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CHAPITRE
SIXIÈME : La route. Contes et chansons
"Ici,
est le tour de la cloche de Monsieur Saint Jaque
en Galisce…".
Cette
inscription, datant de 1601, a été relevée dans
l’église d’Arcueil (près de Paris) au-dessous
d’un tracé grossier mesurant deux mètres vingt-huit.
Elle
m’émeut, cette inscription du pèlerin d’Arcueil
! Je la trouve particulièrement représentative
de l’état d’esprit du pèlerin, du voyageur d’hier
et d’aujourd’hui, encore tout pénétré de son
long cheminement, tout rempli des beaux souvenirs,
des émotions singulières, des joies profondes
que donne la Route, et cela d’autant plus que
le but est "spirituel" avant d’être
géographique, qu’une pensée mystique pérégrine
à ses côtés. De vieux textes nous apprennent
que les pèlerins avaient accoutumé de ramasser
une pierre sur leur route et de la porter, durant
plusieurs lieues, jusqu’à un point déterminé,
pour aider à l’entretien du Camino francés de
Santiago. Il n’est rien de tel, n’est-ce pas,
qu’un dessein charitable pour aider à marcher
? En cette lourde pierre, assurément, les pieux
fantassins de Saint-Jacques trouvaient un allégement.
*
* *
La
Route faite en commun veut des contes et des
chansons.
Le
Romancero des Confrères de Saint-Jacques est
particulièrement riche en belles histoires et
en chants de marche.
Nous
commencerons par rappeler quelques-uns de ces
contes et nous finirons, selon la coutume de
France, par des chansons.
Le
thème des contes est pris dans les miracles
de saint Jacques tels que, dès le XIIe siècle,
les rapportait le Guide. Sur ce fond, chacun,
suivant son imagination et son talent, brodait
à sa manière, renchérissant, d’âge en âge, sur
le scénario initial. Nous en avons déjà dit
quelques-uns. Je ne puis les dire tous. Il y
a l’histoire du lépreux qui apparut au Cid ;
il y a l’histoire de saint Jacques prenant pèlerins,
morts ou vivants, sur son cheval et les conduisant
au sanctuaire ; il y a celle des prisonniers
de Saragosse, par lui délivrés de leurs chaînes
; celle des noyés tirés de l’eau ; celle de
l’homme à la gorge enflée "comme cornemuse"
qui, par la sainte coquille, fut guéri ; celle
du pain miraculeusement apporté à Brimo de Vézelay
en 1139 ; celle de l’enfant ressuscité, et tant
d’autres qui ne retrouvent tout leur charme
que dites en cheminant, sous le soleil ou sous
la pluie, ou, le soir, dans la douce fatigue
de l’étape, autour du feu de camp.
*
* *
Parmi
les beaux récits légendaires, il en est un qui
nous semble particulièrement propre à toucher
le touriste moderne. On le voyait à Lisieux,
avant la guerre, dans l’église de Saint-Jacques,
tel que les verriers de 1527 le composèrent
; vous en trouverez la réplique à Courville
(Eure et Loir), Triel (Seine et Oise), Châtillon-sur-Seine,
Châlons-sur-Marne. Elle existait aussi à Roye
(Somme)…
Voici
ce récit, dans sa première fleur, tel que le
rapporte La Légende Dorée :
"Un
Allemand qui se rendait avec son fils au tombeau
de saint Jacques, en l’an 1020, s’arrêta en
route dans la ville de Toulouse. L’hôte chez
qui ils logeaient enivra le père et cacha, dans
son sac, un vase d’argent. Le lendemain, comme
les pèlerins voulaient repartir, l’hôte les
accusa de lui avoir volé un vase qui, en effet,
fut retrouvé dans leur sac. Le magistrat devant
qui ils furent conduits les condamna à remettre
tous leurs biens à l’hôte qu’ils avaient voulu
dépouiller, et il ordonna, en outre, que l’un
des deux eût à être pendu. Après un long conflit
où le père voulait mourir pour son fils et le
fils pour son père, ce fut le fils qui l’emporta.
Il fut pendu et le père désolé poursuivit son
pèlerinage.
