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SAINT
JACOUES EN GALICE
par
L'Abbé L. DUCHESNE Membre de l'Institut.
Imprimerie
et Librairie Edouard Privat
45,
rue des Tourneurs, Toulouse
1900

SAINT
JACQUES EN GALICE
La
question de saint Jacques en Galice, en tant qu'elle
intéresse l'histoire, comprend l'étude de deux traditions
relatives: l'une, au voyage de l'apôtre en Espagne,
avant son martyre, qui eut lieu à Jérusalem en 44;
l'autre, à son tombeau, que l'on vénère à Santiago
de Compostelle depuis le IX° siècle.
I.
SAINT JACQUES, APÔTRE DE L'ESPAGNE.
La
première de ces deux traditions ne s'est manifestée
que tardivement dans les documents écrits; encore
cette apparition tardive est-elle entourée de circonstances
peu propres à l'accréditer.
En
Espagne, il faut le dire tout d'abord, elle est
précédée d'un long silence, et d'un silence auquel
l'on ne saurait opposer les fins de non-recevoir
cavalières qui servent aux hypercritiques à se débarrasser
des arguments négatifs. L'histoire religieuse d'Espagne
depuis le IV° siècle est assez connue. En ce qui
regarde spécialement les souvenirs hagiographiques,
ce pays a produit un auteur qui n'aurait certes
pas négligé de recueillir celui du premier apôtre,
si le premier apôtre eût été connu de lui. Prudence
nous a transmis des noms et des traditions martyrologiques
d'un intérêt bien secondaire en comparaison de celle-là.
S'il avait eu connaissance des rapports de
l'apôtre Jacques avec ses compatriotes, il n'eût
pas manqué de le compter au nombre de ces témoins
du Christ que les cités d'Espagne produiront au
dernier jour devant le tribunal de Dieu et dont,
en attendant, elles se glorifient ici-bas.
En
dehors des documents à proprement parler hagiographiques,
la littérature de l'Espagne chrétienne pour les
IV°,V°, VI°, VII° et VIII° siècles forme un ensemble
imposant de documents très divers de forme, de sujet
et de provenance, dans lesquels on est autorisé
à chercher quelque trace de la tradition nationale.
La Galice, en particulier, où cette tradition a,
depuis le IX° siècle, son principal sanctuaire,
occupe une place importante dans l'histoire connue
et bien documentée. Les phases de la crise priscillianiste
qui agita cette contrée depuis l'année 380 jusqu'à
la fin du VI° siècle, peuvent être étudiées dans
une suite presque ininterrompue de pièces authentiques.
Un prêtre de ce pays, Orosede Braga, publia au début
du V° siècle une histoire universelle qui va jusqu'à
son temps. Moins d'un demi-siècle après, Idace,
évêque d'Aquae Flaviae, non loin de Compostelle,
écrivait une chronique pleine de détails sur l'histoire
de la Galice à ce moment critique où se fondait
la monarchie suève. Peu d'années avant la disparition
de celle-ci vivait l'illustre saint Martin de Braga,
dont la plume élégante nous a laissé plus d'un écrit
estimé. Sous les rois wisigoths, l'Espagne a compté
bien des auteurs ecclésiastiques en tout genre de
littérature; saint Isidore est le plus important,
mais à côté de lui on peut compter Braulio, Taio,
Jean de Biclar, Julien, Hildefonse et bien d'autres,
qui se sont succédé jusqu'à l'invasion musulmane.
Tous se taisent sur l'apostolat espagnol de saint
Jacques, au moins dans leurs écrits authentiques,
dans ceux dont ils sont responsables et qui seuls
peuvent être cités en un tel débat comme engageant
leur autorité. Et qu'on ne dise pas que les sujets
qu'ils ont traités ne leur fournissaient pas l'occasion
de parler de l'apôtre national. A coté de la littérature
ecclésiastique d'Espagne, la littérature ecclésiastique
de Rome est bien peu de chose, si l'on en défalque
la correspondance officielle des papes. Et pourtant
quelle place n'y tient pas le souvenir des princes
des apôtres, saint Pierre et saint Paul ? Les auteurs
ecclésiastiques d'Egypte sont-ils muets sur saint
Marc? A Éphèse n'est- il jamais question de saint
Jean? En Espagne même, depuis qu'il est admis que
le christianisme y a été porté par saint Jacques,
faut-il chercher longtemps dans les écrits ecclésiastiques
pour y trouver des allusions nettes et claires à
l'apôtre du pays?
Ce
silence espagnol se renforce de celui des voisins
de Gaule, bien placés pour être renseignés sur des
traditions de ce genre, avides même de les recueillir,
exacts à les enregistrer. Le martyrologe hiéronymien
trahit, dans sa recension gallicane, exécutée à
Auxerre vers 595, comme aussi dans sa rédaction
première, une très vive préoccupation de ce qui
touche aux apôtres. Il ne prononce, à propos de
saint Jacques le Majeur, d'autre nom de lieu que
celui de Jérusalem. Grégoire de Tours, dans son
De Gloria martyrum, se montre très bien informé
sur les sanctuaires d'Espagne; il n'en mentionne
aucun qui soit en rapport avec le souvenir de saint
Jacques. Il consacre des notices spéciales aux apôtres
Jacques, frère du Seigneur, Pierre, Paul, Jean,
André, Thomas, Barthélémy. Au nombre de ceux dont
il ne dit rien figure Jacques, fils de Zébédée.
Fortunat, dans son poème sur la Virginité, énumère
les lieux saints des douze apôtres; pour les deux
Jacques, il indique la Palestine, terra beata. Mais
ce qui est plus fort, c'est que, dans une lettre
écrite a un évêque espagnol, à un évêque galicien,
à saint Martin de Braga, il parle des églises évangélisées
par les apôtres sans y comprendre celles d'Espagne;
il parle même de saint Jacques et de la Galice,
non point en rattachant l'apôtre à ce pays, mais
plutôt en l'en excluant. "Au temps, dit-il
en substance, où les apôtres se partageaient le
monde, Rome échut à saint Pierre, l'Illyrie à saint
Paul, l'Ethiopie à Matthieu, la Perse à Thomas,
l'Inde à Barthélémy, la Grèce à André. C'est à saint
Martin l'ancien que la Gaule doit la lumière de
l'Évangile, c'est au Martin nouveau (l'évêque de
Braga) que la Galice est redevable du même bienfait.
En sa personne, elle jouit de la vertu de Pierre,
de la doctrine de Paul, du secours de Jacques et
de Jean:
Qui
virtute Petrum praebet tibi, dogmate Paulum,
Hinc
Iacobi tribuens, inde Ioannis opem.
Il
est, je crois, difficile d'admettre que Fortunat
et Grégoire de Tours aient eu la moindre idée de
l'apostolat espagnol de saint Jacques.
Veut-on
plus de lumière encore? C'est en Gaule, dans la
génération de Fortunat et de Grégoire, et même dans
leur milieu littéraire, que se forma le recueil
d'histoires apostoliques connu sous le nom d'Abdias.
Chacun des apôtres y a sa notice, plus ou moins
étendue, saint Jacques le Majeur tout comme les
autres. Cette notice s'inspire de récits apocryphes
et fabuleux; cependant, elle ne dit rien ni du voyage
de saint Jacques en Espagne ni de sa sépulture en
ce pays.
Il
est difficile, ce semble, de constater un silence
plus absolu et moins explicable dans la supposition
où il y aurait eu pourtant quelque chose à dire.
Mais il y a plus que le silence; il y a la négation,
aussi énergiquement exprimée qu'elle peut l'être
quand elle ne répond pas à une affirmation contraire.
Le pape Innocent, dans une lettre de l'année 416
défend contre des importations étrangères les usages
liturgiques de l'Eglise romaine; à cette occasion,
il proteste que l'Occident ne devrait pas en connaître
d'autres que ceux du siège apostolique, puisque,
dit-il, "il est manifeste que, dans toute l'Italie,
les Gaules, l'Espagne, l'Afrique, la Sicile et les
îles interjacentes, personne n'a institué des églises,
si ce n'est ceux que le vénérable apôtre Pierre
ou ses successeurs ont constitués évêques. Que l'on
cite si dans ces provinces un autre apôtre a enseigné.
