HISTOIRE DE S. JACQUES LE MAJEUR et du Pèlerinage de Compostelle

(abbé J.B. PARDIAC)

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  CHAPITRE IX.

  PROGRÈS DU PÈLERINAGE, DU IX° AU XII° SIÈCLE.

 

  Dieu a ses vues dans les éclipses apparentes de la gloire de ses saints. Le tombeau de l'immortel apôtre de l'Espagne n'avait été voué à l'oubli que pour resplendir d'un nouvel et plus vif éclat à la suite du prodige qui le révéla à l'univers chrétien. Nous allons y voir accourir ce que les siècles et les peuples ont compté de plus grand, de plus illustre et de plus saint. Il n'est pas sans intérêt d'assister rétrospectivement, par le récit de nos vieux chroniqueurs, au spectacle de quelques-unes de ces solennelles visites; papes, rois, reines, hauts barons, comtes, ducs, moines, ermites, justes et pénitents, toutes les puissances des siècles se pressent sur cette terre bénie; des légions de pèlerins arrivent de toutes parts. Si toutes avaient cela de commun qu'elles remplissaient la cité d'une population enthousiaste, chacune portait en elle le caractère particulier de son époque et de son pays; l'un se présente avec des chaînes brisées, symbole de délivrance; l'autre avec des membres en cire, image d'infirmités guéries; celui-ci conduisant des moutons, des génisses qu'il fait naïvement entrer avec lui dans le sanctuaire; celui-là avec des gerbes de blé, prémices de ses récoltes. Ces roues de char, ces dagues, ces épées, ces colossales armures, ces bannières déchirées qui flottent sous le porche, ces drapeaux de la victoire, déposés sur l'autel ou appendus aux murailles, toutes ces terribles choses de la guerre ne disent pas plus haut les ardeurs de la croyance que ces pauvres médailles de plomb, que ces humbles rosaires usés sous des doigts fervents, que ces bâtons de pèlerinage, que ces béquilles d'estropiés, que ces oscilles ou effigies de cire, témoins des confiances et des triomphes de la prière. Oui, c'est une touchante histoire que celle écrite ainsi avec le coeur; et l'on peut dire, à l'honneur du Moyen-Age, que la reconnaissance fut une de ses vertus. Toujours à côté de l'ex-voto qui sollicitait une grâce apparaissait l'ex-voto qui proclamait la gratitude, et le pèlerin exaucé reprenait d'un pas joyeux la trace laissée par lui sur la route déjà parcourue. Sans mesurer la distance, sans aucun souci de la fatigue, il se mettait en chemin, plus impatient encore de remercier qu'il ne l'avait été d'obtenir.

 

  L'histoire du tombeau de saint Jacques est donc une partie de l'histoire de l'humanité. Ce qui l'a fait glorieux entre tant d'autres, c'est le concours des nations agenouillées sur ses saintes dalles. Aussi glorieux en Europe que celui de saint Martin en France, le tombeau du fils de Zébédée occupe le troisième rang dans les fastes des pèlerinages chrétiens, et Compostelle ne reconnaît d'autre prééminence d'honneur et de dignité que celle de Jérusalem et celle de Rome. Après le divin Maître, vers lequel tout doit converger, après le prince des Apôtres, saint Jacques est vraiment le saint le plus universel de l'Église.

 

  Impossible de faire connaître tous les personnages illustres qui vinrent prier devant ce tombeau; la liste en serait infinie; mais je citerai les noms de quelques visiteurs plus considérables, que certaines familles monastiques et certaines églises seront fières de retrouver au nombre des enfants dévots à saint Jacques. Je suivrai, pour ce dénombrement, l'ordre chronologique.

 

  IX° SIÈCLE.

 

  Le commencement de ce siècle avait été signalé par l'invention des reliques de saint Jacques. Que de fidèles, irrésistiblement entraînés vers le champ de l'étoile, se dirigèrent vers le tombeau du Saint ! Que de coeurs flétris par le malheur des temps, par les désastres de la guerre, par les désordres des moeurs, allèrent implorer auprès de l'apôtre protomartyr un peu de consolation ou de miséricorde ! Un auteur espagnol du XVI° siècle, Jean Mariana, nous apprend qu'après la découverte du corps de saint Jacques, on vint des Gaules, de l'Italie, de l'Allemagne et des pays les plus éloignés pour le vénérer.