Lorsqu’il
revint à Toulouse, trente-six jours après, il
courut au gibet où pendait son fils et commença
à pousser des cris lamentables. Mais voici que
le pendu, lui adressant la parole, lui dit :
"Mon cher père, ne pleurez pas, car rien
de mauvais ne m’est véritablement arrivé, grâce
à l’appui de saint Jacques qui m’a nourri et
soutenu". Ce qu’entendant, le père courut
vers la ville ; et la foule détacha de la potence
son fils, qui se trouva en parfaite santé ;
et ce fut l’hôte qu’on pendit à sa place".
En
1502, la légende, mise en scène et jouée par
les Confrères de Saint-Jacques de la ville de
Compiègne, fut un peu transformée selon les
nécessités du théâtre. Les pieux acteurs montraient
une famille entière, – le père, la mère et le
fils, ce qui permettait de faire jouer des caractères
au cours de l’action dramatique. Le fils est
un beau garçon fort propre à inspirer la passion
amoureuse, si bien que, dans l’hôtel de Toulouse
où sont descendus les pèlerins, la chambrière
ne peut celer son sentiment très vif. Elle s’en
ouvre au Jeune-Premier. Et, comme ce dernier,
par piété, repousse ses avances, la folle fille,
de dépit, est poussée au crime : pendant la
nuit, elle entre dans la chambre où dorment
les trois voyageurs et c’est elle qui glisse
la coupe d’argent dans le sac de l’insensible.
Les
verriers de Lisieux n’ont fait que reproduire
les divers épisodes de cette heureuse représentation
dramatique.
De génération en génération, le
beau conte est demeuré vivant. Au XVIIe siècle,
nous le retrouvons dans les Chansons et les
Images vendues aux pèlerins. Ce n’est plus à
Toulouse que se passe le drame, mais dans la
ville de San Domingo de la Casalda :
Nous
sommes allés vers la Justice
Où
resta trente-six jours l’enfant
Que
son père trouva en vie
De
Saint-Jacques en revenant.
Le
Guide publié à Toulouse en 1650, relate qu’en
l’église de Santo Domingo "se montre un
coq et une géline tous blancs, dedans une petite
clausure, où chacun pèlerin en prend une plume,
en souvenance d’un grand miracle qui fust faict
en la dite ville, d’un pèlerin qui fut pendu
à tort ; et il y a une petite chapelle là où
il fut prier ; et au lieu là où estoit la fourche
où il fut pendu a un oratoire et on monstre
dedans une chapelle le chapeau du dit pèlerin
et le bois des fourches".
Le pèlerin picard,
un jeune tailleur de vingt-deux ans nommé Guillaume
Manier qui fut à Compostelle au XVIIIe siècle
rapporte le fait avec amples détails et nous
donne l’explication de ce coq et de cette géline
que, par dévotion, l’on plumait. Ils étaient
là en mémoire de celui qui était rôti à la broche
du juge qui a jugé l’innocent pèlerin en disant
au père et à la mère : "Si votre fils n’est
pas mort, comme vous le dîtes, je veux que ce
coq embroché saute sur la table et chante".
Ce que le coq fit, par permission divine. Et
pour cet effet, l’on a gardé des poules de la
race de ce coq… Et l’on donne à chaque pèlerin
deux ou trois plumes de la race de ces poules
et coqs, que le plus souvent les pèlerins mettent
à leur chapeau. Et Guillaume Manier ajoute qu’il
y eut un jugement rendu contre le mauvais juge
et ses successeurs : il leur fut enjoint de
porter au col une corde pour ressouvenir de
leur criminelle erreur. Au XVIIIe siècle, la
pénitence s’était adoucie : les successeurs
du coupable furent autorisés à remplacer la
corde par un simple ruban, mais "à condition
de donner à souper tous les jours à un pèlerin".
L’excellent
Picard note encore que, chaque année, le 11
mai, on porte à l’église une petite potence
avec un pendu en cire. Et, pour en finir avec
cette histoire, il ne manque pas de consciencieusement
dessiner sur son livre de route, d’après nature,
la chemise du pendu dépendu conservée au Trésor
paroissial.
Émouvante,
n’est-ce pas, et instructive, la vivante persistance,
pendant des siècles, d’un vieil épisode biblique,
transmis et adapté et orné de générations en
générations. Excellent canevas dramatique qui
inspira à Henri Ghéon, de nos jours, sa farce
du Pendu dépendu.
