HISTOIRE DE S. JACQUES LE MAJEUR et du Pèlerinage de Compostelle

(abbé J.B. PARDIAC)

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  CHAPITRE X.

  PROGRÈS DES PÈLERINAGES DE COMPOSTELLE AU XII° SIECLE.

 

  Vers la fin du XI° siècle se trouvait en Espagne un moine de Cluny, Dalmacius, pour y visiter les monastères soumis à la maison-mère de France. La Galice, en particulier, comptait plusieurs monastères dépendants de Cluny. Alphonse VI, grand admirateur de cet Ordre, demanda Dalmacius pour le siège de Compostelle et y fit consentir le Saint-Siège et S. Hugues, abbé de Cluny. Le nouveau prélat, plein de zèle pour son église, voulut obtenir pour elle des privilèges dignes de l'apôtre dont elle possédait les précieuses reliques. L'occasion était favorable: Urbain II, qui avait été comme lut moine de Cluny, était alors en France pour le concile de Clermont; Dalmacius passe alors en France avec d'autres évêques et obtient du Pape: 1° que le siège épiscopal d'Iria-Flavia serait irrévocablement fixé à Compostelle en l'honneur de saint Jacques; 2° l'abolition de tout droit d'Iria-Flavia sur Compostelle; 3° que les évêques de Compostelle ne relèveraient que du Saint-Siége; 4° que tous les successeurs de Dalmacius seraient sacrés par le Souverain-Pontife.

 

  Dalmacius revint à Cluny pour y partager avec les religieux la joie de tant de succès. Il y laissa un souvenir de sa dévotion à saint Jacques, en y élevant un autel sous le vocable du saint apôtre. La mort le surprit à Cluny le 13 décembre 1095 après un saint épiscopat de deux ans.

 

  La nomination d'un moine de Cluny au siège de Compostelle établit un lien de fraternité entre un monastère déjà connu dans toute l'Europe et une église plus connue encore. Le nord de la France dut participer dès-lors dans des proportions plus considérables au mouvement des provinces méridionales vers le tombeau de saint Jacques.

 

  Les successeurs d'Urbain II multiplièrent les faveurs autour du tombeau de saint Jacques et les honneurs à la basilique qui en était dépositaire. Pascal II, en 1104, accorda, à perpétuité, le pallium aux pasteurs de cette église. Il créa dans le chapitre sept places de cardinaux-prêtres, dont un des privilèges était de pouvoir célébrer la sainte messe sur le tombeau et l'autel de l'apôtre. Ce privilège leur était commun avec les Souverains-Pontifes et leurs légats, les archevêques et les évêques. Un simple prêtre, quelle que fat sa dignité, n'y pouvait prétendre. L'archevêque actuel, Don Miguel Garcia Cuesta, a obtenu de Sa Sainteté Pie IX un rescrit en vertu duquel, depuis le 4 février 1855, tous les dignitaires et chanoines du chapitre sont autorisés à célébrer le saint sacrifice sur l'autel de saint Jacques.

 

  Les cardinaux-prêtres de Compostelle avaient pour assistants un nombre considérable de dignitaires. Le chapitre ainsi composé était un des plus illustres de l'univers catholique. Les temps sont changés; plus de cardinaux dans le chapitre actuel; le nouvel ordre de choses a assimilé aux chapitres ordinaires le chapitre gardien du tombeau de saint Jacques.

 

  Gélase II, qui succéda à Urbain II, avait été moine de Cluny; surpris en France par la maladie, il se fit porter à Cluny, pour avoir la consolation de finir sa vie dans une maison où il avait commencé à porter le joug du Seigneur. Il y fut enterré. Son attachement pour Cluny, et l'amitié de Cluny pour Compostelle pouvaient faire espérer quelque nouveau privilège pour la basilique gallicienne; mais le pontificat de Gélase II ne dura qu'un an et quelques jours.

 

  Cluny était à son apogée de gloire. Après avoir donné l'hospitalité et un tombeau à un pape, l'abbaye assista à la nomination du successeur. Le nouveau pape fut Calixte II. Il avait été, lui aussi, moine de Cluny. C'était le quatrième disciple de saint Hugues qui arrivait an suprême honneur de la papauté; exemple unique dans l'histoire de l'église, de quatre Souverains-Pontifes sortis, presque sans interruption, du même monastère, formés aux grandes vertus sous la même discipline et par le même abbé.

