HISTOIRE DE S. JACQUES LE MAJEUR et du Pèlerinage de Compostelle

(abbé J.B. PARDIAC)

11

 

  CHAPITRE XII.

  DÉCADENCE DES PÈLERINAGES DE COMPOSTELLE.

 

  XVe SIÈCLE.

 

  Nous voici au XVe siècle. Il s'ouvre par l'apparition de Luther et se termine par la découverte du Nouveau-Monde. La foi aux indulgences et, par contre-coup, aux pèlerinages qui les font gagner, est attaquée par les sermons du moine Saxon; l'école railleuse d'Erasme jette le doute dans les esprits; l'ironie, plus perfide que le schisme, ne respecte plus rien. Les esprits pervertis par l'hérésie, exaltés par les querelles théologiques, fanatisés par les guerres de religion, amorcés par l'or de l'Amérique, n'ont plus de temps ni de goût pour les pérégrinations pieuses. La décadence de Santiago date de Luther; elle ne s'opéra pas subitement, parce que les sociétés ne se transforment que graduellement; mais elle fut plus rapide que ne l'avaient été les progrès, parce que les principes délétères n'ont besoin que d'une heure pour dissoudre l'oeuvre des siècles, tandis que les agents du bien ne produisent leurs salutaires effets que jour à jour, comme la nature dans le monde matériel.

 

  Ce qui me reste à dire ne fera que constater le déclin d'une dévotion six fois séculaire; elle ne s'éteignit pas comme un soleil qui a fourni sa brillante carrière, mais ses rayons pâlirent graduellement; la société distraite, préoccupée par des intérêts humains, devint peu à peu indifférente, sinon hostile, aux pèlerinages; en s'affranchissant des influences de l'Église, elle abdiqua ses pratiques; la religion y gagna peut-être, parce qu'elle eut à déplorer moins d'abus, et compta un plus grand nombre d'actes sincèrement pieux.

 

  Quelques beaux exemples consolèrent l'Église des malheurs et des scandales qui l'affligèrent dès l'aurore de ce triste siècle qui a inauguré la Renaissance. Les rois catholiques, Ferdinand et Isabelle, attribuant la conquête de Grenade à la protection de saint Jacques, vinrent se prosterner devant le sanctuaire de l'Apôtre. Ils dotèrent l'église d'une riche fondation, qu'on célèbre le 2 janvier. Près de l'église, ils reconstruisirent sur un plan magnifique l'ancien hôpital des pèlerins, lui créèrent des rentes immenses et le décorèrent du nom de Grand et royal hôpital de Santiago, J'ai visité et admiré cet incomparable monument de la charité chrétienne, qui a forcément changé de destination. Sa solidité lui assure de longs siècles; il est classé, à plus d'un titre, parmi les plus merveilleux de l'Europe.

 

  "C'était la coutume des rois catholiques, lorsqu'ils prenaient quelque place sur les infidèles, de faire rendre sur  le champ des actions de grâces à Dieu, comme à l'auteur de leur victoire. On arborait successivement trois étendards sur la plus haute tour de la ville. Le premier était celui de la croix, à la vue duquel toute l'armée victorieuse se prosternait, tandis que les prélats et les prêtres, qui se trouvaient dans le camp, chantaient les hymnes et les prières dont l'Église se sert dans ces jours de triomphe et de joie. Le second était celui de saint Jacques, patron et protecteur de l'Espagne. Dès que les troupes le voyaient paraître, elles invoquaient cet Apôtre et criaient toutes en même temps : Saint Jacques! saint Jacques ! Enfin, on élevait l'étendard des rois catholiques, où étaient les armes et les devises de leurs royaumes, et c'était alors que tous les soldats à l'envi s'écriaient pour faire honneur à leurs princes : Castille! Castille ! pour le roi Ferdinand et pour la reine Isabelle". Ce cérémonial fut religieusement observé après la prise de Grenade.