Si on ne peut citer aucun texte, parce qu'il est
impossible d'en trouver, il faut suivre l'usage
de l'Eglise romaine" etc. Ici, ce n'est
pas seulement la formation d'églises organisées
qui est formellement contestée; c'est aussi l'évangélisation,
la prédication d'un autre apôtre que saint Pierre.
Et il faut bien remarquer que le pape Innocent parle
en un sujet particulièrement grave et délicat, dans
lequel il n'aurait pas aisément allégué des preuves
douteuses: de plus, qu'il écrivait cette lettre
en 416, alors que lui et ses prédécesseurs Damase
et Sirice avaient eu plusieurs fois à intervenir
dans les affaires ecclésiastiques d'Espagne, notamment
dans celles de la Galice.
Je
ne dois pas omettre de dire que, dans ce silence
de la tradition, les Espagnols discernent cependant
une voix favorable, celle de saint Jérôme. Ce docteur,
dans son Commentaire sur Isaie, parle ainsi des
apôtres:
In
omnem terram, exivit Apostolorum sonus et in terminas
orbis terrae verba eorum,... Apostolos enim videns
Iesus in littore iuxta mare Genesareth refîcientes
retia sua, vocavit et misit in magnum mare ut de
piscatoribus piscium faceret hominum, piscatores
, qui de Jérusalem usque ad Illyricum et Hispanias
evangelium praedicarent, capientes in brevi tempore
ipsam quoque Romanae urbis potentiam.
On
ne voit pas, il est vrai, que dans ce texte, où
la prédication apostolique est caractérisée d'une
manière générale, il soit question de saint Jacques
en particulier. Mais saint Jérôme se sert ici d'expressions
bibliques qu'il enchevêtre dans sa phrase. Les mots
reficientes relia sua s'appliquent dans l'Evangile
(Matth., IV, 21) aux deux fils de Zébédée, Jacques
et Jean. C'est donc eux qui sont désignés ici.
A
cela je répondrai que si les trois mots en question
s'appliquent dans l'Évangile aux fils de Zébédée,
les mots iuxta mare Genesareth et hominum piscatores,
avec la promesse d'être changés de pêcheurs de poissons
en pêcheurs d'hommes, s'appliquent dans le même
évangile à saint Pierre et à saint André. (Matth.,
IV, 18, 19; cf. Marc, I, 16, 17; Luc, V, 1, 10.).
Si saint Pierre a des droits sur Rome, si saint
Jacques est réclamé par les Espagnols, on ne voit
pas ce que saint André et saint Jean auraient à
faire avec l'Illyrie. S. Jérôme n'a donc pas songé
ici à une répartition des provinces romaines entre
les apôtres; il a voulu tout simplement opposer
à l'humble métier d'abord exercé par les premiers
disciples les plus difficiles conquêtes de leur
apostolat. C'est pour cela qu'il a choisi Rome,
la métropole de l'empire; l'Espagne, le pays le
plus lointain; l'Illyrie, un des plus barbares et
des moins abordables. Du reste, cette mention simultanée
de l'Illyrie et de l'Espagne lui vient, non pas
d'une tradition locale quelconque, mais du Nouveau
Testament lui-même. Dans l'épître aux Romains (XV,
19, 24, 28), saint Paul parle de ses voyages précédents,
qui ont atteint l'Illyrie, usque ad Illyricum, et,
tout aussitôt, de son projet de passer en Espagne,
in Hispaniam.
Il
est donc bien imprudent de se prévaloir d'un tel
texte pour affirmer que saint Jérôme témoigne de
la mission de saint Jacques en Espagne. Ce prétendu
témoignage écarté, la célèbre "tradition"
n'a plus d'autres références écrites que celles
des Catalogues apostoliques . Je vais m'en occuper.
Assez
longtemps avant le temps où l'on découvrit en Galice
le tombeau du fils de Zébédée, il circulait en Occident
un petit écrit où il était question de lui comme
apôtre spécial de l'Espagne. C'est une histoire
abrégée des apôtres, dont nous avons en grec et
en latin des rédactions fort diverses, toutes néanmoins
dérivant de la même source. Les textes grecs, quand
ils portent en tête un nom d'auteur, se réclament
de saint Dorothée, évêque de Tyr; de saint Hippolyte
de Rome, de saint Épiphane, de Sophronius, le traducteur
de saint Jérôme. Parmi les textes latins, les plus
anciens et les plus complets sont: 1° le Breviarium
apostolorum, qui figure en tête du martyrologe hiéronymien
dans les manuscrits de Wolfenbüttel, daté de 772,
et de Berne, ce dernier un peu plus jeune que le
précédent; 2° le De ortu et obitu ss.. Patrum, attribué
à saint Isidore. De celui-ci, il subsiste deux rédactions,
l'une plus courte, à laquelle Fréculf de Lisieux
a puisé pour sa Chronique rédigée entre 824 et 830;
l'autre plus longue et dérivant du Breviarium. La
première rédaction figure dans l'édition d'Arevalo,
parmi les oeuvres authentiques d'Isidore; l'autre,
parmi les oeuvres apocryphes. C'est faire bien peu
d'honneur au savant docteur de Séville que de lui
attribuer l'une quelconque de ces deux pièces. De
ces recueils, il a été fait des résumés
en prose ou en vers que l'on rencontre, soit isolés
et anonymes, soit enchâssés dans certains écrits,
apocryphes ou authentiques, interpolés ou primitifs,
d'auteurs connus.
Les
catalogues grecs d'où dérivent tous ces remaniements
latins sont des documents de nulle valeur. J'ai
eu ces derniers temps plusieurs occasions de les
apprécier; j'ai montré qu'ils s'inspirent partiellement
de traditions ecclésiastiques et de pièces apocryphes,
toutes connues d'ailleurs, et que, quant au reste,
ils ne représentent que "le produit de l'imagination
de personnes inconnues, incapables de témoigner,
même en fait de tradition populaire. Ils sont à
l'histoire apostolique ce que sont les Fausses Décrétales
à l'histoire des papes, c'est-à-dire l'équivalent
de rien". En tant qu'ils s'occupent de
l'Occident, sauf les apôtres romains saint Pierre
et saint Paul,
ils ne signalent que la mission de saint Simon,
dont ils font l'apôtre de la Mauritanie, de l'Afrique
et de la Bretagne. Ils dédoublent même cet apôtre
en deux personnes, dont une est identifiée avec
saint Siméon, évêque de Jérusalem, qui fut martyrisé
en Palestine sous Trajan.
J'ai
dit: en tant qu'ils s'occupent de l'Occident. C'est
qu'en effet aucune des rédactions grecques qui sont
parvenues à notre connaissance ne parle de l'Espagne,
si ce n'est à propos de saint Paul. Mais les textes
latins s'accordent à nous présenter trois spécialités,
dont deux intéressent nos climats. Saint Matthieu
est attribué à la Macédoine, saint Philippe à la
Gaule, saint Jacques à l'Espagne. Ces trois modifications
proviennent-elles de quelque texte grec encore inconnu
de nous, ou du traducteur, ou d'une retouche introduite
après coup dans l'oeuvre de celui-ci? Je n'en sais
rien. Mais ce qui me semble clair, c'est que les
trois "traditions" relatives à la Macédoine,
à la Gaule et à l'Espagne sont exactement sur la
même ligne; elles ont même provenance, même attestation,
même autorité. Quelle que soit la forme du catalogue
latin, qu'il soit complet ou abrégé, en prose ou
en vers, indépendant ou engagé dans une autre composition,
les trois apôtres y figurent ensemble. Quelques
textes cependant, s'inspirant de Rufin ou du faux
Abdias, laissent saint Matthieu en Ethiopie; c'est
une correction.
Or,
chacun sait que l'assertion d'un apostolat de saint
Philippe en Gaule ne correspond à aucune tradition
locale; il en est de même pour saint Matthieu en
Macédoine. Ces deux apôtres ont été l'objet en Orient
de légendes fabuleuses et contradictoires; aucune
d'elles ne les fait voyager dans les pays indiqués
ici. Saint Jacques aussi a sa légende; il en a même
deux: l'une d'après laquelle toute sa carrière apostolique
se passe en Palestine, l'autre, particulière aux
Coptes et Abyssins, qui le fait voyager d'abord
en Lydie. Quant à l'Espagne, silence complet.
