LE PELERIN DE COMPOSTELLE  (Léon CHANCEREL) : 3

 

   

  CHAPITRE TROISIÈME : Le tombeau de saint Jacques en Galice et le premier "guide" des pèlerins

 

  Dans l’histoire traditionnelle des apôtres, telle qu’elle se constitue peu à peu dans l’esprit de la chrétienté, il fut reçu de bonne heure que, chacun d’eux ayant évangélisé une contrée différente du monde, Saint Jacques choisit l’Espagne pour lieu de son action.

 

  Il ne semble pas que, vivant, il y ait obtenu de brillants résultats. Les gens de la côte ibérienne, restèrent fidèles à leurs dieux celtes. Leur reine, nommée Louve, le chassa. En vain Jacques (dont le nom signifie : celui qui lutte) s’enfonça-t-il plus avant dans les terres… On montre encore à Saragosse un pilier de jaspe sur lequel la Vierge Marie lui apparut pour le réconforter, - Notre-Dame del Pilar, qui est pour l’Aragonais ce qu’est Notre-Dame de Sous-Terre pour la Beauce française.

  Saint Jacques, rallia Jérusalem, laissant là-bas deux disciples, Athanase et Théodore qui devaient par la suite être ensevelis près de lui. Il semble n’être rentré en Palestine que pour y subir "la consolation du martyre" sur cette colline de Sion, où, dit-on, étaient le tombeau de David, la maison de Marie, le Cénacle, le palais de Caïphe…

 

  Rebelle à la parole de Jacques, l’Espagne, cependant, devait être comblée de ses grâces. Une nef, sans gouvernail ni voiles, y transporta le corps du Martyr, sur une mer aplanie "au silenci dou clu reiaume" comme dit Mistral, où se mêlaient, lui faisant escorte, alléluias, mouettes et angelots.

  Athanase et Théodore allèrent trouver la reine Louve et ils lui dirent : "Notre-Seigneur t’envoie le corps de son disciple afin que tu reçoives mort celui que tu n’as pas voulu recevoir vivant". Louve, dont l’heure n’était pas venue, fit jeter en prison les pieux hérauts. Ils en furent miraculeusement délivrés et c’est tout un film merveilleux que la tradition galicienne déroule, plein de belles images, d’imbroglios et de gags, où l’on voit, dans des sites accidentés, des taureaux devenus plus doux que moutons conduire le Saint au lieu de sa sépulture, - ce qui amena la conversion de Louve et la construction de la première basilique.

  Par la suite, de crainte des profanateurs, le corps fut transporté en secret à Iria, dans le champ dit "de l’étoile", Campus Stellae. C’est là qu’au IXe siècle, Théodomir, évêque d’Iria, le retrouva, à la faveur d’un miracle ("et le bâton de voyage de l’apôtre était à côté du corps"). On le déposa enfin à Liberum-Donum, endroit qui fut dès lors appelé Santiago.

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  "De tout ce que l’on raconte sur la prédication de l’apôtre en Espagne, a écrit Monseigneur Duchesne, la translation de ses restes et la découverte de son tombeau, un seul fait subsiste, celui du culte galicien".

Ce culte qui, pendant des siècles, fit de Compostelle, avec Jérusalem et Rome, l’un des trois grands lieux de pèlerinage, nous allons tenter d’en retracer l’histoire, particulièrement propre à toucher quiconque aime la route, ses aventures, ses dangers, ses contes, ses chansons, et tout ce qui flotte de traditionnel et de poétique dans la poussière que soulèvent les pas, allègres ou las, de ceux qui, par troupes ou solitaires, cheminent du corps ou de l’esprit.

 

  Notons d’abord que les Espagnols s’empressèrent, à la suite de Louve, de mettre leur pays sous le patronage de l’apôtre dont ils avaient le précieux honneur de posséder la sainte dépouille. En 938, Ramire II, ayant défait Abdérame III, roi de Cordoue, fit hommage de la victoire imprévue qui sauvait sa couronne à l’intervention miraculeuse de Santiago ; à Clavijo, à Xérès de la Frontera, partout où de rudes batailles opposèrent chrétiens et musulmans, l’Espagne militaire vit saint Jacques, à cheval et casqué, charger à la tête de ses escadrons.

  Ce fut dès lors au cri de Santiago ! Cierra Espana ! que tout caballero s’élançait au combat, comme le faisaient nos preux au cri de Montjoie ! Saint Denis !

