HISTOIRE DE S. JACQUES LE MAJEUR et du Pèlerinage de Compostelle

(abbé J.B. PARDIAC)

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  Tout travail littéraire a son origine propre: les uns racontent ce qu'ils ont vu, les autres ce qu'ils ont pensé. Les vrais travailleurs de la pensée sont rares; mais les touristes abondent sous toutes les zones. J'ai voulu, moi aussi, goûter des voyages; j'ai couru sur terre et sur mer; j'ai vu, j'ai contemplé et j'ai tâché de retenir. Compostelle est un de mes souvenirs les plus chers; Compostelle! immortel pèlerinage, que nos pères du bon vieux temps connaissaient mieux que nous. Que de choses nous aurions dû conserver, qui sont tombées par notre indifférence ou notre relâchement!

 

  Ce que tant d'illustres écrivains ont exécuté pour Rome et Jérusalem avec la double autorité du savoir et du génie, je veux le tenter, avec le seul mérite du bon vouloir, au profit de Compostelle. Je ne rougis point d'offrir à des contemporains préoccupés d'autres soucis l'histoire dont mon oeuvre porte le titre. Ceux qui dédaigneront cet opuscule comptent peut-être parmi leurs ancêtres quelque pèlerin de Saint-Jacques. Tel qui sourit à ce mot de pèlerin le sera peut-être un jour lui-même; un revers, une déception, un retour providentiel à des idées d'abord combattues, puis acceptées avec enthousiasme, suffisent pour conduire au pied des autels où tant d'autres ont prié et pleuré. Les mobilités du cœur humain, aujourd'hui mauvais, demain repentant, font tout espérer, comme elles font tout craindre.

 

  J'écris donc pour tous, même pour les esprits forts, qui me refuseront jusqu'à leur pitié; pour les amis de l'histoire, que toutes les questions du passé intéressent; pour les amis des légendes et du merveilleux, qui trouveront en Espagne des récits aussi curieux qu'en Belgique et en Allemagne; pour les amis de l'hagiographie, pour toutes les âmes chrétiennes, qui étudieront avec moi quelques-uns des personnages évangéliques et les pèlerins canonisés ou vénérés qui ont représenté leur siècle auprès d'un tombeau aujourd'hui trop solitaire. J'écris aussi pour les archéologues, à qui je révélerai des merveilles qui ne sont pas même soupçonnées. J'écris pour mon pays, que tant de liens unissent à la péninsule Ibérique; les pèlerinages avaient abaissé les Pyrénées et ouvert de nombreux passages à la France sur le chemin de la Galice; de nombreuses pages de mon travail prouveront la vieille amitié de la fille aînée de l'église et du royaume catholique. J'écris enfin pour l'Espagne, pour ce beau pays si justement fier de ses traditions; je lui dois plus qù'une aimable hospitalité de quelques jours; je lui dois des impressions bienheureuses, des jouissances du coeur et de l'esprit. Je me hâte de le proclamer et je veux payer au moins une partie de ma dette chérie en déposant auprès du tombeau, qui fut et qui sera son palladium et sa gloire, l'humble hommage de ma reconnaissance et de mon opuscule.

 

  Pardonnez-moi, chers lecteurs, de vous entretenir encore de ma personne. La justification du plan que j'ai adopté m'en fait un devoir. Enfant de la Gironde, habitant. de Bordeaux, j'avais devant moi les deux voies qui conduisent en Galice, la mer et les montagnes. Mon aller s'est effectué par l'Océan, grâce au service transatlantique créé récemment, et mon retour par terre; double voyage très varié, de Bordeaux à Compostelle et de Compostelle à Bordeaux, durant lequel je serai votre guide, si vous daignez m'honorer de quelque confiance. C'est une Odyssée chrétienne que je vous propose. Aventureuse ou non, elle est trop pittoresque pour n'être pas du goût de ceux-là même à qui un motif religieux ne saurait suffire. Partons et allons solliciter des Galiciens une hospitalité bienveillante en échange des secours que le diocèse de Bordeaux leur a envoyés, dans leur détresse, en 1853.