A
quelle date ce catalogue a-t-il passé en Occident?
Ce point, on le conçoit, a une grande importance
dans la question qui nous occupe. Fortunat, Grégoire
de Tours, Abdias, le martyrologe hiéronymien, l'ignorent
absolument. Ceci permet d'affirmer qu'il n'a pas
pénétré dans nos contrées avant la fin du VI° siècle.
Dans mon mémoire sur les recueils de légendes apostoliques,
j'avais cru ne pouvoir remonter plus haut que les
dernières années du VII° siècle. C'est en ce temps-là
qu'Aldhelm, abbé de Malmesbury, en pays anglo-saxon,
rédigea des inscriptions métriques destinées à orner
des autels eu l'honneur des douze apôtres. Il s'y
inspire non seulement d'Abdias, déjà en circulation
depuis un siècle, mais encore du catalogue byzantin,
complété, comme je viens de le dire, pour les pays
occidentaux. Un des vers à saint Jacques est ainsi
conçu:
Primitus
Hispanas convertit dogmate gentes.
Mais
je puis maintenant ajouter à ce témoignage anglo-saxon
une référence espagnole qui est peut-être un peu
plus ancienne. Saint Julien de Tolède, dans son
livre sur le Sixième âge, écrit en 686, laisse voir
qu'il avait sous les yeux, tout comme Aldhelm, et
le recueil d'Abdias et le catalogue byzantin, avec
ses retouches occidentales. Il expose, d'après le
dessein de son ouvrage, la prédication des apôtres,
avec référence aux nations qui l'ont reçue. Après
avoir parlé de saint Pierre et de saint Paul, il
continue: Hac et simili regula Iacobus Hierosolymam,
Thomas Indiam., Macedoniam Matthaeus illustrat.
Ici, il n'y a pas de distinction entre les deux
saints Jacques. L'Inde a été attribuée à saint Thomas
longtemps avant la rédaction des catalogues byzantins;
mais saint Matthieu en Macédoine est un trait caractéristique.
Saint Julien de Tolède n'a pu le tirer que d'un
catalogue byzantin déjà retouché. Cette constatation
est très grave. Elle nous permet d'affirmer que
ce catalogue, avec ses spécialités, saint Jacques
en Espagne, saint Philippe en Gaule, saint Matthieu
en Macédoine, circulait en Espagne vers le déclin
du VII° siècle.
Maintenant,
jusqu'à quel point correspondait-il à la tradition
du pays? Julien lui-même va nous l'apprendre et
précisément dans le même traité (c. 13). En poursuivant
sa description des prédications apostoliques, il
arrive à Jacques, frère de Jean , c'est-à-dire à
celui qui nous intéresse. Or, à qui le fait-il prêcher?
Aux Espagnols? Non. Il le fait prêcher aux Juifs,
et il caractérise sa prédication en disant qu'elle
était appuyée d'un grand nombre de textes scripturaires,
où il montrait que les prophéties s'étaient accomplies
en Jésus-Christ : longo tractu testimoniorum divinorum
docuit, ea omnia quae praedixera[n]t in Domino nostro
Iesu Christo fuisse completa. Ouvrons maintenant
Abdias à l'article de saint Jacques le Majeur; nous
y trouverons une vingtaine de textes prophétiques
allégués aux Juifs par l'apôtre, qui en montre ensuite
l'accomplissement. En tête de cette seconde partie
se présentent les mots : Haec omnia in Domino nostro
Iesu Christo et impleta sunt partim quae fuerunt
praedicta etc., que Julien reproduit presque littéralement.
Ainsi, l'évêque de Tolède avait sous les yeux le
recueil d'Abdias, où saint Jacques est présente
comme l'apôtre non de l'Espagne, mais de la Palestine;
d'autre part, il avait sous les yeux le catalogue
byzantin latinisé où cet apôtre est dit avoir évangélisé
l'Espagne. Il ne dit mot de cette prédication espagnole,
et cela dans un livre adressé au roi d'Espagne Erwige,
et dans un morceau consacré à l'analyse des enseignements
distribués par chacun des apôtres à ceux auxquels
ils ont prêché ou sont censés avoir prêché.
Ce
silence est l'équivalent d'une condamnation. Le
chef de l'église d'Espagne a connu l'attribution
de saint Jacques à son pays; il l'a répudiée. Et
ceci est d'autant plus grave que Julien est au-dessus
de tout soupçon de critique excessive. Un homme
qui accepte la légende de saint Jacques telle qu'elle
figure dans le recueil d'Abdias, un homme qui a
pu se fier assez au catalogue byzantin pour parler
de la prédication de saint Matthieu en Macédoine
est assurément peu difficile. Il n'a pas hésité
pour saint Matthieu, bien que le faux Abdias en
fasse l'apôtre de l'Ethiopie; mais c'est qu'il n'était
pas en situation de se prononcer. La Macédoine et
l'Ethiopie étaient trop loin pour qu'il en pût apprécier
les traditions. Il a pris la première venue. Pour
l'Espagne, il n'en était pas ainsi. Julien savait
ce que l'on disait ou ne disait pas des origines
apostoliques de son pays. Entre les deux prétendues
traditions, il a éliminé celle qui eût été glorieuse
pour les Espagnols, évidemment parce qu'il la savait
dépourvue de toute attache dans l'opinion locale.
Après
ce que je viens de dire, on ne s'étonnera pas que
le catalogue byzantin, connu en Espagne dès avant
la fin du VII° siècle, ait laissé des traces dans
la littérature de ce pays. J'ai déjà dit qu'il fait
le fond du livre De ortu et obitu Patrum attribué
à saint Isidore; les notices grecques y sont reproduites
plus ou moins complètement. A la fin, on trouve
une petite récapitulation: Petrus namque Romam accepit,
Andreas Achaiam, Iacobus Hispaniam .. qui se termine
par une note sur saint Paul, prédicateur universel.
Ce petit catalogue reparaît dans un fragment du
Commentaire sur Nahum, attribué à saint Julien de
Tolède, et dans le Commentaire de saint Béat (fin
du VIII° siècle) sur l'Apocalypse. Le premier de
ces deux commentaires est fort contesté. Je ne crois
pas, quant à moi, qu'on puisse le considérer comme
authentique.
Quant
au livre De ortu et obitu Patrum, il n'est pas douteux
que saint Isidore n'en ait écrit un sous ce titre;
saint Hildefonse l'atteste expressément; mais rien
ne prouve que son texte nous soit parvenu intact.
On a déjà vu que des deux recensions qui circulent,
une seule est retenue par Arevalo. Celle-ci, les
critiques non espagnols s'accordent à la juger au
moins interpolée. Sans entrer dans le détail de
cette question d'histoire littéraire, je soumettrai
au lecteur le chapitre relatif à saint Jacques.
Il sera facile de voir qu'on ne saurait, sans imprudence,
l'attribuer au docte évêque de Séville. En regard
du latin d'Isidore (?), je dispose celui des textes
byzantins qui s'en rapproche le plus.
Iacobus,
filius Zebedaei, ...............................
quartus
in ordine,
duodecim
tribubus
quae
sunt in dispersione gentium
scripsit,
atque Hispaniae et Occidentalium
locorum
gentibus
evangeliunn
praedicavit.
Hic
ab Herode tetrarcha
gladio
caesus occubuit.
Sepultus
in Marmarica.
Le
texte grec contient deux bévues: l'une consiste
à confondre Jacques fils de Zébëdée avec Jacques,
frère du Seigneur, auteur de la lettre qui porte
en tête l'adresse; l'autre est encore une confusion:
on a pris le roi Hérode Agrippa pour le tétrarque
Hérode Antipas. Admettons que celle-ci soit vénielle.
Quant à la première, qui est énorme, le rédacteur
latin ne s'est pas borné à la reproduire; il l'a
précisée par le mot scripsit. On voit combien il
est invraisemblable qu'un tel écrit soit de saint
Isidore. L'auteur du Bremarium apostolorum, qui
n'était pourtant pas un bien grand clerc, a eu soin
de corriger les deux fautes. Voici son texte :
Iacobus,
qui interpretatur Supplantator, filius Zebedaei,
frater Iohannis. Hic Spaniae el Occidentalia loca
praedicatur et sub Herode gladio caesus occubuit;
sepultusque est in Achaia Marmarica.