  Saint Jacques, El Matamoro, devint pour l’Espagne ce que saint Michel fut et reste pour la France, saint Georges pour l’Angleterre. Les vieux poètes castillans nous montrent le Cid, Don Rodrigue de Vivaz, allant à Santiago dès le seuil de son épopée. Sur la route, il rencontre un lépreux avec lequel il partage son repas et son lit. Et, par ce lépreux qui n’était autre que saint Lazare, Dieu venait bénir la Chevalerie et la gloire du Campeador et de tous ses fils.

  Poursuivant la tradition lointaine, le roi Alphonse XIII, lors des fêtes qui eurent lieu en 1909 à Compostelle, renouvela solennellement les vœux de ses aïeux. De nos jours encore, malgré bien des vicissitudes, la fête du grand Patron de l’Espagne fut à peu près régulièrement célébrée dans la plupart des garnisons.

 

  Si l’art espagnol s’est complu en des représentations somptueuses, équestres, guerrières, emphatiques du fils de Zébédée, combien plus humaine, plus touchante, plus proche de nos cœurs, nous apparaît, dans l’iconographie française, le saint Jacques pèlerin, chemineau, routier, bravant intempéries et fatigues pour, d’étape en étape, atteindre pédestrement, humblement, un but lointain tout baigné de tendresse humaine et de sainte charité.

  Le plus ancien pèlerin de Saint-Jacques dont l’histoire, sur des textes certains, nous ait conservé la mémoire, est un évêque du Puy-en-Velay, Gotescale : il fit le voyage en 951. Dix ans plus tard, Raymond II, Comte de Rouergue, fut tué sur le chemin alors fort dangereux de Compostelle, en de nombreux points commandé par les Musulmans…

  Dès le XIIe siècle, les pèlerins affluent. Au début du XIIIe, des ambassadeurs arabes envoyés à la Reine Urraque disent que la route en est encombrée : "Vix patebat liber callis".

  Alphonse VII vient se faire armer chevalier dans la splendide basilique dont il achève la construction. Compostelle devient la rivale de Rome. Son archevêque est un personnage considérable. Il a des troupes et des galères pour soutenir la gloire du sanctuaire et se défendre des infidèles. "La ville de Schant Yacoub", dit un chroniqueur arabe, "est pour les chrétiens ce qu’est pour nous la Kaaba : on y vient des contrées de Rome et même de plus loin".

                                                               *     *     *

  C’est alors que parut un petit livre qui eut une énorme influence sur le culte de saint Jacques et sur la popularité universelle du sanctuaire galicien.

  Il ne contenait pas seulement la vie et les miracles du Saint : c’était un véritable Guide. Ancêtre vénérable du Baedeker, du Joanne ou du Michelin, il donnait tous les renseignements topographiques, historiques et autres nécessaires au voyageur, indiquant les gîtes, les curiosités tant naturelles que spirituelles, les sanctuaires et les sources d’eau potable. Ce guide précieux dont plusieurs copies nous sont parvenues est l’œuvre, non pas du pape Calixte II, comme l’a cru le XIIIe siècle, mais vraisemblablement d’un clerc poitevin nommé Ameri Picaud qui le compila et le rédigea sous l’influence des moines de Cluny. Ce qui fit sa puissance et même sa grandeur, c’est qu’il fut l’expression d’un sentiment collectif, d’un besoin, d’un élan populaires.

 

  Comme l’a très justement remarqué Joseph Bédier dans la remarquable étude qu’il lui a consacrée, il n’y a à la base ni l’imagination d’un clerc, ou d’un groupe de clercs avides d’achalander un pèlerinage, ni celle de jongleurs inventeurs du merveilleux gratuit dont ils vivent. Il y a l’immense peuple de France dont le Guide ne fait que fixer et mettre en ordre la création romanesque, poétique, chaleureuse, avide de belles aventures routières, de rêveries et de réalités vécues. Livre émouvant qui décrit les chemins, recueille les histoires et les oraisons qu’ils entendirent, rythmées par le cri de marche des pèlerins et des Croisés. "Outrée… Susée !… " liant aux plus hautes traditions des églises de France semées par la Foi sur le long parcours, les plus belles légendes des Chansons de Geste.

 

  À cause du ahan des pèlerins, de la poussière des routes, du soleil et de la pluie, à cause de l’immense cheminement de tant d’espoirs, à cause de tant de foi, de simplicité, et d’amour, cette pauvre chose, par tant de côtés dérisoire et même choquante, rayonne vie, sens, dignité, pure poésie, confirmation et réconfort.

  Prenons-le donc en mains, ce vieux Guide, pour refaire à la suite de nos aïeux le chemin de Saint-Jacques.

      

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                                                                       17/09/2008

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