 

  Dès le principe, le pape Léon III, mort en 816, avait encouragé le mouvement par un privilège que nous devons mentionner: il avait permis à l'évêque d'Iria-Flavia, en lui laissant son titre, d'aller se fixer à Compostelle pour honorer ce lieu, loci cohonestandi causa. Cette dérogation à la loi de la résidence et le motif avoué de cette dérogation appelaient naturellement l'attention et les sympathies de l'Europe sur la ville de Compostelle et sur le tombeau dont elle était dépositaire. A une impulsion partie de si haut, ajoutons le bruit des miracles qui illustrèrent le tombeau de l'apôtre, miracles si nombreux et si extraordinaires que la Sainte-Église en célébrait le souvenir, le 3 octobre, par une fête particulière; ajoutons-y le retentissement que durent avoir dans ce siècle héroïque la merveilleuse apparition de saint Jacques et la victoire de Clavijo, et nous comprendrons quelle ardeur embrasa les esprits à la fois religieux et guerroyeurs de l'époque et les porta vers le théâtre de tant de prodiges.

 

  Parmi les pèlerins de ce siècle, un pape, italien de naissance, occupe le premier rang. C'est le pape Formose. Pendant son court pontificat qui ne dura que cinq ans, il fit, en 893, le pèlerinage de Compostelle. A son retour, il passa en France et alla jusqu'à Brioude pour y honorer les reliques de saint Julien.

 

  Un digne émule de Charlemagne, Alphonse III, dit le Grand, qui fut roi des Asturies depuis l'an 866 jusqu'en 910, vint avec sa famille et un grand nombre de seigneurs se prosterner devant le tombeau de saint Jacques.

 

  X° SIÈCLE.

 

  Le X° siècle était marqué d'un caractère sombre et sédentaire; chacun cherchait à se rapprocher, à se défendre dans sa terre, dans sa tour, dans son église; les invasions des Hongrois, des Normands et des Sarrasins détruisaient tout; résister était la somme de force que pouvait donner la société; que pouvait-elle oser, quand ses cités étaient en flammes, ses monastères pillés, ses châsses de saints dépouillées? Aussi la génération est-elle couverte comme d'un voile funèbre; la vie se passe entre la souffrance et le tombeau.

 

  Ce siècle n'a été cependant ni aussi barbare, ni aussi stérile qu'on l'a prétendu. J'ai tâché de le prouver dans un autre de mes ouvrages. Il nous a laissé particulièrement quelques honorables exemples dont on peut conclure déjà de quelle popularité jouissait le culte de saint Jacques à cette époque.

 

  Vers le commencement de ce siècle, la piété du pape Jean X, que certains écrivains ont tant calomnié, se manifesta par un acte bien significatif: il donna mission à l'un de ses légats d'aller visiter en son nom le tombeau de saint Jacques, et il écrivit à l'évêque espagnol, Sisenand, afin qu'on fit pour lui des prières continuelles auprès des reliques du saint Apôtre.

 

  Saint Gennade (25 mai), évêque d'Astorga, vint à la même époque prier près du saint corps et réclamer la protection de saint Jacques.

 

  L'Angélique église du Puy-en-Velay avait obtenu des reliques de saint Jacques le Mineur et un doigt de saint Jacques le Majeur. Sa dévotion séculaire à Notre-Dame n'arrêta point le mouvement des coeurs vers les reliques des deux apôtres et vers Compostelle. Un de ses évêques, Gothescalk, assez renommé dans l'histoire pour avoir fondé la chapelle du rocher Saint Michel, au Puy, et pour avoir souscrit, en 936, à la fondation de l'abbaye de Chanteuges, près de Clermont, ne put résister au pieux désir de visiter Compostelle et partit pour la Galice: "Gotescalcus orationis gratiâ in Hispaniam profectus est et ad extremos Galiciae fines pervenit, S. Jacobi suffragia imploraturus".

 

  Ce pèlerinage ne fut pas seulement profitable aux sentiments religieux du prélat Français; il le fut encore à la science théologique. Gothescalk fit transcrire en Espagne le Traité de la virginité de la sainte Vierge, par saint Ildefonse, et le porta à son église du Puy.

 

  Saint Abbon, abbé de Fleury-sur-Loire (988-7004), orna de six autels l'église de son abbaye. Il les dédia à la Sainte-Trinité et aux saints qu'il aimait à vénérer: saint Benoît, saint Etienne, saint Agnan, saint Jean l'Évangéliste et son frère saint Jacques le Majeur.

 

  Deux papes, deux rois, deux évêques furent donc les précurseurs des fidèles auprès de ce tombeau, gloire et trésor de l'Espagne. Le peuple ne pouvait manquer d'y suivre ses chefs spirituels et temporels. Dès cette époque, l'affluence des pèlerins fut assez considérable pour attirer l'attention des Arabes et provoquer leurs sacrilèges profanations. Mais la sévérité d'un châtiment subit imprima aux infidèles une terreur salutaire et aux chrétiens une vénération plus profonde pour le grand apôtre.

