HISTOIRE DE S. JACQUES LE MAJEUR et du Pèlerinage de Compostelle

(abbé J.B. PARDIAC)

07

 

  CHAPITRE VIII.

  BATAILLE DE CLAVIJO.

 

  Les successeurs de Pélage avaient dilaté pas à pas les limites du royaume chrétien en Espagne. L'un d'eux cependant, l'infâme Mauregat, un usurpateur, humilia l'Espagne devant le Croissant. Afin de faire appuyer par les Maures son pouvoir illégitime, il souscrivit honteusement un impôt annuel de 100 jeunes filles des plus belles, qui devaient être choisies par moitié dans les rangs de la noblesse et parmi le peuple:

  Vectigal trucibus pendere flebile

  Urgetur dominis imperiosius;

  Centenasque lupis sponte rapacibus

  Lectas sistere virgines.

 

  Ce traité ignominieux pour l'Espagne, pour la religion et pour l'humanité, avait été effacé, il est vrai, par Alphonse le Chaste à la bataille de Lutos; mais Abdérame II (Abderramanus), second calife Ommiade de Cordoue, voulut le remettre en vigueur; il fit réclamer au prince chrétien les enfants de tribut. C'était. en 845. Ramire I" (Ranimirus), successeur d'Alphonse le Chaste, occupait alors le trône de Léon. Nature fière. magnanime, héroïque, il repousse avec indignation la requête des députés du calife; mais il sait à quoi l'expose son refus; il rassemble une armée, ne laissant dans les champs que les bras impropres au dur métier des armes, et convoque autour de sa personne les évêques, les abbés et les religieux, afin qu'ils intercèdent auprès du Dieu Sabaoth pour l'Espagne opprimée.

 

  Abdérame, de son côté, Abdérame le Victorieux n'écoute que les impétueuses inspirations de son orgueil et de sa colère, et promet au prophète de châtier par l'extermination du nom chrétien un refus que personne jusqu'alors n'avait osé risquer. Il fait appel à tous les enfants du Coran, une armée innombrable accourt de l'Yémen, de l'Atlas et de la Mauritanie, et vient se réunir à celle de la Péninsule.

 

  Quelques jours après, deux peuples, deux religions étaient en présence dans une plaine qui s'étend entre Naxara (aujourd'hui Najera dans le pays de Rioja, province de Logroño) et Albella (aujourd'hui Alvelda dans le même pays). La bataille s'engage avec acharnement et se prolonge jusqu'à la nuit; enfin le nombre l'emporte; Ramire se replie avec ses troupes fatiguées et se réfugie sur une montagne voisine du pays de Rioja, nommée Clavijo, "in proximum collem, cui Clavijio nomen est... Clavigium, Rivogia montem".  La honte de la défaite, l'incertitude de ses conséquences, les pertes qu'on avait à regretter, firent verser des larmes amères, mais tournèrent aussi tous les cœurs vers Dieu. Après de longues heures de prières et de gémissements, Ramire succombe à la fatigue et au sommeil. Une vision bienheureuse vient charmer son repos. Un guerrier magnifique lui apparaît. "- Qui es-tu, dit Ramire? - Je suis, dit le guerrier, Jacques l'apôtre, à qui le Seigneur a confié la garde de l'Espagne. Ne crains pas, demain je serai avec toi, et sous mon commandement, tu remporteras sur les Sarrasins une victoire immortelle. Beaucoup des tiens tomberont, ce seront des martyrs. Ne doute pas de mes paroles et de mes promesses; en voici la garantie: toi et les Sarrasins, vous me verrez constamment sur un cheval blanc; ma main sera armée d'un grand étendard de la même couleur". Ramire s'éveille avec un nouveau courage et s'empresse de faire part de sa vision aux prélats et aux chefs de l'armée. Les consciences se purifient par le repentir et la confession, et l'on puise dans la sainte communion une confiance sans bornes et une force invincible.

