HISTOIRE DE S. JACQUES LE MAJEUR et du Pèlerinage de Compostelle

(abbé J.B. PARDIAC)

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  CHAPITRE VI.

  SORT DU TOMBEAU DE SAINT JACQUES PENDANT LES HUIT PREMIERS SIÈCLES.

 

  Les fidèles purent visiter pendant les deux premiers siècles le tombeau de saint Jacques. La persécution, qui fit ailleurs tant de martyrs, épargna la Galice pendant cette longue période. Mais plus tard elle s'étendit dans ce pays comme un torrent dévastateur et immola les pacifiques disciples de la foi nouvelle. Au glaive des tyrans succéda l'invasion des Barbares, peut-être encore plus fatale. Les autels et les temples du Très-Haut furent renversés, les asiles de la prière profanés. Le tombeau de saint Jacques lui-même fut livré au pillage et disparut sous des ruines. Une forêt inculte occupa bientôt ces lieux vénérés, et le peuple, ne pouvant plus discerner l'emplacement du tombeau, ne conserva que le souvenir de la forme architecturale qui avait frappé ses sens.

 

  La conversion, en 587, de Récarède Ier dit le Catholique, roi des Visigoths d'Espagne, consola la religion sans tarir la source de tous ses malheurs. Les fidèles profitèrent des bienfaits de la paix pour aller honorer saint Jacques, sinon sur son tombeau dont la trace était presque aussi effacée dans les esprits que sur le sol, du moins à Iria-Flavia, où la tradition du débarquement des reliques n'était pas oblitérée; telle était à cette époque la dévotion de l'Espagne pour le grand apôtre, qu'on vénérait jusqu'aux lieux où ses restes sacrés n'avaient fait que passer. La coutume des pèlerinages à Iria-Flavia se maintint longtemps, même après la découverte du tombeau de l'Apôtre. J'en trouve la preuve dans certains auteurs, en particulier dans Ambroise Moralès, historiographe de Philippe II. Selon cet écrivain, saint Jacques avait habité quelque temps cette cité, y avait célébré la sainte Messe et s'était désaltéré à une fontaine, dont l'excellence et la fraîcheur étaient un attrait de plus pour les pèlerins. Deux souvenirs, l'un de la vie et des actes du saint, l'autre du passage de ses reliques, attiraient donc en ce lieu un grand concours de peuple. Moralès ajoute que dans le voisinage de la même ville, les pèlerins visitaient avec respect un rocher que le saint avait entr'ouvert, en le frappant de son bâton, pour s'y créer un asile contre les poursuites des gentils; on le gravissait à genoux et en récitant quelques prières. Un autre rocher, sur lequel avait dormi l'Apôtre, était encore signalé à l'attention et à la vénération des fidèles.

 

  Le roi Récarède fut un des pèlerins d'Iria-Flavia; par reconnaissance pour le grand Apôtre, à qui l'Espagne était redevable des premières lueurs de la foi, il le proclama l'unique patron de l'Espagne, patron unico de España. Quelques auteurs, il est vrai, prétendent que le patronage de saint Jacques ne date que de la bataille de Clavijo, qui eut lieu en 845, et du voeu de Ramire I"; mais leur contradiction est sans fondement; car Alphonse le Chaste, prédécesseur de Ramire, avoue que de son temps l'apôtre saint Jacques était reconnu comme patron de l'Espagne.

 

  Iria-Flavia ne fit pas cependant oublier entièrement le tombeau du saint. Dans un concile national d'Espagne, de l'an 676, où furent tracées les limites des diocèses de ce pays, on lit à propos de celui d'Osma: Osma a pour limites Fusta et Alarzon par le chemin qui conduit à Saint-Jacques. Or, Osma, qui appartient aujourd'hui à la province de Soria, occupe presque le milieu de la carte entre Perpignan et Santiago et se trouve par conséquent à une distance énorme de cette dernière ville. Cet obstacle n'effrayait pas cependant les pèlerins. Le chemin qu'ils suivaient pour se rendre au tombeau du saint était si fréquenté, qu'on lui donna le nom du saint lui-même. On l'appela aussi plus tard le Chemin français, à cause de l'affluence des pèlerins de notre nation qui le sillonnaient en toute saison.

