LE PELERIN DE COMPOSTELLE  (Léon CHANCEREL) : 4

 

   

  CHAPITRE QUATRIÈME : Charlemagne, premier pèlerin de Saint-Jacques

 

  Le Guide comprend tout un livre attribué à l’archevêque Turpin qui fait de Charlemagne le premier pèlerin et le premier chevalier de Saint-Jacques. Dans un très ancien manuscrit (B.N. Ms fr. 834, fo 13) nous lisons que "par la proiere Monseigneur Saint Jacques dona nostre Sires cest don à Charlemaine c’on parlerait de lui tant comme ce siècle durerait". Et Joseph Bédier a pu écrire : "Sans l’apôtre, je veux dire si son tombeau de Galice n’avait pas existé, la chronique de Turpin ne se serait produite, ni ne se serait manifestée, en tant d’églises et à tant d’étapes de routes, cette activité poétique dont la Chronique de Turpin et plusieurs chansons de geste ne sont que les symboles imparfaits et les tardifs témoins".

  Les pèlerins de Saint-Jacques furent en quelque sorte les artisans principaux de ces belles légendes, les naïfs rhapsodes de ces fortes épopées, les attachant, en ex-voto, le long de la voie galicienne, aux nombreux sanctuaires où ils s’arrêtaient : de la même manière, l’épopée de l’Énéide unissait par la chaîne continue du voyage d’Énée les différents temples où les voyageurs allaient adorer sa mère Aphrodite.

                                                                    *     *     *

  Donc, Charles, vieux et las, ayant épuisé ses forces à combattre les Sarrasins, dans toutes les régions de la terre, et n’aspirant plus qu’au repos, vit, une nuit, un chemin stellaire qui, de la mer de Frise, à travers Gascogne et Navarre, courait dans le ciel jusqu’en Galice. Plusieurs nuits de suite, il eut la même vision dont il ne comprit le sens que lorsque l’apôtre Jacques lui apparut sous la forme d’un seigneur très beau.

  Et Jacques lui dit : "Voici que mon corps est en Galice, mais l’on ne sait où, et les Sarrasins oppriment ce pays… C’est pourquoi Dieu te mande que tu ailles leur reprendre la route qui mène à mon tombeau et la terre où je repose…"

  Charlemagne rassemble ses armées et entre en Espagne. Au nom de Jésus et de Jacques, les murailles de Pampelune s’écroulent. D’une mer à l’autre mer, l’empereur, barbe blanche au vent sur la cotte de mailles rudes, parcourt tout le pays, soumettant les villes, baptisant les infidèles, détruisant les idoles, élevant des églises, sauvegardant et enrichissant Compostelle où il établit un évêque.

  Conquête de courte durée : Agolant, "roi sarragouchan" venu d’Afrique, chasse les garnis aires et ravage terres et monastères. Charlemagne, qui s’en était retourné vers le repos, doit, derechef, reprendre le harnois de guerre, à la tête de cent trente-quatre mille hommes concentrés dans les Landes. Comme de juste, il tue Agolant en combat singulier. Turpin, assisté de neuf évêques, célèbre avec pompe la dédicace de la basilique. Vous savez le reste, et comment sur la route du retour, Marsile et Beligand tramèrent avec Ganelon la trahison qui causa la mort de Roland…

 

  Des années passèrent. Le vieil empereur, quelque peu assotté par l’âge, occupait les derniers jours qu’il lui restait à vivre à faire peindre sur les murs de son palais la merveilleuse histoire de ses guerres d’Espagne…

Or, le jour que Charles mourut, l’archevêque Turpin étant à Vienne fut ravi en extase. Il vit passer devant lui d’innombrables troupes d’étrangers combattants qui allaient du côté de la Lorraine.

  À l’un d’eux, "au visage d’Éthiopien", qui était en arrière des autres, Turpin demande :

  - Où allez-vous ?

  - Nous allons, répond le diable noir, à Aix-la-Chapelle pour saisir l’âme de Charlemagne et l’emporter aux enfers.