 

  L'Espagne ne s'était pas désaffectionnée de son glorieux patron. Dans les élans de son enthousiasme et de sa gratitude, elle ne reconnaissait et n'accordait qu'à la Croix une prééminence d'honneur sur la bannière de saint Jacques. Le culte de l'Apôtre vivait dans le coeur et les habitudes de la nation. Le siècle suivant en fournira encore plusieurs preuves.

 

  Louis XI, si dévot à la sainte Vierge, l'était aussi à saint Jacques. Il délégua en son nom à Compostelle son ambassadeur Antoine Mortillon et deux officiers municipaux de Bayonne et les chargea d'offrir de grands présents à la basilique de l'Apôtre. Il lui fit don aussi de deux cloches d'un poids considérable. De douze cloches que contient une des tours de la cathédrale de Santiago, celles de Louis XI, que j'ai eu le plaisir de visiter, sont les plus volumineuses. Elles font honneur à ce prince et à la France.

 

  Ainsi donc, depuis Charlemagne, deux de nos rois, l'un guerrier magnanime, l'autre grand politique, n'ont pas dédaigné d'ajouter à leur beau titre de roi de France celui de pèlerin de saint Jacques; l'un voulut fléchir le genou devant le tombeau d'un apôtre, n'ayant pu le faire devant celui du Christ; l'autre, retenu par des devoirs impérieux, voulut au moins s'y faire représenter et se déclara le vassal du baron de saint Jacques, en payant tribut à son église.

 

  On connaît la salutaire influence des confréries si nombreuses du Moyen Age, instituées par chaque classe d'ou-vriers, par chaque profession, pour s'entr'aider mutuelle-ment. Dans le cours du XVe siècle, plusieurs confréries de chaussetiers s'organisèrent sous le patronage de saint Jacques :

  Celle de Pontoise fit confirmer ses statuts par Charles VI, en 1404.

  Celle de Bernay par Charles VII, en 1424.

  Celle de Chinon par Charles VII, en 1447.

  La confrérie de Paris, dont j'ai déjà parlé, mitigea ses règlements vers la fin de ce siècle. Elle consentit à admettre dans ses rangs des fidèles qui n'auraient pas fait le pèlerinage de Compostelle, à la condition qu'ils prouveraient en avoir été empêchés par quelque incommodité, et qu'ils donneraient à l'hôpital une somme égale à la dépense présumée du voyage qu'ils auraient dû faire. Une condition si illusoire et une componende d'une évaluation si arbitraire démontre mieux que tous les faits une difficulté extrême pour la confrérie de se recruter chez des pèlerins effectifs, et conséquemment le refroidissement des fidèles pour le tombeau de saint Jacques.

 

  Le relâchement n'était pas cependant le même partout. La ville de Bordeaux doit être comptée parmi celles qui furent le plus longtemps fidèles au culte de nos pères. Dans une circonstance, le comte d'Arcet sollicitait la rentrée immédiate d'un subside que les Bordelais avaient promis; les jurats s'excusaient du retard sur l'absence d'un grand nombre de bourgeois qui étaient en pèlerinage.

 

  Il est juste d'avouer que des efforts furent tentés pour ranimer le feu sacré des pèlerinages; c'est ainsi que vers la fin du XV° siècle, une Vie de saint Jacques, en prose française, fut publiée à Paris chez Jean Trepperel, in-8°, goth. La Bibliothèque impériale en possède un exemplaire.

 

  On doit rapporter à la même époque un mystère manuscrit et sans date, présenté au public sous ce titre : Translation de saint Jacques et de ses miracles en vers.

 

  Un des plus illustres archevêques de Bordeaux, le bienheureux P. Berlan, consigne dans son testament sa dévotion à l'Apôtre de l'Espagne. Dans ce pieux monument de ses volontés suprêmes et de ses pensées les plus intimes, il confia son âme à plusieurs saints, en particulier à saint Jacques.