 

  Le premier de ces profanateurs est Alahaca, calife de Cordoue, du temps de Ramire III. Entré à Compostelle, il abattit une partie de l'église de Saint-Jacques. Mais le ciel flagella le Morisme (la morisma) par une maladie terrible qui n'épargna pas un seul homme de l'armée musulmane.

 

  L'église de Compostelle était gouvernée, à cette époque, par un prélat que Mabillon appelle à tort évêque de Compostelle, episcopus Compostellanus, puisque cette ville ne fut érigée en évêché que vers la fin du XI° siècle, comme je le dirai plus tard. Cet évêque était Pierre de Mosança, auteur du Salve Regina, selon Guillaume Durand et selon Mabillon. Cette antienne incomparable est attribuée plus généralement à l'un des successeurs de Gothescalk, c'est-à-dire au preux Adhémar de Monteil, légat du pape Urbain II à la première croisade. Intrépide comme un chevalier, plein de sagesse et de foi comme un apôtre, il porte sa croix à la poignée de son glaive, et c'est toujours pour l'Église qu'il est prêt à combattre. Il couronne son épiscopat en mourant en héros, presque en martyr, sous les murs d'Antioche; et il expire, le souvenir de son diocèse dans le cœur, en invoquant Notre-Dame du Mont Anis, pour laquelle il compose le Salve, Regina.

 

  Cette origine présumée a fait donner au Salve le nom d'antienne du Puy, antiphona de Podio.

 

  A quinze ans de distance, Alahaca fut suivi d'Almanzor, grand-vizir d'lssem, calife de Cordoue. Almanzor, à la tête d'une formidable armée, assiégea la ville de Léon, s'en empara après un an de siège et la rasa jusqu'aux fondements. C'était en 990. De là il pénétra en Portugal et y mit tout à feu et à sang. S'il faut en croire Engelgrave, il rencontra aussi près de Coïmbre une opiniâtre résistance. Victorieux dans un combat désespéré, les chrétiens furent récompensés de leur valeur par un prodige que l'esprit incrédule de notre siècle m'empêche de rapporter.

 

  Du Portugal, Almanzor se jeta dans la Galice, envahit Compostelle et livra cette ville au pillage en 997. Il allait profaner le tombeau du Fils du Tonnerre, quand il se sentit terrifié par le bruit de la foudre et par des éclairs formidables; il renonça à son criminel dessein et se contenta d'enlever, en signe de victoire, les plus petites cloches qu'il fit porter sur les épaules des chrétiens, dans la mosquée de Cordoue (in Mesquita Cordubensi), où il les plaça en guise de lampes. Dieu ne laissa pas son attentat impuni. Almanzor fut frappé avec son armée d'une maladie mortelle; ceux qui échappèrent au fléau moururent subitement. En 1236, Cordoue tomba au pouvoir de saint Ferdinand. Par une juste vengeance, le vainqueur fit reporter les cloches en Galice sur les épaules des Arabes.

 

  XI° SIÈCLE.

 

  L'an 1000, si redouté par le vulgaire, venait de finir, et le monde existait encore. La société rassurée se livre à l'allégresse et cherche dans de lointaines pérégrinations un aliment à son activité. La vie du clocher ne satisfait plus; l'idée de voir d'autres climats, de jouir d'un autre soleil, fermente dans tous les esprits. Soit dévotion, soit besoin de mouvement et d'émotions, on quitte son pays, et plus le voyage aura été aventureux, plus il aura d'attraits pour ceux qui ne sont pas encore partis.

 

  Ce désir, limité d'abord à un petit nombre de personnes pieuses, s'étend ensuite, se vulgarise, envahit les masses et devient universel; les troupes de pèlerins atteignent par leur nombre de telles proportions, qu'elles sont appelées, dans les relations, armée du Seigneur, exercitus Domini. Un auteur de l'époque va jusqu'à dire que tous les habitants de la terre, habitantes terram, voulurent voir Jérusalem.

 

  " Jamais, dit Fleury, les pèlerinages ne furent si célèbres que depuis l'onzième siècle. Les hostilités universelles étant diminuées, et les pèlerins regardés comme des personnes sacrées, tout le monde allait aux lieux de dévotion, même les pèlerins et les rois. Le roi Robert le Pieux passait les Carêmes eu pèlerinages. Les évêques ne faisaient point de difficulté de quitter leurs églises pour ce sujet".