La
rédaction du Breviarium est reproduite mot à mot
dans le De ortu et obitu PP, 2° rédaction; on s'est
borné à y intercaler un petit développement oratoire
après les mots frater Iohannis.
On
voit, par la comparaison de ces textes, que non
seulement le recueil en général, mais l'article
de saint Jacques en particulier, représente tout
autre chose que l'oeuvre d'un auteur sérieux.
Du
reste, saint Isidore, qui a eu tant d'occasions
de parler de saint Jacques et surtout de sa mission
en Espagne, ne fait mention de celle-ci dans aucun
de ses écrits certains. On remarquera surtout son
silence dans le passage des Étymologies (VII, 9)
où il traite spécialement du fils de Zébédée, et
aussi dans sa Chronique, où il n'est point avare
de renseignements sur les apôtres et leurs missions.
Ce que je dis de saint Isidore, on peut le répéter
de saint Hildefonse, de saint Julien et de bien
d'autres.
La
vieille liturgie mozarabique, autant qu'on en peut
juger par les manuscrits antérieurs au XII° siècle,
ne témoigne pas d'une sollicitude spéciale pour
saint Jacques. L'apôtre était fêté vers la fin de
décembre, le 27 ou le 28, avec son frère saint Jean.
Cette association et cette date ne sont pas particulières
à l'Espagne; elles rentrent dans un système de commémorations
apostoliques dont les origines doivent être cherchées
en Orient. La fête spéciale du 25 juillet, marquée
déjà au VI° siècle dans le martyrologe hiéronymien,
ne s'introduisit que très tard en Espagne ; elle
manque dans beaucoup de calendriers du X° et du
XI° siècle.
De
ce qui a été exposé jusqu'ici, il résulte :
1°
Qu'avant le IX° siècle, l'apostolat espagnol de
saint Jacques n'est mentionné que dans une version
latine du catalogue apostolique byzantin et dans
les livres qui dépendent de cette version;
2°
Que ni ce catalogue, dans son texte grec original,
ni les additions qui caractérisent ses remaniements
latins n'ont aucun titre à représenter une tradition
quelconque, à plus forte raison une tradition espagnole;
3°
Que saint Julien de Tolède (686) a connu leur assertion
relative à saint Jacques et qu'il l'a écartée.
II.
LE SANCTUAIRE DE COMPOSTELLE.
Maintenant,
il faut bien noter une chose, c'est que si les textes
latins du catalogue byzantin ont pu inculquer l'idée
de l'apostolat espagnol de saint Jacques, ce n'est
pas d'eux que provient la tradition de sa sépulture
en Galice. Pour autant que les catalogues indiquent
son tombeau, ils s'accordent à ne pas le marquer
en Espagne. L'apôtre est enterré tantôt en Judée,
tantôt à Césarée de Palestine, tantôt, comme dans
les textes cités plus haut, en Marmarique, c'est-à-dire
dans le pays à peu près désert qui s'étend entre
la branche occidentale du Nil et la Cyrénaïque.
Le texte que les versions latines ont propagé en
Occident nomme justement la Marmarique. Dans celui
du Breviarium, il y a une grosse faute: saint Jacques
y est dit reposer in Achaia Marmarica. Le mot Achaîa
provient sans doute d'une transposition accidentelle:
il figure dans la notice de saint André, qui vient
immédiatement avant celle de saint Jacques.
Dans
un manuscrit grec de Vatopédi, au lieu de ..., on
lit ... Cet "axe" n'a pas de sens; il
a dû y avoir d'abord autre chose dans le texte grec.
Quoi
qu'il en soit, les textes fort nombreux qui dépendent
des catalogues, soit immédiatement, soit par l'intermédiaire
du Breviarium, offrent ici diverses leçons qui dérivent
évidemment de l'une ou l'autre de ces fautes. La
sépulture de saint Jacques y est indiquée in azi
Marmaria, in arce Marmaria, in arce Marematica,
in arca Marmarica, in arce Maritima, etc. En dépit
de toutes ces transformations, le lieu indiqué demeure
toujours en Marmarique, c'est-à-dire en un pays
fort éloigné de l'Espagne. Ce n'est donc pas en
partant des catalogues que l'on a pu chercher saint
Jacques en Galice.
De
tous les documents incontestés du culte de saint
Jacques en Galice, le plus ancien est un texte du
martyrologe d'Adon, rédigé vers l'année 860. Au
25 juillet, Adon se contente de marquer la fête
de l'apôtre sans aucune référence géographique;
mais dans le Libellus de festivitatibus ss. apostolorum,
qui figure en tête du martyrologe proprement dit,
il s'exprime ainsi:
VIII
kal. aug. Natale Iacobi apostoli fratris Iohannis
evangelistae qui decollatus est ab Herode rege Hierosolymis,
ut liber Actuum Apostolorum docet. Huius beatissimi
apostoli sacra ossa ad Hispanias translata et in
ultimis earum finibus videlicet contra mare Britannicum
condita, celeberrima illarum gentium veneratione
excoluntur.
L'histoire
antérieure de l'église galicienne ne fournit aucun
point d'attache à ce culte si célèbre. Il est même
à noter que, dans ces contrées, on ne signale aucun
martyr, aucun saint particulièrement vénéré, si
ce n'est saint Martin de Braga, qui est du VI° siècle.
La Galice, aux derniers temps du régime romain,
se présente à nous comme la terre bénie du priscillianisme.
Cette hérésie s'y conserva, en dépit de toutes les
répressions, jusqu'à la fin du VI° siècle à tout
le moins. Et il faut remarquer que ce n'est pas
dans les parties orientales et méridionales de la
province qu'elle résista le plus longtemps. Symphose,
évêque d'Astorga, l'un des principaux fauteurs de
ce
mouvement, se rallia à l'orthodoxie au concile de
Tolède tenu en 400. Il en fut de même de l'évêque
de Braga, Paternus, et, depuis lors, les deux sièges
de Braga et d'Astorga devinrent des forteresses
de l'orthodoxie. Mais, dans l'ouest du pays, l'hérésie
avait jeté des racines pins profondes. Au temps
du concile de Tolède, on n'y signale qu'un seul
évêque catholique, Ortigius, d'Aquae Celenae, localité
située un peu au sud d'Iria; encore les Priscillianisles
l'avaient-ils chassé et contraint à s'exiler. Le
reste de l'épiscopat galicien était intraitable;
il fallut procéder à une déposition en masse. Comme
le concile avait l'appui des autorités impériales,
il n'est guère douteux que l'on n'ait au moins essayé
d'exécuter ses décisions. Mais l'invasion suève
(409) vint bientôt éliminer les fonctionnaires romains;
les hérétiques respirèrent à l'aise. Au milieu du
siècle suivant, les rois suèves s'étant convertis,
leur autorité fut mise au service de l'Église catholique,
et depuis lors nous voyons tous les sièges occupés
par des prélats en communion avec le métropolitain
de Braga. Mais tout n'était pas fini: les conciles
provinciaux de 561 et 572 eurent encore fort à faire
avec les Priscillianistes. C'était même leur plus
gros souci. On peut voir par celui de 561 que le
principal refuge des hérétiques était à l'extrémité
nord-ouest de la Galice, in ultimis huius provinciae
regionibus, c'est-à-dire précisément dans le diocèse
d'Iria Flavia.
Si
les catholiques en ces contrées n'avaient pas de
saints locaux, il en était autrement des Priscillianistes.
Chez eux, le chef de la secte était en grand honneur.
On sait qu'il fut exécuté à Trêves en 385 avec deux
de ses clercs, Felicissimus et Armènius. Quatre
autres de ses disciples, Latronianus, Euchrotia,
Asarivus et Aurelius, ces deux derniers diacres,
furent également décapités. Mais ces supplices ne
firent qu'exalter l'enthousiasme de leurs partisans.
Les sept cadavres furent ramenés en Espagne, enterrés
en grande pompe et honorés comme ceux des martyrs.
