HISTOIRE DE S. JACQUES LE MAJEUR et du Pèlerinage de Compostelle

(abbé J.B. PARDIAC)

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  CHAPITRE V.

  TRANSLATION DES RELIQUES DE SAINT JACQUES EN ESPAGNE.

 

  La haine des Juifs poursuivit saint Jacques, même après sa mort; ils ne permirent point aux chrétiens, alors présents à Jérusalem, de creuser un lit funèbre à ses restes mutilés et de leur assurer un repos qu'on ne refuse pas au criminel après son supplice. Ils jetèrent le corps de l'Apôtre parmi les immondices de la cité et le laissèrent exposé à la vorace des chiens, peut-être aussi nombreux alors qu'aujourd'hui, et à la rapacité des oiseaux de proie. Mais Dieu qui est admirable dans ses saints, qui garde exactement tous leurs os, protégea son serviteur contre la malice de ses ennemis.

 

  Saint Jacques avait été suivi d'Espagne en Judée par sept de ses disciples. Ceux-ci, après avoir assisté au martyre de leur maître, recueillirent pendant la nuit son corps et sa tête et parvinrent à transporter à Joppe leur pieux trésor. Un navire, que le ciel semblait avoir envoyé, était prêt à partir; ils s'embarquent, pleins de confiance en Dieu, voguent sans danger sur une mer tranquille et au bout de sept jours, selon quelques auteurs, abordent à Iria-Flavia, un des ports de la Galice. Un ange avait été le pilote et avait veillé sur le dépôt sacré dont l'Espagne devait bientôt être si fière.

 

  De tous les incidents de cette traversée miraculeuse, nous ne rapporterons que le suivant, qui est présenté sous forme de légende par quelques auteurs et dernièrement encore par un journal Portugais. Une animation inaccoutumée régnait à Iria-Flavia. Un mariage qui allait unir deux familles puissantes causait tout ce mouvement. L'époux, seigneur du pays, était à cheval, accompagné d'un nombreux cortège. Tout à coup le coursier s'emporte, n'obéit plus au frein et entraîne son cavalier dans la mer. Une barque, semblable à un point dans l'immensité, sillonnait paisiblement l'océan entre l'embouchure du Minho et le port d'Iria-Flavia. Un homme était assis au pied du mât, et six autres l'entouraient, debout, les yeux fixés sur le rivage. Tous portaient le costume des apôtres du Christ. Un disque lumineux dominait ce groupe et projetait sur les eaux une lueur qui dirigeait la barque dans sa course aventureuse. Le coursier s'avance dans la mer, malgré les efforts désespérés de son maître, et arrive si près de la barque qu'un dialogue peut s'établir entre le seigneur du pays, que nous nommerons Maya sur la foi de certains écrivains, et entre les voyageurs:

- Qui êtes-vous? dit Maya aux étrangers. - Serviteurs de Dieu, répondirent-ils. - D'où venez-vous ? - De Joppé.

- Où allez-vous ? - Où Dieu voudra nous conduire. Celui que nous suivons, est Jacques, fils de Zébédée, un des douze apôtres du Christ et nous sommes ses disciples. - Vous êtes des disciples de Jacques? - A dire vrai, nous le fûmes, dit encore un des voyageurs; car Jacques a souffert le martyre.- Et en terminant ces paroles, l'étranger montra du doigt un coffre de bois de cèdre, placé au fond de la barque. Il reprit : - Nous l'avons soustrait à la fureur de ceux qui nous poursuivaient, et confiants dans la Providence, nous cherchons une terre hospitalière où nous puissions le déposer.

 

  Grande fut la surprise de Maya, en entendant ces paroles; il ne pouvait expliquer que par une intervention surnaturelle l'heureuse issue du voyage de ces inconnus.

- Disciples du Christ, s'écria-t-il, je vous offre mon palais. - Nous nous réjouissons, répondirent-ils; car Jésus- Christ a dit à ses disciples: Qui vous reçoit, me reçoit; et qui me reçoit, reçoit celui qui m'a envoyé.