 

  La sainte Église, craignant des abus, essaya non pas de combattre, mais de réglementer ce mouvement; par le 16° canon du Concile de Sélingstad, en Allemagne, l'an 1022, elle statua que "personne ne ferait le voyage de Rome sans la permission. de l'évêque diocésain ou de son grand vicaire".  Mais cette prescription purement locale fut tout au plus observée dans la province qu'elle regardait. Quelques cas exceptés, l'Église se montra favorable aux tendances qui poussaient les fidèles vers des pays lointains, et les encouragea sagement. Les raisonnements et les exhortations avaient produit peu d'effet sur des hommes ignorants et brutaux, accoutumés au sang et au pillage. Ils avaient compté pour rien des austérités médiocres, eux qui étaient nourris dans les fatigues de la guerre, et qui portaient toujours le harnais. D'ailleurs, beaucoup de pèlerins auraient rougi de reconnaître et d'expier leurs fautes passées devant leurs proches et leurs concitoyens. Ils aimaient mieux courir le monde et s'exposer, dans un but de pénitence, aux dangers et aux fatigues d'un pèlerinage lointain. Il était donc prudent de leur imposer des oeuvres satisfactoires en harmonie avec leurs instincts guerriers et leurs besoins religieux. De toutes ces oeuvres, forme variée des pénitences publiques auxquelles l'Église n'avait point encore renoncé, une des plus usitées était le pèlerinage aux lieux célèbres de dévotion, comme à Jérusalem, à Rome, à Tours, à Compostelle. Il y avait même des fautes qui ne pouvaient s'expier que par un pèlerinage perpétuel. La délicatesse de nos mœurs conçoit à peine de semblables rigueurs. Le pape saint Zacharie en avait cependant écrit le texte dès le VIII° siècle, et la loi avait reçu plus d'une fois son application.

 

  Remarquons bien, avant d'aller plus loin, le caractère des pèlerinages jusqu'à l'époque où nous sommes arrivés; ils étaient inspirés par un motif, soit de piété, soit de mortification volontaire, ou acceptés sous forme de pénitence canonique ou sacramentelle. Plus tard, il faudra les attribuer à d'autres motifs qu'il sera intéressant d'étudier.

 

  Il n'est pas non plus hors de propos de signaler les avantages sociaux qui résultèrent d'un accroissement de ferveur pour les pèlerinages, et en particulier pour celui de Compostelle. Raconter ces avantages trop méconnus aujourd'hui, c'est écrire une page de l'histoire de la charité chrétienne, et je m'estime heureux d'en rencontrer l'occasion.

 

  L'hospitalité, cette vertu des païens, ne pouvait pas ne pas être pratiquée chez les chrétiens, puisque Jésus-Christ l'a recommandée entre les oeuvres les plus méritoires. "Ne négligez pas, dit saint Paul, d'exercer l'hospitalité; car c'est en la pratiquant que quelques-uns ont reçu pour hôtes des anges sans le savoir".  Le pape saint Léon le Grand imposait comme un devoir l'hospitalité des pèlerins: "Suscipiatur peregrinus".  On sait avec quel zèle un autre pape, saint Grégoire le Grand, pratiquait cette vertu.

 

  La multiplicité des pèlerinages rendit plus nécessaire, mais aussi plus fréquent l'exercice de cette vertu. Parmi ceux qui s'y appliquèrent, au profit des pèlerins de Compostelle, il faut citer en première ligne un pieux personnage beaucoup trop ignoré de nos jours. Je veux parler de saint Gérard, fondateur de l'abbaye de la Grande-Sauve, près de Bordeaux, dans l'Entre-deux-Mers: "Il fit de son abbaye le point de départ de tous les pèlerinages, mais surtout de celui de saint Jacques de Compostelle. Les pèlerins venaient à la Sauve pour se confesser, faire leur testament et recevoir des mains de l'abbé le bâton et la panetière bénits. On leur donnait même souvent un cheval ou un âne pour leur voyage. Puis ils partaient en suivant les chemins et en se reposant dans les hôpitaux que saint Gérard avait préparés dans cet itinéraire de Compostelle, soit par lui-même, soit dans sa correspondance avec d'autres monastères".

 

  Saint Adelelme (30 janvier), attaché d'abord à la cour du roi d'Espagne, préféra ensuite aux honneurs de ce monde l'obscurité des soins hospitaliers. Le roi lui concéda un oratoire ou hospice de saint Jean l'Évangéliste, qui avait été bâti sous les murs de Burgos en faveur des pèlerins de saint Jacques. Saint Adelelme s'y consacra au service des pèlerins; logement, nourriture, remèdes, douceurs de toute nature, il leur donnait avec son coeur tout ce que le génie de la charité pouvait imaginer.