 

  Le lendemain, les soldats de l'évangile s'élancent du Clavijo comme, des lions sur les infidèles. Ils vont au combat comme à une fête. La montagne retentit de leurs cris mille fois répétés, Santiago! Santiago! Selon sa promesse, l'apôtre guerrier leur apparaît, monté sur un destrier d'une blancheur éclatante, un étendard couleur de neige dans une main, un glaive étincelant dans l'autre. Il marche à la tête des Espagnols, son regard lance la foudre, sa main terrasse les Maures, son cheval les foule aux pieds. Soixante-dix mille Sarrasins tombent sous les coups des chrétiens; leur calife, échappé au carnage, regagne presque seul la ville de Cordoue et va cacher sa honte au fond de son palais.

 

  Cette bataille de Clavijo, que certains auteurs appellent à tort bataille de Logroño, du nom de la ville près de laquelle elle fut livrée; que d'autres plus inexcusables encore, en particulier L.A. Sédillot, dans son Histoire si excentrique des Arabes, ont négligé de mentionner, eut pour résultats l'abaissement des Maures jusqu'alors trop redoutés, l'abolition du honteux tribut qui pesait sur les chrétiens, l'extension du royaume de Léon par la soumission de Calahorra et surtout un accroissement de confiance dans la protection de saint Jacques. C'est de ce jour mémorable que date le cri de guerre de la nation espagnole: Santiago! Santiago! ou bien: Santiago! Cierra España! Ce cri belliqueux troubla plus d'une fois le voluptueux sommeil des califes et poursuivit l'islamisme au désert, après l'avoir chassé de l'Espagne. Il est gravé dans l'histoire, d'où il ne peut s'effacer, et l'Espagne, qui lui doit son salut, ne l'oubliera jamais.

 

  L'armée victorieuse entonna l'hymne de la délivrance, et des feux allumés sur les sommets des montagnes annoncèrent à la Castille que Léon était libre et vengé. Un autel fut dressé sur le champ de bataille de Clavijo avec les lances, les boucliers et les autres armes abandonnées par les infidèles; noble trophée qui attesta longtemps la gloire de ce grand triomphe. Mais les vainqueurs ne s'attribuèrent pas le mérite de cette journée; saint Jacques en fut proclamé le héros et fut surnommé dès lors Matamoros, tue-Mores. Notre langue s'est emparée de cette expression qu'elle a dénaturée, puisqu'elle ne lui fait signifier abusivement qu'un faux brave, un matamore.

 

  Ramire était, aux yeux de ses contemporains, le Charles-Martel du IX° siècle. Mais loin de se prévaloir d'une victoire qu'il devait à une intervention surnaturelle beaucoup plus qu'à ses armes, il prouva par ses actes qu'il n'était point ingrat envers le puissant  patron de l'Espagne. Il conféra à l'église de Saint-Jacques-de-Compostelle plusieurs privilèges et lui constitua certains droits, en particulier ceux-ci:

 

  Pour chaque arpent de terre labourable qui serait enlevée aux Sarrasins, il était prescrit d'offrir annuellement à l'église de Compostelle, pour la nourriture des chanoines, une mesure du meilleur froment et une mesure de vin. Il voulut aussi que sur les dépouilles des Sarrasins dans les futures expéditions, les chrétiens réservassent pour le glorieux patron de l'Espagne une portion égale à la portion d'un soldat. Ces donations, quoique éventuelles de leur nature, ne pouvaient manquer de devenir positives par l'ardeur martiale qui embrasait le coeur des Espagnols après le triomphe de Clavijo. Le roi, qui en comprenait l'importance, les confirma par un serment solennel, qui devait lier aussi ses successeurs. Sa femme Urraca, son fils Ordonius, son frère Garcia firent le même serment. Les archevêques, évêques et abbés réunis firent acte d'acceptation et menacèrent de malédictions et d'excommunication quiconque n'observerait pas religieusement les volontés du prince.