Où
furent célébrées ces funérailles triomphales? Priscillien
était évêque d'Abila en Lusitanie; mais il est peu
probable que son culte ait fleuri dans cette contrée,
qui revint de suite à l'orthodoxie. Il n'y a non
plus aucun texte, aucun indice qui permette de croire
que les soi-disant saints des Priscillianistes aient
eu leur sépulture en Galice, bien que, comme on
l'a vu, ce pays fût celui où ils conservèrent le
plus longtemps la sympathie du populaire.
Au
VII°, au VIII° siècle, il n'est plus question du
priscillianisme. Cette hérésie disparaît. L'église
suève elle-même est absorbée par l'église wisigothique.
Le silence ou peu s'en faut se fait sur la Galice.
D'abord
conquise par les Arabes, cette province fut bientôt
reprise par les princes asturiens, auxquels elle
obéissait depuis près d'un siècle quand Adon consigna
dans son martyrologe le fait public du culte de
saint Jacques en ces contrées.
Antérieurement
à Adon se présentent les trois plus anciennes chartes
de Compostelle, lesquelles se réclament des rois
Alphonse II le Chaste, Ranimir Ier et Ordono Ier,
et portent des dates correspondant aux années 829,
844, 854. D'après ces documents, dont l'authenticité
n'est pas admise par tout le monde, le corps de
saint Jacques aurait été "révélé" sous
Alphonse le Chaste, au temps de l'évêque d'Iria,
Théodemir. Le lieu de la découverte est le territoire
d'Amaea, in finibus Amaeae, ainsi appelé dans le
diplôme de 854. Aucun renseignement n'est donné
sur les circonstances du fait, sur les signes auxquels
on a reconnu l'identité du corps saint, sur les
motifs qui ont déterminé les recherches. Le corps
de saint Jacques a été "révélé"; voilà
tout ce que nous trouvons dans ces vieilles chartes
et dans celles qui leur font suite jusqu'à la fin
du IX° siècle.
Il
faut dire que le culte de saint Jacques était encore,
même dans le royaume asturien, moins en vue que
la note d'Adon ne le donnerait à croire; les deux
chroniques locales du IX° siècle, le Chronicon Sebastiani
et le Chronicon Albeldense, n'en soufflent pas le
moindre mot. Adon s'est probablement fait l'écho
de quelque pèlerin enthousiaste. Quoi qu'il en puisse
être de la notoriété du sanctuaire galicien dans
l'ensemble du royaume des Asturies, le culte de
saint Jacques ne cessa de prospérer à Compostelle
et l'on vit bientôt se produire, en dehors des chartes,
des documents soi disant historiques destinés à
expliquer ses origines.
Au
XII° siècle, alors que Santiago était arrivé au
plus haut degré de splendeur, on y voyait deux livres
fort instructifs sur ce point. L'un d'eux, connu
sous le nom d'Historia Cornpostellana, traite surtout
des événements contemporains des narrateurs, lesquels
s'arrêtent à l'année 1139; c'est une histoire de
l'évêque Diego Gelmirez, mais il y est aussi question
des temps anciens, de la translation de saint Jacques
et de la découverte de son tombeau. L'autre livre
était un recueil assez complexe. On y trouve une
Translatio s. Iacobi suivie d'une lettre de saint
Léon, pape: puis un recueil de miracles de saint
Jacques, censé formé par le pape Calixte II; la
passion de saint Eutrope de Saintes; l'histoire
fabuleuse de Charlemagne par le pseudo-Turpin; enfin,
une lettre apocryphe d'Innocent II, laquelle authentique
l'ensemble. De cette collection, les deux premières
pièces, la Translatio et la lettre du pape Léon,
sont les seules dont il y ait lieu de s'occuper
ici.
La
Translatio raconte que saint Jacques vint en Espagne
après l'ascension du Sauveur, qu'il y convertit
quelques personnes, que, notamment, sept disciples
le suivirent quand il repartit pour Jérusalem. Après
son martyre, ils recueillirent son corps et s'embarquèrent
sur un navire qui, en sept jours, les transporta
à Iria. Désireux de donner à l'apôtre un tombeau
convenable, ils allèrent trouver une matrone appelée
Luparia et lui demandèrent de leur céder un temple
situé dans une de ses propriétés. Cette personne,
païenne et mal disposée, les adressa au roi de la
contrée, qui leur fit le plus mauvais accueil. Les
disciples prirent la fuite, poursuivis par ce méchant
prince. Sur leur route se trouvait un pont: ils
le traversèrent et il s'écroula au moment où les
persécuteurs étaient en train de le passer à leur
tour. Cet accident fit réfléchir Luparia; cependant,
pour se débarrasser des solliciteurs, elle les envoya
dans la montagne, où ils eurent affaire d'abord
à un dragon, puis à des boeufs sauvages. Ils triomphèrent
et des dragons et des boeufs. La montagne s'appelait
mons Ilicinus, les disciples changèrent son nom
en celui de Mont sacré. Leur succès finit par convaincre
la matrone, qui se convertit et entraîna la population
par son exemple. Le temple fut vidé de ses idoles;
on y creusa un tombeau, et l'apôtre y reçut enfin
la sépulture. Les disciples se dispersèrent pour
prêcher l'Évangile; mais trois d'entre eux demeurèrent
jusqu'à la mort auprès du saint tombeau.
On
pourrait croire que ce récit représente une tradition
populaire locale. Il n'en est rien: c'est un plagiat
pur et simple. Bien longtemps avant que la Translatio
de saint Jacques ne fût en circulation, la même
histoire, sauf ce qui concerne l'apôtre, était racontée
dans un autre canton de l'Espagne à propos de sept
saints dont le culte est assez ancien. Adon, au
15 mai de son martyrologe, en donne un résumé. Sept
évêques, Torquatus, Ctesiphon, Secundus, Indaletius,
Caecilius, Hesychius et Euphrasius, sont ordonnés
à Rome par les apôtres et envoyés en Espagne. Ils
se présentent d'abord à Acci, actuellement Guadix,
localité située à l'est de Grenade, dans l'extrême
sud de la province carthaginoise. Comme ils se reposaient
à proximité de la ville, les païens, qui célébraient
une fête, se précipitèrent sur eux et les mirent
en fuite. Les évêques franchirent un pont, lequel
s'écroula aussitôt sous le poids de ceux qui les
poursuivaient. Une "sénatrice" appelée
Luparia donna alors le signal de la conversion.
Puis les apôtres se dispersèrent et allèrent fonder
des églises dans la région, à Illiberris (Grenade),
Urci, Illiturgi, etc. Adon raconte que, le jour
de la fête de l'un d'eux, saint Torquatus d'Acci,
c'est-à-dire le 15 mai, un olivier planté près de
son tombeau donnait des fruits mûrs.
Nous
avons ici les sept évangélistes, la matrone Luparia
et l'histoire du pont écroulé, tout comme dans la
Translatio galicienne. Je ne saurais dire si le
rôle d'abord hostile de Luparia, la lutte contre
le dragon et les boeufs sauvages, ainsi que le Mons
Ilicinus, devenu le Mons Sacer, figuraient aussi
dans la légende d'Acci. Comme nous ne la connaissons
que par le résumé du martyrologe, il est bien
possible qu'elle ait été plus étendue et que l'on
y ait consigné d'autres épisodes que ceux qu'Adon
en a tirés.
Quoi
qu'il en soit, le plagiat est certain. L'auteur
de la Translatio s'est emparé d'une histoire qui
circulait à l'autre extrémité de l'Espagne sur des
saints des environs de Grenade, et l'a transportée
en Galice. Il était d'ailleurs assez naturel que
l'on mît en rapport avec saint Jacques les sept
saints considérés, au moins dans certaines parties
de l'Espagne, comme ayant été les premiers apôtres
de ce pays.
En
dehors de cette légende espagnole, la Translatio
ne paraît s'inspirer d'aucun autre document. Cependant,
il est à noter qu'elle suppose non seulement le
fait de la sépulture de saint Jacques en Galice,
mais aussi celui de sa prédication en Espagne.
