Revenir de Compostelle (Darveau, Guénette)  

 

                                                                         Revenir de Compostelle 

  Jean-Marc Darveau nous parle du Québec <jmdarveau at sympatico.ca>

  Denis Guénette "Revenir de Compostelle" (Association québécoise des pèlerins et amis du Chemin de St-Jacques)

                                                                                   Zoreilles n° 52 

 

  Marcher sur un chemin de Compostelle n’est pas sans conséquence. Le Chemin s’imprime, modifie nos perceptions et nos attitudes, sans même qu’on s’en rende compte. Mais, parfois, l’extase du chemin quotidien se transforme, au retour, en cauchemar. Revenir après un ou deux mois d’absence crée souvent un vide, un vertige et des bouleversements. La réalité quotidienne rend l’atterrissage difficile. Depuis l’an dernier, l’association québécoise des pèlerins et amis du Chemin de Saint-Jacques - région de Québec - offre à ses membres un atelier d’une journée sur le retour de Compostelle. Cette formation, mise au point par trois pèlerins, Hugues Dionne, Denis Guénette et Jean-Marc Darveau, est devenue aujourd’hui un incontournable pour tous ceux qui veulent échanger sur les effets du chemin et l’expérience du retour.

 

  L’atelier sur le retour, dispensé à l’automne 2103 et 2014, a été conçu pour des groupes de 10 à 15 pèlerins, dans le but d’assurer la qualité des échanges. Une journée complète de partage, d’abord en petits groupes, puis en séance plénière sur deux thèmes: le voyage intérieur et l’atterrissage. Le tout ponctué d’un dîner communautaire et d’une marche sur la promenade Jacques-Cartier de Cap-Rouge, un sentier magnifique qui longe le fleuve Saint-Laurent.

 

  Le voyage intérieur :

 

  "Partez sur un chemin de Compostelle, vous n’en reviendrez pas". Cette boutade résume bien l’effet du chemin à court et à long terme. Car le pèlerinage est une expérience unique, aux yeux de cette pèlerine. Il y a là-bas une générosité et une gratuité que tu ne retrouves pas ici. L’aide va de soi sur le chemin. Tout le monde est pareil, il n’y a pas de diplôme sur la table. Pour moi, ce fut un plaisir de me débarrasser des rôles sociaux, le plaisir d’être avec les autres en soi.

 

  Un pèlerin ajoute : "J’ai découvert là-bas des pouvoirs que je ne connaissais pas, que je n’utilisais pas. Ça m’a donné du recul. Ce fut un passage, mais aussi une rencontre, j’ai tissé des solidarités et j’étais fier de ma réussite".

 

  Chacun son chemin, son voyage intérieur. "Chacun va chercher ce dont il a besoin dans le chemin", ajoute cette participante à l’atelier, "ce n’est pas ce qui nous arrive qui est important, c’est ce qu’on en fait. C’est une conscience commune qu’on partage, ça nous plonge dans une société idéale"

 

  Une société où on ne contrôle pas tout; "le hasard ou la Providence, peu importe, il faut faire confiance au chemin, se laisser aller et savoir apprécier les cadeaux qu’il nous offre".

 

  Pour cette participante, "Le chemin fut aussi pour moi la découverte de mon nouveau chum (pour les Français, "mon nouveau copain"), une expérience qui a confirmé notre choix l’un de l’autre. J’ai aussi découvert que je pouvais reconnaître mes limites, je prends plus ma place, ce fut très salutaire pour moi". Chemin de découverte, cheminement de couple, ou chemin pour soi-même, comme le souligne ce pèlerin: "Ça a été 40 jours pour moi tout seul. Responsable de moi tout seul, redevable à personne, c’est un beau cadeau que la vie m’a donné" .

 

  La notion de voyage intérieur est présente sous toutes ses formes, ajoute une participante. "C’est devenu pour moi un voyage intérieur en raison de la douleur. Dans la vie, j’ai l’habitude d’aller jusqu’au bout, j’ai donc continué malgré la douleur".»

 

  Au fil de la journée, les souvenirs intenses refont surface: souvenir d’une église apaisante, d’une larme versée devant la beauté d’un paysage, d’une rencontre devenue amitié sincère, d’un repas de groupe inoubliable, d’un geste d’entraide, d’avoir marché avec le sourire malgré la pluie intense. Souvenir d’un apprentissage de vie. "Compostelle m’a donné une clé supplémentaire pour vivre et aider les autres", dit cette intervenante, qui travaille auprès des femmes atteintes de cancer.

 

  Cultiver le carpe diem, l’importance du moment présent. Larguer ce qui est trop lourd, devenir plus léger, se permettre l’apaisement, renouer avec sa spiritualité chrétienne, les participants ont tous vécus, à leur manière, un voyage intérieur qui se poursuit encore aujourd’hui, et qui ne semble pas près de se terminer. "Le chemin, c’est comme une vie, avec ses saisons", ajoute une participante.

 

  Curieusement, les mauvais souvenirs sont évoqués au compte-gouttes par les pèlerins, comme si le cerveau se chargeait d’évacuer le difficile, de trier les mauvais moments, pour ne conserver que les meilleurs. Comme le dit une participante, "c’est comme l'accouchement, on se jure de ne plus le revivre, mais on oublie les douleurs et on recommence".

 

  Un court sondage mené auprès des participants voulait vérifier si les objectifs de départ se transformaient au fil des kilomètres: pour ce faire, nous avons demandé aux participants de choisir parmi six énoncés, celui qui décrivait le mieux leur motivation de départ.