 

  Ramire signa de main ces priviléges en 872. Depuis cette époque jusqu'en 1492, où se consomma l'oeuvre d'affranchissement sous les murs de Grenade, que d'arpents furent conquis sur les infidèles, et que de redevances durent être envoyées au chapitre de Compostelle, et par le chapitre aux pauvres du Seigneur! Mais qui se souvient aujourd'hui de la pieuse libéralité de Ramire? La révolution a soufflé sur les institutions les plus saintes par leur antiquité et leur nature; elle a promené en Espagne comme chez nous son niveau égalitaire, et l'Espagne n'a conservé du passé que sa foi; mais les oeuvres dont la foi avait semé et fécondé le royaume catholique, ont disparu et n'ont pas été remplacées. Le chapitre chargé de la garde du tombeau de l'apôtre, du patron de l'Espagne, recevait, avons-nous dit, en échange de ses prières, un tribut annuel prélevé sur les terres enlevées aux Musulmans; Mahomet était devenu tributaire de saint Jacques. Rien n'a été respecté, ni la pensée sainte qui avait inspiré la fondation, ni la fondation elle-même; le célèbre chapitre de Compostelle, qui comptait dans ses rangs tant de dignitaires et plusieurs cardinaux, ce chapitre que la dévotion des rois pour saint Jacques avait enrichi, au profit des malheureux, de tant de privilèges; ce chapitre a été dépouillé de toutes ses prérogatives, et assimilé aux chapitres des autres cathédrales. Quelques milliers de réaux forment aujourd'hui la modeste et unique ressource des chanoines de l'une des basiliques les plus importantes et les plus renommées de l'univers.

 

  Avant et depuis l'évangile, l'histoire mentionne diverses apparitions du genre de celle que nous avons rapportée. Quand Dieu ne daigne pas défendre lui-même sa cause, il la confie à ses anges ou à ses saints, et ses ennemis sont confondus. Un ange, aux armes d'or, apparaît sur un coursier superbe à Héliodore entré dans le temple de Jérusalem pour en piller le trésor; le cheval se précipite sur le profanateur et le foule aux pieds, pendant que deux autres anges le flagellent chacun de son côté et le frappent sans relâche. - Deux apôtres, saint Jean et saint Philippe, montés sur des chevaux blancs, apparaissent à Théodose et lui assurent la victoire contre le tyran Eugène. - Vers l'an 805, dans le siècle de Ramire, l'empereur Nicéphore Ier attribua le recouvrement du Péloponèse et la déroute des Abariens à l'apparition et au concours de saint André pendant le combat, et pour ce motif il érigea en métropole le siège épiscopal de Patras, ville illustre par le martyre de cet apôtre. - En 1339, les Milanais ayant battu les Impériaux, rendirent grâces de leur victoire à saint Ambroise, qu'ils prétendirent avoir aperçu pendant le combat, armé d'un fouet qu'il levait sur leurs ennemis. De là l'usage parmi les peintres de représenter saint Ambroise avec un fouet à la main. - Au commencement du XVI° siècle, saint Casimir, patron de la Pologne, apparaît dans les airs aux Lithuaniens effrayés du nombre bien supérieur de leurs ennemis et leur fait remporter une victoire éclatante.

 

  Mais de toutes ces apparitions historiques ou traditionnelles, de toutes ces légendes nationales, aucune n'a été aussi favorisée que celle qui lie le nom de Ramire I° à celui de saint Jacques; la liturgie espagnole en célèbre le souvenir, le 23 mai, par une fête particulière sous ce nom: Fête de l'apparition de saint Jacques apôtre et patron des Espagnes. Cette légende a inspiré les chants sacrés et les vers de plusieurs poètes; elle a eu l'appui de l'art par la peinture et la sculpture, de la piété par l'imagerie religieuse. Saint Jacques sur un cheval blanc, portant d'une main un étendard blanc timbré d'une croix rouge, et de l'autre un glaive dont il frappe les Mores tremblants à ses pieds, c'est un sujet que tout le monde connaît et que la majesté du lieu saint n'a pas repoussé. Je l'ai contemplé, sous forme de sculpture, au-dessus du tombeau de l'apôtre à Compostelle et dans l'église Saint-Jacques, à Bilbao. Comme peinture, il est un des ornements de la cathédrale de Séville. Le saint Jacques Mata-Mores qu'on admire dans cette église est une des toiles les plus remarquables d'un peintre andaloux, du licencié Juan de las Roelas, que l'on connaît, parmi les artistes espagnols, sous le nom de l'abbé Roelas (el clérigo Roélas), mort en 1625. La France, subordonnant son goût à la légende, n'a pas plus dédaigné le cheval de bataille de saint Jacques que la monture pacifique de saint Martin et les humbles animaux de la grotte de Bethléem. Un tableau de la chapelle Saint-Jacques dans l'église Saint-Michel, à Bordeaux, représente le sujet dont nous parlons.

