Saragosse - Lescar / Via Palo (Rico)

 

                                                                Saragosse - Lescar / Via Palo (Christian Rico)

 

         Christian Rico - Pyrénées romaines - Deuxième partie. Les Pyrénées romaines, frontière administrative - 3 / Les routes transpyrénéennes : le trait d’union - Ab Caesaraugusta Beneharno : une voie romaine dans les Pyrénées centrales

 

  Larges et massives, les Pyrénées centrales ne constituent pas vraiment le lieu de passage idéal entre la France et l’Espagne. Les trajets sont longs, la progression ralentie par de fréquents défilés et gorges, souvent profonds et encaissés, voire par de véritables canyons, qui découpent la plus grande partie des vallées de ce secteur des Pyrénées. Les cols, dont l’accès n’est pas toujours commode en raison de fortes dénivellations, ne descendent que rarement au-dessous des 2000 m d’altitude. Ajoutons à tout cela la solitude qui pouvait s’emparer du voyageur dans ces régions, pour la plupart peu peuplées et restées longtemps inhospitalières, et on conclura que la traversée des Pyrénées centrales ne devait avoir rien de très engageant, tout particulièrement aux périodes anciennes. 

  Elles ne furent jamais pourtant une barrière. À toute époque, les ports centraux furent fréquentés, dans un sens comme dans l’autre, tant par les populations locales que par de simples voyageurs, voire par des armées entières. La situation ne devait pas être radicalement différente dans l’Antiquité. Mais une seule route romaine y est bien attestée: celle qui reliait Caesaraugusta à Beneharnum en Aquitaine. On ne la connaît que par une description de l’Itinéraire d’Antonin.

 

  Un tracé encore mal connu

 

  Jusqu’à une date assez récente, l’ensemble des historiens de l’Antiquité s’est contenté d’identifier la voie de l’Itinéraire à la route médiévale du Somport, rendue célèbre dès le XIe siècle par le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Le passage de la voie romaine dans la vallée d’Aspe est en effet assuré par une inscription (CH., XIII, 407) gravée sur le rocher à l’entrée du défilé de la Pène d’Escot, point de passage obligé vers le bassin d’Accous et le Somport; elle fut détruite en 1886, lorsque le défilé fut aménagé pour permettre l'installation de la voie ferrée. L’inscription, relevée par l’abbé Menjoulet d’Oloron, concernait la réfection de la voie par un magistrat municipal:

  L(ucius) Val (erius) Vernus, Ser (gia tribu ?), / II (duum) vir bis, hanc / viam restituit -

  suivaient deux ou trois lignes qui auraient pu donner, selon J.-P. Bost et G. Fabre, une indication de distance.

  Le déroulement de la voie sur le terrain reste encore mal appréhendé.

  

  L’Itinéraire d’Antonin énumère six stations entre Caesaraugusta et Beneharnum, qui sont : Forum Gallorum à 30 milles de la première, suivi de Ebellinum à 22 milles, Summus Pyrenaeus à 33, Forum Ligneum à cinq milles de là, Aspalluga à sept milles et lluro, déjà en dehors de la montagne, à 12 milles de la dernière statio. La localisation d’une seule d’entre elles est certaine; il s’agit d’Iluro, aujourd’hui Oloron, au confluent des gaves d’Aspe et d’Ossau, qui est mentionnée comme caput viae sur une borne milliaire trouvée au siècle dernier dans la montée vers le col du Somport.

 