Maya allait continuer le colloque; mais une nouvelle surprise lui était préparée: regardant son cheval qui par un brusque mouvement avait fait surnager une plus grande partie de son corps, il le vit, il se vit lui-même entièrement couverts de coquillages. Il jeta sur les disciples un regard interrogateur pour avoir l'explication de ce nouveau mystère; mais les disciples, agenouillés devant la sainte relique, ne conversaient plus qu'avec Dieu et le bénissaient d'avoir glorifié son serviteur par tant de prodiges.

 

  Un rayon de lumière illumina soudainement l'intelligence de Maya; il était croyant. Il fit comprendre le changement et le désir de son âme en courbant la tête. Alors un des disciples prenant avec la main de l'eau de la mer, la versa sur la tête de Maya en disant: " Je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.. - Amen, répondirent les autres disciples. - Amen, répondit Maya.

 

  Le nouveau chrétien ramena son cheval, redevenu docile, sortit sain et sauf de l'Océan et revint an milieu de la foule éperdue, tremblante, qui avait tout contemplé, mais n'avait pu rien comprendre.

 

  La légende ajoute qu'au moment où l'eau régénératrice tomba sur le front de Maya, une voix céleste fut entendue dans les cieux et déclara que les coquillages des futurs pèlerins de saint Jacques seraient considérés comme un symbole des vertus du grand apôtre de l'Espagne. Le zèle apostolique qui lui fit braver plusieurs fois les terribles hasards de la mer, est signifié de deux manières: 1° par un canard, attribut peu ordinaire de l'apôtre, mais consacré pur un des vitraux de Reims. Cet oiseau aquatique était devenu un symbole de navigation dans le langage des monuments du Moyen Age; et son nom avait même reçu dans plusieurs idiotismes français le sens de Flottage. Quoique plus d'un apôtre ait entrepris de longs voyages pour porter au loin l'Évangile, nul autre cependant ne semble avoir exécuté une si longue traversée pour annoncer Jésus-Christ aux nations infidèles, et l'oiseau nageur est aussi bien approprié à saint Jacques que la pèlerine et le bourdon, qui lui furent affectés à d'antres époques. 2° Par un des produits de la mer. Un coquillage marin est l'attribut naturel de l'ancien pêcheur de Galilée, de l'apôtre-marin pendant sa vie et même après sa mort. Un prodige a révélé la volonté du ciel et a imposé aux pèlerins de Saint-Jacques, à l'imagerie chrétienne, à l'art chrétien, un emblème devenu si populaire, que ceux-là même en comprennent la signification, qui en ignorent peut-être l'origine.

 

  Les pèlerins avaient tant d'amour et de respect pour les coquilles qu'ils avaient rapportées de Compostelle, en signe de pèlerinage, qu'ils ne voulaient pas s'en séparer à la mort. On en a découvert dans des cercueils, en beaucoup d'endroits.

 

  Voltaire, dont la science était si superficielle, prétendait que les bancs de coquillages trouvés au sommet des Alpes n'étaient autre chose que des coquilles détachées du chaperon ou du collet des pèlerins qui se rendaient à Rome. Cette lourde plaisanterie n'avait pas même les apparences du vrai, puisque les pèlerins de Rome n'ont jamais porté de coquilles sur leur chaperon.

 

  Les grands maîtres de l'art ont unanimement placé un ou plusieurs coquillages, comme attribut caractéristique, sur le chapeau, le camail ou le bourdon de Saint-Jacques. Il est à regretter qu'Overbeck , le fondateur d'une école si digne d'encouragement, ait manqué dans une de ses compositions à cette règle iconographique.

 

  Deux médaillons des vitraux de Bourges n'ont d'autre ornement qu'un semis de coquillages en l'honneur de l'apôtre et du pèlerinage de Compostelle.