 

  Calixte II n'était autre que Gui, fils de Guillaume Tête-Hardie, comte de Bourgogne, parent de l'empereur Henri V et oncle d'Adélaïde, reine de France. Son frère, Raymond de Bourgogne, étant allé en Espagne, épousa Urraque, fille d'Alphonse VI, qui le fit comte de Galice. Il fut inhumé dans la cathédrale de Compostelle. II laissait un fils, qui fut plus tard roi de Castille, de Léon et de Galice sous le nom d'Alphonse VIII. Les sentiments de la nature, joints à une dévotion sincère pour saint Jacques, attirèrent en Galice le pieux Gui, déjà archevêque de Vienne en Dauphiné.

 

  Ce pèlerinage devait produire ses fruits. Grand nombre d'écrivains attribuent à Calixte II le Livre des miracles de saint Jacques, dont j'ai déjà parlé, et quatre discours sur saint Jacques, dont quelques passages prouvent l'importance de la fête de l'apôtre à cette époque.

 

  Cet apôtre n'est il pas la gloire des Espagnols, l'avocat des Galliciens, heureux par sa vie, magnifique par sa vertu, fervent par sa charité, beau par ses oeuvres, brillant par son éloquence ? L'enthousiaste panégyriste s'exalte jusqu'à faire remonter avant la constitution du monde la vocation de saint Jacques dans les plans de la Providence, et le fait participer au privilège si rare d'avoir été sanctifié avant sa naissance. Il prescrit le jeûne pour la vigile de la Passion de saint Jacques (23 juillet) à toute la catholicité, et il interdit pour ce jour la chasse ainsi que les jeux de hasard et des échecs, joco alearum sive scaquorum.

 

  Il appelle heureuse la nuit qui précède la fête de l'apôtre, et il va jusqu'à l'assimiler à la nuit solennelle dont les dernières heures furent signalées par la résurrection du Sauveur. Il emprunte du moins, pour la qualifier, les termes eux- mêmes que la sainte Église met sur les lèvres du diacre dans l'office du Samedi saint pour l'annonce de la Pâque: Hoec nox est.... O verè beata nox.

 

  Les Coutumes de Cluny, rédigées au XI° siècle par le moine Udalric, classent la fête de saint Jacques parmi les plus solennelles, et parmi celles où l'aumônier devait parsemer de jonc frais le cloître et la chapelle. Il y avait donc des les fêtes jonchées à Cluny comme il y avait ailleurs des fêtes carillonnées. Cette jonchée de jonc et d'autres herbes, sur laquelle on marchait, n'était pas seulement un signe de réjouissance; elle symbolisait encore l'orgueil et les autres vices que nous devons fouler aux pieds par nos bonnes oeuvres. En Espagne, du moins dans la liturgie Mozarabe, la fête de saint Jacques était une fête de six chapes, sex capparum (festum), et était classée par cette distinction au nombre des plus importantes. Calixte II en fit une fête jonchée et décorée de tapisseries, de pailes et de courtines. Tous ces ornements suspendus aux murs de l'église signifiaient les vertus dont nous devons embellir le lit de notre cœur avant d'y recevoir l'Hôte divin, le Roi éternel, Jésus-Christ .

 

  Calixte II attachait une si haute importance à la fête de saint Jacques qu'il voulut qu'elle fût célébrée même dans les églises interdites; il suspendait, en l'honneur du saint, les effets de l'interdit.

 

  Le même pape rendit obligatoire la Fête de la Translation de saint Jacques, au 30 décembre, et celle des Miracles de saint Jacques, au 3 octobre.