  Trois autres de ces stations sont pyrénéennes; Aspalluga et Forum Ligneum se trouvent en Aquitaine, Summus Pyrenaeus se rapporte au col que la voie franchissait, et désignait ainsi la limite entre les deux provinces limitrophes que la route reliait. La statio a traditionnellement été replacée au Somport, dont le nom ancien, Summus Portus, dériverait, selon l’historiographie moderne, de l’antique Summus Pyrenaeus. Les deux autres étapes n’ont toujours pas été par contre formellement identifiées. L’indication des milles dans l’Itinéraire d’Antonin permettrait de localiser Aspalluga dans le secteur d’Accous et de Bedous, là où la vallée s’élargit en un large bassin aux conditions favorables à l’occupation humaine. Forum Ligneum pourrait se trouver en amont quelque part du côté d’Urdos; toujours est-il que, pour l’heure, aucune découverte archéologique ne vient confirmer cette localisation. Après avoir passé la ligne de crête, la voie empruntait très sûrement la vallée de l’Aragón. Des prospections seraient là aussi nécessaires pour préciser le tracé exact de la route et localiser les étapes qui la jalonnaient obligatoirement. Curieusement, l’Itinéraire n’en signale aucune sur les 33 milles séparant le Summus Pyrenaeus d’Ebellinum, mal localisé encore aujourd’hui, mais au pied du versant nord de la sierra de la Peña. Il est surtout très curieux que le guide routier ne mentionne pas davantage l’agglomération de Iacca que la voie devait, sinon traverser, du moins apercevoir au loin. Cette omission, s’il s’agit bien d’une, a été un des arguments pour défendre depuis quelques années le passage de la voie A Caesar Augusta Beneharno par un tout autre chemin.

 

  L’inscription de Siresa et le passage de la voie romaine au col de Pau

 

  La redécouverte au milieu des années 50 de l’inscription de Siresa devait bousculer quelque peu la thèse traditionnellement retenue. Il s'agit d’une plaque de marbre de dimensions moyennes (0,57 m x 0,78 m) conservée au monastère de San Pedro de Siresa dans la vallée de l’Aragón Subordán. Le texte, en partie effacé, se réfère à la remise en état de la route endommagée, semble-t-il, par une crue de la rivière; la réfection fut effectuée sous la responsabilité du gouverneur de la province du temps de l’empereur Magnus Maximus (383-388) :

  Iussu domini et princip [is nostri] / Magni Maximi uicto [riossisimi] / semper Augusti, / Antonius Maximinu [s A...] / Nouae prouinciae ma [ximae] / primus consularis e [t antea] / praeses uiam ab fa [uces] / rupibus famosam ia [m fluui] / alibus aquis, peruiam [...], / complanaui solo paca [to] / perdomito auerso [flumine] inundationes solit[is.. ].

 

  Ce texte a incité dès lors plusieurs chercheurs à inverser le schéma jusqu’alors accepté, leur intérêt se portant désormais tout naturellement sur la via famosa dont l’inscription de Siresa semblait attester le passage par la vallée de Hecho et le franchissement de la frontière au col de Pau qui, en Espagne, prend le nom de "Puerto de Palo".

 

  Déjà, à la fin des années 1910, A. Blázquez et C. Sánchez Albornoz avaient attiré l’attention sur ce port de montagne situé à l’ouest du Somport, et proposé le passage d’une voie romaine, ainsi que le prouvait l’inscription conservée à Siresa. A, Beltrán y effectua une visite au début des années 50, et décrivit un chemin qui montait en lacets au col de Pau, qu’il identifia sans sourciller avec une voie romaine. La thèse traditionnelle de la route du Somport ne fut pourtant pas immédiatement abandonnée par les successeurs de Beltrán, qui continuaient à admettre l’existence d’une deuxième voie à l’ouest de celle-ci. Il reste que l’unanimité est désormais presque complète pour voir dans la route décrite par A. Blázquez et C. Sánchez Albornoz la voie A Caesaraugusta Beneharno de l’Itinéraire d’Antonin. Aussi propose-t-on aujourd’hui de situer Forum Ligneum à Lescun. Ma A. Magallón plaçait de son côté la statio de Summus Pyrenaeus à Siresa,  ce qui ne nous paraît guère vraisemblable, dans la mesure où, comme son nom l’indique, le Summus Pyrenaeus marque le point le plus haut atteint par la voie, et désigne par là même la limite entre les deux provinces qu’elle traverse.

