LE PELERIN DE COMPOSTELLE  (Léon CHANCEREL) : 5

 

   

  CHAPITRE CINQUIÈME : Les confréries de Saint-Jacques

 

  Dès l’origine du culte de saint Jacques, il s’en forma dans toute la chrétienté, à l’imitation de l’ordre des Hospitaliers du Haut Pas, fondé au XIIe siècle aux environs de Lucques en Italie, pour construire des ponts, entretenir les routes et fonder des hôpitaux et des hôtelleries pour les pèlerins.

  L’histoire des confréries de Saint-Jacques est intimement liée à celle des autres associations pieuses qui, pendant des siècles, aidèrent nos aïeux à pratiquer en commun l’art de bien vivre et de bien mourir, – sociétés de secours mutuel, syndicats avant la lettre, placés sous le signe évident de la Croix.

 

  L’histoire des innombrables confréries de Saint-Jacques n’a pas encore été écrite. Trois d’entre elles cependant nous sont particulièrement bien connues : celle de Paris, celle de Moissac et celle d’Arras. Leurs archives ont été retrouvées, dépouillées et publiées par de patients historiens dont les travaux minutieux, ignorés des lecteurs non spécialisés, s’empoussièrent dans les nécropoles de l’érudition. C’est là une des grâces inattendues de la Communion des Saints que celle qui nous permet aujourd’hui d’offrir à l’hommage du grand public les noms de ces modestes travailleurs, Bordier, l’abbé Daux et A. Guesnon, à qui nous devons

d’avoir pu tracer sur une base solide la rapide esquisse qu’on va lire.

                                                                  *     *     *

  Le 15 décembre 1318, un certain nombre de bourgeois parisiens, artisans et gens de petit métier, se réunirent, un vendredi soir, dans le local habituel de la Confrérie des Bouchers, c’est-à-dire, vraisemblablement, dans la Salle capitulaire de l’église Saint-Jacques de la Boucherie. Ils firent grand feu dans l’âtre. Des flambeaux de cire éclairaient leur délibération qu’un setier et demi de vin réchauffa, ainsi qu’en témoigne leur livre de comptes. Là, furent posées les règles de la Confrérie parisienne de Saint-Jacques.

De Paris, d’Arras, de Rouen ou de Moissac, les statuts des Confrères sont partout identiques à quelques détails près. Nul ne pouvait être admis dans la Confrérie, s’il n’avait accompli le saint voyage. Et, pour preuve, il devait au jour de sa réception, présenter ses "lettres de pèlerinage", consistant en billets de confession ou de communion délivrés par les autorités ecclésiastiques dans les paroisses jalonnant son cheminement pieux.

 

  Par la suite, les Confrères admirent dans leur sein quiconque versait à la Confrérie une somme égale à celle que le voyage de Galice lui aurait coûté, puis ceux qui appointaient un pénitent pour faire le pèlerinage à leur place. Toutefois, dans les cérémonies publiques, n’avaient droit au bourdon, (le bâton des pèlerins) que les seuls voyageurs effectifs.

  Le 18 février 1319, la reine de France posait la première pierre de l’Hôtel des Confrères de Paris. À travers les pièces d’archives publiées par Bordier, quiconque est curieux de ces choses pourra se faire une idée de l’édifice et de sa grande église à trois nefs, comprenant cinq arcades en tiers-point, six piliers peints et des verrières. La voûte en était "coquillée". Partout, peint, sculpté ou brodé, régnait l’insigne de saint Jacques. Il y avait des coquilles sur la cire des cierges de l’église, les chasubles des desservants, les draps et les oreillers de l’hôpital…

  Philippe le Long fait un don de 500 livres ; la comtesse Mahaut d’Artois en donne 420 ; à l’imitation de la famille royale et de la Cour, chacun à Paris contribue selon ses moyens à la fondation et à la vie temporelle de la Confrérie. Étienne Marcel s’y fait inscrire dès le début de son activité, comme, à son déclin, s’y fera inscrire Louis XIII. Qui ne peut donner d’argent donne son temps, son savoir ou sa sueur, témoin un nommé Raoul Lescot, simple carrier, - lointain ancêtre, peut-être, du célèbre Pierre Lescot à qui nous devons le Louvre - qui voitura 518 charretées de pierre de Saint-Cloud.