 

  Cependant, un événement de la plus haute importance venait de s'accomplir en Espagne. L'islamisme pénétrait eu vainqueur dans cette riche contrée. Rodrigue (Rodericus) venait de monter sur le trône des Goths. Il n'y porta que des vices. Il enleva Cava, la fille du comte Julien, gouverneur de la ville de Ceuta, la seule qui restât aux Goths sur la cote d'Afrique. Julien, au désespoir, oublie ce qu'il doit à sa patrie et ne songe qu'à venger son honneur paternel, indignement outragé. Il propose à Mousa, lieutenant en Afrique du calife Valid, de l'aider à faire la conquête de l'Espagne. Le traité est conclu; vingt-cinq mille Sarrasins, sous le commandement de Tarik, abordent le 28 avril 711 sur la côte d'Algésiras. Le lieu où Tarik établit son camp, c'est-à-dire sur le mont Calpé, a gardé les traces de son nom: c'est aujourd'hui Gibraltar, mot formé par la corruption de Djebel-Tarik, montagne de Tarik. Les Goths, amollis par les douceurs d'une longue paix, sont battus près de Xérès. Leur roi Rodrigue disparaît dans la mêlée. A cette nouvelle, Mousa passe lui-même le détroit. En quinze mois toute l'Espagne est subjuguée de Gibraltar à Gihon, sur les bords de la baie de Biscaye, et s'incline devant l'étendard du prophète. Le royaume des Wisigoths disparaît, après une durée de près de trois siècles.

 

  Les nouveaux maîtres apportèrent avec eux de nouvelles moeurs, de nouvelles lois et un nouveau culte. Le catholicisme se réfugia avec Pélage dans les montagnes des Asturies. Pélage, élu roi, fixa à Oviédo le siège de ce chétif empire qui devait lutter pendant sept siècles pour l'indépendance et la religion nationales. Soumise à la terrible épreuve de l'invasion Sarrasine, l'Espagne sut en triompher par ses armes, et sa foi toujours pure lui a mérité le plus beau des titres pour un peuple, celui de catholique. L'Espagne a été pendant des siècles la splendeur de l'Europe.

 

  Aussitôt que les Maures virent ces chrétiens prendre la forme d'un État, ils députèrent à Pélage un de leurs généraux, nommé Aliaman. Le musulman se présenta devant Pélage, l'épée dans une main, l'or dans l'autre. Pélage le reçut dans la fameuse grotte de Covadonga, près de Santillane, qu'on regardait comme consacrée à la Mère de Dieu. Pélage refuse les offres qu'on lui fait; une armée assiège la grotte; mais le roc, frappé de mille traits, les renvoie miraculeusement contre les infidèles; les chrétiens hasardent une sortie, tuent Aliaman, font un grand carnage de leurs ennemis et dispersent ceux qu'ils ne peuvent atteindre. Cette victoire fut regardée comme un prodige. Dans le Marianum Breviarium, imprimé en Espagne et approuvé par Rome, il en est fait mention, au 23 juillet, sous ce titre: Commemor. B. V. de Covadongâ.

 

  La Galice fut un peu protégée par sa position contre les impiétés des musulmans. Iria-Flavia devint même un lieu de refuge pour beaucoup d'évêques fugitifs, qui choisissaient de préférence ce séjour, non-seulement à cause de la sûreté qu'il leur offrait, mais aussi dans le but d'y honorer saint Jacques: propter honorem S. Jacobi. Il est donc permis de croire que l'invasion à peu près complète de l'Espagne par les Sarrasins n'interrompit point en Galice, ni peut-être ailleurs, le culte du grand Apôtre. Il plut au Seigneur de consoler les pieux sujets des descendants de Pélage par un prodige, dont l'objet fut la glorification du Tout-Puissant et de saint Jacques, et le fruit immédiat et durable un redoublement de dévotion pour cet Apôtre dans toute la chrétienté.

    

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                                                                       12/11/2011

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