  - Hé bien, dit Turpin, je t’adjure, par le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ de revenir à moi quand tu auras accompli ton voyage.

  Et Turpin termine ainsi son récit :

  Peu de temps après, les démons revinrent et je dis à celui que j’avais interpellé :

  - Qu’avez-vous fait ?

  Le démon me répondit :

  - Un Galicien sans tête a mis dans la balance tant d’églises élevées en son honneur que le bien a pesé plus que le mal et ainsi il nous a enlevé l’âme de Charles.

  "Le Galicien sans tête", vous l’avez compris, c’était saint Jacques qui, selon sa promesse, avait obtenu pour l’Empereur la couronne céleste en récompense de ses travaux d’Espagne.

 

  Cette invention, - Charlemagne, premier pèlerin de Saint-Jacques, ses "barons" chevaliers de saint Jacques attachant sa coquille sur leurs hauberts - Joseph Bédier en a dit la grandeur en termes si justes et si définitifs qu’il n’est ici que de les citer : "L’idée est belle de grouper dans les Landes de Bordeaux les héros de toutes les gestes, appelés des quatre coins de l’horizon poétique, de les acheminer tous, épris d’un même désir, vers le tombeau de Galice, et de les ramener par Ronceveaux, afin que l’apôtre, à cette dernière étape de leur pèlerinage, leur donne à tous à la fois, leur récompense, la joie d’être martyrs. L’idée est belle de ce crépuscule des héros qui renaissent ensemble à la lumière éternelle. L’idée est belle de distribuer leurs dépouilles, leurs reliques sur les routes de Compostelle ; pour qu’ils en soient les gardiens, pour qu’ils protègent, eux, les pèlerins triomphants, ceux de l’Église militante : ils sont leurs modèles sur ces routes, leurs patrons, leurs intercesseurs".

  Et la France, pendant des siècles, restera fidèle à cette pensée. Le sceptre des Rois de France portera, fixé dans l’émail, le colloque de Charles et de l’apôtre ; il sera reproduit aux vitraux des cathédrales ; il sera choisi pour historier le sceau des Confrères de Saint-Jacques à Paris.

                                                                      *     *     *

  Avec d’autres chansons de geste qui l’exploitent et la complètent, La Chronique de Turpin insérée dans notre Guide, forme donc comme une sorte de prologue, composé après coup, de la Chanson de Roland. Et toute cette histoire se déroule sur la voie même que suivaient les pèlerins "la droite rue, le cemin ferré, le cemin antif, la voie batue", comme ils la nomment, route immuable que déjà détermine l’Itinéraire Antonin, que précisent le Codex, les Guides et Chansons du XVIIe et les cartes routières modernes.

  Dans la Prise de Pampelune, dans Gui de Bourgogne ou dans Anseïs de Carthage, le personnage principal du poème, le traître Isoré, c’est le Chemin de Saint-Jacques roulant le flot ininterrompu de l’Exercitus Domini.

Et sur cette route, que de reliques offertes à l’hommage des pèlerins, témoignant de l’ardente survie de la Geste !

  C’était à Belin, tête d’étape, le tombeau qui renfermait le corps des "grands barons" : Olivier, Gondebaud, Ogier le Danois, Arastin de Bretagne, Garin le Lorrain. À la limite de la vallée, après Ostabat, là où il y a "une montagne si haute qu’on croit, quand on est au sommet, qu’on va pouvoir toucher le ciel et d’où l’on découvre trois royaumes : France, Castille, Aragon", le Guide recommande de s’agenouiller devant la croix qui est là : elle fut érigée par Charles lui-même. Et chaque pèlerin ne manquait pas de planter lui aussi sa petite croix de bois près de la grande croix de pierre, faisant du lieu un immense ossuaire de pieuses pensées, fortement nées là et pieusement couchées là, en témoignage…

 

  Et c’était Roncevaux, Roncevaux qui gardait toujours vivace le souvenir de Roland. Le Guide décrit minutieusement le tombeau du preux qui existait encore au XVIIe siècle, dans l’église qui avoisine l’hôpital des Pèlerins.