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  CHAPITRE PREMIER.

  ITINÉRAIRE DE BORDEAUX A COMPOSTELI.E.

 

  Quand nos ancêtres, surtout ceux du Midi de la France, choisissaient la voie de mer pour abréger leur pèlerinage, ils s'embarquaient d'ordinaire à Bayonne ou au Cap-Breton. Le bâtiment, grand ou petit, bon ou mauvais, qui les portait, les déposait plus ou moins tardivement à la Corogne, à Vigo ou sur une côte quelconque de la Galice. Natures ardentes et généreuses, ils comptaient pour peu les ennuis et les dangers d'une traversée incertaine; tout s'oubliait au terme du pèlerinage.

 

  Plus heureux que nos pères avec moins de mérite, nous mettrons à profit la vapeur, ce progrès féerique de la navigation au XIX° siècle, et nous trouverons dans l'antique port de la lune de Bordeaux ce que nous chercherions vainement ailleurs. Nous voulons parler du service mensuel établi depuis peu de temps entre Bordeaux et Rio-Janeiro; service éminemment utile non seulement au commerce, mais encore à la piété chrétienne et aux pèlerinages; car de Lisbonne, où les paquebots font leur première station trois jours après leur départ de la capitale de la Guienne, il est facile de se rendre à Compostelle.

 

  Partons avec joie, chers lecteurs; les peuples que nous allons visiter sont nos frères. De même que la Galatie d'Asie, le Portugal et la Galice, en Europe, ont été peuplés primitivement par des colonies de Celtes ou Galls; nos ancêtres étaient un peu cosmopolites; ne le sommes nous pas nous mêmes par la fréquence et la rapidité de nos communications ? Partons, le ciel lui-même nous invite lever l'ancre; car il a été dit depuis longtemps:

  Rouge vespre et blanc matin

  Réjouissent le pèlerin.

 

  Le bourdon et l'escarcelle ont toujours été la marque particulière des pèlerins, ou, comme parle Guillaume de Malmesbury, le soulagement et l'indice du voyageur. Munis de ces deux indispensables compagnons de la route, entonnons le chant des pèlerins:

  Écoutez-nous, roi Christ,

  Écoutez-nous, Seigneur,

  Et dirigez notre voie.

 

  Et voguons sous la garde de saint Raphaël, protecteur des lointaines pérégrinations. Le Galicien, une des caravelles de Christophe Colomb à son quatrième voyage, fut percé à jour par les tarières; que l'Ange du Seigneur préserve des tarières et des naufrages les Messageries impériales à qui nous abandonnons pour trois jours notre existence. Rapides comme l'aile de l'hirondelle, exacts comme le soleil, les paquebots transatlantiques, véritables traits d'union entre l'ancien et le nouveau monde, se balancent sur l'élément liquide avec une majesté et une placidité qui semblent défier les orages. Si le sort nous favorise, la Guienne, la chère Guienne sera la dépositaire de notre personne et de notre fortune. Grâce à son nom, notre orgueil provincial nous fera croire que nous sommes encore chez nous, même quand nous n'apercevrons plus la Garonne, la Gironde et le golfe de Gascogne. Causer, lire, jouer, méditer, tout est possible à bord, à moins qu'un mal toujours redouté, presque toujours inévitable, rarement dangereux, ne vous tienne captif dans une chambrette décorée du nom de cabine.

 

  Les berlingues, îlots portugais, que nous saluons du regard et de la main, nous font pressentir le Tage et Lisbonne. Nous voici à la barre du fleuve; Belem se présente avec sa forteresse-miniature et son église mauresque; encore quelques minutes, la machine s'arrête; la ville d'Ulysse est devant nous, ville toute blanche, toute neuve, qu'on ne devrait voir que de loin; ceux qui ont fait le tour du globe classent son port parmi les quatre plus beaux de l'univers. Ne serait-il pas encore plus ravissant, si tout notre littoral océanique lui expédiait de plus nombreux bâtiments?

