HISTOIRE DE S. JACQUES LE MAJEUR et du Pèlerinage de Compostelle

(abbé J.B. PARDIAC)

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  CHAPITRE VII.

  INVENTION DES RELIQUES DE SAINT JACQUES.

 

  C'était en 812. Le pape saint Léon III gouvernait l'Église, Charlemagne régnait en Occident, pendant qu'un autre roi, Alphonse II, édifiait son peuple dans le petit royaume de Léon et des Asturies. L'Église et l'histoire ont surnommé ce dernier le Chaste, et le Ciel a voulu récompenser ses vertus par une faveur miraculeuse, casta placent superis. C'est sous le règne de ce prince que Dieu daigna révéler le tombeau de saint Jacques: quelques personnes de distinction avertirent Théodomir, évêque d'Iria-Flavia, qu'au-dessus de la forêt qui cachait depuis longtemps le tombeau de l'Apôtre, elles avaient aperçu nuitamment plusieurs lumières et entendu des concerts angéliques. Le vénérable prélat se transporte sur les lieux et distingue les mêmes phénomènes; il s'approche et découvre au milieu des ronces le tombeau de saint Jacques sous une arcade de marbre. La joie inonde son âme, il court, il va tout raconter à Alphonse le Chaste; le roi partage son allégresse et vient constater par lui-même le grand événement; il bâtit une église sur le tombeau du saint et transporte à Libre-Don, avec l'autorisation du Pape, la résidence des évêques d'Iria-Flavia.

 

  Le tombeau était resté intact sous son toit d'épines, et les reliques qu'il contenait n'avaient été ni outragées, ni mutilées; Théodomir y trouva le corps entier du saint avec la tête à part. Le bâton de voyage du saint était à côté du corps. Ce bâton ou bourdon se voit encore aujourd'hui, à quelques pas du tombeau. Il est enfermé dans un étui de métal, ouvert à la base, afin que les fidèles puissent le toucher. En 1850, on m'a montré, dans la fameuse cathédrale de Saint-Janvier, à Naples, le bâton de saint Pierre. La sainte Église aime à honorer tout ce qui a appartenu à ses fondateurs. Un bâton était toute leur fortune. Ces sublimes insensés comptaient sur l'appui de Dieu pour soumettre les peuples à leur houlette pastorale.

 

  La sainte Église romaine ne fête que deux inventions, celle de la sainte Croix, au 3 mai, qui eut lieu en 326, et celle de saint Étienne, protomartyr, au 3 août, qui eut lieu en 415. Beaucoup moins ancienne que ces deux inventions authentiques, celle de l'Apôtre protomartyr ne se présente pas à nous avec le même caractère de certitude, puisqu'elle n'entre point dans le cycle liturgique; mais elle est revêtue de toutes les conditions qui font accepter un fait historique: elle a en effet pour garant la sincérité et les vertus d'un roi et d'un évêque, à qui la postérité n'a décerné que des louanges; l'autorité d'un Pape, aussi prudent qu'il était saint, et celle d'autres papes qui affranchirent l'église de Libre-Don de la suprématie de toute autre église, en la plaçant sons la juridiction immédiate du Saint-Siège, par une raison unique, toujours répétée dans les mêmes termes, c'est qu'elle est en possession du corps de l'apôtre saint Jacques: "Porque el glorioso cuerpo del apostol Santiago descansa en ella"; enfin, la tradition universelle, constante de l'Espagne et de l'univers chrétien, confirmée par la dévotion de toutes les classes de la société et par le Ciel lui-même qui se prononce au moyen des prodiges, discutée et prouvée par les historiens les plus graves, en particulier par l'auteur de l'Histoire de Compostelle, si souvent citée dans Florez.

 

  Une autre preuve non moins démonstrative se déduit du théâtre même de l'événement et du changement de nom qui en fut la conséquence. Libre-Don, surnommé d'abord Lieu-Saint, Lugar-Santo, s'appelle encore aujourd'hui le Champ-de-l'Étoile; une ville naquit autour du tombeau et emprunta à ce champ le nom qu'elle porte encore.