 

  Le chemin était-il avant tout: une grande randonnée accessible / un riche patrimoine historique / un beau corridor de fraternité humaine / un moment apprécié de croissance personnelle / une quête existentielle de soi / une étape importante sur mon chemin de foi.

 

  Résultat : l’immense majorité des participants ont pu constater que leur objectif de départ avait changé, au terme de leur pèlerinage.

 

  L’atterrissage

 

  Atterrir, le mot est bien choisi pour qualifier le retour d’un chemin de Compostelle. Car nombreux sont ceux qui ont du mal à "revenir". Heureux de revoir la famille, les amis, bien sûr, mais un peu étrangers à leur routine d’avant. En décalage avec le monde réel. Étrange sensation, difficile à expliquer, pas toujours comprise par ceux qui sont restés.

 

  L’atterrissage commence parfois avant le retour au Québec, c’est le deuil de la fin du parcours, nous dit cette pèlerine : "Arrivée à Santiago j’étais hyper-contente, mais en même temps, j’éprouvais une grande tristesse, qu’est-ce que j’allais faire demain ? J’ai vécu un immense deuil, j’ai erré dans la ville pendant deux jours. Je ne voulais surtout pas rentrer chez moi, mais un moment donné, tu sens que tu n’as plus ta place à Santiago, tu ne reconnais plus personne".

 

  C’est le deuil d’un intense chemin de rencontres. Mais à qui en parler, se demande ce pèlerin: "J’ai vécu un atterrissage difficile, ce n’est pas évident d’en parler avec ceux qui ne l’ont pas vécu. On n’est plus sur la même page. Il y a un fort sentiment de clivage. Quand je leur dis que j’ai marché l’équivalent de Québec à Sept Îles, ils se sentent étrangers à ma démarche. C’est vraiment comme sur une autre planète, mais c’est réconfortant d’en parler ici, de voir qu’on n’est pas seul à avoir vécu ça".

 

  Compostelle, c’est un chemin d’intensité, il est souvent difficile d’en décrocher, nous dit cette participante: "Moi je suis encore dedans, habité par la simplicité volontaire. Je me dépouille de ce qui peut-être inutile. Depuis que je suis revenue, j’ai du mal à trouver ma place, j’ai juste le goût de repartir. Cette fois, j’aimerais accompagner les pèlerins, comme hospitalière".

 

  Ce pèlerin, comme plusieurs autres, cherche à retrouver, au retour, ce sentiment de liberté vécu sur le chemin de Compostelle: "Je suis revenu avec beaucoup de nostalgie. Nostalgie de cette liberté quotidienne. Quand je m’ennuie, je refais mon rituel du repas sur le chemin. J’achète une baguette, du pâté de foie et je m’installe sur un banc, dans un nulle part. Je cherche à revivre ce que j’ai vécu là-bas et je rêve d’y retourner".

 

  Pour plusieurs pèlerins, le retour rime avec grand ménage. De notre vie, de nos biens, de nos vieilles habitudes, de notre conception des choses. "Ça m’a donné beaucoup de courage", nous dit cette pèlerine, "plus de persévérance, mes priorités ont changé, je suis fière d’avoir marché 800 kilomètres. Aujourd’hui je comprends la valeur d’un kilomètre. Quinze minutes en auto, c’est une journée de marche, quand on y pense".

 

  "Depuis mon retour" , dit cette participante, "je constate que sur le chemin, nos besoins sont tellement minimes, on est un peu comme des itinérants. Nos besoins primaires, manger, marcher, dormir, priment. C’est le côté animal qui ressort. Pas de soucis, c’est assainissant. Au retour on se rend compte de nos responsabilités, de nos obligations et tout le reste. Ça, c’est moins drôle. Ça m’a pris au moins trois semaines avant de revenir pour vrai et me réadapter à mon quotidien. J’étais mélancolique, décrochée, le travail m’a permis de sortir de mon  mode Compostelle".

 

  "J’apprends pas-à-pas", nous dit ce pèlerin. "J’évite aujourd’hui de gravir les montagnes en courant. J’ai rencontré beaucoup de richesse humaine, ça m’a beaucoup ému. J’apprends à nommer les choses, à éviter de tout contrôler. J’ai du travail à faire, mais ça s’en vient. Je me suis rendu compte que j’étais plus tolérant que le croyais".

 

  "Moi, au retour, je n’ai pas décroché complètement, j’en étais incapable", nous dit cette participante, qui quittait pour la première fois son domicile au-delà de quelques semaines, en raison de la maladie de son enfant. " C’était irréel, mais vrai. Je n’arrivais pas décrocher. Au retour, j’ai travaillé pendant un mois pour fabriquer une présentation audiovisuelle de mon chemin, pour montrer ce que j’avais vécu. J’avais tellement besoin d’en parler".

 

  "Ne me demandez pas d’atterrir", nous dit cette pèlerine, "je tente maintenant de mettre en pratique, dans la vie, ce que j’ai vécu sur le chemin. J’apporte du réconfort, je fais sourire, et j’aide les femmes malades à traverser les épreuves. En sens là, je ne veux pas atterrir. Je me stationne à 2 km de mon travail, à l’hôpital. Je marche avec ma musique, je poursuis mon pèlerinage intérieur".

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delhommeb at wanadoo.fr - 01/05/2015