitimement écartées des Hôtels-Dieu ordinaires, qui n'auraient pu leur donner asile sans se détourner du but de leur fondation. Parmi les personnes exclues ainsi figuraient les lépreux, pour qui s'ouvraient les maladreries, les malheureux atteints du mal des ardents, pour lesquels s'élevaient également des maisons spéciales, les boiteux, les manchots, les aveugles, etc., dont l'infirmité incurable ne constituait pas, suivant la remarque des statuts de Troyes, une maladie proprement dite. La réception de tels impotents, qu'on eût été obligé de garder indéfiniment, n'aurait pas tardé à absorber à leur seul profit les lits réservés aux malades; l'hôpital serait devenu un hospice. Leur place était marquée dans les asiles spéciaux, comme les "aveugleries", ou dans les rangs des confréries particulières destinées à l'assistance des infirmes, comme celle des contrais et des aveugles de Compiègne, celles des aveugles de Toulouse, de Châlons, etc. A plus forte raison excluait-on les mendiants valides, ainsi que le portent les statuts de Saint-Julien de Cambrai. Quant au motif qui faisait interdire de recevoir momentanément les criminels venant d'être marqués, il faut évidemment le chercher dans le désir d'éviter aux malades le contact de gens d'une moralité plus que suspecte; et c'est dans le même but qu'en un de ses sermons aux hospitaliers, Jacques de Vitry recommande d'écarter les histrions, les truands, les ribauds.

 

  Les femmes en couche étaient admises, nous le savons déjà; mais à Troyes, primitivement, on ne les recevait qu'après leur accouchement, faute d'un emplacement séparé pour les mettre; comme nous l'avons dit plus haut, celle lacune dans l'organisation hospitalière de cette ville fut comblée de bonne heure par la générosité d'un donateur.

 

  En général, les enfants trouvés étaient écartés; mais, quand une femme accouchée à l'hôpital venait à y mourir, son enfant y était élevé, même si le père n'était pas connu. Seuls les hôpitaux de l'ordre du Saint-Esprit recevaient les enfants abandonnés. Peu à peu, à leur exemple, furent établies des maisons spéciales.

 

  Il est superflu de faire observer que les règles que nous exposons s'appliquent aux hôpitaux d'une certaine importance réservés aux malades, ce qu'on appelait en latin les nosocomia; quant aux xenodochia, ou asiles de nuit, ils recevaient indifféremment toutes sortes de personnes en quête d'un gîte, se bornant à limiter, comme on le fait encore aujourd'hui, le nombre de nuits pendant lequel les passants pouvaient être abrités, nombre qui variait habituellement d'une à trois nuits. Mais si nous laissons ces hôpitaux spéciaux hors du cadre de notre étude, il ne faut pas oublier que, dans beaucoup de petites localités, la Maison-Dieu avait un double caractère, et servait à la fois à la réception des malades et à l'hébergement des voyageurs.

 

  Lorsqu'un malade se présentait à l'hôpital, si le portier était un des frères de la maison, il pouvait procéder lui-même à son admission; mais le plus souvent, ce soin était dévolu à une soeur, qu'on devait choisir d'un caractère doux et compatissant. La scène est bien décrite dans le poème allégorique que nous avons déjà signalé et qui a pour litre l'Hospital d'amour:

 

Quant je fuz mis devant la porte

Tantost m'apparut Bel-Accueil,

Qui me fit gracieux recueil,

Ayant grant pitié de mon dueil.

Me mena jusqu'à l'Enfermière,

Courtoisie, qui d'ung doux vueil

Me fit, dont elle est coustumière....

Le droit office à Courtoisie

Est les malades recevoir.

Lorsque ma manière eut choisie,

Me dist, en monstrant bon devoir,

Que je lui feisse or assavoir

Ma douleur (ce fut sa demande),

Pour moy faire tel lict avoir

Que ma maladie demande.

 

  Une fois l'admission prononcée, le moment était venu de se conformer aux prescriptions portées par le chapitre de la réception des malades, dont la belle formule, empruntée à la règle de Saint-Jean de Jérusalem, avait été adoptée par la grande majorité des statuts hospitaliers: "Avant d'être reçu, le malade doit se confesser et recevoir la communion, puis être porté à son lit, où on le traitera comme le maître de la maison".