 

  La cathédrale d'Amiens était en possession d'une relique considérable de saint Jacques, puisqu'elle vénérait l'os maxillaire inférieur du saint Apôtre. En 1469, un chanoine de cette église, Guillaume Auxcousteaux, renferma cette relique dans une châsse opulente et fonda une procession solennelle, le jour de la fête de l'Apôtre, avec distribution aux chanoines, chapelains et vicaires de ladite église. Cette insigne relique était exposée, certains jours de l'année, à la piété des fidèles dans une chapelle dédiée à saint Jacques. Le vénérable chanoine mourut en 1541. Son tombeau fut orné des sculptures dont j'ai parlé au chapitre IV.

 

  XVI° SIÈCLE.

 

  Le pèlerinage de saint Jacques avait été fréquemment imposé sous forme de pénitence canonique ou sacramentelle. Il avait, dans ces conditions, un caractère à la fois expiatoire et chevaleresque qui répondait pleinement aux besoins spirituels et à l'humeur aventureuse des coupables. On doit à la sainte Église l'initiative de ces utiles inflictions. La diplomatie lui emprunta cette heureuse idée et en fit des applications, comme on l'a déjà vu. Les tribunaux en firent autant, à leur tour, principalement dans le XVIe siècle. C'est un point de vue qui a été mis en lumière par quelques-uns de nos écrivains modernes. Le bannissement était prononcé dans les diverses provinces, et il arrivait, en définitive, que les territoires avaient fait un échange de leurs gens dangereux, mais non pas que la société fût délivrée de ces agents de désordre. C'est peut-être en vue de ce résultat négatif que le bannissement prit une forme particulière, le pèlerinage.

 

  Comme châtiment légal, le pèlerinage fut aussi adopté par les Coutumes, parce que la peine de mort ne figurait pas toujours dans les moyens répressifs dont les communes pouvaient disposer, et le bannissement, qui le remplaçait trouvait dans le pèlerinage une direction et une garantie; car le pèlerin devait, à son retour, fournir un certificat de présence au lieu indiqué dans la sentence, peut-être même dans les étapes de la route. Ce délai donnait au délinquant le moyen du repentir; l'absence apaisait les haines. La société et le condamné profitaient également de ce genre de punition.

 

  On imposait donc, à cette époque, un pèlerinage comme aujourd'hui une amende. Les seigneurs et les corporations y étaient soumis aussi bien que les simples particuliers.

 

  Les pièces du registre aux condamnations criminelles de la ville de Dunkerque mentionnent des pèlerinages, infligés pour Saint-Pierre à Rome, Saint-Jacques en Galice, Notre-Dame de Rocamadour, Notre-Dame de Boulogne, les Trois-Rois à Cologne, le Saint-Sang à Bruges, et autres lieux de dévotion.

 

  Dans un savant Discours prononcé à l'audience solennelle de rentrée à la Cour impériale de Douai, le 4 novembre 1861, M. A. Preux, substitut du procureur impérial, a cité en ces termes une condamnation extraite de l'Histoire de Lille: "Se bannist on Wibert de Goy  en pèlerinage à Saint-Jacques de Galice, en Compostelle  pour cause de certaines trieuves qui mises et assises avoient esté à l'instance d'icelluy entre un sien proisme d'une part et ung aultre bourgois d'aultre part et que présens iceulx veullans audes trieves repouchier dit qu'il y renonchoit manechaus partie adverse".

 

  Parmi les décisions des échevins flamands sur les affaires jugées à Saint-Dizier, on trouve la suivante: "Gigoul, ayant dit devant un échevin qu'il voudroit qu'on pendit les treize échevins, est jugé à demander mercy à chaque échevin, en plein plaid, en sa cotte, et sans chaperon, à gésir 40 jours en ôtage, et à faire un pèlerinage à Saint-Jacques en Galice, dont il apportera bonnes lettres".

 

  On peut donc conclure sans exagération que les pèlerinages qui n'étaient primitivement qu'une pratique de piété ou de pénitence, s'introduisirent peu à peu dans les moeurs et conquirent, du moins en France, une place importante parmi nos institutions sociales. Leur utilité ne pouvait être proclamée d'une manière plus solennelle; quelle belle époque pour l'Église que celle où les tribunaux séculiers s'inspirant du système pénitentiaire de notre sainte Mère, introduisirent dans leur code pénal un genre de correction dont les résultats directs, immédiats, étaient la gloire de Dieu, l'exaltation des saints, l'amendement du coupable et la sécurité de la société !