 

  Parmi les mollusques, un seul a été adopté par la tradition et par l'usage comme attribut de saint Jacques. Il appartient à la famille des Pectinides à cause de l'analogie de sa forme avec le Peigne. Dans le langage scientifique de l'histoire naturelle, il est appelé Pecten Jacoboeus, et dans le langage vulgaire Peigne de Saint-Jacques, Coquille de Saint- Jacques et pèlerine; ce dernier terme provient de ce que les pèlerins de Saint-Jacques ornaient de quelques valves de ce mollusque leur camail ou pèlerine de cuir; usage qui existe encore parmi nous et en Espagne. Les Espagnols lui donnent le nom de Venera.

 

  Voici le dessin d'une valve de coquille de Saint-Jacques, semblable à celles que j'ai rapportées de mon pèlerinage. Nous y joignons le bourdon et la gourde, compagnons obligés de tout pèlerin, devenus pour cela même un attribut de pèlerinage; sur certains monuments, v. g. sur un reliquaire fort intéressant du XV° siècle, placé derrière l'autel du Sacré-Ceeur à la cathédrale de Bordeaux, saint Jacques n'est caractérisé que par le bourdon et la gourde.

                             

 

  La coquille de Saint-Jacques est un mollusque bivalve des mers d'Europe. Dans la langue héraldique, une coquille dont on voit le dedans ou le creux, prend le nom de Vannet, à cause de sa ressemblance à un van à vanner le grain. Très peu de familles le portent dans leur écu; celle de Vannelat, à cause de son nom, porte d'azur, à un Vannet d'or. On a conservé le nom de coquille au meuble d'armoiries qui représente une coquille de Saint-Jacques montrant le dos. On voit figurer jusqu'à 8 et 9 coquilles sur l'écu des nombreuses familles ou des cités qui ont adopté ce meuble armorial, soit à cause de leur nom, comme les familles Jacques, Coquille, soit à cause d'un pèlerinage au tombeau du Saint. La famille de Pimentales, qui prétend descendre du Seigneur dont je viens de raconter la légende, porte pour cette raison des coquilles dans ses armoiries. Elle s'est bornée à cinq.

 

  La botanique a voulu glorifier, de son côté, l'immortel apôtre en désignant sous le nom de Bourdon de Saint-Jacques une des fleurs les plus majestueuses de nos jardins. C'est le nom vulgaire d'une plante de la famille des malvacées; ses larges corolles blanches, jaunes, roses, purpurines, etc., souvent doubles, font l'ornement de tous les jardins sous les noms plus connus de Mauve-Rose, Passe-Rose, Rosier-Bâton, Rose-Trémière. Ce dernier nom, altération évidente de celui de Rose d'Outre-mer, révèle une origine exotique; à l'époquedes Croisades, elle nous a été apportée de Syrie, pays de saint Jacques; son origine et sa forme élancée, verticale comme celle d'un bourdon, l'ont fait surnommer Bourdon de Saint-Jacques. Pour les botanistes, c'est l'Alcée Rose (Alcea Rosa. Linn.). - Un pieux désir de populariser le nom de l'apôtre de l'Espagne, a fait encore donner son nom à une plante de la tribu des Sénécionées, que les pèlerins rencontraient fréquemment sur leur passage; je veux parler de la Jacobée, ou Jacobæa, comprenant la Jacobee vulgaire ou herbe de Saint-Jacques ou seneçon Jacobée (senecio Jacobrea. Linn.), plante médicinale très commune dans les prairies, les fossés, le long des bois, etc., durant le mois de juin. Ses feuilles, redoutées des troupeaux, nourrissent les chenilles du Phaloena Jacobæa pronuba. L'autre espèce est la Jacobée maritime, nom vulgaire de la cinéraire maritime. - Il faut ajouter au bouquet des fleurs de saint Jacques deux autres fleurs: le Lotier de saint Jacques, Lotus Jacoboeus, nom donné par Linnée à ce Lotus originaire de l'île Saint-Jacques, une des Antilles anglaises, près de l'île Saint-Thomas; puis l'Amaryllis Saint-Jacques ou lis de Saint-Jacques (Amaryllis formosissima. Linn.), dont les grandes fleurs écarlates rappellent la couleur rouge de l'épée armoriale des chevaliers de Saint-Jacques.