 

  On appelait donc le prêtre "de l'ostel", c'est-à-dire, dans les grands hôpitaux, un des frères revêtus de ce caractère, et dans les maisons plus modestes, le chapelain; il entendait la confession du malade, et, si c'était le cas, lui apportait la communion. Cette pratique était pleinement d'accord avec les moeurs du moyen âge, où personne ne songeait à se soustraire à l'accomplissement des devoirs religieux, et où tout le monde faisait passer les soins de l'âme avant ceux du corps. Le malade était ensuite conduit ou porté au lit, avec tous les égards dus au "maître de la maison".

 

  L'organisation des lits a été un des sujets de plus vive critique contre les anciens hôpitaux. Il serait injuste cependant de supposer, comme on le fait souvent, que dans ces maisons on plaçât toujours plusieurs malades dans un même lit. Si cette manière de faire, peu conforme aux principes de l'hygiène, mais qui avait sans doute pour but d'économiser la place, fut souvent pratiquée, il est inexact de la considérer comme une règle absolue. Le lit unique n'était pas inconnu, loin de là, et en cas de maladie grave, il était seul employé, à moins que l'encombrement des malades ne s'y opposât: "Soit enjoinct à ceulx qui ont la charge de coucher les malades, dit un règlement de 1494 pour l'Hôtel-Dieu de Paris, qu'ilz mettent les griefz malades, chacun à part soy, en un lit, sans compaignon, si non ou cas que il y en eust si grant multitude que les litz de la maison n'y peussent fournir". C'est pour assurer ce bien-être aux hospitalisés qu'on voit en 1320 la comtesse Mahaut fonder dix lits garnis pour dix pauvres malades. Plusieurs peintures ou monuments figurés représentent d'ailleurs des religieuses hospitalières soignant un malade couché seul dans un lit. On peut citer par exemple la miniature du grand cueilloir de l'Hôtel-Dieu de Montreuil, celle d'un psautier du XIVe siècle qui décrit les oeuvres de miséricorde, et enfin le sceau de l'hôpital de Théomolin.

 

  En somme, la vérité est que les deux systèmes étaient employés concurremment, ainsi que le montre bien la déclaration de temporel de l'Hôtel-Dieu de Noyon (18 mars 1384): "Item a oudit hospital et Maison Dieu LXX liz, esquelz en y a X grans lis, là où peuent quatre malades couchier aysiément en chacun lit".

 

  Suivant une ingénieuse remarque de M. J.-M. Richard, c'est surtout dans les Maisons-Dieu consacrées à l'hospitalité de nuit qu'on faisait usage de lits doubles, comme à l'hospice Saint-Jacques de Vendôme, dont un vitrail nous montre jusqu'à trois malades couchés ensemble, et il cite à ce propos un texte curieux indiquant qu'à l'hôpital Saint-Julien d'Arras, il y avait "vingt-trois lis biaus et blans pour herbergier toutes manières de povres", et que ces lits étaient "si grant" que chaque nuit quatre-vingts pauvres au moins pouvaient s'y étendre.

 

  Mêmes renseignements sont fournis par le testament de Jean de Roquignies, bourgeois de Douai, qui fonde un hôpital devant renfermer "sept lits bons et suffisants, où pourront coucher chaque nuit treize pauvres, douze d'entre eux occupant les six premiers lits et le treizième reposant seul dans la septième couche".

 

  Outre les draps, les lits étaient garnis de matelas, de lits de plume ou couettes, de couvertures, de couvre-pieds fourrés, d'oreillers . Les statuts de l'Hôtel-Dieu de Troyes portent que chaque lit devait être fourni de deux couvertures en été; l'hiver, on en ajoutait une troisième, avec les vêtements du malade. En effet, après avoir déshabillé et couché le nouvel arrivant, on devait soigneusement mettre ses hardes de côté, pour les lui restituer à la sortie; la maison se chargeait de l'entretien de ces habits, qui, la plupart du temps, sans doute, étaient fort misérables. Au besoin, elle rachetait ceux que le pauvre avait dû mettre en gage. Les "linceuls" ou draps devaient être entretenus avec la plus grande propreté; à Troyes on les lavait chaque semaine et au besoin chaque jour.

