Compostelle : introduction (J. Clouteau)

 

                               extrait du livre "Compostelle mode d'emploi" (J. Clouteau. 2011)

 

     Compostelle c'est quoi ?

 

  Saint Jacques de Compostelle, Santiago de Compostela en castillan, est une grande cité hébergeant aujourd'hui une centaine de milliers d'habitants. C'est la capitale de la province de Galice, au grand nord-ouest de l'Espagne, une province au climat atlantique fort humide. Le noyau historique de la ville, bâti en solide granit, est demeuré en parfait état car la cité, protégée par son statut de ville sainte, a échappé aux guerres, aux incendies et aux pillages. Au coeur de ce joyau se dresse une extraordinaire basilique mélangeant le style roman et le style baroque, qui protège le tombeau de l'apôtre Jacques depuis sa découverte, en l'an 813.

 

  Le nom de Compostelle peut provenir de plusieurs étymologies. On a longtemps évoqué l'origine latine "Campus Stellae", le champ de l'étoile, en référence aux lumières mystérieuses qui seraient apparues en ce lieu juste avant la découverte du tombeau. Mais cette étymologie est aujourd'hui remise en cause par les chercheurs. Peu importe d'ailleurs, car ce vocable de Compostelle, aux sonorités poétiques, a fait rêver et continue de faire rêver chaque printemps des milliers de marcheurs.

 

     Faire le chemin de Compostelle c'est quoi ?

 

  Faire le chemin de Compostelle, c'est partir de chez soi à pied, et marcher vers la ville sainte. Contrairement à beaucoup de pèlerinages, pour lesquels seule compte la visite du lieu saint (Lourdes par exemple), le pèlerinage de Compostelle se caractérise essentiellement par la notion de "chemin". On va à Lourdes, mais on "fait le chemin" de Compostelle. Même si l'arrivée en Galice comble de joie le marcheur, c'est le long du chemin qu'il va passer le plus clair de son temps. Soit une dizaine de semaines s'il part du Puy-en- Velay, une douzaine s'il part de Genève, et près de 17 s'il part de Belgique.

 

  Certains pensent qu'en parcourant l'itinéraire à vélo, ou pire en voiture, ils auront les mêmes sensations et les mêmes émotions. Mais l'expérience prouve le contraire. C'est le fait de marcher, c'est la longueur du trajet, c'est l'effort demandé au corps, c'est le grand spectacle de la nature douze heures par jour, ce sont les rencontres avec les autres marcheurs, qui font la spécificité et la beauté du chemin de Compostelle. On commence à comprendre ce phénomène après deux ou trois semaines de marche, lorsque le corps a réappris à fonctionner sur deux pieds.

 

     Pourquoi faire ce chemin?

 

  Dans les siècles passés, c'est la Foi qui guidait le pèlerin vers Saint Jacques de Galice. La religion tenait une place très importante dans la vie des citoyens, durement instillée par un clergé omniprésent et omnipuissant. Aujourd'hui, même si la majorité des marcheurs ont reçu une éducation plus ou moins baignée de traditions chrétiennes, même si la plupart avouent une croyance diffuse dans le dogme, même si la majorité se recueille quelques instants dans le silence des chapelles, ce n'est plus la Foi du charbonnier qui pousse ces hommes et ces femmes vers l'occident durant tant de jours. Plutôt une recherche de spiritualité plus ou moins bien formulée. Beaucoup avouent espérer profiter de ce long temps de solitude pour s'éloigner du monde, faire retraite et réfléchir sur le sens de leur vie.

 

  Et puis il y a tous ces amis revenus de Santiago avec les yeux pleins d'étoiles, et qui racontent en termes émus leur beau voyage, il y a les médias qui diffusent du Compostelle à longueur de journal, il y a ce regain de la marche qui remplit les rangs des associations de randonnée. Il y a aussi la joie simple de retrouver l'ambiance chaleureuse des gîtes d'étape, après une journée de marche.

 

  Pour la plupart des pèlerins partis à l'aube de la retraite, c'est la première fois, après une vie de travail harassante et une vie de famille prenante, qu'ils peuvent enfin souffler, quitter leurs chaînes et leurs habitudes et profiter d'une liberté nouvelle. C'est aussi pour eux le désir de faire travailler son corps et de bien vieillir.

 

  Pour les pèlerins plus jeunes, c'est le désir de mener une aventure exaltante avant de rentrer dans la vie active et ses inévitables carcans.