 

  Pour compléter dès à présent les attributs de saint Jacques, je mentionnerai le large chapeau orné de coquilles, que les enfants eux-mêmes connaissent, et que les artistes ne placent pas toujours sur le chef de l'apôtre, préférant le jeter en arrière. Cet attribut traditionnel a déterminé les chapeliers à adopter saint Jacques pour patron de leur corporation.

 

  Le livre, dépositaire de la vraie science, est un attribut commun à saint Jacques et aux autres apôtres.

 

  Les disciples de l'apôtre avaient admiré les desseins miséricordieux du divin Maître des coeurs dans l'événement que j'ai raconté. Leur émotion durait encore, quand ils arrivèrent à l'embouchure de l'Ulla (Ulia); un vent favorable leur fit remonter ce fleuve jusqu'à Iria-Flavia, où Maya les attendait. Cette ville est à trois lieues de la mer, près de la jonction de l'Ulla et du Sar (Taris). Ils débarquent leur précieux trésor avec un autel sur lequel les apôtres avaient célébré le Saint-Sacrifice et une colonne sur laquelle saint Jacques avait été décollé. Le corps du Saint est déposé sur une grande pierre à laquelle la barque est attachée; la pierre semble s'attendrir et s'ouvre miraculeusement en forme de tombeau comme pour offrir une couche au disciple du Christ et donner à l'exilé une hospitalité respectueuse. Dieu n'oublie jamais ceux qui ont combattu pour sa gloire ou pour sa doctrine; aux victimes des passions de la foule ou des pouvoirs iniques, il élève un trône ou un autel qui est plus qu'un trône, suspend en leur faveur les lois de la nature et donne à leurs ossements persécutés un tombeau qui n'est pas toujours creusé par la main de l'homme, mais où nul homme ne pourra plus les inquiéter.

 

  Cette pierre, qui vers le milieu du XVII° siècle conservait encore sa forme miraculeuse, s'il faut en croire un grave auteur de la Compagnie de Jésus, fut, aux yeux du pays converti à la foi chrétienne, un monument assez important pour donner sou nom à la ville. Les Espagnols appellent Padron une colonne, une pierre où l'on grave une inscription destinée à perpétuer le souvenir d'un grand événement. Iria-Flavia a donc perdu son nom dans la géographie moderne et ne s'appelle plus que Padron depuis des siècles. Florez est un des nombreux auteurs qui attestent cette étymologie: "La voz Padron se deriva por la piedra en que los discipulos pusieron el cuerpo del apostol al tiempo de pasarle a la tierra desde la nave".  Cette opinion emprunte un nouvel argument an dialecte Galicien, dans lequel on appelle Padrones les pierres auxquelles on amarre les bateaux. "Debemos insistir en el Padron...  por la coluna a que ataron la barca; a cuyas piedras llaman en Galicia Padrones". Mais Florez lui-même rapproche de cette étymologie celle qui suppose fautive l'orthographe de Padron qu'on devait écrire Patron, nom que la ville aurait reçu pour avoir favorisé le débarquement des restes du saint patron de l'Espagne:

" La voz Padron se deriva de patronus por haber llegado alli el patron de España". Dans quelques vieux écrits, cette ville est en effet appelée Villa patroni. Dans l'histoire de Compostelle, elle est désignée sous le nom de patronus.

 

  L'une et l'autre de ces étymologies proclament l'importance du culte de saint Jacques chez les premiers chrétiens de la Galice et rappellent un nom plus cher à la Péninsule que ceux des héros païens qui ont voulu immortaliser leur mémoire dans les appellations de Lisbonne, Saragosse, Gibraltar.

 

  Un simple souvenir, mais un souvenir religieux suffit pour attirer à Padron les populations voisines et nécessiter des accroissements successifs. La prospérité matérielle est souvent ici-bas la récompense des cités chrétiennes.