 

  L'immortel Rubens a traité ce sujet. Son œuvre pleine de feu, de noblesse et de majesté, a été reproduite en sculpture par le ciseau de Corn. Galle. Citons encore le tableau de Mathieu Kager, gravée par Wolfang Killan.

Les médailles que j'ai apportées de Compostelle ne représentent l'apôtre que dans cette attitude militaire. Au reste, la gravure suivante fixera le lecteur sur ce point d'iconographie très commun, mais trop peu compris jusqu'ici:

                     

  Bataille de Clavijo, en 845.

 

  Chaque année, Oviedo, Astorga, Léon, Compostelle célèbrent par de splendides processions le souvenir d'une victoire si importante au double point de vue de la religion et de la politique. Une place d'honneur dans ces cérémonies est réservée ù un certain nombre de jeunes filles; leur présence rappelle à la fois la servitude imposée jadis par les Mores et l'heureuse délivrance du pays. L'exhibition des étendards et autres objets enlevés aux Mores dans cette bataille et conservés jusqu'aujourd'hui, démontre, à dix siècles d'intervalle, la sanglante défaite par laquelle Dieu et saint Jacques châtièrent ces farouches ennemis de la chrétienté. La famille des marquis de Villalobos, à Astorga, compte parmi ses ascendants le guerrier qui enleva aux Mores un de ces curieux étendards; celle des Mirandas, dans les Asturies, orne son blason de cinq demi-corps de filles, en souvenir des cinq jeunes filles qu'un de ses ancêtres arracha des mains des Sarrasins dans la même bataille.

 

  L'histoire, la liturgie, la poésie, les beaux-arts et la tradition sont d'accord sur le prodige de l'apparition de saint Jacques et la victoire qui en fut la précieuse conséquence. En présence de tant de preuves, comment qualifier le doute émis sur l'authenticité de ce prodige par Pierre de Marca dans son Histoire de Béarn? Cet auteur admet cependant d'autres apparitions bien moins démontrées que celle de saint Jacques.

 

  Les auteurs espagnols Luc de Tuy, Gil Gonzalez, Zamoray Coria, saint Thomas de Villeneuve, Garibai, Fr. Antonio Remesar, etc., rapportent une foule d'apparitions de saint Jacques, soit en Espagne, soit en Italie, soit en Afrique, soit en Amérique. Les chrétiens du Nouveau-Monde ont professé dès le commencement une grande dévotion pour le patron de toutes les Espagnes; ils ont donné son nom à plusieurs villes. Pour un certain nombre de cités, ils ont créé des appellations assez bizarres en rapprochant le nom de saint Jacques de sa qualité de cavalier; car le nom de Santiago-de-los-Caballeros est commun à plusieurs villes de l'Amérique. C'est une allusion manifeste aux apparitions de saint Jacques, surnommé quelquefois le soldat et le cavalier, à cause du cheval blanc qu'il montait dans diverses rencontres des Espagnols contre leurs ennemis. Selon quelques écrivains, on peut compter jusqu'à 5800 victoires remportées par les Espagnols depuis Pélage jusqu'à nos jours, grâce à la puissante protection de saint Jacques.

    

  retour à Pardiac

  home

                                                                       12/11/2011

delhommeb at wanadoo.fr