 

  Saint Dominique de la Calzada fut, dans un genre différent, un autre héros de la charité. J'ai salué avec respect sa statuette parmi celles dont le choeur de la belle cathédrale de Burgos est orné. Il mourut en 1109. Le Martyrologe Romain et le Propre des saints de l'Espagne fixent sa fête au 12 mai. La plus grande partie de sa vie érémitique fut employée à dessécher des marais, à réparer et aplanair les routes, à les rendre plus commodes ou moins périlleuses pour les pèlerins. De là son surnom: "Quoniam viis muniendis atque complanandis, quà Comportellam ibatur, diligenter operam dabat, Calzadii vernaculâ Hispanorum linguâ cognomentum invertit". Le roi mit à profit son zèle et son industrie pour la construction des ponts depuis Logroño jusqu'à Compostelle. Tous ces biens sont aujourd'hui oubliés. Le nom de cet héroïque ami des pèlerins n'a pas été inscrit en lettres brillantes dans les fastes de l'histoire, mais la gratitude a dû bien souvent le mêler tout bas aux prières que récitaient les pèlerins au terme du voyage.

 

  En ce temps-là, il n'y avait guère de sûreté pour les voyageurs; les brigands infestaient les chemins, les guerres particulières ou générales interceptaient les communications et suspendaient les relations commerciales. Les pèlerinages étaient la. seule manière de voyager sans préoccupations et sans terreur. Au milieu même des hostilités, la simple qualité de pèlerin était un titre suffisant au respect; le respect produisait les égards, et des égards provenaient l'hospitalité, les libéralités, la confection ou l'amélioration des routes. Quand plus tard les pèlerinages se ralentirent, l'Europe, qui avait négligé d'entretenir les voies romaines, se trouva pourvue de chemins larges, commodes qui ne lui avaient rien coûté. "Il faut bénir le Christianisme, dit un penseur moderne, puisque c'est à lui qu'on doit les routes, les chemins et les auberges qui n'existaient pas autrefois, et qui permettent aujourd'hui aux étrangers et aux voyageurs de circuler d'un bout du monde à l'autre, sans avoir d'asile à demander à personne".

 

  Ces routes constamment sillonnées par les pèlerins, et presque toujours suivies de nouveau par eux au retour, offraient au commerce, à l'amitié, à la religion, un avantage précieux. Elles liaient entre eux des états que la diversité de la langue, des mœurs, des usages tenait encore divisés. Le pèlerin, aimé et estimé, protégé par la sympathie publique, servait d'intermédiaire entre les diverses races et les différents royaumes. Il inspirait plus de confiance que les messagers salariés, et que ces pénitents de tous les pays qui allaient vers l'évêque ou vers le pape pour solliciter l'absolution de quelque cas réservé. Ainsi se faisait le service des correspondances jusqu'à l'époque assez tardive où les messageries et les postes, établies d'abord par l'Université de Paris, furent enfin organisées d'une manière régulière par Louis XI.

 

  J'ai dit que S. Dominique de la Calzada avait construit des ponts sur toutes les rivières depuis Logroño jusqu'à Compostelle. Cette charité d'une nouvelle espèce profitait non-seulement aux pèlerins, mais encore à la société. C'est surtout au passage des rivières qu'on était exposé aux exactions, aux spoliations et même à la mort. Un Capitulaire lombard de l'an 803 rappelle au clergé ses devoirs relativement à la construction et à la bonne tenue des ponts, dont il était chargé selon une juste et antique coutume, per justam et antiquam consuetudinem. Enregistrons en passant un témoignage si flatteur pour le sacerdoce. Alors, comme aujourd'hui, le clergé offrait à la société plus de garanties de capacité et de probité que les autres corps de l'état, et on lui confiait même des travaux qui n'étaient pas de son ressort. Le dévouement qui part du sanctuaire n'est-il pas toujours le plus sûr? Pourquoi est-il si vite oublié? En France, vers la même époque, le clergé avait peut-être une part moins active dans la direction de ces travaux; mais aux termes d'un Capitulaire de Charlemagne, l'Évêque, le chef spirituel des grandes cités, devait faire partie de la Commission qui présidait à la réparation des ponts. L'initiative partait quelquefois du clergé régulier; témoin le Pont-aux-Moines (Loiret) dont le nom atteste encore aujourd'hui un zèle et des services qui accusent notre ingratitude.