Ici,
s’ensuivent quelques chansons de route:
I.
FEUILLE DE ROUTE
(Extrait
des Rossignols spirituels, édités à Valenciennes
en 1616.)
Devant
me mettre en voyage
Je
fis comme un homme sage
M’estant
deument confessé
Je
receus pour témoignage
Un
escrit de mon curé.
Je
pris mon Ange pour guide
Et
Nostre Dame en mon aide
Et
puis Saint Jacques le Grand
La
crainte de Dieu pour bride
Et
mon Patron pour garand.
J’avais
au cas une image
Et
pour frayer le passage
Un
beau bourdon à la main
Un
chapelet pour soulage
Et
compagnon de chemin.
.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tout
nostre pèlerinage
Par
beau temps ou par orage
Avait
le Seigneur bénit ;
Encor
que sous un feuillage
Nous
deussions passer la nuit.
Parmi
les monts et prairies
Nous
chantions la Litanie
Ou
quelque bonne chanson
Et
racontions à l’envie
Ce
que nous sçavions de bon.
Jamais
en ma compagnie
Je
n’ouys quelque infamie
Ny
quelques propos meschans
Nous
menions joyeuse vie
Bon
pied, bon œil en tout temps.
Quand
nous vinsmes à une mille
Près
de la fameuse ville
Monsieur
Saint Jacques le Grand,
Je
me sentais plus habile
A
cheminer que devant.
Quand
nous vinsmes au pont qui tremble
Nous
allions bien trente ensemble
Tant
de Walons qu’Allemans
Et
nous disions : s’il vous semble,
Compagnons,
marchez devant.
Quand
nous vinsmes à Compostelle
Nous
entrâmes pesle-mesle
Dedans
l’église de Dieu.
.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tout
ce grand pèlerinage
Se
passa d’un grand courage
Avec
tout contentement
Pour
avoir en mon voyage
Servy
Dieu premièrement.
II.
LA BELLE CHANSON DES DEUX PÈLERINS
(Elle
relate l’histoire de deux pèlerins dont l’un
fut assassiné par son hôte et dont l’autre après
avoir fait arrêter le coupable porta le cercueil
de son compagnon jusqu’à Compostelle. En voici
le dernier couplet :)
Étant
à Saint Jacques arrivé
Tout
doucement l’a posé
Et
fit célébrer une messe :
En
sortant de ce lieu sacré
Une
ombre le vint embrasser…
Avec
grand amour et tendresse
Une
voix lui dit doucement :
Tu
m’as retiré du tourment,
Mon
camarade fidèle.
Tu
as fait le voyage pour moi
Et
je vais prier pour toi
Jésus
dans la gloire éternelle.
III.
SUR UN GENTILHOMME QUI A FAIT LE VOYAGE DE SAINT-JACQUES
ET S’EST RENDU CAPUCIN (Recueil de 1718)
(Sur
l’air : Ô levez-vous belle endormie, ou Philis
plus avare que tendre.)
Adieu
gentilhommes de chambre
Tous
les laquais semblablement
Je
vous quitte sans plus attendre
Je
vais à Saint Jacques le Grand.
.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et
c’est par ce pèlerinage
Qu’on
peut aller au Firmament.
IV.
CHANSON DU DEVOIR DES PÈLERINS
.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Des
choses nécessaires
Il
faut être garnis
À
l’exemple des Pères
N’être
point défourni
De
bourdon, de malette,
Aussi
d’un grand chapeau
Et
contre la tempête
Avoir
un bon manteau.
Ruminant
mon voyage
Ce
qu’il contient en soi
J’aurai
en ce passage
L’arme
de vive Foi,
Le
bâton d’Espérance
Ferré
de Charité,
Revêtu
de Constance
D’Amour
et Chasteté.
V.
L’ITINÉRAIRE DES PÈLERINS
Quand
nous partîmes de France
En
grand désir,
Nous
avons quitté père et mère
Tristes
et marris :
Au
cœur avions si grand désir
D’aller
à Saint-Jacques
Avons
quitté tous nos plaisirs
Pour
faire ce voyage.