 

  Mais la Providence a ses pieuses industries, comme nous avons nos calculs; elle place loin ses bienfaits, multiplie les difficultés du chemin pour nous les faire désirer et apprécier. Les montagnes, les solitudes d'un accès difficile, c'est-à-dire les lieux les plus proches du ciel et les plus éloignés du tourbillon où s'agitent et se discutent les intérêts humains, tels sont les théâtres les plus ordinaires des miséricordes du Seigneur. La poussière et le bruit des grandes routes où tout le monde passe, croyants et incroyants; les rivages tumultueux des mers sillonnées par des pirates, par les enfants de Mahomet comme par les disciples du Christ, ne sauraient convenir au culte des tombeaux ni aux effusions d'une âme qui a besoin de s'entretenir avec Dieu. La plupart des grands faits évangéliques ont eu pour témoins des montagnes; il faut traverser les mers et ensuite le désert pour arriver au Saint-Sépulcre dans la cité sainte ou au tombeau de sainte Catherine sur le mont Sinaï. Que d'hommes peu réfléchis ont reproché à Rome les déserts qui l'entourent ? Que ne reproche-t-on aussi au fleuve qui baigne ses murs, la maigreur de ses eaux ou les limites étroites de son parcours? Un peu de mystère va bien à nos goûts et à notre intelligence. Souvenez-vous de la sainte Baume, de la Camargue, de Rocamadour, de Manrèse, de Monsarrat et de l'empressement laborieux avec lequel nos pères visitaient tous ces pieux rendez-vous de la chrétienté: presque toujours des montagnes, par conséquent des fatigues longues, pénibles, méritoires. Les plus saintes choses, dès qu'elles sont trop facilement accessibles, perdent de leur prestige et de leur attrait aux yeux du riche et même du pauvre. Les pèlerinages se sont ralentis, depuis qu'on a facilité les communications par des véhicules de toute sorte et par l'emploi de la vapeur sur terre et sur mer. Les voyageurs sont partout; les affaires ou les plaisirs les attirent dans les cinq parties du monde; mais les pèlerins sont rares; on va plus à Constantinople, à Athènes, au Caire ou à Suez qu'à Jérusalem, beaucoup plus à Grenade et à Séville qu'en Galice.

 

  Nous sommes ainsi faits; la civilisation augmente les jouissances par le progrès, par le raffinement des arts et de l'industrie; mais elle affaiblit ou éteint la foi dans les cœurs où devrait germer la reconnaissance; la conquête de la terre et des éléments nous fait oublier le ciel et les amis de Dieu.

 

  Mais l'indifférence publique ou le dédain de certains esprits ne font pas varier l'économie de la divine Providence; elle garde à distance ses trésors; Dieu n'est prodigue de ses dons que dans ses sanctuaires les plus reculés; c'est là surtout qu'il fait entendre cette miséricordieuse parole: "Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et qui êtes chargés, et je vous soulagerai".

 

  A cinq lieues d'Iria-Flavia, dans la profondeur des terres, habitait alors un petit peuple dont la modeste résidence était appelée, on ne sait pourquoi, liberum donum, Libre-Don, par les Romains. Deux rivières innavigables, le Sar et la Sarela, serpentent autour de la déclivité où ce village, devenu cité importante et capitale d'une province, étale aujourd'hui son humble parure de vieilles maisons. L'obscurité de son nom, l'exiguité de son territoire, sa situation aux extrémités du globe étaient des conditions dignes de fixer l'attention de cette même Providence qui n'avait pas dédaigné la bourgade de Bethléem pour en faire le berceau du Messie. La plus petite des bourgades de l'Ibérie devait, à son tour, être glorifiée par un événement que l'histoire profane n'a pas daigné raconter, mais qui n'en occupe pas moins une large place dans les annales de l'Église.