 

  Aucun pape ne fut plus dévoué que Calixte II à la cause de saint Jacques. Cet illustre pontife ne voulut pas cependant borner là ses faveurs. A peine nommé pape, il écrit de Toulouse à Didace, évêque de Compostelle, pour lui recommander sou neveu, le roi Alphonse VIII, et l'inviter au concile de Reims. Un an plus tard, c'est-à-dire en 1120, sur la prière d'Alphonse VIII, de Hugues, évêque de Porto, de Pons, abbé de Cluny, et de Laurent, chanoine de Compostelle, Calixte II érige Compostelle en métropole. Cette érection était sans doute un acte de déférence à la prière du roi et des autres pieux solliciteurs, mais aussi un hommage au pieux apôtre, dont cette église possède l'immortelle dépouille: "Ob majorem B. Jacobi apostoli reverentiam; cujus glorioso corpore vestra ecclesia decoratur". Calixte II avait dû faire un examen sérieux des titres que faisait valoir l'église de Compostelle pour justifier ses prétentions à la dignité de métropole. Ces titres ont été agréés, acceptés et reconnus valables dans le titre d'érection, pièce importante qui tient lieu de tout autre argument. Rome a parlé au XII° siècle par la bouche du vicaire de Jésus-Christ, et la cause est jugée.

 

  Le nouvel archevêque de Compostelle fut constamment honoré de la bienveillance de Calixte II. Le pape daigna lui recommander, en 1121, un soldat nommé Guido, qui allait visiter le tombeau de saint Jacques pour accomplir un vœu.

 

  Le tombeau des saints apôtres n'avait point fait oublier à Calixte Il celui de saint Jacques. Un fait qui frappe au premier abord, c'est la marche toujours croissante des bienfaits spirituels prodigués à la basilique de Compostelle. De siècle en siècle, les largesses se répandent du haut du trône de saint Pierre sur ce sanctuaire béni. Qui ne connaît ce jubilé, ce grand pardon, souvenir de la loi mosaïque, octroyée par Calixte II, et dont le retour fréquent devait ranimer l'élan des esprits et des coeurs vers Compostelle? Aux termes de la bulle, ce jubilé n'est pas périodique comme celui de Rome qui a lieu de 25 en 25 ans. Il est fixé aux années de chaque siècle où la fête de saint Jacques (25 juillet) coïncide avec un dimanche; ce qui arrive plusieurs fois dans chaque période de 25 ans; en sorte que le jubilé de saint Jacques est plus fréquent que celui de saint Pierre et de saint Paul.

 

  Compostelle a donc, comme la capitale de la catholicité, son année sainte. La basilique de saint Jacques a aussi sa porte sainte, que l'archevêque ouvre avec un marteau d'argent, à l'heure des premières vêpres de la Circoncision dans les années de jubilé, et qui ne se referme qu'aux dernières vêpres du dernier jour du jubilé.

 

  Un bienfait si extraordinaire élevait au rang de pèlerinage majeur le pèlerinage de Compostelle, et lui conférait les mêmes avantages spirituels qu'à ceux de Jérusalem, de Rome et de Notre-Dame de Lorette.

 

  C'est tellement vrai que le terme castillan Romeria, dérivé évidemment de Rome dont le pèlerinage est bien antérieur à celui de Compostelle, désigne un pèlerinage quelconque. Dans certaines contrées du Midi de la France, à Moissac, par exemple, Rournieu signifie aussi un pèlerin sans distinction de lieu.

 

  La basilique de Compostelle occupe le troisième rang parmi les églises de l'univers catholique; en d'autres termes, elle est la première après Rome et Jérusalem. Les voeux des trois pèlerinages de Rome, de Jérusalem et de Compostelle sont également réservés au pape.

 

  Une église vénérable à tant de titres fut visitée dans ce siècle de foi par des pèlerins de toutes les conditions et de tous les pays. Ce siècle est peut-être celui qui a fourni le plus de noms illustres ou obscurs au Livre d'or de la basilique de Compostelle. L'esprit de l'apôtre semble planer avec une plus forte puissance d'attraction sur la cité qui garde sa tombe; plus que jamais Compostelle apparaît à l'étranger et à l'Espagnol comme une ville sainte, privilégiée du ciel et riche de tous les trésors spirituels de l'église. On y contemple sans étonnement tous les costumes, toutes les physionomies, on y entend tous les idiomes. L'Africain y rencontre les chrétiens du Liban et de la Mésopotamie, et l'Égypte y est représentée par de nombreuses caravanes. Compostelle est presque une rivale de Jérusalem, et la Galice, selon l'expression du P. Sarmiento, se métamorphose en Palestine occidentale. C'était un besoin de la conscience, une nécessité de la vie de franchir les Pyrénées et d'aller à Saint-Jacques en dépit des dangers et des fatigues; et quand les obstacles insurmontables privaient de ce bonheur, on y déléguait à ses frais un ami, un pauvre, un mendiant. qui allait y prier au nom de son pieux expéditeur.