Quand
nous fûmes en la Saintonge
Hélas
! mon Dieu
Nous
ne trouvâmes pas d’églises
Pour
prier Dieu ;
Les
Huguenots les ont rompues
Par
leur malice ;
C’est
en dépit de Jésus-Christ
Et
la Vierge Marie
Quand
nous fûmes au port de Blaye
Près
de Bordeaux
Nous
entrâmes dans la barque
Pour
passer l’eau…
.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quand
nous fûmes dans les Landes
Bien
étonnés
Avions
de l’eau jusqu’à mi-jambe
De
tous côtés…
.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quand
nous fûmes à Bayonne
Loin
du pays
Nous
fallut changer nos couronnes
En
fleur de lys…
Quand
nous fûmes à Sainte Marie (Irun)
Hélas
! mon Dieu
Je
regrettais la noble France
De
tout mon cœur…
Quand
nous fûmes au Mont-Étuves
Avions
grand froid
Ressentîmes
si grande froidure
Que
j’en tremblais
A
Saint Salvateur, sommes allés
Par
notre adresse
Les
reliques nous ont montré
Dont
nous portons la lettre.
Quand
nous fûmes à Saint Jacques
Grâces
à Dieu
Nous
entrâmes dedans l’église
Pour
prier Dieu
Aussi
le glorieux martyr
Monsieur
Saint Jacques
Qu’au
pays puissions retourner
Et
faire bon voyage.
VI.
VARIANTE
(Sur
l’air : Ma calebasse est ma compagne.)
.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quand
nous fûmes à la montée
Saint
Adrien est appelée
Il
y a un hôpital fort plaisant
Où
les pèlerins qui y passent
Ont
pain et vin pour leur argent.
.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quand
nous fûmes à Montjoie
Mon
cœur tressaillit de joie
Du
vin de ma callebasse
Alors
j’en ai pris d’autant.
Quand
nous fûmes à Montserrat
Mon
compagnon devint malade
Dont
j’eus le cœur très dolent.
Du
pain de ma malette
J’en
donnai du plus blanc
J’allais
le réconfortant.
Quand
nous fûmes à Ravelle
Mon
compagnon fut mis en terre
Dont
j’en ai le cœur dolent.
J’ai
cherché dans sa pochette
Je
n’y ai trouvé qu’un blanc
C’est
pour écrire une lettre
Pour
écrire à ses parents.
Quand
nous fûmes à Saint Jacques
Nous
n’avions denier ni maille
Ni
moi ni mes compagnons.
Je
vendis ma calebasse
Mon
compagnon son bourdon
Pour
avoir du fallotage
De
Saint Jacques le baron.
Refrain
Ma
calebasse, ma compagne
Mon
bourdon, mon compagnon
La
taverne m’y gouverne
L’Hôpital
c’est ma maison.
*
* *
Après
la sainte joie d’avoir fait le pèlerinage et
d’avoir rapporté grâces et souvenirs, il y avait
la joie de le raconter. Les Confrères n’y manquaient
point en leurs réunions comme en leur privé.
Quelques-uns l’ont même fait par écrit dont
vous trouverez les noms dans notre bibliographie.
Parmi les grands étonnements et émois du voyage,
presque tous les pèlerins relatent celui que
leur a procuré la traversée des Landes, dont
déjà le Guide du XIIe décrivait les dangers
:
"Les
Basques sont des hommes farouches, de vrais
sauvages qui portent un court manteau noir orné
de franges et des sandales de cuir velu. Parfois,
ils poussent le hurlement du loup ou le chuintement
de la chouette et soudain des compagnons menaçants
surgissent à leur côté. Redoutables aux pèlerins,
ils parlent un langage incompréhensible"
dont le Guide signale quelques mots usuels tels
que le vin ardum, le pain orgui, l’eau urie.
"Si
vous traversez ce pays en été, protégez soigneusement
votre visage contre les mauvaises mouches, guêpes
ou taons, ainsi qu’on les appelle vulgairement
et qui abondent dans cette contrée. Il faut
aussi prendre garde à bien poser le pied sur
le sable, qui y est très épais, sans quoi l’on
s’expose à s’enfoncer subitement jusqu’au genou.