 

  Si quelque chose a disparu de votre bazar de voyage, souvenez-vous que vous foulez le sol qui a vu naître saint Antoine de Padoue et allez l'invoquer dans l'église érigée, sous son vocable, au-dessus de l'appartement où il vint au monde.

 

  Hâtons-nous, reprenons la mer à bord de la Lusitanie. Dieu aidant, nous serons dans quinze heures en présence de Porto, plus célèbre pour ses vins que pour ses monuments. C'est le Bordeaux du Portugal. Un roi des temps modernes est allé expier dans ses murs un rêve malheureux. Son tombeau, peu connu de l'Europe, couronne une montagne au-delà du Douro, près de l'embouchure de ce fleuve, et une place qui porte aujourd'hui son nom, Praça de Carlos Alberto, rappelle au touriste et au penseur des calamités qui durent encore et dont ce prince a été une des premières victimes.

 

  Braga est sur notre route. Son calvaire du Bom Jesus de Monte est justement célèbre; mais un double souvenir d'un autre genre y intéresse le pèlerin de Saint-Jacques et le Français. Cette ville doit à l'Apôtre de l'Espagne et du Portugal son premier évêque et peut-être son premier martyr, saint Pierre, dont le Martyrologe Romain et les Bollandistes fixent la fête au 26 avril. Vers la fin du XI° siècle, un noble enfant du Quercy, un illustre Bénédictin de l'abbaye de Moissac, connu dans l'histoire sous le nom et la qualification de saint Gérault, fut amené de Moissac par Bernard, primat de Tolède, qui le fit chantre de sa cathédrale et ensuite archevêque de Braga. Après avoir évangélisé ce pays, il termina sa carrière en 1109. Le Martyrologe de saint Benoît place sa fête au 5 décembre. Sa vie a été écrite par Jean Maldonat, cité par François Hantas en son Epitome.

 

  Au XVI° siècle, l'église de Braga fut gouvernée par un pieux dominicain, Barthélemy des Martyrs, qu'elle n'a pas encore oublié.

 

  Braga fut jusqu'au XIII° siècle la rivale de Compostelle et lui disputa la juridiction sur quelques évêchés.

 

  Nous sommes trop pressés pour nous arrêter à Barcellos et à Viana; arrivons à Caminha. Ici finit le Portugal; ne m'en veuillez pas de vous avoir promenés dans ce pays lointain; c'est une terre favorisée du ciel, vrai paradis de l'Europe. Un de ces proverbes hyperboliques qui durent autant que l'histoire, est conçu en ces termes: Dieu fit le Portugal et se reposa.

 

  Nous allons changer de pays, mais non pas entièrement de langage. Le Portugais s'est formé du Gallego, l'idiome d'Alphonse X, que le peuple, opiniâtre là comme ailleurs, s'obstine à parler presque exclusivement.

 

  Un petit fleuve très pacifique, le Minho, sépare le Portugal et la Galice. Si le souffle d'un vent favorable se joint à l'impulsion de la rame, nous aborderons dans quelques heures à Tuy, ville forte qui, du haut de la montagne où elle est assise, menace de l'autre côté du fleuve la ville portugaise de Valence. Réglons nos comptes le mieux possible avec la douane et la police du royaume d'Espagne, où nous venons d'entrer, et recommandons-nous à l'apôtre et au patron de ce pays encore aujourd'hui si chrétien.