 

  Des tapis, de petits "carreaux" pour les pieds, étaient généralement étendus devant les lits, et des bassins pour les "nécessités" complétaient le mobilier des malades. Entre les lits, au moins dans certains hôpitaux, étaient tendues des cordes destinées à supporter des rideaux. Ailleurs, ils étaient séparés par des boiseries formant des sortes de cellules; un balcon régnant à une certaine hauteur le long de la muraille permettait alors de surveiller l'ensemble de la salle et de plonger dans ces cellules. On serait tenté de voir une exagération poétique dans la description que l'Hospital d'amour donne de l'aménagement de la salle des malades:

 

Plus belle n'a jusqu'en Thessalle,

Car elle est partout, hault et bas,

Tendue de moult riches draps

Ouvrez d'amoureuses histoires....

Le parement estoît semé

De toutes fleurs qu'on peult penser

Et si estoient encourtiné

Les lictz des draps de bien celer.

 

  Mais différents documents montrent que les "seigneurs malades" étaient entourés d'un certain luxe. Sans parler des peintures qui décoraient les murs et dont des restes sont parvenus jusqu'à nous, comme à Chartres et à Angers, il suffit de rappeler que dans l'Hôtel-Dieu de cette dernière ville on recouvrait à certains jours les lits des malades de draps de soie, et qu'à Reims on employait à cet usage des toiles brodées dont quelques spécimens subsistent encore aujourd'hui ! .

 

  Malgré les courtines qu'on pouvait y tendre, les grandes salles d'hôpitaux devaient être très froides l'hiver; aussi voit-on que les aumônes attribuées aux Maisons-Dieu par le roi revêtent fréquemment la forme de bois de chauffage à prendre dans les forêts du domaine. Les textes donnent peu de renseignements sur le mode employé pour réchauffer l'atmosphère de la salle; on faisait sans doute généralement usage de ces grandes cheminées qu'on retrouve dans les constructions du moyen âge. Dans les villes du nord, on plaçait devant les malades, pendant l'hiver, une "keminée de fer" qui ne doit être autre chose que notre poêle moderne.

 

  3° Soins donnés aux malades

 

  Les premiers soins qu'on donnât au malade à son entrée étaient des soins de propreté: avant de le coucher, il était de règle, en effet, de lui laver la tête et les pieds quand son état le permettait..

 

  Il est probable qu'ensuite intervenait le personnage du médecin, comme cela se passe dans l'Hospital d'amour :

 

Illec trouvay un beau lict faict

Où Courtoisie me coucha :

Et quant elle eut de moy parfaict.

Espoir, le médecin, hucha,

Qui tan tost vers moy s'adrecha

Et sentit mon poux droicte voye,

Et puis sans faillir me noncha

Prestement quel douleur j'avoye.... :

Te donray à ma revenue

Ung breuvage de tel racine

Que se ta douleur ne remue,

Jamay ne croy en médecine.

Lors se départ et je remains.

Quant il eut fait, il retourna,

S'empole tenoit en ses mains

En quoi buvrage si bon a.

Grace en ait, il m'en donna

Ung bon trait au pot, sans verser.

 