 

  L'Espagne n'abdiqua pas subitement le culte de ses ancêtres: à la prise d'Oran, en 1509, les Espagnols attaquèrent les Maures en faisant retentir les airs du cri national: Saint Jacques ! Après la victoire, le cardinal Ximénès, qui avait été l'âme de cette glorieuse expédition, consacra une des mosquées d'Oran au patron de l'Espagne.

 

  Le petit-fils des rois catholiques, l'immortel Charles-Quint, marcha sur les traces de ses aïeux et vint méditer devant le tombeau de l'Apôtre l'inanité des grandeurs humaines auxquelles il devait bientôt renoncer. Philippe II, son fils, vint également à Compostelle.

 

  On vit donc encore durant ce siècle des têtes couronnées s'incliner devant ce tombeau, l'honneur de l'Espagne. Mais l'Espagne, désormais maîtresse dans les limites naturelles de son territoire, n'a plus à combattre les Maures; elle va s'amollir dans les douceurs de la paix ou diriger son énergie vers les mystérieux trésors du Nouveau-Monde. L'Amérique fait oublier la Galice, et le nom magique de Santiago, reproduit par une sorte de reconnaissance dans les appellations de plusieurs cités au-delà des mers, ne s'effacera pas sans doute dans le coeur des enfants de l'Ibérie, mais n'aura plus assez force pour les attirer dans leur propre pays auprès d'un tombeau qui fut et sera à jamais leur première gloire nationale.

 

  Il ne faut pas croire cependant que les préoccupations de cette époque exceptionnelle dans l'histoire des nations, aient entièrement éteint dans l'âme des fidèles le goût des pèlerinages. Les faits que j'ai encore à rapporter, démontreront le contraire. "Le cardinal de Bourbon, revenant de conduire l'infortunée Élisabeth en Espagne, s'arrêta à l'hôpital de Roncevaux dans les Pyrénées; il servait à table trois cents pèlerins, et donna à chacun d'eux trois réaux pour continuer leur voyage".

 

  En 1519, Jacques de Laroque, voulant honorer son glorieux patron, plaça sous son vocable l'hôpital qu'il fonda à Aix en Provence. L'acte de fondation porte qu'on y recevra tout homme soufrant, fût-il le diable, etiam diabolus.

 

  Que mes lecteurs me permettent de leur raconter pour les délasser une historiette de l'époque, qui d'ailleurs n'est pas entièrement étrangère à mon sujet: la maison de Mesmes, d'où sont sortis les comtes d'Avaux, et tant de personnages distingués, aurait eu pour nom primitif celui de Jacques, et d'après le célèbre généalogiste d'Hozier, ce nom de Mesmes viendrait de ce qu'un sujet de cette famille, s'appelant aussi Jacques de son nom de baptême, dit à un notaire, chez lequel il passait un acte, qu'il se nommait Jacques Jacques. Celui-ci fort surpris se fait répéter le nom, et sur la réponse persistante du double nom de Jacques, il lut demande si le second nom s'écrit de même; on lui répond qu'il s'écrit de même; dès lors, pour éviter une répétition et l'équivoque du mot Jacques répété, il y substitue le mot de Mesme, tel qu'on l'écrivait autrefois; et depuis, les descendants de ce client conservèrent ce surnom.

 

  Sans ajouter une foi complète à cette étymologie, Lainé, dans son Dictionnaire véridique des Origines, remarque en sa faveur qu'on voit plusieurs rejetons de cette famille porter le nom de Jean-Jacques à une époque où l'on n'employait pas encore, ou du moins très rarement, deux noms de baptême.

 

  Deux réflexions importantes couronneront ce que j'ai dit sur ce siècle. La dévotion de cette époque, quoique dégénérée, était encore étrangère aux froids calculs de nos jours et ne disputait pas au ciel quelques fêtes plus ou moins nombreuses. En 1579, le célèbre Arnaud de Pontac, évêque de Bazas, déclara obligatoire dans son diocèse la fête de saint Jacques.