 

  Nous voici en Galice; ne foulons qu'avec respect un sol où tant de pèlerins ont laissé l'empreinte vénérée de leurs pieds. Encore quelques stations à travers des routes bordées de cet utile maïs, zea maïs, que les gens de nos campagnes ne connaissent guère que sous le nom de blé d'Espagne; encore un peu de patience, quand nous rencontrerons ces lentes caravanes de chars rustiques dont les essieux criards font gémir les airs et les oreilles par les notes les plus aiguës et les plus discordantes. Ce bruit s'entend d'une demi-lieue et ne déplaît pas aux naturels du pays. Ils ont ainsi un instrument de musique qui ne leur coûte rien et qui joue de lui-même, tout seul, tant que la route dure. A l'agrément se joint l'utilité: ce bruit perçant et continu avertit les bouviers qui cheminent en sens contraire dans des sentiers trop étroits où ils ne pourraient se croiser, de s'arrêter assez tôt pour laisser passer celui qui est le plus proche de l'issue du sentier. Les Consolations qui nous attendent seront mieux goûtées après quelques fatigues, quelques ennuis et quelques terreurs plus ou moins chimériques. La petite cité de Purriño n'est attrayante ni par son nom, ni par sa physionomie, et ne mérite pas la moindre halte; allons nous reposer quelques heures à Vigo sur les bords d'une baie incomparable, d'où les bâtiments qu'elle a abrités peuvent gagner l'Océan par deux issues également sûres.

 

  Avançons, avançons vers le terme désiré de notre voyage, vers Compostelle. Une petite ville, el Padron, qui est sur notre chemin, doit fixer notre attention. Son nom a une raison d'être, dont nous dirons plus tard l'origine.

 

  Gravissons cette montagne; c'est la Montagne de Saint-Marc, Monte de san Marcos. Jadis les pèlerins l'appelaient la Montagne de la joie, Monte del gozo, parce que de sa cime élevée ils apercevaient pour la première fois le pieux objet de leurs désirs et dès ce moment livraient leur coeur à la plus douce joie. Mais l'esprit de pénitence tempérait ces premiers transports. Avant d'aller plus loin, ils se prosternaient, et le point de la montagne qu'ils touchaient de leur front incliné dans la poussière s'appelait le lieu de l'humiliation, el humilladoiro.

 

  Compostelle nous apparaît dans le lointain; ce n'est pas un mirage mensonger, mais une consolante réalité. Salut, ville chérie ! Je n'ai point encore sillonné tes rues, je n'ai point encore visité tes monuments; mais déjà tu es plus belle à mes yeux que tant de splendides capitales. Un tombeau m'attire dans tes murs; c'est à l'ombre de ce tombeau que je veux prier. Combien d'autres l'ont fait avant moi ! Les uns ont humilié leur pourpre royale devant ce marbre sans épitaphe et ont tâché d'y expier les séductions et les faiblesses du pouvoir. Les autres, pauvres volontaires ou résignés, coupables ou craignant de l'être, ont trouvé sur les mêmes dalles la paix du cœur dans les larmes de la pénitence; la date de leur pèlerinage a été celle d'une vie nouvelle et de jours plus sereins. Que de bonheur caché sous leurs grossiers camails à coquilles ! Que de récits pour les soirées du village !

 

  Les temps sont changés; les voyages autour du monde et les vulgaires trains de plaisir ont remplacé les pèlerinages; un nouveau courant d'idées et d'affections circule dans la société; des besoins nouveaux, fébriles, insatiables tourmentent une génération nouvelle qu'on dirait sans ancêtres; mais qu'importe? Un pèlerin de Saint-Jacques, un Jacopite, si tard venu qu'il soit au XIX° siècle, n'en est pas moins le successeur de plusieurs générations de chrétiens au même tombeau; il renoue le fil de nos traditions nationales, et à ce titre il aspire au respect de ses contemporains, sans aucun souci des sarcasmes du scepticisme ou de l'ignorance.

 

  Dieu soit loué I Nous voici à Compostelle. Qu'est-ce donc que cette ville, célèbre dans tout l'univers chrétien? Son histoire et sa gloire ne sont autres que celle de l'apôtre, dont la Providence lui a confié les immortelles reliques. Que de cités qui doivent leur nom, leur grandeur, leur prospérité au passage de quelque serviteur de Dieu ou au culte de leur dépouille mortelle ?

    

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                                                                       12/11/2011

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