Après
la Translatio se présente la lettre du pape Léon,
document dont on a toujours fait le plus grand état
en cette affaire. On la suppose émanée de Léon III
(795-816), lequel aurait été contemporain de la
découverte du corps saint et l'aurait authentiquée
tout aussitôt. Mais il est clair que ceux qui ont
ainsi parlé de cette pièce ne l'avaient pas lue,
ou du moins qu'ils se sont étrangement trompés sur
l'intention qui l'a dictée. Il ne s'agit nullement
ici d'une authentification de reliques récemment
mises au jour; la lettre ne dit pas un mot de la
découverte du temps de l'évêque Théodemir: elle
ne parle que de la translation; elle n'atteste que
sa réalité. Le corps de saint Jacques a été apporté
par ses disciples de Jérusalem en Galice: voilà
tout ce qu'elle dit et prétend garantir. Comme d'ailleurs
elle ne donne aucun numéro au pape Léon, il n'y
a pas de raison de croire que le faussaire ait songé
à Léon III plutôt qu'à l'un de ses homonymes. Je
crois que ce nom s'est présenté à son esprit à cause
de la célébrité de saint Léon Ier, connu en Galice
comme ayant été en rapport avec les évêques du pays.
De
cette lettre du pape Léon, on connaît maintenant
trois rédactions. La plus ancienne a été publiée
en 1889 par les Bollandistes dans le tome I de leur
Catalogue des manuscrits hagiographiques de Paris.
Elle provient d'un manuscrit de Saint-Martial de
Limoges, dans lequel elle a été ajoutée, sur une
page blanche, en écriture wisigothique du X° siècle;
cette écriture tranche avec le reste du manuscrit,
qui est en lettre franque. Une autre rédaction,
publiée d'abord par le P. Fedel Fita et M. Fernandez
Guerra a été reproduite dans le t. I des Acta sanctorum
de novembre, p. 21. Elle provient d'un manuscrit
de l'Escurial. La troisième est celle du Liber Calixtinus;
on la connaît depuis longtemps. Je vais reproduire
d'abord les deux premières....
I.
Manuscrit de Saint-Martial.
In
Dei nomine Léo episcopus regibus Francorum et Vandalorum,
Gothorum et Rornanorum.
Notescimus
vobis de translatione beatissimi Iacobi fratris
sancti Iohannis apostoli et evangelistae, et quo
die dessecatum est caput eius ab Herode rege Iherosolima
et sic inde levatum est corpus eius navigio manu
Domini gubernante; septima namque die requievit
ratis in locum que dicitur Bisria inter duos rivosque
dicitur Bisria. Et sic inde levatum est corpus eius
centra solis in aera et sui discipuli flendo et
ndulgentiam Deo petendo. Et elongaverunt XII milia
ut sanctum corpus eius tumulatum est sub arcis marmaricis.
Unde et tres discipuli cum eo in eodem loco sortem
abent requiescendi, qui flatum draconis exstincserunt
et argumenta eius dirruberunt in montem qui ab initio
vogatus erat hilicinus et ex tunc vocatus est montem
Sagro; nomina haec sunt: Torquatus, Tysefons et
Anastasius. Alii vero IIII° remeantes Iherosolima
regresi sunt. Qui et omnia conscripta nobis in sinodum
retulerunt. Vos omnis christianitas qui ividem ibitis
preces Deo offerre, quia certum est quia ibi reconditum
est corpus sancti Iacobi apostoli in pace.
II.
Manuscrit de l'Escurial.
In
Christi nomine Léo episcopus vobis in Christo credentibus
et cuncto populo catholico.
Notescimus
vobis de translatione beatissimi Iacobi Zebedei
fratris Iohannis apostoli et evangeliste, qui decollatus
est ab Herode rege in Hierosolima ut liber Actus
apostolorum docet. Huius beatissimi sacra ossa apostoli
a Domino vero ordinante ad Hispanias translata,
videlicet contra mare Britanicum condita. Et sic
levatum est de Hierosolimis corpus eius navigio
in rathem et manu Domini gubernante sic requievit
inter Illa rathe et Save quod dicitur Bisria, in
locum Iliae. Inde vero levatum est corpus eius a
suis discipulis; flendo el indulgentiam petendo
Deo, elongaverunt eum de loco llie XII miliarios,
ubi corpus eius sanctum tumulatum est sub arcis
marmoricis occidentalis urbe cuius celeberrima illarum
gentium veneratione excolitur. Unde et eius discipuli,
Tessefor, Torquatus et Anastasius ibidem meruerunt
requiem habere, et alii vero quatuor ascenderunt
rathem et reversi sunt ad priorem Hierosolimam.
Et dum essent pariter, flatum draconis destruxerunt
per meritum beati Iacobi et eius instrumentamenta
disruperunt in montem qui ab initio vocatus fuerat
Illicinus et tunc vocabimus
eum montem Sacrum. Vos vero, fratres et in Christo
fîde habentes , pro nobis preces offerte Domino,
quia quod superius diximus verum est.
Le
premier texte est d'une barbarie effroyable et d'une
absurdité qui passe toute expression. Il fait du
pape Léon un contemporain de saint Jacques: c'est
le pontife romain de l'année 44. Ce vicaire prématuré
de saint Pierre adresse sa lettre aux rois, supposés
chrétiens, des Francs, des Vandales, des Goths et
des Romains. On se demande de quelle plume ont pu
tomber de telles bévues. Peut-être y a-t-il erreur
de copiste à l'endroit où l'on voit le corps de
l'apôtre élevé centro solis in aera; cependant rien
ne doit étonner ici.
Cette
triple énormité a disparu dans la deuxième rédaction.
Le pape écrit aux fidèles en général; il connaît
saint Jacques par le livre des Actes; ce qu'il dit
de la translation ne lui a pas été envoyé "en
synode" par les témoins du fait; il n'est plus
question du centre du soleil et de l'élévation dans
les airs. Une autre différence entre les deux rédactions,
c'est que la deuxième intercale dans le texte primitif
toute la notice d'Adon. La première n'offre aucune
trace de cette dépendance littéraire. Mais il est
clair que son auteur connaît la Translatio avec
l'épisode du dragon et le mons Ilicinus. Il la suit
encore en ce qu'il fait enterrer saint Jacques par
les sept saints, dont trois reçoivent la sépulture
auprès de l'apôtre; il donne même les noms de ces
privilégiés: Torquatus, Ctésiphon et Anastase. Ce
dernier ne figure pas, il est vrai, dans la liste
traditionnelle des sept saints; mais c'est sans
doute une altération accidentelle, un lapsus memoriae.
Le
second rédacteur a conservé tous les détails empruntés
à la Translatio. Il est un peu plus précis dans
ses indications topographiques. Dans la première
rédaction, le lieu où la barque (ratis) s'est arrêtée
s'appelle Bisria, terme que l'on explique par inter
duos rivos, étymologie bien extraordinaire. Le second
rédacteur connaît les noms des deux rivières; autant
que je vois, il les appelle Illa et Sare, noms correspondant
à ceux de l'Ulla et de son affluent le Sar. C'est
dans l'angle de ces deux cours d'eau que se trouve
l'emplacement de l'antique Iria (El Padron). De
plus, il introduit le nom d'Iria sous une forme
altérée, mais usuelle alors: in locum Iliae.
Une
expression significative , qui manque encore à la
Translatio, fait son apparition sous la plume de
Pseudo-Léon; c'est celle par laquelle est indiqué
le lieu précis de la sépulture apostolique: sub
arcis marmaricis. Là se trahit une dépendance littéraire
très importante. Cette expression dérive sûrement
du Catalogue des apôtres; elle se rattache à l'indication
de la Marmarique comme lieu de sépulture de saint
Jacques. Grâce à une retouche, arcus pour Achaia
(arce, "axe" ?), on est parvenu à transporter
en Galice la localité des catalogues.
Ainsi,
la première rédaction de la lettre de saint Léon
dépend de la Translatio et des Catalogues; la deuxième
dépend aussi d'Adon.
La
troisième n'a vraiment de commun avec les précédentes
que l'intention, le plan général et le nom de l'auteur
supposé. C'est une rédaction toute différente, exempte
des absurdités de la première, écrite en un latin
à peu près convenable. L'auteur ne s'est point inspiré
d'Adon. Ses sources se reconnaissent aisément: la
Translatio lui a fourni beaucoup; de plus, il a
eu sous les yeux la Passio s. Iacobi qui figure
dans le recueil du faux Abdias. C'est là qu'il a
trouvé le grand-prêtre Abiathar et le disciple Josias.