 

  Le Concile de Bordeaux, de l'an 1585, consacre son XXVIII° chapitre à la question des hospices des pauvres et des pèlerins; il blâme sévèrement le détournement des fonds de ces maisons de charité; il veut que l'évêque frappe de censure les administrateurs ecclésiastiques coupables de cette faute, et s'ils sont laïques, qu'il les prive à jamais de leur emploi et leur fasse restituer ce qui aura été soustrait. Il demande qu'on y pourvoie au salut des malades et des pauvres; ces hospices devront être ouverts aux malheureux, aux vieillards, aux malades et aux pèlerins fatigués, mais non aux mendiants valides et robustes; ces derniers, il faut les empêcher de mendier de porte en porte et les contraindre à gagner leur vie par un travail honnête.

 

  Ces longs et minutieux détails font supposer dans la province ecclésiastique de Bordeaux l'existence d'un grand nombre d'hospices, au profit des pèlerins. On y compte encore sept ou huit endroits qui portent le nom d'hôpital; à défaut de ruines, ce nom seul est une preuve non contestable de la fondation de quelque édifice hospitalier dans chacun de ces pays.

 

  Du ton comminatoire des Pères du Concile contre les laïques prévaricateurs, on doit conclure qu'à cette époque (en 1583), on pouvait admettre et on admettait effectivement des hommes du monde dans l'administration des biens des hospices; mais les évêques étaient les tuteurs naturels de ces hospices; ils avaient le droit de dissoudre ces administrations et de châtier leurs fautes, afin de garantir les biens du pauvre.

 

  XVIIe SIÈCLE.

 

  On trouve dans ce siècle d'assez nombreux exemples de pèlerinages, mais aussi des preuves manifestes de relâchement et de décadence.

 

  En 1615, les habitants de la ville de Moissac, dans le Quercy, ayant fait le pèlerinage de Compostelle, voulurent, à leur retour, établir une confrérie à l'honneur de monsieur saint Jacques. Au temps de Joinville (XIII° siècle), saint Jacques était qualifié Monseigneur et Beau sire; au temps de Froissart (XIV. siècle), il est appelé Baron; au XVII° siècle, il n'est plus que Monsieur. Ces termes honorifiques, décernés par des hommes aux amis de Dieu, caractérisent des. époques différentes et des nuances curieuses de notre littérature nationale.

 

  Aux termes des statuts de la Confrérie, aucun Moissagais n'y pouvait être reçu, qu'il n'eût faict foy avoir vraiment faict le dict pèlerinage et qu'il ne soict en vie qui soit de bonne réputation. Entr'autres prescriptions, les confraires devaient assister aux offices et aux enterrements avec leur chapeau enfalotté à mode de pèlerins.

 

  Moissac a perdu sa confrérie, et beaucoup d'autres choses; jusqu'à l'année 1850, un pèlerin de saint Jacques, vrai pèlerin avec son costume, avait le privilège de marcher en tête de la procession du Saint-Sacrement de la paroisse Saint-Jacques.

 

  Je consigne avec joie ce souvenir, dans mon étude historique; les souvenirs sont des miettes précieuses qu'il faut ramasser, de pieux débris qui rappellent les festins du coeur et de l'esprit, les plus suaves pour qui ne vit pas seulement de pain. J'ajoute, à la gloire de la vieille cité de Moissac, que saint Jacques y est encore honoré; l'église dédiée à ce grand Apôtre vient d'être rebâtie somptueusement.

 

  En 1630, un synode diocésain de Saint-Pol de Léon, en Bretagne, classa parmi les fêtes obligatoires les fêtes de saint Jacques le Majeur et de saint Jacques le Mineur.

 

  La Guienne fut peut-être de toutes nos provinces celle qui conserva le plus longtemps l'habitude des pèlerinages de Compostelle, s'il faut en juger par l'importance du culte de l'Apôtre. En 1650, Samuel Martineau de Turé, évêque de Bazas, exigea qu'on se préparerait à la fête du Saint par une vigile et un jeûne. En 1685, Louis d'Anglure de Bourlemont, archevêque de Bordeaux, plaça cette fête dans le catalogue des fêtes d'obligation.