 

  Les pèlerinages ranimèrent l'ardeur de la charité. On s'émut des dangers qui résultaient de la cupide exploitation des rivières, et le culte des tombeaux engendra une dévotion nouvelle, ou plutôt un nouvel héroïsme, la construction des ponts. Saint Christophe, le Porte-Christ, déjà honoré en France et en Espagne, où il était le patron de plusieurs églises, prêtait ses hautes et larges épaules à ceux qui avaient besoin de traverser un fleuve rapide. Sa charité, tant admirée dans nos légendes et si souvent poétisée par l'art catholique, fut surpassée, au XI° siècle, par une industrie privée qu'animait le même esprit. Au centre de la France, Eudes II, comte de Touraine, jeta sur la Loire un magnifique pont de 15 arches, qui menait au tombeau de saint Martin. De ce pont, bâti en 1030, et exempt de tout péage, il restait encore, il y a peu d'années, un important débris sur la rive droite du fleuve. J'ai cherché vainement cette relique du XI° siècle. Elle avait bravé les ravages du temps, mais elle a disparu sous un marteau démolisseur, à l'époque des travaux du pont en fil de fer. Les bases du pont du comte Eudes, une des gloires de la Touraine, une des curiosités les plus vénérées des étrangers, ont été sacrifiées à je ne sais quelle nécessité; les fragments qu'il eût été trop coûteux ou trop périlleux d'extraire, ne doivent leur conservation qu'à leur solidité, mais ne sont visibles qu'aux plus basses eaux.

 

  Saint Dominique de la Calzada fit beaucoup plus en Espagne pour le tombeau de saint Jacques, puisqu'il construisit des ponts sur une multitude de rivières. Il exécuta, à lui seul, les mêmes œuvres que les Hospitaliers de saint Jacques du Haut-Pas ou de Lucques, en Italie, et les Hospitaliers Pontifes ou Faiseurs de Ponts, fondés en France par saint Bénezet, au Xll° siècle.

 

  Parmi les pèlerins du XI° siècle qui durent profiter de tant de bienfaits, l'histoire nous fait remarquer deux ermites d'Italie: en 1016, saint Siméon (26 juillet); en 1048, saint Théobald (30 juin), escorté d'un compagnon de voyage. Saint Théobald fit son pèlerinage, nu-pieds, nudis pedibus. Le pèlerinage de Compostelle était donc considéré comme un acte de piété plus parfait que la vie érémitique elle-même. Comment les simples fidèles auraient-ils résisté à l'entraînement universel, en voyant les ermites eux-mêmes renoncer à leur solitude et à leurs habitudes de pénitence pour aller implorer la protection de saint Jacques?

 

  Vers ce même temps, un enfant de 14 ans, saint Guillaume de Verceil, qui fonda plus tard les Ermites du Mont- Vierge, entreprit le pèlerinage de Compostelle avec une magnanimité bien supérieure à son âge. Sa précoce austérité lui fit affronter les rigueurs des saisons, la faim, la soif, les dangers. Deux cercles de fer étreignaient douloureusement son corps uniquement revêtu d'une grossière tunique; ses pieds nus durant toute la route faisaient oublier la noblesse de son origine. La sainte Église célèbre sa fête le 23 juin. L'historien de sa vie nous apprend une particularité assez curieuse: Saint Guillaume, nous dit-il, partit vers l'heure du crépuscule, selon l'usage des pèlerins, peregrinantium more, et alla demander l'hospitalité dans une ville voisine. L'heure du départ des pèlerins était donc celle du crépuscule, circa noctis crepuscula. C'était un moyen délicat d'épargner aux parents et aux amis un trop long accompagnement. La nuit apportait forcément un terme à des adieux pénibles qu'on aurait voulu prolonger.

 

  Sous le règne de Ferdinand le Grand, un évêque grec, du nom d'Étienne, goûta un bonheur si extraordinaire auprès du tombeau de saint Jacques, qu'il ne voulut plus s'en éloigner, et renonça pour toujours à son siège épiscopal et à sa patrie.

 

  Guillaume V, duc d'Aquitaine, fils de Guillaume Bras-de-Fer, était un prince puissant et religieux, que plusieurs historiens ont surnommé le Grand. C'était le défenseur des pauvres, le père des moines, le protecteur des églises. Dès sa jeunesse, il prit la coutume de faire chaque année le pèlerinage de Rome et de Compostelle. Ces deux villes étaient celles qui jouissaient, au point de vue des pérégrinations pieuses, de la plus grande célébrité dans tout l'Occident, et qui attiraient les pèlerins de tous les pays et de toutes les langues. Ceux-même qui avaient traversé les mers, ne renonçaient pas pour cela au désir de visiter Compostelle. Sigefroi, archevêque de Mayence, nous en fournit un exemple: après avoir fait en Terre-Sainte un pèlerinage où sa vie avait été exposée, il voulut, dès son retour, courir de nouveaux dangers en partant pour la Galice.