 

  Quel ravissant spectacle devait présenter cette multitude accourue de tous les horizons, sollicitant des grâces diverses, mais aspirant au même terme! Souvent les pénitents étaient de hauts seigneurs, des rois, des grands de la terre; ils abdiquaient pour quelques mois la pourpre, laissaient dans leurs palais glaive et couronne pour aller, humiliés et contrits, se purifier des abus du pouvoir ou des faiblesses du cœur humain. Les têtes que la justice humaine ne pouvaient atteindre, se courbaient doucement sous la salutaire influence de la religion.

 

  Saint Jacques était donc le grand saint de ce temps-là. le Palladium de l'Espagne, l'honneur de la cité, le rêve des grands et des petits, des riches et des pauvres. Un auteur moderne, résumant les titres de gloire des villes de l'Espagne, n'a dit qu'un mot pour la capitale de la Galice, mais un mot qui exprime tout dans sa simplicité :

 Compostelle a son saint.    

   

  Un calice fait partie des armes de la Galice; armes parlantes, Galicia, calix; mais l'église de Compostelle a pour armoiries le sépulcre glorieux de saint Jacques.

 

  Un saint ermite espagnol nommé Jean (1er juin) sembla destiné à aplanir les voies aux multitudes de pèlerins de ce siècle. Il continua la sainte œuvre de saint Adelelme et de saint Dominique de la Calzada; comme eux, il consacra son avoir, son temps et son labeur à la construction des ponts et à l'entretien des routes publiques. Il fit un pont sur l'Ebre à Logroño, un autre à Naxara (Najera), et un autre sur un torrent.

 

  Il est temps de citer quelques-uns des pèlerins de ce siècle. Quel est ce chrétien dont les sanglots ont réveillé et attendri les échos du lieu saint? C'est encore un ermite, le Bienheureux Albert (7 janvier), qui a dit adieu pour quelques mois à sa chère cellule et s'est laissé séduire par les émouvants récits des Jacopites.

 

  Le Bienheureux Jean, premier abbé de Bonneval, et ensuite évêque de Valence en Dauphiné , fit un pèlerinage à Saint-Jacques, et conserva toute sa vie une vénération particulière pour le grand apôtre.

 

  Un autre pèlerin français, du nom de Hugues, poussa la ferveur plus loin. Il resta auprès du tombeau de l'apôtre et devint chanoine et archidiacre de Compostelle. Il collabora à l'Histoire de l'église de Compostelle, un des plus précieux monuments de l'ancienne histoire d'Espagne. Trois auteurs y ont travaillé: Hugues, dont il s'agit en ce moment, Girald, également Français de nation et chanoine de Compostelle, et Munio, trésorier de la même église. Cette histoire n'a jamais vu le jour.

 

  Hugues fut plus tard évêque de Porto, en Portugal. Il contribua par ses instances, comme il a été dit déjà, à faire ériger Compostelle en archevêché. L'histoire a rendu justice à son zèle pour la gloire de l'apôtre, en le désignant sous le nom de Hugues de Compostelle.

 

  Un époux chrétien avait fait le pèlerinage de Saint-Jacques pour obtenir un enfant de son mariage jusqu'alors stérile. Il est exaucé. Par reconnaissance, il appelle Jacques l'enfant que le ciel lui donne, et, dès qu'il a atteint 15 ans, il l'amène avec sa mère à Compostelle. L'enfant meurt en route; la mère au désespoir se plaint à saint Jacques et veut être ensevelie avec son fils. Mais l'enfant ressuscite pendant la cérémonie funèbre, et raconte comment l'apôtre l'a protégé et lui a prescrit de continuer avec ses parents le pieux pèlerinage.