 

  Dans un livre imprimé à Bordeaux vers la fin de ce siècle, on rencontre une prière pour les pèlerins de saint Jacques. Ce qui permet de supposer que les pèlerinages de Bordeaux à Compostelle étaient encore assez communs à cette époque. Par le fait, en 1660, l'hôpital Saint-Jacques, à Bordeaux, reçut 988 pèlerins malades; en 1661, il ne s'en présenta que 96. "Les malades y séjournaient jusqu'à guérison. L'hôpital de saint Jacques ne suffisant plus, on évacuait les malades sur Notre-Dame-de-Bardanac, à Pessac; mais on établit par spéculation dans la rue Saint-James, touchant l'hôtel-de-ville, deux hôtels: l'un dit l'Hostau de Saint-Christophe et vis-à-vis de cette hôtellerie, l'Hôtel des Trois-Rois". Ce nombre considérable de pèlerins malades n'égalait pas sans doute celui des pèlerins valides. Il est permis d'évaluer le nombre de ceux-ci à un chiffre encore très important.

 

  Cependant l'Espagne elle-même se relâchait de son enthousiasme pour son sauveur et son patron. Philippe III, au lieu d'aller en personne comme ses prédécesseurs au tombeau de saint Jacques, y délégua le cardinal-patriarche-archevêque de Séville, D. Diego Guzman.

 

  En France, le pèlerinage de Compostelle n'était plus toujours un voyage de dévotion. Des désordres de toute nature provoquèrent contre les pèlerins des mesures sévères: deux déclarations de Louis XIV, l'une du mois d'août 1671, l'autre du 7 janvier 1686, "portaient défenses à tous ses sujets d'aller en pèlerinage à Saint-Jacques en Galice, à Notre-Dame-de-Lorette, et autres lieux hors de son royaume, sans une permission expresse de Sa Majesté, contresignée par l'un des sieurs secrétaires d'état et de ses commandements, sur l'approbation de l'évêque diocésain, à peine de galères à perpétuité contre les hommes, et de telles peines, afflictions contre les femmes que les juges des lieux estimeraient convenables".

 

  La rigueur de la pénalité dont le grand roi menaçait les violateurs de sa loi, nous donne la mesure des scandales qu'il voulait réprimer. Le discrédit jeté sur les pèlerinages par ces scandales, les empêchements créés par les lois nouvelles, fournirent de nouveaux motifs de relâchement aux fidèles déjà assez tièdes pour ces courses lointaines. L'herbe couvrit les chemins que tant de générations avaient foulés, et les pèlerins ne furent plus une curiosité que par leur rareté.

 

  L'antique dévotion jeta, à. son crépuscule, un dernier rayon sur la capitale de la Normandie. En 1695, une confrérie de badestamiers se forma à Rouen sous le patronage de saint Jacques. Comme ses aînées, elle voulut avoir des statuts. Son existence toutefois ne devait pas être de longue durée.

 

  XVIIIe SIÈCLE.

 

  Ce siècle tristement célèbre nous a laissé peu d'exemples de pèlerinages à Compostelle. L'empressement de nos pères dans la foi a fait place à une torpeur religieuse et à des intérêts politiques qui absorbent presque tous les esprits.

 

  Mais le vice qui, par la fragilité de notre nature, se mêle aux institutions les plus saintes, veut exploiter, à son profit, les pèlerinages en Galice. Les vagabonds se cachent sous l'habit du pèlerin, rançonnent la crédulité publique et se livrent à toute sorte d'excès. L'autorité royale, protectrice de la morale publique, intervient de nouveau en 1717, et remet en vigueur les prescriptions de Louis XIV par une ordonnance qui devait être lue au prône tous les trois mois, et qui fut encore renouvelée en 1738.