 

  En 1084, Baudouin I° (Balduinus), comte d'Ardres et de Guînes, fit le pèlerinage de Saint-Jacques avec Enguerrand, seigneur de Lillers. Baudouin, de retour en France, étant tombé malade à l'abbaye de Charroux, le bon traitement qu'il reçut dans cette maison, et la régularité qu'il y admira, le déterminèrent à demander, après son rétablissement, à l'abbé Pierre II, une partie de ses moines pour les établir dans un monastère qu'il avait dessein de fonder. Enguerrand fit la même demande pour lui-même. L'abbé consentit leurs désirs. Telle fut l'origine du monastère Bénédictin d'Ardres ou d'Andernes, fondé par Baudouin dans le voisinage de Guînes, et de celui de Ham, près de Lillers, par Enguerrand.

 

  Herbert (Herebertus), évêque de Modène, avait sacré l'antipape Guibert et avait pris parti contre saint Grégoire VII. Il tâcha d'expier sa faute par un pèlerinage à Compostelle.

 

  Hugues, archevêque de Lyon, doit aussi être compté parmi les pèlerins Jacopites de ce siècle.

 

  Plusieurs écrivains, même anciens, c'est-à-dire dès le XIII° siècle, ont attribué au pape Calixte II un livre des Miracles de saint Jacques, Libellus miraculorum sancti Jacobi apostoli, à la tête duquel est une lettre de ce pape. Vincent de Beauvais l'a inséré presque tout entier dans son Miroir historial. M. Migne, sans se prononcer sur l'auteur véritable de cet opuscule universellement estimé, l'a inséré parmi les oeuvres de Calixte II. Je vais en extraire quelques lignes pour l'édification de nies lecteurs.

 

  L'an du Seigneur 1000, quelques Allemands, se rendant en pèlerinage à Saint-Jacques, s'arrêtèrent à Toulouse dans une hôtellerie. Leur hôte les enivra et cacha une coupe d'argent dans leur malle. Le lendemain, comme ils s'étaient remis en route, l'hôte les poursuivit et les rappela en les accusant de vol. Surpris et affligés, les pèlerins sollicitèrent un châtiment pour celui qui serait trouvé détenteur de l'objet perdu. La coupe fut trouvée dans la malle d'un père et de son fils. Le juge devant lequel furent conduits les coupables présumés, condamna l'un d'eux à être pendu. Un pieux débat s'engagea entre le père et le fils; chacun voulait mourir pour sauver l'autre; enfin le fils est attaché à la corde; son père désolé continue son pèlerinage. Au bout de 36 jours, il revient au lieu de l'exécution. Il verse un torrent de larmes; mais voilà que son fils encore pendu le console par ces paroles: "Ne pleurez pas, mon père, mais réjouissez-vous, parce que je n'ai jamais été aussi heureux. Car jusqu'ici, la main de saint Jacques me soutient et me fortifie par une douceur céleste". Le père court à la ville; le peuple se précipite vers la jeune victime qu'on détache saine et sauve, pour mettre à sa place l'hôte scélérat.

 

  Un habitant de Barcelone étant allé à Compostelle, en 1100, demanda à saint Jacques de n'être jamais retenu captif par aucun ennemi. Durant son retour, il est pris par les Sarrasins sur les côtes de la Sicile. Il est vendu et acheté jusqu'à treize fois par les idolâtres, et toujours ses chaînes se brisent. On s'avise d'entourer et d'immobiliser ses membres par des chaînes doubles; l'infortuné s'adresse à saint Jacques qui lui apparaît et lui dit: "Quand tu étais dans mon église, tu m'as demandé la liberté du corps plutôt que le salut de ton âme; voilà pourquoi tu es tombé dans ces dangers; mais Dieu a eu compassion de toi, et m'a envoyé vers toi afin que je te délivre". L'apôtre disparaît, les chaînes du captif se rompent; mais le pèlerin reconnaissant en garde une partie comme un trophée ou une amulette sacrée. Cette chaîne à la main, il passe cent fois sous les yeux des Sarrasins qu'un respect involontaire empêche d'agir; il brave impunément les bêtes féroces et revient sain et sauf dans sa patrie.