 

  Les érudits ont beaucoup discuté sur l'étymologie de Compostelle. On trouve dans Florez l'exposé des opinions qui ont été agitées sur cette question. La première a tellement torturé les mots pour en extraire une étymologie un peu vraisemblable, que j'ose à peine la rapporter. Les défenseurs de cette opinion, s'appuyant sur Hardouin et Isaac Vossius, veulent faire croire que les mots latins Jacobus apostolus ont été transformés successivement en Jacobo apostolo, ou Jiac apostol, ou Giacomo Postolo, ou Jacomo apostolo, dont on aurait formé par contraction le terme de Cornpostelle. Pourquoi ont-ils oublié que la langue du Cid a toujours appelé saint Jacques Santiago et jamais Giacomo, ni Jacomo, ni Jiac? Le nom de l'Apôtre n'a donc pu engendrer celui de Compostelle.

 

  La seconde opinion force le sens d'un mot pour justifier l'étymologie qu'elle a inventée. Elle fait dériver Compostelle de Compote stellâ, qu'on est obligé de traduire: étoile de bon augure; mais l'adjectif latin compos ne peut se plier à cette signification.

 

  La troisième opinion, qui est la plus naturelle et la plus commune, est aussi la plus favorable à notre cause. Avec les deux mots Campus stelloe, Champ de l'Étoile, elle compose sans effort et sans altération notable le nom de Compostelle, Champ de l'Étoile. Une étoile avait conduit les Mages au berceau du Messie; une autre étoile a plané sur le tombeau d'un Apôtre pour le révéler au monde chrétien. Il n'est pas étrange qu'à une époque où la langue latine était encore parlée par le peuple dans l'Europe chrétienne, on ait réuni les noms latins de l'étoile miraculeuse et du champ qu'elle avait éclairé, pour en faire un nom unique qui devait perpétuer le souvenir de l'événement. Quand même la tradition serait muette sur cette question; quand même l'histoire, qui enregistre les faits d'un ordre surnaturel, quand ils tombent sous les sens, aurait oublié de mentionner celui-ci, le nom seul de Compostelle serait un argument difficile à combattre.

 

  Ce nom a fait oublier les précédents et a prévalu exclusivement à partir du XII° siècle. Les Français disent indifféremment Compostelle ou Saint-Jacques de Compostelle; mais les Espagnols, qui ont longtemps possédé l'Amérique et qui ont profité de leur domination pour imposer à plusieurs villes du Nouveau-Monde le nom de Saint-Jacques de Compostelle, dans le but d'y propager le culte du grand Apôtre, distinguent par l'addition du nom de la province la ville de Compostelle ou de Santiago qu'ils ventent désigner. Celle qui nous occupe est ordinairement appelée par eux Santiago de Galicia.

 

  La chrétienté apprit avec allégresse ce qui venait de se passer au fond de l'Espagne; la relation de Théodomir courut dans les villes et les villages, et excita un enthousiasme qui n'a été surpassé que par celui des Croisades. Le Ciel, conséquent avec lui-même, encouragea par des guérisons miraculeuses l'ardeur qui porta les populations vers le tombeau du saint. Le monument avait à peine secoué le linceul de broussailles qui le couvrait, qu'il avait déjà repris un air de vie et de magnificence.

 

  Un prodige, dont toute l'Europe retentit, mit le comble à l'enthousiasme universel; le peuple, toujours ami du merveilleux, ne put contenir plus longtemps l'impérieux besoin d'émotions qui l'attirait à Compostelle.

 

  Nous devons le récit de ce prodige au célèbre Jean Turpin, archevêque de Reims, compagnon de voyage de Charlemagne en Espagne et auteur de la vie de ce prince et de celle de Roland. Il nous suffit de traduire:

"Charles avait épuisé ses forces aux guerres si longues et si pénibles qu'il avait dû entreprendre; il soupirait après le repos. Il aperçoit tout à coup dans le ciel un chemin d'étoiles commençant à la mer de Frise, courant entre le pays des Teutons, l'Italie et la Gaule, et suivant en ligne droite l'Aquitaine, à travers la Gascogne, le pays Basque (Basclam), la Navarre et l'Espagne jusqu'à la Galice. Le phénomène se renouvelant chaque nuit, Charles en médite la signification. Préoccupé, agité, il voit en songe un héros d'une beauté extraordinaire: - Que dis-tu, mon fils? demande le héros. - Qui êtes-vous? répond Charles. - Je suis Jacques l'apôtre, disciple du Christ, fils de Zébédée, frère de Jean l'Évangéliste; j'ai été martyrisé par Hérode; mon corps repose en Galice, où les Sarrasins oppriment les chrétiens; tu es le plus brave et le plus puissant des souverains; va, délivre la Galice des mains de ces Moabites. Le chemin d'étoiles que tu as vu briller dans le ciel signifie qu'avec la nombreuse armée qui, sous tes ordres, terrassera cette perfide race de païens et rendra sûre la route qui conduit à mon église et à mon tombeau, tu dois aller en Galice; donne cet exemple à tous les peuples qui viendront auprès de mon tombeau solliciter le pardon de leurs fautes et chanter les louanges du Très-Haut. Pars sans retard, je serai ton protecteur dans le danger; j'obtiendrai pour toi, à cause de tes travaux, une couronne dans les cieux, et ton nom sera célèbre jusqu'à la fin des âges".