 

  Sainte Bonne (29 mai), modeste vierge de Pise, a franchi les mers et les montagnes pour venir prier à Compostelle. Le ciel récompense son courage et son innocence par de nombreuses faveurs.

 

  Saint Morand (3 juin), moine de Cluny, fortifie par un pèlerinage l'amitié qui unissait déjà son abbaye  à Compostelle.

 

  La comtesse Sophie, de Hollande, fait une fois le pèlerinage de Compostelle et trois fois celui de Jérusalem.

 

  Les Esclavons attachaient un tel prix au pèlerinage de Compostelle qu'ils exemptaient de tout impôt et comblaient de privilèges ceux qui le faisaient trois fois; récompense ou encouragement qui n'avait rien de chimérique dans ce siècle.

 

  Plusieurs princes se mêlent aux plus humbles pèlerins. Ferdinand II, fils d'Alphonse VIII, fait deux fois le pèlerinage de Compostelle; son fils Alphonse IX le fait une fois.

 

  Un des pèlerins les plus renommés de ce siècle fut Guillaume X, dernier duc d'Aquitaine, père d'Éléonore de Guienne. Il avait été converti, en 1135, à Parthenay-leVieux (Deux-Sèvres) par saint Bernard. Son pèlerinage fut le fruit de cette conversion. Avant de se mettre en route, il fonda, hors des murs de Bordeaux, dans un lieu appelé Clos-Mauron ou Clos des Maures (aujourd'hui rue du Mirail) l'hôpital Saint-Jacques en faveur des pèlerins qui passeraient par Bordeaux pour se rendre en Galice. De cet hospice, devenu plus tard si célèbre et si important, il reste encore aujourd'hui une chapelle du même nom.

 

  Le duc régla ses affaires de manière à pouvoir partir pendant le carême, temps le plus convenable à une si sainte dévotion. Il partit (1137) à pied, en costume de pèlerin, suivi de trois ou quatre serviteurs. Selon les Bollandistes  et le P. Longueval, il tomba malade au terme de son pèlerinage et eut la consolation de mourir devant le saint autel de l'apôtre, le jour même du Vendredi-saint. Mais, d'après Lacolonie, un des historiens de la ville de Bordeaux, cette mort ne fut qu'une fiction imaginée par le duc et propagée par ses ordres dans le but de vivre désormais inconnu. Il sortit de la ville sous un déguisement complet, s'embarqua à la Corogne, aborda à Gênes et poursuivit ses pérégrinations jusqu'à Rome. Il pria au tombeau de Saint-Pierre, s'entretint plusieurs fois avec le pape, s'embarqua de nouveau, se rendit en Terre-Sainte et se fixa pour le reste de ses jours dans un ermitage du mont Liban. Successivement Jacopite, Romieu et Palmier, il avait accumulé, par une rare exception, trois titres dont un seul a suffi au bonheur de tant de chrétiens. Après avoir vénéré les sanctuaires les plus augustes de ce monde, il ne pouvait aspirer, du haut des cimes du Liban, qu'aux splendeurs célestes. Il plut à Dieu de le retenir ici- bas jusqu'en 1157.

 

  Après un puissant duc d'Aquitaine, vint un des rois de France les plus valeureux. Une chapelle particulière, fondée dans la basilique de Santiago par la piété des rois de France, existant encore aujourd'hui sous le nom de Chapelle du roi de France, capilla del rey de Francia, prouve combien ce pèlerinage était en honneur auprès de nos anciens monarques. L'un d'eux, le chevaleresque Louis VII, dit le Jeune, gendre du duc d'Aquitaine, dont je viens de parler, avait déjà combattu en Palestine les ennemis de la foi; il avait déjà vénéré Notre-Dame du Puy sur la montagne d'Anis; après son second mariage avec Constance, fille d'Alphonse VIII, et petite-fille de Raymond et d'Urraque, il vint encore en personne à Compostelle protester en face de l'Europe de ses sentiments catholiques et de sa dévotion à saint Jacques. En reconnaissance de la magnifique réception que lui fit l'Espagne, il envoya à l'église de Tolède un bras du premier évêque de cette ville, saint Eugène, dont Saint-Denis possédait les reliques. Cette offrande caractérise une des aspirations de l'époque. Au XII° siècle, une relique, même celle d'un saint peu connu, avait plus de valeur aux yeux des rois et des peuples qu'un trésor ou qu'un chef-d'œuvre de la main des hommes.