  Mais nous en sommes, sur ce point, presque uniquement réduits aux conjectures; les différents textes tels que statuts, comptes, etc., fournissent très peu de renseignements sur le rôle des "mires". » Ils parlent quelquefois des barbiers chargés de faire les saignées, de l'achat de quelques médicaments, de la confection de certaines tisanes, mais des médecins proprement dits, on sait fort peu de chose. A l'Hôtel-Dieu de Paris, il parait vraisemblable, comme le suppose M. Coyecque, que les soins étaient donnés aux malades par le médecin du roi. Dans les autres établissements, surtout dans les principaux, il paraît évident qu'il y avait un service médical organisé, comme on le constate dans les hôpitaux de Saint-Jean de Jérusalem et de Saint-Jacques du Haut-Pas, où des médecins étaient chargés d'examiner fréquemment et soigneusement les malades, de rechercher leur mal, d'analyser les urines, d'ordonner les sirops, les potions et autres remèdes, de surveiller enfin la nourriture des malades; mais, encore une fois, les documents ne nous fournissent aucune indication sur ce point. On serait volontiers tenté de supposer qu'en certains cas ce silence s'explique par le fait que les religieux hospitaliers se contentaient d'appliquer eux-mêmes les soins dont leur expérience leur avait appris l'efficacité. S'il en avait été ainsi, on ne saurait vraiment les en blâmer, étant donné ce qu'on connaît de la médecine du moyen âge; mais le soin jaloux que la corporation des médecins mettait à défendre ses prérogatives ne permet guère de croire que celle hypothèse se soit fréquemment réalisée, au moins dans les villes de quelque importance.  Les soins que les soeurs distribuaient aux malades, de jour et de nuit, devaient donc généralement se borner aux soins de gardes-malades. C'était cette assistance de tous les instants, ces mille attentions qui sont si précieuses à ceux qui souffrent et que la charité enseigne si bien aux femmes. Elles devaient aider les malades à se lever et à se recoucher quand ils étaient obligés de descendre de leurs lits, les revêtir de pelisses et de bottes, et soutenir leurs pas quand ils allaient "aux chambres nécessaires", les assister dans leur toilette quotidienne, refaire leurs lits et veiller à ce que les draps en fussent toujours "nets et blancs". Enfin, et c'est un des devoirs sur lesquels insistent la plupart des statuts, elles servaient le repas des pauvres avant de prendre elles-mêmes leur réfection. Là, comme dans tous les rapports qu'elles avaient avec les malades, elles étaient tenues de se montrer pleines de prévenance, de douceur et de respect. Dans tous les hôpitaux, comme le répètent à l'envi les règles hospitalières, les malades sont les seigneurs de la maison, et doivent être traités avec dévotion et révérence, puisque ce qu'on fait pour eux, Jésus-Christ le considère comme fait à lui-même.

 

  Non seulement la nourriture des pauvres doit être aussi bonne que celle des religieux, car "il ne serait pas juste que les maîtres soient privés quand les serviteurs sont dans l'abondance",  mais elle doit être plus soignée et plus recherchée, si leur état l'exige. Les hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem avaient pour principe de donner aux malades tout ce qu'ils désiraient, pourvu qu'on pût se le procurer, et que cela ne fût pas nuisible à leur santé. Cette règle passa dans la plupart des statuts d'hôpitaux, et les différents comptes qu'on a conservés montrent que cet article n'est pas resté lettre morte. A Beauvais, par exemple, pendant l'exercice 1379-1380, la majorité des mets un peu recherchés, tels que viande de mouton, poisson, écrevisses, lait, pommes, figues et raisins, tartelettes, sont indiqués comme ayant été achetés pour les malades. A Saint-Nicolas de Troyes, à l'Hôtel-Dieu de Soissons, on leur fournit du sucre, des épices, des figues, des amandes. A Saint-Julien de Cambrai, en 1361, on constate l'achat de cervoise, de vin, de pain blanc, de figues, pommes, poires, noix, cerises et nèfles, dans le même but. Des fondations spéciales étaient faites quelquefois pour faciliter aux maisons-Dieu les moyens de satisfaire les désirs des pauvres. Au même hôpital de Saint-Julien, cinq pitances avaient été fondées pour les malades, une de vin et deux de poisson d'eau douce.

 

  A Abbeville, Godefroy Cholet, proviseur de l'Hôtel-Dieu, avait donné, en 1233, 60 sous de cens, pour permettre de distribuer, le 1er et le 2 des calendes de chaque mois, aux personnes les plus malades, les mets qui leur feraient le plus de plaisir.

 

  A Paris, de nombreuses donations de ce genre sont consignées dans le cartulaire de l'Hôtel-Dieu.

 

  A Sainl-Germain-en-Laye, en 1336, on voit les frères et les soeurs de la Maison-Dieu obtenir du roi la modification d'une redevance établie sur une vigne qui leur appartenait, afin de pouvoir sans difficulté distribuer les fruits de celte vigne à "aucunes personnes, femmes acouchées ou malades oudit hostel, qui ont volonté de raisins".