  La Confrérie de Paris connut, jusqu’à la fin du XVIIe siècle, une existence prospère. Son activité charitable était grande. Nombreux les malades qu’elle hospitalisait.

  En 1327, au banquet annuel qui réunit les confrères, il y avait quinze cent trente-six convives et l’on avait tué pour les festoyer huit bœufs et trente-deux porcs, arrosés de "tonneaux de vin blanc et de queues de vin vermeil".  Cela se passait dans une grande loge encourtinée dont le sol était jonché de feuillage. Jongleurs et musiciens étaient de la fête et, pour récompense de leur office, touchèrent 28 livres.

  Mais, vers la fin du XVIe siècle, la splendeur de la Confrérie déclina : Le banquet annuel ne réunissait plus qu’à grand peine une centaine de convives.

  Le 5 mai 1676, la Confrérie agonisante était dépossédée de tous ses biens et privilèges, ne conservant plus que la permission de continuer la procession traditionnelle du 25 juillet, jour de la fête du saint Patron.

 

  Louis XIV devait lui donner te coup de grâce par deux édits, l’un de 1671, l’autre de 1688.

  De fait, spirituellement, elle avait déjà cessé de vivre. Le pèlerinage de Saint-Jacques avait perdu sa force d’attraction ancienne. Il devenait souvent un alibi qu’utilisaient vagabonds et malandrins errants pour justifier leurs méfaits.

  Dès 1634, un petit livre publié à Lyon par Nicolas Gay, L’histoire et le caractère de la malice de ceux qui courent le monde aux dépens d’autruy, ceux que le peuple appelait avec mépris "les Coquillards", fils dégénérés des pieux pèlerins de jadis.

  Les coquillards, écrit Nicolas Gay, sont les pèlerins de Saint-Jacques. La plus grande part sont véritables et en viennent ; mais il y en a aussi qui "truchent sur le coquillard et qui n’y furent jamais, et qu’il n’y a plus de dix ans qu’ils n’ont fait le pain bénit en leurs paroisses et ne peuvent trouver le chemin à retourner dans leur logis. Ils ne fichent que floutière au grand Coësre".

  Et grand Coësre, vous le savez, est en argot, le nom du roi des gueux.

  C’est contre ces imposteurs et leur esprit de chaparde que Louis XIV édicta ses mesures de répression. Il le fit en ces termes :

  "Sous un prétexte spécieux de dévotion et de pèlerinage, plusieurs soi-disant pèlerins quittent leurs parents et leur famille contre leur gré, laissent leur femme et leurs enfants sans aucun secours, volent leurs maîtres, abandonnent leur apprentissage et suivant l’esprit du libertinage qui les a inspirés passent le cours de leur pèlerinage dans une débauche continuelle : il arrive même que la plupart des gens vagabonds et sans aveu, prenant la qualité de pèlerins pour entretenir leur oisiveté, passent en cet équipage de province en province et font une profession publique de mendicité ; et d’autres, encore plus punissables, s’établissent dans des pays étrangers où ils trompent des femmes qu’ils épousent au préjudice des femmes légitimes qu’ils ont laissées en France".

 

  Pour éviter de tels désordres, le Roi réglemente le droit de pèlerinage : quiconque voudra pèleriner désormais devra se présenter d’abord devant son évêque "pour être par lui examiné sur les motifs de son voyage et prendre de lui une attestation par écrit, outre laquelle il retirera du lieutenant général du baillage ou sénéchaussée dans lesquels il fera sa demeure, ensemble des maires, échevins, jurats, etc., des certificats contenant âge, qualités, etc. ". Et tout cela, sous les peines édictées dès 1671, c’est-à-dire "peines de galère à perpétuité contre les hommes et telles peines afflictives contre les femmes que les juges des lieux estimeront convenables".