 

  C'est donc en ce lieu, providentiellement appelé liberum donum, que les disciples du grand apôtre apportèrent leur trésor, inestimable don que la riche Asie semblait envoyer à l'Europe pour la faire participer d'une manière moins inégale aux bienfaits du Tout-Puissant. Une grotte s'offre à eux; ils y trouvent quelques outils de maçonnerie dont ils se servent pour abattre une statue de Bacchus, divinité du pays, et construire un tombeau à leur maître. Mais au lieu de creuser horizontalement dans les parois de la grotte selon la coutume des Juifs, suivie par les chrétiens des Catacombes, imitée encore aujourd'hui par l'Espagne, ils bâtirent un petit édifice en marbre, taillé en arcade: "Fecerunt parvam arcuatam domum, ubi construxêre lapideo opere sepulcrum". On avait longtemps ignoré le nom de ces arcs tumulaires: les antiquaires des derniers siècles s'étaient bornés à désigner sous le nom de monuments arqués (monumenta arcuata) les tombeaux qui présentaient cette particularité si remarquable. Il n'y a pas longtemps qu'une inscription des catacombes a révélé son véritable nom, arcisolium. C'est donc cette dernière dénomination qu'il faut appliquer au tombeau en arcades de saint Jacques. Les tombeaux païens n'avaient jamais affecté cette forme, qui est d'origine chrétienne. On est donc autorisé à supposer une sorte d'inspiration chez les disciples de l'apôtre, architectes improvisés qui imitèrent ce qu'ils n'avaient jamais vu, ou créèrent simultanément avec Rome un genre dont les monuments du polythéisme n'avaient pu donner l'idée, l'arcisole chrétien.

 

  Le travail achevé, on chanta des psaumes à la gloire de Dieu et de son glorieux apôtre, et on inaugura sur cet humble tombeau un culte qui devait durer autant que les siècles.

 

  Le martyrologe Romain a fixé au 25 juillet la fête de la translation des reliques de saint Jacques. Mais le Propre des saints de l'Espagne, approuvé par plusieurs papes, réserve ce jour pour le martyre du Saint et renvoie au 30 décembre, en vertu d'une tradition immémoriale, la translation de ses reliques.

 

  Les disciples ne pouvaient se résoudre à s'éloigner du cher patron de leur patrie. Quand les intérêts de la foi les appelèrent dans d'autres contrées, ils laissèrent deux d'entr'eux, Anastase et Théodore, auprès de ce tombeau, pour en être en quelque sorte les gardiens et les chapelains. Fidèles à leur mission, ces deux disciples ne quittèrent jamais ce poste de faveur et furent enterrés, selon leur désir, à la droite et à la gauche de leur maître. C'est dans cette situation respective que leurs corps furent découverts plus tard avec celui de l'apôtre.

 

  L'art chrétien ne pouvait séparer ceux que la mort elle-même n'avait pu désunir. Une des façades de la basilique Gallicienne dédiée à saint Jacques est ornée d'une statue du Saint avec ses attributs, entre deux disciples qui ne peuvent être que ceux dont nous avons parlé.

 

  La présence du patron de l'Espagne dans le pays qu'il avait évangélisé durant sa vie mortelle ne fut point stérile pour la foi chrétienne. Les amis de Dieu ont le privilège de faire le bien même après leur mort. Les pays circonvoisins embrassèrent de bonne heure notre sainte religion, et la chrétienté de la Galice se fit remarquer bientôt entre toutes les autres par sa ferveur et ses oeuvres saintes. Le Portugal, l'Espagne et l'Aquitaine honorent d'un culte particulier sainte Quiterie, fille d'un prince de la Galice. Au milieu des ténèbres et des dissolutions du paganisme, dont elle était entourée, cette jeune néophyte soupçonna les avantages de la virginité et préféra, dans un exil volontaire, la couronne de l'innocence et la palme du martyre à la brillante union rêvée par son père. L'église du Mas d'Aire (département des Landes) possède le tombeau de l'intrépide héroïne Gallicienne, un des premiers témoins de la foi prêchée par l'Apôtre.

    

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                                                                       12/11/2011

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