 

  Il faut rapporter à ce siècle une autre légende dont le garant est le vénérable Guibert, abbé de Sainte-Marie de Nogent sous-Coucy, dans le diocèse de Laon. Elle est rapportée avec son texte primitif' dans la vie de cet abbé, écrite par lui-même. Car dans ce siècle de ténèbres, on avait déjà imaginé les autobiographies. Voici la légende: Un jeune homme, repentant de ses égarements, avait résolu, d'aller à Compostelle en esprit de pénitence. Il part; mais sa conversion n'est pas complète. Il porte avec lui une ceinture appartenant à la femme qu'il a adorée et se complaît dans des souvenirs voluptueux. Pendant le chemin, le diable se présente sous la forme de saint Jacques et lui dit: - Où vas-tu ? -  A Saint-Jacques. - Ton pèlerinage, ajoute le malin esprit, ne peut être heureux. Je suis saint Jacques que tu vas honorer; mais tu portes sur toi un objet d'une origine coupable; puisque tu as vécu dans la boue de la fornication, et que tu veux faire pénitence auprès de mon tombeau, pourquoi gardes-tu sur toi la ceinture d'une femme indigne?

 

  Le coupable rougit et répond à celui qu'il croit être saint Jacques: - Je suis et je m'avoue un grand criminel, je vais demander pardon auprès du Trône de la clémence; que faut-il, Seigneur, que je fasse ? - Si tu veux offrir à Dieu de dignes fruits de pénitence pour tes iniquités, châtie ton corps et abrège tes jours en te coupant la gorge.

 

  Il dit et disparaît, laissant le coupable dans d'affreuses perplexités. La nuit arrivée, le jeune homme entre dans une hôtellerie et se dispose à exécuter les volontés, non de saint Jacques, mais du diable. Pendant que ses compagnons de pèlerinage réparent leurs forces par le sommeil, il se blesse, plonge un couteau dans son gosier et rend son âme à Dieu.

 

  Cependant ses cris involontaires ont réveillé et attiré toute la maison; les flots de son sang font soupçonner un attentat, la douleur est sur tous les fronts. Dans l'incertitude des motifs de son trépas, on accorda à sa dépouille mortelle les honneurs de la sépulture et on célébra pour son âme le sacrifice non sanglant. A l'instant, le jeune homme se relève et explique aux assistants étonnés l'apparition du démon sous les apparences de saint Jacques. On lui demande quel jugement il a subi devant Dieu pour son suicide; il répond: "J'ai été porté devant le Trône de Dieu, sous les yeux de la sainte Vierge Marie et de saint Jacques apôtre, mon patron. Le Tout-Puissant allait prononcer sur mon sort, quand le bienheureux apôtre, ayant égard à mes intentions, quoique encore imparfaites, a sollicité pour moi cette Vierge bénie; celle-ci a laissé tomber de ses lèvres miséricordieuses une sentence favorable à l'infortuné que la malice du démon déguisé sous des apparences mensongères avait séduit et perdu. Dieu l'a permis ainsi pour ma correction personnelle et l'instruction de mes frères".

 

  Quoiqu'il en soit de l'authenticité de cette légende, elle prouve du moins la popularité du culte de saint Jacques au XI° siècle, la confiance des fidèles dans sa protection et l'habitude des pèlerinages expiatoires.

 

  Deux rois et un héros couronnent la liste des pèlerins de ce siècle, Ferdinand Ier, Alphonse VI' et le héros par excellence de l'Espagne, le chevalier sans peur, la terreur des Maures, le champion de l'indépendance nationale, Ruy Diaz, le Cid Campeador. Né à Bibar del Cid, en 1026, à une lieue et demie de Burgos, le Cid, dont le nom veut dire Seigneur, mourut à Valence en 1699. II fit son pèlerinage de Compostelle à la suite d'une apparition de saint Jacques dont il fut honoré. La municipalité de Burgos possède un tableau que j'ai vu, où l'illustre guerrier est représenté couvert d'une cotte de mailles et avec une coquille à la ceinture. Le Cid est à mes yeux la personnification du guerrier pèlerin. Il est aussi un de mes plus chers souvenirs de voyage. Ses ossements, rapprochés de ceux de Chimène, sa femme, sont contenus dans une caisse où il m'a été permis de les contempler, à la municipalité de Burgos. Son bahut est visité par tous les touristes à la cathédrale de la même ville. Un de nos tragiques, Pierre Corneille, a donné son nom à l'une de ses pièces, immortel chef-d'œuvre qui a survécu à la censure que le cardinal de Richelieu, jaloux de tous les mérites, lui fit infliger par l'académie qu'il venait d'instituer.

              

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                                                                       12/11/2011

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