LE PELERIN DE COMPOSTELLE  (Léon CHANCEREL) : 2

 

   

  CHAPITRE DEUXIÈME : Saint Jacques le majeur dans la Légende Dorée

 

  Il ne nous appartient pas ici, Dieu merci ! de discuter la valeur historique de l’œuvre de Jacques de Voragine. Soumise à l’erreur, comme toutes les œuvres humaines - qu’elles soient ou non conçues et rédigées selon les règles les plus récentes de Révérendissime Dame Critique-Historique - nous savons bien que la "Légende de Plomb", comme l’appelaient les érudits du XVIIe siècle, est remplie d’inexactitudes.

  Mais nous savons aussi qu’elle est le vivant reflet de la pensée chrétienne du Moyen Âge, lequel ne tenait nullement pour illicite d’embellir selon son cœur et ses pieuses rêveries, de colorier avec ses couleurs familières, la vie de la Vierge et des Saints.

  Elle est la source intarissable où s’abreuvèrent, pendant des siècles, peintres, verriers, sculpteurs, poètes, dramaturges, acteurs, tous ceux dont c’est proprement la mission de représenter les indicibles splendeurs du domaine spirituel. Ils l’ont fait du mieux qu’ils ont pu, à la mesure de l’homme.

  Relisons donc sans vergogne, sur les marches mêmes de la Sorbonne, La Légende Dorée, - ce qui ne nous empêchera pas d’entasser par ailleurs de très nécessaires fiches. Et si nous errons avec une gentille émotion dans la forêt fleurie de Voragine, si proche parfois de celle de Brocéliande, c’est dans l’espoir de saisir dans la pénombre légendaire, un reflet des vérités éternelles propre à rafraîchir et à illuminer nos âmes. Par ces temps desséchants d’âpres, laides, mesquines et dérisoires luttes quotidiennes qui, de nous-mêmes, absorbent le meilleur, nous en avons furieusement besoin.

                                                                    *     *     *

  Presque tous les apôtres, dans La Légende Dorée, eurent à vaincre des magiciens et des enchanteurs. Saint Jude et saint Simon allèrent les provoquer jusque dans le Temple du Soleil, maison-mère des arts magiques, à Sannir, près Babylone.

  Suscité par les Pharisiens, un magicien nommé Hermogène expédia vers Jacques un apprenti-sorcier nommé Philétus, dans le dessein de convaincre l’apôtre d’imposture et de feinte magie. Mais voilà que le dit Philétus fut conquis par la parole et par les miracles de l’adversaire et qu’il s’en retourna vers son maître, plein d’enthousiasme, pour lui dire son heureuse conversion et lui conseiller d’en faire autant.

  Furieux, le magicien cuisine ses plus savants sortilèges. Par eux, il lie Philétus et l’immobilise "pour voir si son Jacques sera assez fort pour le délivrer". Prévenu de la chose, l’apôtre fait en secret passer son manteau au prisonnier, lequel, l’ayant touché est aussitôt délivré des chaînes magiques et s’empresse d’aller rejoindre son saint libérateur.

 

  Ce à quoi Hermogène réplique en expédiant à Jérusalem quelques menus démons à sa solde, aux fins de lui amener Jacques et l’apprenti fortement garrottés.

  – Ahi ! Ahi !

  Arrivée en face de Jacques, toute la Diablerie commence de gémir piteusement, en disant :"Apôtre Jacques, aie pitié de nous ; voici que nous brûlons avant notre temps. L’ange du Seigneur nous a liés avec des chaînes de feu et très véhémentement nous tourmente".

  Jacques, après avoir médité et prié, dit alors à la satanaille : L’ange de Dieu vous rend la liberté. Allez vers Hermogène et amenez-le-moi, mais en prenant soin de ne lui faire aucun mal.

 

  À Hermogène, tout confus, notre saint parle avec douceur :

  - Notre doctrine nous enseigne de rendre le bien pour le mal. Elle n’admet point que quiconque soit converti par force. Va donc, magicien ; tu es libre.

  Hermogène ne bougeant pas, Jacques le prie de lui en dire la cause.

  - Je sais d’expérience l’humeur des démons et leur tempérament vindicatif. Si tu ne m’octroies quelque talisman qui me protège, ils se revengeront et me tueront assurément.

  Jacques lui donna son bâton.

  Lors, tombant à genoux, le magicien :

  - Apôtre Jacques, libérateur des gens menés par ce qu’ils mènent, reçois, je te prie, mon maître, en pénitent, celui que tu as daigné secourir, malgré qu’il t’enviât et cherchât à te nuire.

  Et apportant tous ses grimoires, il les brûla sur la place, reçut le saint baptême et, dès lors, se montra parfait dans la crainte de Dieu.

  C’est à la suite de cette éclatante victoire que, selon Voragine, Hérode Agrippa, sous la pression du Grand Prêtre Abiathar, fit trancher la tête de l’apôtre.

                                                                 *     *     *

  Or, dit La Légende Dorée, comme on conduisait Jacques au supplice, un paralytique, gisant sur le bord de la route, le supplia de lui rendre le mouvement… Et aussitôt, le malade guérit, se leva et bénit son Créateur. Alors le scribe qui conduisait l’apôtre se jette à ses pieds, lui demande pardon d’être mêlé à cette injuste affaire et réclame le baptême. Abiathar le fait saisir : "Si le sot ne maudit le nom du Christ, il sera trucidé avec l’imposteur ! ". Naturellement, le néophyte préféra partager, avec l’autorisation d’Hérode, le supplice du Saint. Ce scribe se nommait Joséas. Jacques, avant de mourir, obtint du bourreau quelques gouttes d’eau et la sainte ondée ouvrit au dit Joséas les portes du Paradis.

 

  Quant à Hérode (à qui Pierre, emprisonné lui aussi, jouait le lendemain, grâce à Dieu, le tour de s’échapper), les Actes rapportent (XII, 21-23) que, dans le moment où, revêtu de l’uniforme royal, assis sur le trône, haranguant et acclamé, il jouissait fortement de lui-même, un Ange du Seigneur vint et le frappa.

                                                                    *     *     *

  Voici, sur la fin de "Troisième Rôle", ce que rapporte Josèphe au livre XIX de ses Antiquités : Hérode étant venu à Césarée où l’attendait une grande foule, se vêtit d’une robe brillante, toute tissée d’or et d’argent et se mit en route pour se rendre au théâtre. Et dès que les rayons du soleil touchèrent la robe leur action doubla l’éclat des deux métaux, si bien que le public effrayé crut voir là l’indice d’une nature plus qu’humaine. Et le public unanimement le proclama dieu. Mais, tandis que Hérode se délectait, il vit paraître le hibou qui jadis lui avait annoncé qu’il serait roi.

  Sur quoi, Hérode, comprenant que la mort était sur lui, dit au peuple : "Moi, votre dieu, voici que je vais mourir ! ". Et, comme il lui avait été prédit, au seuil de sa fortune, par l’oiseau des ténèbres, des vers envahirent son corps et cinq jours plus tard, il mourut.

 

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                                                                       17/09/2008

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