    La police exécuta les ordres royaux avec un zèle marqué. Aux abus qu’il s’agissait de supprimer, la répression opposa de nouveaux abus, dont la rumeur qui s’en fit dégoûta assurément plus d’un vrai dévot de prendre le bâton, la gibecière et la coquille. Témoin cet extrait du rapport d’un certain Monsieur de Saint Cray, officier de la Maréchaussée, touchant cinq pèlerins de Montpellier qu’il avait arrêtés en 1777, sur le chemin de Compostelle : "Je me suis fait une loi d’ôter à tous ces gens-là, autant que j’en trouverai, leurs effets, papiers, bourdons, chaperon de cuir, etc., et je ne leur rendray jamais, les déchirant de suite et les faisant brûler, pour leur faire voir qu’ils sont traités encore très doucement, puisque les Ordonnances du Roy, concernant les pèlerinages, condamnent les pèlerins aux galères perpétuelles".

  Il ne faut donc pas s’étonner, l’esprit du siècle aidant, de la rareté des pèlerins de Saint-Jacques à cette époque.

  Aussi bien dès la fin du XVIe siècle, dès la Réforme, le pèlerinage de Galice, cette fleur vivace et colorée, populaire et drue, avait perdu sa force et son éclat. Le grand élan était passé. On ne retrouve plus, dès lors, que. des vestiges d’un des plus grands poèmes en action qu’ait vécu la chrétienté. Le cœur n’y est plus.

 

  Outre l’assistance spirituelle et temporelle que se donnaient les Confrères de Saint-Jacques, leur activité principale était de semer d’hôpitaux et de refuges les routes et les cités françaises. Démoli en 1808, l’Hôpital de Paris se trouvait au coin des rues Mauconseil et Saint-Denis. Il y en avait un à Bordeaux qui, rien qu’en l’année 1660 (époque de décadence cependant) reçut, hébergea et soigna 988 pèlerins, un autre, dédié à sainte Christine, au passage des Pyrénées. À Compostelle, l’Hopital de los Reyes Catolicos, fondé par Isabelle et Ferdinand, subsiste, qui est fort beau, et la ville en possédait bien d’autres, tels que l’Hôpital de Jérusalem, celui de Santiago, celui de Salomé (réservé aux femmes) et celui de San Juan…

 

  Celui de Roncevaux était particulièrement célèbre.

  Voici comment un poème latin du XIIIe siècle le décrit : "Là, on lave les pieds aux pauvres, on leur fait la barbe, on leur lave la tête, on leur coupe les cheveux. Si vous voyiez réparer les chaussures des pauvres, alors vous loueriez Dieu, et, racontant les bienfaits de cet asile, vous aimeriez Roncevaux de toutes les forces de votre âme. Ici, celui qui demande reçoit les bienfaits de la charité ; personne n’essuie de refus dans ses prières… Des femmes de grande honnêteté, chastes et modestes, servent les malades…".

Pour égayer la maison, on y a aménagé une serre chaude remplie de fleurs et de fruits. Les chambres sont chauffées et éclairées, les lits moelleux : les réfectoires sont lavés par des eaux courantes. Des bains sont aussitôt préparés pour qui le demande, purifiant des souillures du corps :

              Balnea petentibus statim preparantur

              Horum ut corporis sordes abluantur.

  Au XVIIe siècle, cet hôpital distribuait encore annuellement plus de 20 à 30 000 rations de pain, vin, viande ou poisson.

 

  Aux Confrères de Saint-Jacques - comme d’ailleurs à toutes les Confréries, - l’art français doit bien des œuvres de qualité. Grands bâtisseurs, ils ne se donnaient pas seulement pour mission d’élever églises et hôpitaux ; ils avaient à cœur d’orner leur paroisse de vitraux historiant la sainteté de leur patron. Parmi ces œuvres innombrables, dont certaines sont des chefs-d’œuvre, nous signalerons particulièrement les quatre grandes verrières de Chartres relatant la geste de Charlemagne en Espagne que nous avons contée plus haut. Comme l’a si judicieusement et si fortement établi M. Émile Mâle, la route de Saint-Jacques fut un des chemins d’expansion les plus efficaces de l’art français du Moyen Âge.