 

  Tant d'exemples partis des sommités sociales produisirent leur fruit. L'entraînement vers le tombeau de. saint Jacques se généralisa. Les fidèles accoururent en si grand nombre des lieux les plus éloignés et surtout des divers points de la France, qu'on donna le nom de Voie française au chemin que suivaient nos nationaux pour se rendre à Compostelle. J'ai déjà dit que l'usage s'était introduit d'y déléguer quelqu'un à ses frais, quand on ne pouvait y aller soi-même. Les communautés adoptèrent cette coutume; elles envoyèrent des représentants à Compostelle, pour s'affilier à l'église de Saint-Jacques, comme le font encore aujourd'hui les confréries de la Castille.

 

  Des pèlerinages si nombreux et si fréquents devaient tenter le fanatisme des Maures et la cupidité des brigands. Afin de protéger les fidèles contre les uns et les autres, les chanoines de Saint-Éloi en Galice bâtirent plusieurs hôtelleries sur les routes les plus fréquentées. Peu de temps après, treize gentilshommes, riches et braves, donnèrent leurs biens et leurs personnes, afin de ne vivre désormais que pour étendre l'empire du Christianisme. Ils s'engagèrent même par voeu à veiller à la sûreté des chemins qui conduisaient à Compostelle. C'était faire en Espagne ce que pratiquaient primitivement les Templiers en Terre-Sainte.

 

  Le cardinal Hyacinthe, légat du pape, persuada à ces généreux défenseurs des pèlerins de se joindre aux chanoines de Saint-Éloi et d'adopter la règle de saint Augustin, moyennant les modifications exigées par leur profession. De cette union se forma l'ordre militaire de Saint-Jacques de l'Epée, qui fut approuvé, l'an 1175, par le pape Alexandre III. L'Ordre se composait donc de clercs et de chevaliers. Ceux-ci avaient pour armoiries, sur un manteau, une épée de gueules en champ d'or, avec cette devise: Rubet ensis sanguine Arabum, et ardet files charitate; c'est-à-dire leur épée est rougie du sang des Arabes et leur foi est toute brûlante de charité. La gravure suivante représente exactement un de ces chevaliers:

              

 

  Le chef-lieu de ce nouvel Ordre était l'hospice de Saint- Marc, dans un faubourg de Léon. D. Pedro Fernandez en fut le premier grand-maître.

 

  Les chevaliers de Saint-Jacques étaient à la fois religieux et soldats comme ceux de Calatrava et d'Alcantara. L'outil de la charité, entre les mains des Saints, avait ouvert des routes aux pèlerins; l'épée de la charité, entre les mains des chevaliers, en garantit la sûreté. Pour qui sait combien les voyages étaient difficiles et périlleux au temps de nos pères, l'immense concours des pèlerins attirés par leur dévotion jusqu'au fond de l'Espagne paraîtra plus étonnant encore. On arrivait de tous les points de l'Europe catholique. Des familles entières se mettaient en marche et souvent cheminaient à pied, le bâton à la main. On venait en caravanes nombreuses, à cause des attaques auxquelles les voyageurs se trouvaient nuit et jour exposés, non seulement de la part de ces bandes de routiers qui infestaient les provinces, mais aussi de la part de ces seigneurs féodaux qui, sous prétexte de prélever des péages, rançonnaient indignement les pauvres pèlerins. En Espagne, le danger était encore plus imminent de la part des disciples du Coran, à cause de leur cupidité et de leur haine du nom chrétien. Ces dangers cependant n'arrêtaient pas les pèlerinages; il semble que ces obstacles donnaient un attrait de plus à la piété des fidèles et ajoutaient au mérite de leur sainte pérégrination. Par esprit de précaution, on s'attendait, sans se connaître, dans les villes voisines; les compagnies s'organisaient aux étapes les plus importantes et se joignaient à d'autres compagnies déjà formées. En général, les caravanes se composaient d'une cinquantaine de personnes. Mais que de pèlerins attardés et isolés par la maladie ou la fatigue! C'est à ceux-là surtout qu'était utile le chevalier de Saint-Jacques. Quand un pèlerin en détresse jetait le cri d'alarme accoutumé "Dieu! saint Jacques! à mon secours  !", l'intrépide soldat du dévouement accourait et défendait, au prix de ses jours, l'homme de la prière.