 

  Ainsi parla l'Apôtre. Charles crut à la promesse qui lui était faite, rassembla ses armées et partit pour aller combattre les Sarrasins. Il leur enleva Pampelune, visita le tombeau de saint Jacques, poursuivit sa course jusqu'à Iria-Flavia et jusqu'aux bords de la mer, où il planta sa lance, rendant grâces à Dieu et à son Apôtre. A son retour, il bâtit à Paris l'église de Saint-Jacques, entre la Seine et le Mont des Martyrs".

 

  Je trouve dans ce passage l'origine d'une appellation qui prouve combien cette légende s'accrédita parmi le peuple; les astronomes appellent Voie Lactée (via Lactea) une immense zone lumineuse, blanchâtre comme du lait, irrégulière, qui coupe l'écliptique vers les deux solstices, et dont l'apparition dans une nuit sereine pronostique le beau temps. Selon la mythologie, cette espèce de ceinture céleste reçut son nom d'une goutte de lait que Junon répandit lorsqu'elle repoussa Hercule, que Jupiter avait approché d'elle pour lui donner l'immortalité. Mais les mythologues et les savants réunis n'ont pu faire accepter aux pauvres d'esprit ce nom païen. Saint Jacques a détrôné la reine des dieux, et le brillant météore dans lequel il apparut à Charlemagne pour lui désigner l'endroit de l'Ibérie où reposaient ses reliques, a été et est encore appelé par le vulgaire chemin de Saint- Jacques.

 

  L'histoire profane, à part l'ouvrage de Turpin, parle peu du voyage de Charlemagne en Galice; mais l'art chrétien, complément de l'histoire, en a reproduit les détails et les heureux résultats dans un magnifique vitrail de la cathédrale de Chartres.

 

  J'ai dit que l'Invention des reliques de saint Jacques eut lieu l'an 812. Charlemagne, qui mourut en 814, est donc un des premiers monarques et des premiers fidèles qui soient allés prier en Galice depuis cet événement providentiel. Il appartenait à un prince si chrétien, si magnanime, d'ouvrir la liste des rois-pèlerins et d'inaugurer, avant de terminer sa laborieuse carrière, cette sainte coutume des pèlerinages qui devait bientôt entrer si profondément dans les mœurs sociales. Un bréviaire allemand, cité par dom Guéranger, confirme l'expédition du grand roi en Galice et sa dévotion envers saint Jacques: "Guasconiam, Hispaniam atque Galoeciam ab idolatris expugnavit, ac sepulcrum sancti Jacobi hodierno honori restituit". Il ne faut donc pas s'étonner que ce prince, honoré comme Bienheureux par de nombreuses églises, ait été inhumé à Aix-la-Chapelle avec l'escarcelle, un des attributs des pèlerins.

 

  Tous les échos du monde chrétien retentirent des merveilles qui s'opéraient en Galice par la main de Dieu et l'intercession de saint Jacques. Les pèlerins, de retour dans leur pays, racontaient leurs impressions et popularisaient par leur enthousiasme le culte du fils de Zébédée. Les églises ambitionnèrent quelque parcelle de ses reliques; quelques-unes en obtinrent: Toulouse, Arras, Liège, Venise, Pistoie. J'en ai vénéré un fragment dans l'incomparable cathédrale de Burgos. La tête de saint Jacques a eu le même sort que celle de saint Jean-Baptiste; elle s'est multipliée sous la plume de quelques écrivains irréfléchis qui ont pris la partie pour le tout, ou qui ont confondu saint Jacques le Majeur avec saint Jacques le Mineur. Le célèbre Allemand Hurter a écrit sur cette question quelques lignes qui ne sont pas irréprochables.

 

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                                                                       12/11/2011

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