 

  Dans un de ses sermons à des religieux hospitaliers, Jacques de Vitry leur recommande de ne satisfaire qu'avec prudence les désirs des malades en ce qui concerne la nourriture. "Souvent, dit-il, les hospitaliers, dans une intention charitable, dépassent la mesure; ils vont le long du lit des malades, demandant à l'un et à l'autre ce que chacun désire boire ou manger; dans leur ignorance et leur simplicité, les pauvres ne consultent que leur goût, demandent du vin et de la viande, bien qu'ils soient atteints de fièvre violente, et cette nourriture trop forte occasionne leur mort". - "Vous n'avez pas plus le droit, ajoute-t-il, de leur donner des aliments contraires à leur santé, que vous ne devriez laisser une épée entre les mains d'un fou furieux".

 

  La règle des hospitaliers de Saint-Jacques du Haut-Pas, qui était en vigueur à l'hôpital de ce nom à Paris, entre dans de nombreux détails sur la nature des aliments qu'on doit donner aux malades suivant les saisons: de Pâques à la Saint-Michel, volailles, viande d'agneau ou de chevreau; de la Saint-Michel au carême, on ajoute la viande de jeune porc. La raison nous échappe qui fait proscrire en tous temps la viande des animaux femelles, mais on comprend mieux que de la nourriture du carême soient écartés les anguilles, les lentilles, les fèves, les choux, considérés comme d'une digestion trop difficile.

 

  Naturellement, d'ailleurs, les règles de l'Église sur l'abstinence et le jeûne souffraient des exceptions quand il s'agissait de maladies graves. A Aubrac, d'une façon générale, elles n'étaient pas appliquées aux pauvres hospitalisés, et l'on voit, à la fin du XVe siècle, Innocent VIII en dispenser ceux de l'Hôtel-Dieu de Troyes, "pour que les malades recouvrent plus facilement la santé".

 

  Le texte des statuts de l'Hôtel-Dieu d'Angers permet de bien se représenter comment se passait le repas des malades. A l'heure fixée, une cloche sonnait pour prévenir les soeurs: toutes aussitôt, sans exception, devaient se rendre à cet appel pour servir les pauvres. On distribuait aux malades des cottes et des chaperons pour qu'ils ne se refroidissent pas pendant le repas; puis on procédait à l'ablution des mains; les soeurs, une serviette au cou, passaient devant les lit s des pauvres et leur présentaient l'eau, comme c'était alors l'usage pour toutes les personnes de distinction avant le repas. La pitance, préparée à la cuisine dans un grand pot de fer ou dans des poêles, était alors apportée dans la salle; les soeurs distribuaient aux malades des écuelles et des cuillers de bois ou d'étain, des hanaps de bois, leur répartissaient les aliments et les servaient, coupant leur pain et leur prêtant l'assistance dont ils avaient besoin. Les frères qui n'étaient pas retenus par les affaires de la maison devaient prendre aussi leur part de cet office de charité. C'est seulement quand le repas des malades était fini que sonnait celui des religieux et des religieuses.

 

  La mission du personnel hospitalier ne se bornait pas à entourer les malades de soins matériels: les frères et les soeurs devaient songer à l'âme des pauvres, leur prodiguer des consolations et des encouragements, les exciter à remplir leurs devoirs religieux et à recourir aux sacrements quand leur état de santé s'aggravait. Ils se seraient rendus coupables d'une faute grave si, par leur négligence, un malade était mort sans les secours de la religion.

 

  La plupart des statuts insistent sur la solennité avec laquelle le saint Viatique devait être porté dans la salle. Citons, à titre d'exemple, ce qu'en disent les constitutions de Vernon: "Prumierement l'an sonra la campanele en la cha pele por ceu que tuit et toutes, sain et malade, soient devost et appareillié à orer et à ennorer à grant révérence le Cors Nostre Seignor. Li prestres qui le portera aura vestu seurpeliz ou aube, se mestiers est. Et devant lui ira clers ou autres qui portera le eaue beneoite en une main, et en l'autre un cerge ardent ou chandoille en lenterne et ausit en retornent. Et les sereurs gardes des malades auront appareillié vin et eaue, et auront couvert le lit au malade desus, por la révérence au Cors Nostre Seignor, de un grant drap blanc et nest, lequel an ostera quant li prestre s'en sera retornez".