 

  Pour tous c'est la découverte de paysages merveilleux, renouvelés chaque jour, et que la lente avancée à pied permet de savourer pleinement.

 

  Pour une forte minorité d'entre eux, c'est un moyen de refaire surface après la perte d'un être cher. Le fait de quitter la maison, dont chaque recoin ravive le chagrin, permet de mettre une certaine distance entre soi et le souvenir douloureux. Le fait de pouvoir en parler avec les autres pèlerins redonne la force qui manquait. Et souvent, beaucoup de marcheurs le rapportent, cette impression étrange que la personne disparue marche à vos côtés, invisible et sereine.

 

  Quelquefois c'est un naufrage de la vie, un divorce, un licenciement tardif, dont on ne se remet pas. Là aussi, le fait de marcher vers Compostelle, le fait de rencontrer chaque jour des dizaines d'autres personnes portant le même projet, permet de relativiser la douleur et de reprendre confiance en soi.

 

  On retrouve encore souvent le voeu comme raison du départ. Voeu qu'on a fait un jour après la guérison ou la rémission d'une cruelle maladie, voeu pour donner cette longue marche en offrande afin d'aider à la guérison d'un enfant malade, voeu pour remercier le Ciel que le fils ait cessé de se droguer ou que la petite-fille se soit remise d'un terrible accident.

 

     Le rêve de faire le chemin

 

  S'il est un propos qui revient souvent dans la bouche de milliers de gens, c'est l'affirmation spontanée: "un jour je partirai à Compostelle". Ce qui paraissait farfelu dans les années 1980, relevant du boyscoutisme attardé, est désormais devenu une normalité. Si votre voisine vous annonce un beau matin qu'elle part cet été vers Saint Jacques, vous n'allez plus la considérer comme une douce rêveuse, mais vous allez l'envier. Jusqu'à ce qu'un jour, vous brisiez la barrière qui bloque les rêves, et que vous preniez à votre tour la décision de partir sur ce grand chemin, et de reconquérir votre vie, pas après pas.

 

  Pourquoi ce désir s'exprime-t-il chez tant de personnes? Peut-être une réminiscence, dans nos gènes, de certains de nos ancêtres qui sont partis en Galice voici quelques siècles. Peut-être le chemin de Compostelle représente-t-il une épreuve initiatique très ancienne. Peut-être est-il simplement un pied-de-nez formidable à la complexité du monde moderne, à ses artifices et à ses besoins, un moyen tout bête de retrouver le plaisir des choses simples: manger, boire, se reposer. Ou mieux encore: manger un croûton sur le bord du talus, boire l'eau fraîche de la source, se reposer dans l'herbe d'un sous-bois en écoutant la symphonie des petits oiseaux ...

 

     Le chemin de Compostelle, simple GR ?

 

  Tous les anciens pèlerins de Saint Jacques vous le diront: on revient autre d'un tel voyage. Marcher deux mois dans la campagne ou marcher deux mois sur le chemin de Compostelle sont deux expériences totalement différentes. Ce chemin est vivant, irrigué par les énergies, les joies, les prières, les espoirs et les souffrances des centaines de millions d'hommes et de femmes qui l'ont parcouru au cours des douze derniers siècles, et beaucoup ressentent en certains lieux ces énergies très fortes.

 

  Nombre de marcheurs, partis randonneurs, avouent qu'ils sont arrivés pèlerins à Santiago. Pourquoi cette transformation? Et qu'est-ce qu'un pèlerin? Le sujet est trop vaste pour en discuter dans ce modeste ouvrage. Mais l'expérience est si extraordinaire que des milliers de marcheurs prennent chaque année le départ. Le chemin se charge ensuite de les pétrir, de les modeler à sa propre image. Ils deviennent rapidement eux-mêmes un chemin en marche, et se dirigent vers l'occident, vers la Galice, avec une volonté et Wle énergie dont ils ne se croyaient pas capables quelques semaines auparavant.

 

  Arrivés dans la nef de la cathédrale, à Santiago, beaucoup pleurent comme des gamins, émerveillés des quelques semaines qu'ils viennent de passer, émerveillés d'avoir découvert qu'il existait sur notre bonne vieille Terre un chemin de bonheur, et que pour le prendre, il suffisait d'une paire de chaussures ...

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                                                                       17/10/2013

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