Or, pour traverser les Landes, il faut bien
trois rudes journées de fatigues. Et, sur cette
terre, dépourvue de toutes bonnes choses, on
ne trouve ni pain, ni vin, ni viande, ni poisson,
ni eau, ni sources : les habitations y sont
rares ; c’est une plaine de sable. Ce qu’on
y trouve abondamment, c’est le miel, le millet,
et des parcs à bois".
Ce
que le pèlerin picard dont nous avons déjà utilisé
le livre de route résume ainsi : "C’est
le pays le plus ennuyeux du monde".
Quant
à Jean de Bonnecaze de Pardies qui fit le voyage
en 1738, sans sou ni maille et si dépourvu de
tout qu’il dut faire plus de 180 lieues pieds
nus, dans des conditions fort dures, il termine
ainsi son récit : "Je m’arrêtai près Oloron,
avant de rentrer chez moi, aux fontaines de
Buzy, pour y nettoyer mes habits. J’en fis sortir
la vermine des poux, pour ne point porter chez
mon père des reliques d’Espagne".
***************
Malgré
les Lettres Apostoliques du pape Léon XIII qui
confirma en 1884 l’authenticité des reliques,
le pèlerinage de Compostelle est aujourd’hui
tombé dans un dépérissement à peu près complet.
Émile Baumann, il y a peu d’années, en revint
fort déçu. L’église, d’un faste bien espagnol,
n’incite pas à la prière. La statue du Saint,
sous un dais pyramidal, violemment peinte, nimbée
d’argent, ornée de pierreries, semble celle
d’un empereur d’Asie. Tout cela est emphatique,
ostentatoire, théâtral (dans le mauvais sens
du mot,
s’entend).
Pour
toucher notre sensibilité française, dans cette
trop somptueuse église, il y a du moins le magnifique
Portail de Gloire (La Puerta del Sol), où s’inscrit,
au tympan, le Jugement Dernier. Il est l’œuvre
de Maître Mathieu, lequel, bon maçon et tailleur
d’images, venait de chez nous. Il avait travaillé
à Saint-Sernin de Toulouse. Mais, les Espagnols
semblent être beaucoup plus fiers du Bota Fumeiro,
espèce d’encensoir colossal suspendu à la coupole
et qu’une mécanique cachée fait osciller devant
l’autel. Sa course, dit-on, est de plus de 40
mètres…
*
* *
La
mienne, en l’occurrence, est finie. Puisse-t-elle,
sans artifice d’horlogerie, être agréable à
l’apôtre, et contribuer à réorienter vers lui
démarches et prières.
Puisse-t-elle
inspirer à la Dame Blonde et au Monsieur Brun
le désir d’un nouveau voyage, lequel, saint
Jacques aidant, leur ferait trouver à Compostelle
cette stabilité spirituelle qu’ils poursuivirent
en vain jusqu’ici dans tant d’autos, de paquebots,
de "sleeping" et d’avions.
Tout
au moins, s’ils m’ont lu, lorsqu’ils dégusteront
la chair du mollusque délectable qui porte le
nom de notre Saint, peut-être bien qu’ils évoqueront
avec quelque émotion la longue théorie des pèlerins
d’antan qui, des présentes coquilles, blasonnaient
en Galicie, chapeau et "pèlerins".
Coquilles
de Saint-Jacques, jouet aimé de l’enfance à
cause des belles formes qu’elles impriment au
sable fin, coquilles volontaires qui, dans les
allées des modestes jardins, maintiennent la
terre des plates-bandes, frivoles coquilles
dont un siècle libertin timbra sans vergogne
lambris et portes des boudoirs, en votre coupe,
coquilles du routier, tout au long de ces pages,
j’ai bu l’eau de poésie aux chrétiennes fontaines…
Et
pour avoir bu de cette eau, me voici, à mon
tour, faisant oraison devant l’apôtre qui sut
désarmer le magicien Hermogène.
Pour
chasser les démons que suscite l’Hermogène intérieur,
comme la Légende "Monsieur Saint-Jacques-aux-Pèlerins",
veuillez me tendre votre bâton, s’il vous plaît…
Léon
CHANCEREL, Le Pèlerin de Compostelle,
Éditions
Fides, 1958.
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