 

  Dans le grand hôpital de Saint-Jean de Jérusalem, à Saint-Jean-d'Acre, puis à Chypre, on récitait chaque soir, dans le "palais" des malades, une prière solennelle. Le prêtre et les clercs se rendaient processionnellement dans la salle, et le sénéchal prononçait une formule d'oraison belle et touchante, où les malades étaient invités à prier pour l'Église, pour les princes chrétiens, pour les voyageurs, pour les bienfaiteurs de l'hôpital, etc :

"Seignors malades, proies por la pais, que Dieu la nos mande de ciel en terre. Seignors, proies por le fruict de la terre, etc. "

 

  On retrouve trace de cette coutume dans la règle des Trinitaires, d'après laquelle on devait chaque jour, à la tombée de la nuit, réciter, "dans les hôpitaux dépendants de l'ordre, une prière en commun pour le maintien et la paix de l'Église romaine et de la chrétienté, pour les bienfaiteurs, et pour tous ceux pour qui l'Église a l'habitude de prier". Nous ne savons pas si les autres hôpitaux de l'Occident avaient adopté cette pratique, mais on peut au moins en rapprocher la prière que les malades de l'Hôtel-Dieu Saint-Julien de Cambrai devaient faire pour leurs bienfaiteurs avant la messe célébrée devant eux par le chapelain et avant l'office du soir.

 

  Quand la nuit venait, on allumait dans la salle des malades une ou plusieurs lumières qui devaient briller toute la nuit; des fondations spéciales pourvoyaient souvent aux frais de cet éclairage, prescrit par la majorité des constitutions hospitalières, afin de tromper un peu pour les pauvres alités la longueur des nuits d'insomnie.

 

  Une ou deux soeurs, assistées de servantes, devaient d'ailleurs toujours rester debout, pendant la nuit entière, pour veiller les malades et les assister. Lorsqu'un des pauvres recueillis dans la Maison-Dieu venait à mourir, la communauté récitait des prières à son intention, et une messe était célébrée pour ses obsèques, auxquelles assistaient les frères et les soeurs.

 

  L'usage courant à cette époque n'était pas de renfermer le corps dans un cercueil; c'était un luxe réservé aux personnes riches;  le cadavre était simplement enveloppé dans un linceul, qu'on liait solidement, par-dessus, comme on ficelle un ballot. La miniature de l'hôpital Aufrey, à La Rochelle, montre une religieuse en train de se livrer à cette opération.

 

  Si au contraire le malade recouvrait la santé, la maison devait le garder une semaine encore après sa guérison, de peur qu'un renvoi prématuré n'occasionnât une rechute. Au moment de son départ, on lui rendait les habits et autres effets qu'il avait apportés avec lui, sans pouvoir rien retenir: la dette contractée envers l'Hôtel-Dieu par celui qui avait profité de son hospitalité n'était qu'une dette de reconnaissance. A l'honneur des établissements charitables comme à celui des personnes secourues, on voit que cette dette n'était pas oubliée. On peut par exemple citer à ce sujet l'acte de gratitude de Jean de Lieux, qui, pour remercier l'Hôtel-Dieu de Pontoise des soins qu'il y avait reçus pendant une longue maladie, lui donna, en 1291, une maison qu'il possédait en cette ville.

 

  Les innombrables legs qu'on trouve en faveur des Hôtels-Dieu dans les testaments du moyen âge sont la meilleure preuve de l'estime dans laquelle ils étaient tenus par leurs contemporains. Il est rare, à cette époque, qu'un bourgeois meure sans laisser quelque somme d'argent à l'hôpital où il a vu, pendant sa vie, pratiquer "toutes oeuvres de miséricorde".

 

  Léon Le Grand

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                                                                       21/02/2013

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