  Voici comment un excellent prêtre bolonais, Domenico Laffi, (de 1670 à 1673 il fit trois fois le "saint voyage") décrit sa visite aux lieux immortalisés par la Chanson :

   "… À main gauche est la grande église, qui est très ancienne : c’est Charlemagne qui la fit faire et l’archevêque Turpin y a dit la messe…

  Devant le grand autel, il y a une grande et forte grille de fer, très élevée, au haut de laquelle est attaché le cor de Roland… ; il est tout d’une pièce et il a une fente du côté par où sort la voix, laquelle fente on dit qu’il fit à l’heure où, sur la cime des Pyrénées, il sonna pour appeler Charlemagne. Près de ce cor, sont deux masses ferrées l’une de Roland et l’autre de Renaud, dont ils se servaient dans les batailles et qu’ils portaient attachées à leurs arçons… Il y a aussi un étrier de Roland et ses brodequins, qu’on dit que chausse le vicaire quand il chante la messe aux grandes solennités… ".

  Après avoir reconstitué les épisodes de la bataille, le bon Laffi va voir la fontaine où Roland, "les veines crevées", vint boire et faire boire son cheval Vaillantif, là où il voulut briser Durandal, là où il se confessa.

"Là, Charlemagne fit faire le tombeau de Roland et l’y ensevelit. Ce tombeau est fait comme une petite chapelle en carré parfait, et de tous côtés il a environ vingt pieds de long, avec une belle coupole en pyramide qui porte en haut une belle croix ; dedans est le sépulcre, semblablement de figure carrée ; c’est à peine si une personne peut marcher entre le sépulcre et la muraille. On dit que d’autres paladins encore y sont enterrés avec Roland. Sur les quatre faces sont peintes toutes les guerres qui furent faites en ce lieu, et aussi la trahison. Au pied de la porte est la pierre que Roland trancha près de la fontaine ; elle est fendue par le milieu. Nous ne pouvions nous rassasier de la regarder, et nous serions toujours restés là… Nous regardâmes longtemps le sépulcre et nous écrivîmes sur une des pierres, avec la pointe d’un couteau, nos noms et nos surnoms… ".

 

  Un des récents pèlerins de Roncevaux, le regretté Gaston Paris, nous a rapporté l’étonnement qu’il avait eu de ne pas y trouver ces gorges profondes, ces monts ténébreux, ces sombres défilés qu’évoque la Chanson : "On se trouve sur un plateau spacieux qui s’arrondit comme une large coupe entre des montagnes à pente douce et qui ne présente aux yeux que des aspects de riante idylle !… Ce lieu de funèbre mémoire est plein de charme, de poésie et de paix. On voit de tous côtés des troupeaux de bœufs, de moutons, de chèvres ; de jeunes chevaux bondissent dans l’herbe haute". L’érudit entendit les clochettes et les grelots des troupeaux qui reviennent lentement à leur gîte de nuit. Le soir, à l’auberge, il vit danser la jota aux sons de la guitare.

Mais, si Gaston Paris n’a pas retrouvé la pierre fendue qui si fort avait ému les pèlerins de jadis, non plus que les croix d’Ostabat, ni tous les souvenirs décrits par le Guide et si évidemment dépourvus de toute authenticité, il y a retrouvé "l’écho du thrêne immortel, ce lien vivant qui rattache nos âmes à l’âme même de ces lointains aïeux qui, tant de siècles avant nous, ont aimé notre patrie, dont quelques-uns ont donné leur vie pour elle, dont les autres, déjà dans notre langue, ont chanté ses gloires et ses douleurs".

  Pèlerins de Compostelle, ne manquons pas de faire à Roncevaux une halte poétique et française, selon l’itinéraire traditionnel des Routiers de Saint-Jacques.

 

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                                                                       17/09/2008

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