 

  L'amour des Bordelais pour Santiago trouva-t-il dans cette ordonnance une barrière infranchissable? ou bien s'éteignit-il graduellement comme un vieillard qui succombe à la caducité? Quoiqu'il en soit, Lacolonie n'a pas été contredit quand il a osé écrire, vers 1760, les lignes suivantes, en parlant de l'hôpital Saint-Jacques de Bordeaux: "La dévotion du pèlerinage est si usée, qu'à la réserve de quelque mendiant qui se sert de ce prétexte pour avoir plus de charité, on ne s'aperçoit plus qu'il passe plus un".

 

  XIX° SIÈCLE.

 

  Le dernier siècle nous a légué des guerres que nous avons continuées. Notre drapeau a flotté victorieux dans toute l'Europe; l'Espagne et le Portugal ont subi un moment nos lois, et Compostelle a été occupée par nos troupes de 1809 à 1814. Événement providentiel ! Nos soldats, enfants de la République et de l'Empire, ont incliné devant le tombeau de l'Apôtre ces mêmes fronts qui ne s'inclinaient jamais devant l'ennemi; ils ont vu, ils ont admiré, ils ont prié sur ces dalles encore humides des larmes des veuves; ils ont pleuré eux-mêmes, eux qui se croyaient incapables de pleurer, et quand ils ont regagné leurs foyers après vingt batailles, ils ont raconté non seulement leurs exploits, leurs blessures, leurs souffrances, mais encore les merveilles de la capitale de la Galice, saint Jacques sur un cheval blanc, son épée levée pour frapper, son chapeau à coquilles, et les ex-voto d'or ou d'argent, véritables trésors que les rois y ont offerts. Ils ont entendu les cloches de Louis XI, cloches françaises qui leur rappelaient la patrie. Ils n'ont pu cacher à ceux qui les écoutaient les émotions qui avaient fait battre leur cœur sous leur uniforme de guerrier. Le soldat a une façon de raconter qui lui appartient; son éloquence est inculte, sans art, mais incisive. Si les soldats de notre armée d'Espagne sont redevables à Santiago de doux et précieux souvenirs, que de pèlerins Santiago ne doit-il pas à leurs récits entraînants et pathétiques?

 

  L'héritage religieux des temps qui nous ont précédés n'est pas entièrement perdu pour notre génération; la société restée chrétienne et catholique, malgré les agitations des peuples, malgré les luttes de la science et les attaques du rationalisme, malgré les révolutions diverses qui ont menacé d'engloutir toutes les saintes traditions, a rappris le chemin de Compostelle, pour ne plus l'oublier. Le jubilé de 1852 a attiré un grand nombre de pèlerins, parmi lesquels on distinguait les Infants d'Espagne, ducs de Montpensier. Le jour de la fête du saint, ils offrirent à la cathédrale, selon les intentions de la reine Isabelle II, une magnifique coupe de vermeil, supérieurement ciselée. Depuis ce jour, c'est dans cette coupe qu'on expose au peuple, durant les processions, les offrandes qu'envoie annuellement la reine d'Espagne en sa qualité de reine de Léon et de Castille.

 

  Non, Santiago n'a pas perdu cette sorte de charme qui fascinait autrefois les masses. Je suis allé seul, en 1860, au tombeau de saint Jacques; mais que de sympathies, que de projets ou de désirs de pèlerinage n'ai-je pas recueillis sur le paquebot, en Portugal, en Espagne, et ensuite en France ! Pour moi, humble et obscur pèlerin, j'étais fier et heureux de me prosterner devant ces reliques immortelles, et d'ajouter une unité à l'innombrable liste de chrétiens qui m'y avaient précédé. Je suis entré à toute heure dans cette sainte basilique, et jamais je ne l'ai trouvée déserte. Sans consigne et sans appel, il y a toujours une garde d'honneur devant ce tombeau, qui est comme les tombeaux de Jérusalem et de Rome, la propriété des nations catholiques. Mais cette garde est à genoux et le mot d'ordre, toujours le même, est celui-ci : Santiago! Santiago!

    

  retour à Pardiac

  home

                                                                       12/11/2011

delhommeb at wanadoo.fr