 

  En acceptant pourtant le passage de la voie décrite dans l’Itinéraire par le col de Pau, on a un peu vite oublié l’ancienne route du Somport. La découverte en 1860 d’une borne milliaire au-dessus d’Urdos atteste non seulement que celle-ci était bien fréquentée dans l'Antiquité, mais aussi qu’elle était bornée, donc entretenue. On a trop tendance aujourd’hui à en faire un simple chemin secondaire qui n’aurait fait que doubler l’axe principal Lescun – col de Pau – vallée de Hecho. L’une et l’autre présentent une configuration topographique très différente. L’accès au Somport se fait sans aucune sorte de difficulté; le chemin est très progressif, sans fortes dénivellations, jusqu’au sommet du col à 1632 m d’altitude, contrairement à ce que pouvait penser N. Dupré, qui décrivait un "tracé plus sinueux et plus escarpé" que celui de la voie du col de Pau. En revanche, cette description convient parfaitement au chemin, beaucoup moins facile, qui mène à ce dernier port; certains tronçons présentent de fortes pentes et le chemin, souvent très sinueux, bordé à certains endroits d’à-pic profonds, n’offre aucune garantie de sécurité. Le chemin actuel se présente comme un simple sentier muletier, sommairement aménagé, parfois peu marqué, qui ne ressemble en rien à la "route" de 3 m de large que Beltrán décrivait sur le versant opposé; de fait, quand on monte vers le col de Pau, on ne peut que douter qu’une voie romaine fût jamais passée par là. L’impression est tout autre quand on se dirige au Somport par l’ancienne route, abandonnée par un trafic régulier au siècle dernier avec la construction de la route actuelle par les services de Napoléon III, mais dont certains longs tronçons, construits en remblai, sont encore utilisés par les bergers. Peu pentue, elle est large de 3 m à 3,50 m et utilise de longs replats; ce n’est que lors de la montée finale vers le col qu’elle doit surmonter la plus forte dénivellation par une série de lacets, pour certains encore bien marqués au sol. Il ne fait aucun doute pour nous que ce chemin correspond bien à la voie décrite par l’Itinéraire d’Antonin. Et l’absence de Iacca dans ce dernier n’y change rien; on peut supposer qu’il s’agit d’une omission imputable au compilateur antique ou à un copiste postérieur.

 

  Que penser alors de la voie romaine que l’on fait passer par la vallée de Hecho et le col de Pau ? Il n’existe pas actuellement

d’arguments inéquivoques qui autorisent à en accepter l’existence sans grandes réserves. Du point de vue de l’archéologie, la vallée de Hecho est ce que l’on pourrait appeler un véritable "désert". Aucun site d’époque romaine n’est connu dans cette vallée qui offre un parcours très encaissé en amont de Siresa, ce qui, on le reconnaîtra volontiers, n’est pas un argument décisif. Il n’existe pas davantage à Siresa d’indices qui permettraient d’y situer une station routière antique, en tout cas pas le Summus Pyrenaeus de l’Itinéraire comme nous l’avons dit précédemment. Rien ne permet par ailleurs de dater les lacets du col de Pau de l’époque romaine, pas plus d’ailleurs que le vieux chemin menant au pied du col de Pau et encore bien préservé au-dessus des gorges qui portent le nom évocateur de "Boca del Infierno". Accroché à flanc de montagne, pratiquement à la verticale du défilé, il est retenu par d’importants murs de soutènement encore conservés sur quelques centaines de mètres, travaux que Ma A. Magallón attribuait aux Romains sans justification particulière. Enfin,

l’inscription de Siresa elle-même n’est pas la preuve formelle que l’on attendrait sur l’existence d’une voie romaine dans ce secteur des Pyrénées. On ignore tout des circonstances de sa découverte, et surtout le lieu exact de celle-ci. Il s’agit effectivement d’un remploi, et, pour cette raison, elle n’a pas été forcément été trouvée à Siresa, ni même dans la vallée de Hecho. Or la voie passait non loin du débouché de la vallée sur la dépression de Jaca; on ne peut donc pas exclure qu’elle ait été découverte quelque part entre Jaca et Ebellinum avant d’être transportée, pour des raisons qui nous échappent, au monastère où elle est désormais gardée.

 

  Ceci dit, il y a de fortes chances que le col de Pau ait été fréquenté à l’époque romaine, comme sans doute la plus grande partie des ports des Pyrénées. Mais il servit bien plus aux communications locales entre deux vallées voisines qu’aux liaisons permanentes interprovinciales. La topographie s’y oppose; si le chemin est direct jusqu’aux passages de la sierra de la Peña, il est aussi très escarpé et peu commode pour des voyages rapides. La route du Somport, au contraire, était loin de présenter le même type de difficultés.

 

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              V.col de Pau 

  

                                                                  delhommeb at wanadoo.fr -  01/05/2020