Le lieu de la sépulture n'est pas indiqué par les
mots sub arcis marmaricis; il s'appelle Liberum
Donum.
Le
rédacteur paraît aussi avoir été préoccupé d'une
concurrence a propos des ossements sacrés; il a
soin de marquer que c'est le corps entier, integrum
corpus, de saint Jacques qui a été transporté en
Espagne.
Ce
qu'il y a de plus important, c'est que, pour la
première fois, on voit ici la translation apostolique
dégagée de l'histoire des sept saints. Dans la Translatio,
ces personnages ont été convertis en Espagne même
par saint Jacques; ils l'ont suivi à Jérusalem,
en ont rapporté son corps; puis trois d'entre eux
sont restés en Galice, pendant que les autres s'adonnaient
à la prédication. Les deux premières rédactions,
qui, pas plus que la troisième, ne parlent de l'apostolat
de saint Jacques en Espagne, font cependant ramener
son corps par sept disciples. Là aussi, trois de
ces sept demeurent près du saint tombeau, tandis
que les quatre autres repartent pour la Palestine.
Nous avons vu que les noms de ceux qui restèrent
sont empruntés à la liste des sept saints d'Acci.
Le troisième rédacteur de la lettre de Léon respecte
le groupe des sept saints; il réduit à deux le nombre
des disciples restés en Galice et les appelle Athanase
et Théodore, noms nouveaux, en tout cas étrangers
à la liste d'Acci. Il sait de plus que ces deux
disciples ont été enterrés à droite et à gauche
de l'apôtre.
On
peut se demander à quelle date remonte ce changement
dans la tradition. Il est sûr que l'Historia Compostellana
(1139) dépend de la troisième rédaction. Un document
de l'année 1077, un accord passé entre deux autorités
locales de Compostelle, l'évêque Diego Pelaez et
Fagild, abbé du monastère de Antealtares, cite également
une lettre de saint Léon. Les expressions dont il
se sert semblent plus voisines de la première rédaction
que des deux autres; cependant, le port de Joppé
y est mentionné comme dans la troisième. Il est
vrai qu'il était aisé de trouver ce détail, Joppé
étant connue pour être le port de Jérusalem. S'il
était certain que cette mention
de Joppé a été fournie au rédacteur de la charte
par la lettre de saint Léon, il faudrait admettre
que la troisième rédaction de celle-ci existait
déjà en 1077.
Il
est sûr, en tout cas, que sa première référence,
soit que l'on en voie une dans l'acte de 1077, soit
que l'on descende jusqu'à l'Historia Compostellana
(1139j, se place au temps de la reconstruction de
la basilique. Les travaux de construction ne commencèrent,
à la vérité, qu'en 1082 (Hist. Comp., III, 1; Florez,
p. 473), mais ils durent être précédés d'une période
d'études préparatoires. Ces travaux durent attirer
l'attention sur la crypte et sa distribution intérieure;
alors, plus que jamais, on dut se rendre compte
du nombre des tombeaux qu'elle contenait et constater
qu'il n'y en avait en réalité que trois: celui de
l'apôtre et deux autres, à droite et à gauche.
J'inclinerais
donc à croire, sans toutefois le garantir, que l'apparition
d'Athanase et de Théodore est en rapport avec ces
constatations; elles ont pu, d'ailleurs, être faites
avant même que l'on ne s'occupât de reconstruire
l'église. On aura réfléchi en même temps à l'inconvénient
que présentait l'agglutination de la légende des
sept saints d'Acci avec la tradition galicienne
de la Translation: les sept saints ont été laissés
à leur pays et l'on s'est arrangé de manière à ne
blesser personne par des revendications incongrues.
Ces corrections s'exprimèrent d'abord dans une nouvelle
rédaction de la lettre de saint Léon; de là elles
passèrent dans l'Historia Cornpostellana, et la
tradition prit sa forme définitive.
Mais
la Translatio, fort heureusement, s'est conservée;
elle nous permet de juger de la forme primitive.
Or, si de ce document on retranche tout ce qui provient
de la légende des sept saints, que reste-t-il ?
Il reste :
1°
Que saint Jacques est venu en Espagne de son vivant;
2°
Que les sept saints d'Acci sont ses disciples;
3°
Que, l'ayant suivi en Palestine, ils rapportèrent
son corps en Galice;
4°
Que trois d'entre eux furent enterrés près de lui.
De
ces quatre faits, la tradition postérieure a répudié
les trois derniers, attribuant à d'autres disciples
le rôle confié aux sept saints et restreignant à
deux le nombre des compagnons de sépulture de l'apôtre.
De
ce qui vient d'être dit, il résulte que, au temps
où la Translatio a été rédigée, on ne savait rien,
absolument rien, sur les circonstances du transport
de saint Jacques en Galice; le rôle donné aux sept
saints est évidemment une conjecture, une combinaison
sortie non de la tradition, mais de l'imagination
du rédacteur. En éliminant ce système, l'auteur
de la lettre définitive de saint Léon l'a traité
selon ses mérites. Seulement, il aurait bien fait
lui-même d'indiquer où il prenait les deux nouveaux
disciples Athanase et Théodore.
Si
nous ne pouvons savoir quand et comment saint Jacques
a été apporté en Galice, peut-être avons-nous chance
de nous renseigner sur la date et les circonstances
de l'invention de ses reliques et sur la fondation
du sanctuaire galicien? Hélas! ici encore nous sommes
réduits à bien peu de chose. Des trois chartes qui
se donnent comme antérieures au martyrologe d'Adon,
la deuxième, celle de 844, est certainement apocryphe;
des personnes peu suspectes de sévérité en disent
autant de la première, avec laquelle la troisième
est tellement apparentée que le sort de l'une entraîne
le sort de l'autre. Du reste, nous accepterions
les yeux fermés toutes les pièces du chartrier de
Santiago que nous n'en serions pas beaucoup plus
avancés. Le diplôme n° 1, celui d'Alphonse le Chaste,
daté de 829, constaterait seulement' que la "révélation"
de saint Jacques eut lieu sous ce roi (792-842),
avant la date de la charte, c'est-à-dire entre 792
et 829. La façon dont le culte galicien est mentionné
par Adon suppose une possession établie; le martyrologe
tout seul autoriserait à reporter à trente ans au
moins en arrière, c'est-à-dire vers les années 820-830
l'établissement d'une dévotion déjà si célèbre au
milieu du IX° siècle.
On
peut donc faire abstraction des chartes et de leur
authenticité en ce qui regarde la date de la "révélation".
Quant aux circonstances du fait, il est inutile
de les demander à ces documents; jamais ils n'en
disent le moindre mot. Il faut descendre jusqu'à
l'acte de 1077. C'est là que nous trouvons le récit
suivant: "Au temps d'Alphonse le Chaste, un
anachorète appelé Pelage fut averti par les anges
que le corps de l'apôtre reposait dans son voisinage;
puis des fidèles demeurant près de l'église Saint-Félix
de Lovio aperçurent des lumières qui indiquaient
le lieu précis. Ils avertirent l'évêque d'Iria,
Théodemir, lequel fit faire des recherches et trouva
le tombeau de saint Jacques, abrité par des pierres
de marbre. Aussitôt le roi Alphonse fut averti".
L'Hisioria
Compostellana raconte à peu près les mêmes choses;
cependant elle ne cite pas le nom du moine Pelage,
ni l'église Saint-Félix de Lovio. Ce sont des personnages
considérables, quidam personati et magnae auctoritatis
viri, qui viennent trouver l'évêque Théodemir et
lui disent avoir vu souvent des lumières dans un
bois de leur voisinage et que des anges leur ont
apparu à plusieurs reprises. L'évêque se rend sur
les lieux et voit lui-même briller les lumières.
Alors, il entre dans le bois et découvre, au milieu
des arbres et des broussailles, un petit édifice,
à l'intérieur duquel se trouvait un tombeau de marbre,
quamdam domunculam, marmoream tumbam intra se continentem.
Il avertit aussitôt le roi.
Ce
récit, qui ne se manifeste que deux siècles et demi
après le fait, n'est pas tout à fait rassurant.