 

  Les chevaliers de Saint-Jacques bornèrent d'abord leur zèle à la surveillance des chemins, selon l'esprit de leur institut. Mais comment contempler, l'arme au repos, cette longue et sainte croisade qui durait déjà depuis plusieurs siècles, et qui devait durer encore jusqu'à la complète expulsion de l'islamisme hors des confins de la catholique Espagne? Ils voulurent participer aux labeurs et aux dangers de leurs frères dans la foi. Si l'Espagne est demeurée vierge dans ses croyances, si l'infidélité, le schisme et l'hérésie ne l'ont jamais entamée, c'est une gloire dont les chevaliers de Saint-Jacques ont le droit de réclamer une part. L'histoire cite avec orgueil des batailles livrées aux Musulmans, des victoires gagnées contre ces barbares par ces chevaliers réduits à leurs seules forces. La vie de ces hommes héroïques n'était qu'une lutte continuelle contre les ennemis de la foi.

 

  Plusieurs grands noms de cet Ordre, qui posséda quatre-vingt-sept commanderies et d'immenses revenus, ont figuré avec honneur dans les conseils de Castille, aussi bien qu'à la tête des armées; quelques-uns de ces preux s'illustrèrent aussi bien par la science pacifique des lois que par la bravoure des champs de bataille.

 

  La célèbre et pieuse Isabelle, reine d'Espagne, mourut en 1504 à Medina-del-Campo. Par la troisième clause de son testament, elle voulait que son mari Ferdinand possédât pendant sa vie les grandes maîtrises des Ordres de Saint-Jacques, de Calatrava et d'Alcantara, qu'ils avaient réunies depuis peu à leur domaine, en vertu d'un indult du pape, parce que les grands-maîtres étaient si riches et si puissants, qu'ils donnaient de la jalousie aux rois et troublaient souvent le royaume.

 

  L'Ordre de Saint-Jacques, n'ayant plus sa raison d'être depuis la conquête de Grenade, ne servit plus qu'à récompenser le mérite civil. Mais tel était encore le prestige de cet Ordre célèbre qu'on briguait, comme une faveur suprême, l'honneur d'en faire partie, et le roi d'Espagne croyait récompenser magnifiquement un de ses sujets en le faisant chevalier de Saint-Jacques. Don Diego Rodriguez de Silva y Velazquez venait de terminer un de ses meilleurs tableaux, celui qu'on appelle habituellement à Madrid las Meninas. A ce tableau se rattache une circonstance intéressante. Velazquez présente son œuvre à Philippe IV et lui demande s'il n'y manque rien.. "Encore une chose" répond le prince; et, prenant la palette des mains de Velazquez, il va peindre sur la poitrine de l'artiste représenté parmi les personnages du tableau, les insignes de l'Ordre de Saint-Jacques. Ces insignes sont tels encore que les traça la main royale.

 

  Les pèlerins, à leur tour, avaient créé une dignité qui ne coûtait ni larmes, ni intrigues, mais dont l'innocent désir devait les stimuler, quand ils touchaient au terme de leurs pénibles courses. Ils décernaient le titre de roi des pèlerins à celui d'entre eux qui apercevait le premier les tours de la basilique de Compostelle; royauté sans royaume et sans couronne, qui pouvait échoir à un roturier comme à un grand seigneur, et que l'on conservait avec un soin si jaloux, que le nom de roi se substituait insensiblement dans les familles au nom patronymique. Telle est une des origines des noms de Rey, Roy, Leroy, que tant de familles en France ont gardés jusqu'à nos jours.

      

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                                                                       12/11/2011

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