 

  En toute circonstance favorable, les Confrères ne manquaient pas de témoigner publiquement de leur existence et de leur foi. Nombreux les cortèges qu’ils formaient ou auxquels ils prenaient part. Chaque départ d’un confrère était l’occasion d’une cérémonie. À plus forte raison quand l’un d’eux partait pour le voyage dont on ne revient pas. On conserve à Notre-Dame-de-Verneuil, dans l’Eure, une statue de saint Jacques qui appartint jadis à une confrérie de pèlerins. Cette statue a pour sujet la cérémonie de la remise du chapeau de pèlerinage au confrère en partance. L’artiste a copié avec candeur ce qu’il a vu faire.

 

  Comme bien vous pensez, chaque année, le 25 juillet, on célébrait à grande solennité la fête de l’apôtre. On en profitait, dans certaines régions, pour honorer du même coup son voisin de calendrier, saint Christophe qui protégeait de la mort subite et dont le XIXe siècle devait faire le patron des automobilistes. La procession du 25 juillet fut souvent fort magnifique. Elle était l’objet de nombreuses réjouissances populaires. Les Confrères la suivaient en costume de pèlerin. L’un d’eux, (le grand-maître de la Confrérie, le Mayeur, comme on l’appelait à Arras, le Roi, comme on l’appelait dans d’autres régions et qui était souvent celui, d’un contingent de pèlerins, qui, le premier, en Espagne, avait aperçu à l’horizon les tours de Compostelle) l’un d’eux avait donc l’insigne honneur de figurer le Saint, avec le grand chapeau enfalotté et "la pèlerine" ornés de coquillages cueillis sur les plages de Galice, - tradition qui, en 1830, était encore observée par les Confrères de Moissac. Lorsque vous passerez par Toulouse, ne manquez pas d’aller voir au Musée le beau saint Jacques de pierre en costume de pèlerin. Cette émouvante statue du XIVe siècle, si sûre de facture et si humaine, donne la parfaite image du Confrère d’alors, tel qu’il était vêtu pour la procession de juillet.

 

  Les Confrères ne bornèrent pas là l’activité de leurs démonstrations publiques. Si l’art en général leur doit beaucoup, l’art dramatique en a sa large part. On sait, en effet, que la plupart des mystères et histoires par personnages ont été demandé à leurs auteurs et montés par des confréries pieuses. Quoi qu’en ait écrit Boileau, il est aujourd’hui démontré que loin d’être "abhorré" par nos dévots aïeux, le théâtre était au contraire en grand honneur et avait, dans les confréries tout particulièrement, une activité longtemps insoupçonnée. C’est pour une Confrérie de Saint-Louis établie à Paris dans la chapelle Saint-Blaise que Gringoire écrivit La Vie de Monseigneur Saint Louis. Le Mystère de Saint Crépin et de Saint Crépinien fut composé à la requête d’une confrérie de cordonniers.

  Nombreux sont les mystères que montèrent et jouèrent les Confrères de, Saint-Jacques à la gloire de leur saint Patron. Quelques-uns nous ont été conservés, dont le Jeu des Miracles de Monsieur Saint Jacques représenté à Compiègne en 1466, puis à Arras en 1588 et, sous la forme d’une tragédie en cinq actes, à Limoges en 1596.

  Cette fonction dramatique des Confrères, encore mal étudiée, semble avoir été exercée avec intensité. On en a des preuves formelles pour les pays du Nord. La confrérie d’Arras, tout particulièrement, faisait l’office d’une véritable compagnie d’acteurs errants. Elle est de toutes les solennités, jouant non seulement l’histoire de saint Jacques, mais celle de Roboam, celle de Baudoin, comte de Flandres, et de bien d’autres. De même à Béthune, de même à Cambrai, à Tournai…

  "Représenter" était alors une fonction pieuse, un devoir social…

    

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                                                                       17/09/2008

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