Pour des gens du IX° siècle ou du XI°, ces lumières
merveilleuses, ces apparitions d'anges étaient des
garanties suffisantes. Le critique de notre temps,
qui n'a ni vu les lumières ni entendu les anges
et qui ne perçoit ces manifestations célestes qu'à
travers des témoignages tardifs, serait beaucoup
plus satisfait si on lui exhibait un document plus
terre à terre, comme serait, par exemple, une inscription,
une épitaphe trouvée dans la fameuse tombe. Mais
il faut savoir se contenter. Quel que soit le motif
qui ait poussé à entreprendre des fouilles dans
le bois en question, il est sûr que l'on y a trouvé
une chambre funéraire avec un sarcophage. Le sarcophage
a disparu depuis; mais une crypte subsiste sous
la basilique de Compostelle. La disposition et l'appareil
en ont été étudiés par M. Fernandez Guerra et le
P. Fedel Fita, deux archéologues expérimentés. Suivant
eux, cette construction serait des "premières
années de l'ère chrétienne". C'est beaucoup
de précision, et les savants archéologues ne nous
renseignent pas sur les raisons qui les ont conduits
à cette date. Tout ce qu'on peut admettre, je crois,
c'est que le monument est de l'époque romaine. Du
reste, il est arrivé souvent que les tombeaux aient
préexisté de beaucoup aux défunts. En ce qui regarde
celui-ci, la légende elle-même le reconnaît, puisqu'elle
fait déposer saint Jacques dans un temple autrefois
consacré aux idoles.
L'expertise
récente a constaté aussi qu'il y avait deux tombes,
l'une à droite et l'autre à gauche de l'emplacement
du sarcophage apostolique , dont elles étaient séparées
par des cloisons en tuiles. En somme, tout concorde
avec l'état de choses dont témoignent la charte
de 1077, la lettre de saint Léon dans sa troisième
rédaction et l'Historia Compostellana.
Il
y a donc tout lieu de croire qu'un grand tombeau
de l'époque romaine a été réellement découvert en
cet endroit dans le premier tiers du IX° siècle;
que ce tombeau était alors couvert de broussailles
et entouré de bois; que, pour des raisons que l'autorité
ecclésiastique du temps jugea suffisantes, il fut
considéré comme celui de l'apôtre Jacques, fils
de Zébédée, décapité en 44 à Jérusalem. Ces raisons,
nous ne les connaissons pas.
De
ce que j'ai exposé plus haut, il résulte que, antérieurement
au déclin du VIII° siècle, il n'y a pas trace, en
Espagne, d'une préoccupation spéciale de l'apôtre
Jacques, et que cette préoccupation paraît avoir
été aussi nulle en Galice qu'ailleurs. J'ai constaté
aussi que les catalogues byzantins, qui, dans leurs
rédactions latines, parlent de l'Espagne comme du
théâtre de la prédication de saint Jacques, s'accordent
à enterrer l'apôtre très loin de ce pays, et que,
par suite, ils n'ont pu suggérer l'idée d'y chercher
ses reliques.
En
somme, à cette question: Pourquoi le tombeau galicien
a-t-il été considéré comme celui de saint Jacques
? il n'y a pas de réponse. Il faut s'en tenir au
témoignage des anges, attesté lui-même par des documents
bien tardifs, bien peu explicites, ou se résigner
à l'ignorance. Trois choses sont certaines : 1°
à un certain moment, les gens d'Amaea, dans le diocèse
d'Iria Flavia, ont cru que saint Jacques reposait
dans un ancien tombeau, sur leur territoire; 2°
cette croyance ne leur avait été suggérée par aucun
document connu de nous; 3° ils l'ont admise avant
de savoir comment le corps de l'apôtre était arrivé
de Palestine.
Il
était inévitable qu'un jour ou l'autre on ne trouvât
ce comment. La Translation résolut le problème en
faisant intervenir les sept saints. Cette solution,
suggérée tant bien que mal par la tradition relative
à ces saints, laissait à désirer; elle fut amendée
vers la fin du XI° siècle, mais maintenue pour le
fond des choses.
Une
autre voie fut ouverte par ce document: c'est, autant
que l'on peut voir, le plus ancien texte de provenance
espagnole qui parle de saint Jacques comme ayant
prêché en Espagne. On croira difficilement que ce
trait n'ait pas son origine dans les catalogues
apostoliques. Je ne voudrais cependant pas affirmer
que l'auteur ait eu un de ces livrets sous les yeux;
il n'a de commun avec eux que l'idée de la prédication
espagnole. On ne constate aucuns coïncidence littéraire,
verbale, entre les textes.
Il
n'en est pas de même des documents postérieurs.
La lettre de saint Léon présente déjà les fameux
arcus marmarici qui proviennent sûrement des catalogues.
Partout où on les trouve, il faut les faire remonter
aux catalogues, immédiatement ou par intermédiaire.
Dans la série des diplômes, ils apparaissent dès
l'année 899; c'est, pour les rédacteurs des chartes,
une désignation de lieu qui se cumule quelquefois
avec l'ancien nom d'Amaea. On s'en sert ainsi jusque
très avant dans le XI° siècle. Plus tard, on employa
au même usage le terme Liberum Donum, mis en avant
dans la troisième rédaction de la lettre de saint
Léon, mais inconnu des écrivains
antérieurs.
Je
ne crois guère que, en ceci, la chancellerie asturienne
relève directement des catalogues, et je suis porté
à croire qu'elle s'est inspirée, pour ce détail,
de la lettre de Léon. Celle-ci serait donc, au plus
tard, des dernières années du IX°siècle, et la Translation,
qui lui est antérieure, remonte assez haut dans
ce siècle, environ vers le milieu.
Je
conclus :
1°
La croyance à l'apostolat espagnol de saint Jacques
remonte, en dernière analyse, à un remaniement latin
des catalogues apostoliques rédigés en grec vers
le commencement du VII° siècle. Ces catalogues ne
sont, à aucun degré, des documents traditionnels
sur lesquels on puisse faire fond.
2°
Vers l'année 830, on découvrit, sur le territoire
d'Amaea, dans le diocèse épiscopal d'Iria Flavia,
une tombe antique qui fut considérée comme celle
de saint Jacques. Le culte dont elle fut bientôt
entourée est attesté par le martyrologe d'Adon,
compilé en France vers l'année 860.
3°
Vers le même temps, c'est-à-dire vers le milieu
du IX° siècle, fut rédigé un récit de la Translation
de l'apôtre, de Jérusalem en Galice. D'après cette
pièce, le corps aurait été rapporté par les sept
saints des environs de Grenade, que l'on présente
comme des disciples de saint Jacques; ce récit suppose
la prédication de l'apôtre en Espagne.
4°
Vers la fin du IX° siècle, on fabriqua une lettre
du pape Léon, non de Léon III, mais d'un Léon imaginaire,
qui aurait été contemporain de saint Jacques. C'est
le premier document galicien où les catalogues apostoliques
ont laissé une trace littéraire évidente, la mention
des arcus marmarici.
5°
Au déclin du XI° siècle ou au commencement du siècle
suivant, la lettre de saint Léon fut l'objet d'un
remaniement grave, qui écarta le rôle des sept saints
et produisit pour la première fois les deux disciples
assesseurs, Athanase et Théodore; en même temps
fut éliminé le terme sub arcis marmaricis, que l'on
remplaça par l'appellation Liberum Donum.
6°
L'Historia Compostellana, terminée en 1139, relève
de ce remaniement et le consacre. Depuis lors, la
tradition peut être considérée comme fixée.
7°
De tout ce que l'on raconte sur la prédication de
saint Jacques en Espagne, la translation de ses
restes et la découverte de son tombeau, un seul
fait subsiste, celui du culte galicien. Il remonte
jusqu'au premier tiers du IX° siècle et s'adresse
à un tombeau des temps romains, que l'on crut alors
être celui de saint Jacques.
Pourquoi
le crut-on? Nous n'en savons rien. L'autorité ecclésiastique
intervint; on peut croire qu'elle ne se détermina
que sur des indices graves, à son estimation. Ces
indices ne nous ayant pas été transmis, nous n'avons
pas à les apprécier; les connaîtrions-nous qu'ils
échapperaient peut-être à notre compétence.
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